EMPLOI
Ce dialogue avait lieu devant dame Balbine, qui préparait le déjeuner et dressait le couvert.
Gaétan l'avait mise au courant dans la matinée de ce qui lui était arrivé la veille. Aussi ne put-elle contenir la joie dont son cœiudébordait.
— Enfin! s'écria-t-elle, eu levant les yeux au ciel pour le remercier, sans penser qu'elle tenait une assiette de chaque main.
Gaétan s'aperçut alors seulement de la présence de la vieille fille, et entraîna Henri dans sa chambre.
— Vous m'avez dit hier soir que vous connaissiez ])en ]\I. Darneville, commença-t-il.
— C'est la vérité.
— Ne pouvez-vous donc pas me donner sur lui quelques renseignements préliminaires?
— De quelle nature?
— Peu importe, mais j'aime assez, avant de me présenter chez quelqu'un, savoir à qui j'ai alTaire.
— Je comprends cela, fit Henri. Malheureusement je ne puis pas vous être d'un grand secours; cependant si vous voulez desceudi'c chez M"' Duval, elle sera bien mieux en état que moi...
— Du tout, interrompit Gaétan. Je ne veux pas abuser à ce point (le la complaisance de ]\P° Duval. Eu pareille occasion, d'ailleurs, il suffit de quelques données sommaires sur la position et les gi»ùts de l'individu. Si vous avez vu cinq ou six fois M. Darneville, ainsi que vous me l'avez dit, vous en savez assez pour vous être ïa'd une idée de sa persomie, de son caractère...
— Sans doule. Désirez-vous que je vous fasse part de l'impression qu'il a produite sur moi personnellement?
— C'est précisément ce que je vous demande.
— Eh l>ieii î c'est un homme de cinquante ans, bien conservé,
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-sip^oiireiix même, dont les cheveux ne sont pas gris, mais littéralement noirs et blancs par mèches inégales.
Le premier abord est froid et dur, bien qu'il n'ait aucune rudesse dans la voix ni dans les manières. L'œil est limpide et chercheur. C'est évidemment un homme qui ne se livre pas avant de savoir à qui il s'adresse.
Sous cette apparente sévérité, il est certainement bon et simple, sans quoi il ne serait pas des amis de ma tante.
Il est grand, légèrement envahi par cet embonpoint qui dislingue l»resque toujours un homme d'un certain âge, et néanmoins très leste d'allures. Enfin c'est, au dire de ma tante, la loyauté incarnée.
Gaétan approuvait d'un signe de tête chaque observation d'Henri. Évidemment ce type d'homme lui convenait assez.
— Et comme position? demanda-t-il encore.
— Il est veuf depuis huit ans passés. Sa femme est morte des suites de couche de son dernier enfant; car, remarquez bien cette différence d'âge entre ses deux enfants : il a une fille de dix-huit ans et un fils de neuf ans.
— Vous les connaissez?
— V peine. Je n'ai rencontré qu'une seule fois M"" Alice chez M"'" Duval, en compagnie du petit Edmond, mais je serais fort embarrassé de vous dire quel est le caractère de cette jeune fille ou de ce bambin. Et maintenant il ne me reste qu'une seule chose à vous apprendre : c'est que M. Darneville est riche à cent mille livres de rente, qu'il dépense sansfasteetsanspretention.il n"a ni chevaux, ni voitures à lui; son domestique est peu nombreux. Il loue presque tous les ans une maison de campagne ou fait un voyage d'agrément. Cela vous sufiit-il?
— Amplement, fit Gaétan. Merci encore.
— Une dernière observation, reprit Henri. Elle n'est pas de moi, olle est de ma tante, qui m'a chargé de vous la transmettre.
— J'écoule.
— Ne vous effrayez pas trop des questions multipliées que vous adressera certainement M. Darneville.
En vous faisant part de mon impression personnelle, je vous ai dit tout à l'heure qu'il ne se livrait pas facilement : il paraît que je ne me suis pas trompé. Répondez-lui sans impatience, avec la fermeté et la franchise que je vous connais, je réponds du succès. Au revoir! votre déjeuner est prêt, je vous laisse.
— Mais je vous reverrai?
A peine osai-je retirer ma main. (P. 93.)
— Ce soir, après dîner, si cela vous convient, proposa Henri. Venez prendre le café avec nous, vous nous raconterez ce qui sera résulté de cette entrevue, et nous irons faire une longue flânerie sur les boulevards, ou ailleurs...
— C'est convenu, promit Gaétan.
Il reconduisit Henri, tout en lui exprimant de nouveau sa reconnaissance, déjeuna à la hâte et s'habilla.
LIV. 12. — LE DHAMEDE PONTCHARPA. — P. SAU.MKRB. — J. ROLFF Et C'«, ÉD.