tome m, qu'il étala sur son bureau
Vers quatre heures un quart la comtesse de Varlades arriva. Ce fut Beaudunois qui la fit entrer dans le cabinet de l'agent
d'affaires.
— J'ai reçu de vous, dit-elle sur un ton dédaigneux, une lettre singuhère dont j'attends l'explication.
— Je vais vous la donner, madame. Vous avez pu voir que je fournis sur certaines familles les renseignements que je possède. En général, j'aime mieux les fournir aux familles elles-mêmes qu'à des étrangers; cependant, quand ce dernier cas se présente, je suis bien forcé de m'exéculer.
788 LE DRAME DE PONTCHAPtRA
— Ainsi un jeune homme est venu vous trouver aujourd'hui dans le but d'obtenir des renseignements sur mon compte?
— Il n'y a pas deux heures, oui, madame. J'ai envoyé chez vous aussitôt que ce monsieur a été parti.
— Que lui avez-vous dit?
— Je l'ai prié de revenir demain, ne sachant pas encore si je pourrais lui donner ce qu'il venait me demander.
— Et vous le savez à présent?
— Dès que ce monsieur s'est éloigné, j'ai consulté mon répertoire et je me suis aperçu que j'étais beaucoup plus riche que je ne ^e croyais.
La comtesse eut un léger sourire d'incréduhté.
— C'est possible, après tout, dit-elle. Comment est ce jeune homme?
— C'est, répondit Aubert avec aplomb, un petit blond, au nez accentué, aux yeux gris, aux favoris taillés à l'anglaise, sans moustaches, qui m'a paru être un clerc de notaire ou d'avoué.
— Et il ne vous a pas dit de la part de qui il se présentait?
— Non, madame.
— Pourquoi ne les lui avoir pas demandé?
— Madame, la discrétion est inhérente au métier que j'exerce.
— Bref, fit la comtesse avec un peu d'impatience, quels sont ces documents dont vous me parlez?
— Madame, dit-il, ces documents, je les ai préparés en vous attendant. Si vous voulez bien vous approcher et vous mettre à ma place, je vais vous en donner connaissance...
Il se leva de son fauteuil, fît signe à M""" de Varlades de s'y asseoir et se tint debout à côté d'elle.
Quand elle eut pris place, il lui désigna la page du Livre rouge en tête de laquelle figuraient ces quatre noms tracés en grosse anglaise :
Dugazy, Vincent, Lelourd, Clara Desrochers.
A peine avait-elle lu cette première ligne que la comtesse rougit vivement.
L'agent, qui ne la perdait pas de vue, s'en aperçut.
— Lisez, madame, dit-il froidement.
M""' de Varlades lut, en effet, et lut d'autant plus avidement, que cette lecture lui révélait une foule de choses qu'elle croyait enfouies dans un éternel oubh.
Quoi qu'elle eût pressenti, quoi qu'elle eût appris, ce qu'elle savait était loin d'atteindre ce qu'elle venait de découvrir.
— Est-ce tout? interrogea-t-elle d'une voix étranglée.
— Non, madame, répondit l'agent; mais le reste vous est connu. Cela a trait au procès que la famille de feu votre mari vous a intenté.
— Voyons, dit la comtesse avec une agitation fiévreuse. Aubert lui indiqua alors la page du tome III, qu'elle parcouru!
plus rapidement.
— Oui, fit-elle accablée, ces renseignements sont précis, je le reconnais; mais comment vous les êtes-vous procurés?
— Ceci est mon secret, madame.
— Et qu'allez-vous en faire?
— C'est vous-même qui prononcerez.
— Comment?
— En me disant si je dois oui ou non les transmettre à la personne qui me les a demandés.
— Je puis donc vous en empêcher?
— Rien ne vous est plus facile.
— De quelle façon?
— En achetant cette page du Livre rouge, et cette page du tome III.
— En effet, ce serait un moyen, si personne autre que vous n'était possesseur de documents semblables...
— Oh ! personne ne les a, madame, je vous le garantis.
— Pourtant il s'agit de simples extraits de journaux... et tout' le monde...
— Ne le croyez pas, madame. Tout le monde n'a pas la patience de collectionneur que possédait celui qui a fait le Livre rouge. Je vous mets au défi de trouver dans tout Paris un extrait semblable. Je vousferai remarquer, en outre, qu'au bas de ces extraits, se trouve une note très importante ; celle qui vous concerne personnellement, et qui résulte, ainsi qu'il est constaté, de renseignements tout particuliers.
— Bien, pour ce qui se rapporte à mon père, à moi, à M"' Vincent^ à M. Lelourd ; mais pour ce qui concerne mon procès avec la famille de Yarlades...
— On peut encore, en effet, trouver quelque chose, mais ce sera difficile. Songez, madame, qu'il y a près de trois ans que ce procès a. eu lieu, et que, à Paris, trois ans sont trois siècles I
— Enfin, à quelle somme estimez-vous les deux pages de ces registres?
— En général, madame, voici comment je procède en pareille occurence : je m'informe de la fortune de mon client et je prélève sur sa totalité un simple droit de un pour cent.
Clara froissa convulsivement le mouchoir qu'elle tenait à la main.
— Et alors?... demanda-t-elle d'une voix railleuse, bien que légèrement tremblante.
— Comme vous avez apporté en dot quinze cent mille francs, comme vous conservez indivis avec ]\'P" Vincent l'hôtel de la rue Chateaubriand, qui vaut deux cent mille francs, et dont la moitié vous appartient, j'arrive avec mon droit de un pour cent à un total de dixsept mille francs, ou plutôt de vingt mille francs en chiffres ronds.
jyjmc jg Varlades le toisa d'un long regard de mépris.
— Vous faites là un joh commerce ! dit-elle avec ironie.
— Mais, madame...
— Savez-vous comment il se nomme?
— Pardon, mais...
— Il se nomme chantage, monsieur Aubert.
— Madame ! fit l'agent en se redressant.
— Il est qualifié crime par la loi, poursuivit Clara, il est prévu et puni par le Code pénal.
— Vous faites erreur, madame, essaya d'objecter Aubert un peu déconcerté, il ne s'agit pas...
— De sorte, continua M""* de Varlades, que si, en vous quittant, je me rendais au parquet, munie de la lettre que vous avez eu l'imprudence de m'écrire, je n'aurais qu'à déposer une plainte, pour vous causer de bien grands désagréments !
L'agent devint littéralement livide.
Cependant il n'était pas homme à se laisser désarçonner si facilement.
— Comme il vous plaira, madame, répondit-il. Vous comprenez bien que j'ai prévu le cas où je me trouverais en face d'un client rebelle tel que vous, et que toutes mes précautions sont prises.
— Je m'en rapporte à vous, monsieur ; mais la justice et la police ont de bons yeux, répliqua Clara. Elles ont aussi de la patience, et si elles ne vous surprenaient pas aujourd'hui, elles vous surprendraient demain, à moins que vous ne fermiez boutique.
— Je n'ai rien à craindre, madame, je ne fermerai pas boutique pour si peu.
Tout en échangeant ces phrases menaçantes, ils ne se quittaient pas des yeux, ainsi que font deux adversaires qui viennent d'en^a^er le fer.
Sans doute ils se jugeaient dignes l'un de l'autre, car la comtesse posa, la première, les préliminaires de la paix.
— Je ne le ferai pourtant pas, reprit-elle, si vous voulez être raisonnable.
— Je suis tout disposé à vous être agréable, dit l'agent d'un ton mielleux.
— Je vais jouer cartes sur table, dit Clara. Il est évident qu'en m'écrivant cette lettre vous espériez tirer quelque chose de moi. 11 est clair aussi que de mon côté, en venant ici, j'avais l'arrière-pensée d'empêcher les révélations dont vous me menaciez.
— En effet... balbutia Aubert.
— Donc, il n'y a qu'un point sur lequel nous ne soyons pas d'accord : c'est le chiffre que vous avez déterminé, en vertu de je ne sais quel droit imaginaire... Eh bien! Je vous déclare très nettement que je ne m'y soumettrai pas.
— Est-ce là ce que vous appelez des conditions raisonnables?
— Attendez, je n'ai pas fini. Je vais vous compter cinq mille francs à l'instant même, si, devant moi, vous déchirez les pages de ces deux registres, et si vous me les remettez en me jurant que vous ne connaissez, ici ni ailleurs, aucun autre répertoire sur lequel figure mon nom ou celui d'une personne quelconque qui me tienne de près.
— Je ne peux pas jurer cela, madame. La collection de la Gazette des Tribunaux existe dans les bureaux du journal; ni vous ni moi ne saurions l'empêcher.
— Je le sais, aussi n'est-ce pas de cette collection' que je veux parler, mais de votre agence ou de toute autre agence rivale.
— Il n'y en a pas d'autre que la mienne, madame.
— Alors, acceptez-vous?
Aubert hésitait.
— Si vous n'acceptez pas, reprit M""' de Varlades, en sortant d'ici, je cours immédiatement au parquet.
L'agent la considérait silencieusement. La résolution empreinte sur les traits de la jeune et jolie femme ne pouvait lui laisser aucun doute. Évidemment elle réaliserait la menace qu'elle venait de proférer.
— Je vous préviens encore, coutinua-t-elle avec le plus grand
79i LE DRAME DE PONTCHARRA
calme, que je n'ajouterai pas une obole à la somme que je vous ai proposée.
A ces mots, elle se leva, arrogante et superbe.
— Décidez-vous, monsieur, dit-elle.
Aubert se grattait l'oreille avec embarras.
Elle s'inclina et fit un mouvement pour se diriger vers la porte.
Il comprit que s'il ne transigeait pas, non seulement les cinq mille francs lui échapperaient, mais encore il aurait sur les bras une très mauvaise affaire. Il ne se souciait pas de tomber entre les griffes du parquet.
— Un instant! dit-il. Vous me mettez le couteau sur la gorge, sans me donner le temps de respirer!
— Allons, ajouta-t-il avec une feinte bonhomie, je serai raisonnable aussi, puisque vous le voulez...
Clara se retourna vers lui.
— Déchirez à l'instant ces deux pages, ordonna-t-elle.
— Et les cinq mille francs?
— Vous allez m'accompagner à mon hôtel, où je vous les compterai
— L'agentprit ses grands ciseaux, coupa soigneusement les deux feuillets et les glissa dans son porte-feuille.
— Donnant, donnant, dit-il avec un sourire hideux.
— Et vous me jurez qu'il n'existe plus rien à votre connaissance qui puisse inquiéter mon repos ou celui des miens?
— Je vous le jure sur ce que j'ai de plus sacré au monde!
— Alors, suivez-moi, monsieur.
Afin que personne ne pût, en son absence, consulter les registres qu'il n'avait pas le temps de remettre en place, il alla fermer le verrou de la salle à'manger, donna un tour de clef à celle du salon, et mit k clef dans sa poche.
— Je serai ici dans une heure, cria-t-il à Beaudunois avant de sortir.
Puis il s'élança dans l'escalier sur les traces de M""" de Varlades, qui descendait d'un pas tranquille.
Elle surmonta sa répugnance et fit asseoir Aubert à côté d^e^e.
— A l'hôtel! grand train! avait-elle dit à son cocher. Il lui tardait d'en finir.
Le coupé roulait avec une effrayante rapidité. En moins d'un quart dheure le cheval s'arrêtait devant la porte de Ihôtel.
Puis elle le ron^éiJia. (P. 793.)
Clara mit pied à terre, fit passer l'agent dans le boudoir, et vint bientôt l'y rejoindre, tenant à la main les cinq mille francs qu'elle avait promis. Puis elle le congédia d'un geste de reine.
— J'aurai beau faire, murmura-t-elle, il en restera toujours quelque chose.
Au même instant parut M"' Vincent.
— Quoi ! te voilà déjà de retour? lui dit-elle en l'embrassant.