UN DÉJEUNER DE GARÇONS
La réunion était assez gaie.
Dans l'élégante salle à manger d'un appartement de la rue Mogador, cinq jeunes gens étaient rassemblés.
La table était bien dressée, les verres de toutes formes et de toute capacité étaient alignés les uns à côté des autres sur la nappe éblouissante, l'argenterie et les cristaux brillaient d'un éclat sans pareil, et les vins multicolores s'épanouissaient dans leur prison fragile.
Une douce chaleur régnait dans cette vaste pièce, qu'éclairaient deux larges et hautes fenêtres, garnies de riches draperies aux plis lourds.
Autour des convives, semblable à un papillon, tant son service était discret et son pas léger, s'empressait un domestique de trente ans au plus, dont le calme imperturbable contrastait singulièrement avec la gaieté des convives. On aurait juré que cet homme ne vovait rien, n'entendait rien, ne comprenait rien aux plaisanteries de toute sorte qui se croisaient autour de lui.
C'était vrai, Antoine était sourd et muet.
11 comptait parmi les originahtés sans nombre dont son maître, le baron André d'Estival, passait aux yeux du monde pour être le héros.
André était encore au collège et était venu passer les vacances dans le château de son père, un des plus riches propriétaires du Loiret, lorsque, pour la première fois, il rencontra Antoine Croset. Antoine avait alors vingt ans. Dans la petite ville de Chuclles, oh. il était né, il passait pour un innocent. Il était le fils unique d'une malheureuse femme, si pauvre qu'elle n'avait pas pu lui faire apprendre un état.
Tout ce qu'il savait, c'était remuer la terre. Encore trouvait-il rarement à s'occuper, car les paysans, à cause de son infirmité, ne se résignaient à l'employer que le jour où ils ne pouvaient pas faire autrement.
Il menait donc auprès de sa mère une misérable existence, acceptant avec une douceur et une résignation exemplaires la vie douloureuse à laquelle la nature semblait l'avoir irrévocablement condamné.
Toujours habillé d'une méchante blouse et d'un mauvais pantalon, dont l'aiguille maternelle avait peine à retenir les lambeaux, il était souvent en butte aux railleries des polissons du village, qui le poursuivaient de leurs huées, et quelquefois même poussaient la cruauté jusqu'à l'assaillir à coups de pierre.
Ce lut précisément dans une de ces circonstances qu'André d'Estival le rencontra. Il eut pitié de ce grand et robuste garçon, qui aurait pu si facilement se venger, et qui se contentait de prendre la fuite, comme un gibier traqué par les rabatteurs.
Après s'être informé de lui, il l'emmena au château. Les domestiques lui rirent presque au nez, quand ils le virent arriver avec cette nouvelle recrue; mais le jeune maître se fâcha et leur déclara que si l'un d'eux s'avisait de maltraiter Antoine il aurait affaire à lui.
Or, il passait pour n'être pas commode, quand il s'y mettait, le petit baron! Les domestiques s'inclinèrent.
Cependant André était fort embarrassé. Qu'allait-il faire de ce protégé, que la valetaille elle-même accablait de ses mépris?
— Oh! la valetaille 1 murmurait-il avec une sourde colère. Quand donc trouvera-t-on une machine pour la remplacer...
Tout à coup, il s'arrêta.
— Mais je la tiens, ma machine ! s'écria-t-il. La voilà! Un garçon qui n'entend pas, qui ne peut pas parler... cela ferait uii domestique modèle.
Il alla aussitôt trouver son père et le pria d'attacher spécialement Antoine à son service. Son père y consentit.
Le jour même, Antoine commença son apprentissage. Pénétré de reconnaissance envers son jeune maître, entrevoyant pour la première fois le moyen de gagner sa vie et de venir en aide à sa mère, il se laissa dresser par André avec la docilité d'un chien de chasse, et fît preuve d'une intelligence dont on ne l'aurait pas cru capable.
Lorsque, trois ans plus tard, le jeune baron eut terminé ses études, il trouva dans le malheureux qu'il avait recueilli, un domestique au courant de tout ce qui concerne le service, et aveuglément dévoué à ses moindres désirs.
Antoine avait tout appris, savait tout. Nul mieux que lui ne servait à table, ne pansait un cheval, ne conduisait une voiture, ne tenait mieux
LE DRAME DE POiNTCHARRA
C'était un homme à tout faire. (P. 723.)
UV. 91. — LE DRAME DE PO^TCHAKRA.
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