‹ Le drame de PontcharraChapitre 55 sur 77 · LIV · texte numérisé non relu

LIV

794 LE DRAME DE POiNTCHARRA

— Oui, je n'ai eu le temps de faire qu'une visite, répondit la comtesse d'un ton dolent.

— Pourquoi?

— Ah! parce que... je me suis occupée d'autre chose. D'ailleurs, c'étaient des visites nouvelles que je devais faire aujourd'hui, et, je l'avoue, toutes les fois que je hasarde une démarche de ce genre, j'ai peur.

— De quoi?

— De notre passé.

— Qu'a-t-il donc de si effrayant? demanda le plus naïvement du monde AP^ Vincent. Ne sommes-nous pas riches? N'es-tu pas la plus johe comtesse qu'il y ait à Paris?

— Je ne dis pas non, fît Clara. Je sais qu'il y a beaucoup de gens aux yeux de qui un titre de noblesse, une belle fortune et un peu de beauté résument tous les biens imaginables ; mais il y en a d'autres pour qui tout cela n'est rien.

— Ce sont les imbéciles.

— Au contraire, ce sont les gens d'esprit.

— Il y en a si peu!

— C'est vrai, mais à côté des gens d'esprit, il y a les envieux et les méchants. Si les premiers se taisent, les seconds bavardent. Et il y en a long à dire sur notre compte !

— C'est précisément pour dérouter les mauvaises langues que je t'ai fait épouser le comte.

— Oh! je le sais bien. Je croyais même que c'était un coup de maître. Aussi j'ai fait taire toutes mes répugnances, je me suis livrée à un vieillard qui ne m'inspirait que de l'horreur. Mais, aujourd'hui, quand j'y réfléchis, je m'aperçois que cela ne nous a pas avancées à grand'chose.

— Comment? demanda .M"" Vincent.

— Parce qu'aujourd'hui mon passé et le tien se dressent à la fois contre nous.

— Que veux-tu dire?

— Je veux dire que toute comédie est devenue inutile, et que nous pouvons, sans plus d'inconvénient, reprendre chacune notre nom. Tout le monde, en effet, sait déjà, ou peut savoir, que ta fille est morte, que je ne suis pas Camille et que je me nomme Clara Desrochers.

— Mais tu le trompes, ma chérie ! se récria M"" Vincent. A part les quatre témoins qui ont signé ton contrat de mariage avec le comte

de Varlades, — et nous les avons choisis des plus obscurs pour éviter les indiscrétions, — personne ne se doute...

— C'est toi qui te trompes, te dis-je, et je me faisais illusion à moi-même quand je me le figurais. Le procès que j'ai soutenu contre la famille de mon mari a déjà soulevé un coin du voile. Il a été complètement déchiré par une ancienne domestique de mon père, que, par pitié, j'avais gardée à mon service, jusqu'au jour oii je suis entrée au couvent, et qui a tout révélé à un certain Aubert, directeur d'une agence borgne de la rue de Rivoli...

~ Qui te l'a dit?

— Lui-même m'a écrit, m'a mis ces documents sous les yeux et m'a proposé de les acheter si je ne voulais pas les laisser à la merci de tout le monde.

— Et alors qu'as-tu fait?

— J'ai jeté cinq mille francs à ce misérable et je me suis fait remettre les deux feuilles du registre sur lequel ces notes étaient consignées.

— Mais c'est une infamie, s'écria M""' Vincent.

— Sans doute. Pourtant pouvais-je faire autrement? N'étais-je pas forcée d'en passer parla, pour éviter qu'il les communiquât à la personne qui était venue les lui demander?

— Il était donc venu quelqu'un?

— A ce qu'il paraît.

— Qui?

— Il n'a pas voulu mo le dire.

— Allons donc! fit AP" Vincent. Il n'est venu personne. C'est une affaire de chantage et pas autre chose.

— Je le sais bien. Aussi ne lui ai-je accordé que le quart de ce qu'il osait exiger; mais, je m'en rapporte à toi : ne valait-il pas mieux faire un léger sacrifice que de déposer une plainte contre ce coquin et de provoquer un nouveau scandale?

— C'est vrai, confessa M"° Vincent.

— C'était d'autant plus urgent, reprit Clara, que des pièces aussi compromettantes pouvaient nuire au nouveau projet que j'ai conçu.

— Quel projet? demanda M"" Vincent.

— Celui de me remarier.

— Vraiment?

— Oui, mais, cette fois, je veux procéder par les moyens contraires à ceux que tu as suivis. Je veux forcer ce monde qui nous

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Fpfuse sa considi'ralion à nous estimer. En un mot, je veux faire du désintéressement.

— Ah! je n'y comprends plus rien, fit M""" Vincent que ces subtilités prenaient au dépourvu.

— Cela signifie qu'en prenant un second mari, je ne dois plus viser ni à un titre, ni à une fortune, mais seulement à la considération.

— Quoi! s'écria M°" Vincent, un mari pauvre et obscur.

— Oh! je m'entends, dit la belle Clara en souriant finement. Quand je dis pauvre, je veux dire moins riche que nous; quand je dis obscur, je veux dire ignoré, mais possédant un nom sans tache, appartenant à une famille irréprochable, beau, jeune, plein d'esprit, de talent, appelé dans quelques années à devenir une des célébrités contemporaines.

— Diable! fit M"" Vincent, tu parles de ce futur mari avec une chaleur... on croirait que tu le tiens déjà.

— Je ne le tiens pas encore, mais j'y pense.

— Quoi ! ce phénix existerait ! tu l'aurais découvert !

— Oui.

— Et je le connais?

— Au moins de vue.

— Et il a toutes les quabtés que tu viens d'énumérer?

— 11 en a bien d'autres encore. C'est justement ce qui me fait craindre...

— Quoi?

— Qu'il ne veuille pas de moi.

— Tu es folle.

— Puisses-tu dire vrai !

— Enfin, demanda M""" Vincent, quel est le nom de ce héros?

— Fernand Trigomec.

— En effet, je me souviens! Un grand beau brun, à l'aspect un peu ténébreux. Quels yeux il a! Ils brillent!... Il a une façon de vous regarder.... Mais est-il réellement aussi bien doué que tu veux le dire?

— Ah! c'est que tu ne causes pas, toi, mère, tu ne fais pas causer les gens surtout ! sans cela, tu saurais qu'on ne parle que de lui, que le retentissement de ses débuts au palais a déjà franchi la barrière d'indifférence qui s'élève toujours devant la jeunesse. Tu conviens pourtant qu'il est beau, c'est déjà quelque chose.

— Ne l'avais-tu pas invité à ta soirée?

— Je me serais bien gardée d'y manquer !

— Mais je ne l'ai pas vu.

— Non, il s'est fait excuser par Matifon. Sa sœur, Germaine, une fort jolie personne, à ce qu'il paraît, avait été le jour même victime d'un terrible accident de voiture. Ce malin encore, j'ai envoyé prendre de ses nouvelles.

— Donc, il ne t'est pas hostile, puisqu'il est resté poli. Mais qui t'a donné les renseignements que tu possèdes?

— Qui? d'abord les uns et les autres; ensuite Henri Matifon lui-même.

— Qui est de ses amis?

■ — Les plus intimes.

— C'est différent.

— Tu n'as donc pas remarcfué que j'ai causé avec lui pendant près d'une demi-heure, l'autre soir?

— Si. Cela m'étonnait même un peu, car ce jeune avocat n'a rien pour lui. Il est laid, il manque de tournure...

— Il peut se flatter pourtant d'avoir fait joliment enrager le baron d'Estival.

— Ah! tu crois? fit vivement M""" Vincent.

— J'en suis sûre.

— Le baron est donc jaloux?

— Peut-être.

— Mais alors il t'aime?

— Dans tous les cas, il en est bien près.

— Il te l'a dit?

— Peste! comme tu y vas! fit Clara en riant aux éclats. Non, non, reprit-elle, il n'a rien dit, mais ses yeux ont parlé pour lui.

— Ah! dit M""" Vincent que celte conversation semblait intéresser de plus en plus, le baron d'Estival t'aime. Et toi, comment le trouves-tu?

— Fort bien.

— Alors comment se fait-il que tu ne songes pas à lui plutôt qu'cà ce petit Fernand?

— Par exemple! ce petit Fernand, comme tu l'appelles, n'est-il pas dix fois plus beau?

— Sans doute, mais le baron aura un jour cent cinquante mille francs de rentes.

— Je t'ai déjà dit que je ne voulais pas faire un mariage d'argent.

— Pourtant, si tu trouvais à la fois la fortune et la considération?

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— C'est précisément parce que M. d'Estival ne peut pas me donner les deux que je ne veux pas de lui.

— Tu plaisantes, un baron trois fois millionnaire!

— Oui, mais rappelle-toi l'histoire de son oncle...

— C'est juste, fît M"° Vincent, tu me l'as racontée, il y a quelques jours. Ah! soupira-t-elle, c'est dommage! C'est égal, si j'étais à ta place...

— Mais tu n'y es pas. Or, dit la comtesse avec un accent d'inébranlable résolution, je suis décidée à ne porter qu'un nom sur lequel la médisance n'aura pas la moindre prise. Voilà pourquoi j'ai choisi Fernand Trigomec. Que m'importe le titre! Que m'importe la fortune! D'ailleurs, ce nom de Trigomec vous a un parfum de sauvagerie bretonne qui sonne bien à Toreille.

— Décidément, tu en es coiffée de ce jeune homme. Est-ce que tu l'aimerais?

— C'est bien possible.

— Prends garde, mon enfant, quand on aime on ne fait que des bêtises.

— Oh! il n'y a plus de danger! fit Clara avec un sourire étrange. - — Je ne demande pas mieux ; mais rappelle-toi ce que je t'ai dit...

— Oui, mais rappelle-toi aussi que j'ai vingt-six ans et que j'ai déjà de la vie une bien longue et bien triste expérience! qu'une fois au moins j'agisse selon mes intérêts et selon mon goût...

— Oh! calme-toi, fit M""^ Vincent. Je te laisse entièrement libre d'agir à ta guise. Tu veux épouser ce M. Trigomec ? Épouse-le. J'aimerais mieux le baron d'Estival, mais ce qui est dit est dit. Eh bien! voyons : que t'a dit M. Matifon pendant cette longue demi-heure d'entretien?

— Toutes sortes de choses.

— Qui sont...

— D'abord que la famille Trigomec est d'origine bretonne et a longtemps marché de pair avec les noms les plus aristocratiques de la Bretagne et de la Vendée. Le grand-père de Fernand était. le premier aide de camp de Cathelineau.

— Ensuite?...

— Il n'est pas riche. En tout, il n'a qu'une somme de deux cent mille francs, laquelle est placée dans l'industrie depuis cinq ans et lui rapporte d'assez beaux bénéfices.

— Deux cent mille francs! fit dédaigneusement M°' Vincent. Ce n'est pas la mer à boire.

— Non, mais sa mère possède en outre, personnellement, une centaine de mille francs, ce qui, dans un avenir plus ou moins éloigné, n'en représente pas moins quinze mille livres de rentes...

— Qu'il devra partager avec sa sœur, ce qui réduit à moitié...

— Du tout. Il n'a pas à les partager.

— Comment? Et M"' Germaine?

— N'est pas sa sœur.

— Que dis-tu?

— La vérité. J'avais déjà vaguement entendu parler de cette histoire.

— Quelle histoire?

— Matifon me l'a confirmée . M"° Germaine est une enfant trouvée , que M"* Trigomec a recueillie, élevée et en quelque sorte adoptée.

— Ah ! c'est différent, fit M""" Vincent. Cependant, puisqu'ils ont eu soin de cette enfant, il n'est pas probable qu'ils l'abandonneront.

— Il est même certain qu'ils la marieront et qu'ils la doteront.

— Ah ! diable !

— Eh bien! après? quand ils lui donneraient une cinquanfaine de mille francs... avec ce que m'a laissé mon père n'aurons-nous pas de quoi vivre largement?

— Assurément. D'autant plus qu'au besoin je serai là pour vous venir en aide.

— Tu vois bien, dit la jeune comtesse en riant, que tu es meilleure que tu ne veux le faire croire.

— Dame, à présent je ne vis plus que pour toi, je n'aime que toi... c'est tout naturel. Mais c'est égal! Méfie-loi de cet amour-là, ma petite Clara !

La jeune femme haussa les épaules et regagna sa chambre.

Après les indiscrétions successives commises par Aubert et par Clara même, il nous reste peu de chose à apprendre au lecteui sur l'évolution nouvelle de cette créature fantasque.

Réellement, elle était entrée au couvent avec la mort dans l'âme et bien convaincue que là seulement elle trouverait le repos et l'oubli. Pendant les premiers jours, en effet, elle vécut dans une retraite absolue et jouit d'une tranquillité relative; mais, peu à peu, l'isolement au sein duquel elle vivait, le silence absolu qui l'environnait, la monotonie invariable des exercices pieux auxquels elle était condamnée, finirent par l'effrayer et lui permirent d'envisager plus froidement les conséquences qui résulteraient infailliblement pour elle de cette réclusion éternelle.

Pour elle, qui avait toujours vécu dans une indépendance périlleuse, qui avait jusqu'à présent satisfait tous ses caprices, dont les sens avaient si souvent et si irrésistiblement dominé les vagues instincts de pudeur, il devint évident qu'à bref délai elle mourrait d'ennui et de consomption dans l'asile qu'elle avait choisi.

En vain essaya-t-elle de réagir contre les sourdes révoltes qui grondaient en elle, sa nature ardente, ses habitudes de grisette, l'emportèrent sur ses résolutions tardives. Rien ne Fintéressait plus dans la vie, il est vrai, maintenant que Gaétan était marié et lui échappait à jamais; mais elle était jeune encore, elle était riche... Était-il possible que la vie lui eût fermé décidément ses joies, interdit tout espoir? Ne pouvait-elle pas rencontrer un homme, aussi beau, aussi généreux que celui qu'elle regrettait si amèrement? Cet homme ne pouvait-il pas l'aimer, la rendre heureuse?...

Ce fut dans ces perplexités, dans ces combats, qu'elle passa près d'une année, chaque jour faiblissant davantage et poussant de longs soupirs.

Enfin, un beau jour, elle trouva la porte ouverte, jeta un coupd'œil au dehors, aperçut des femmes éblouissantes, de riches équipages, des hommes élégants qui passaient le cigare aux lèvres... Alors, reprise d'un besoin de vivre plus impérieux que jamais, elle franchit la porte, s'élança dans l'avenue... Le sort en était jeté!... Clara laissait tomber la bure, pour reprendre la soie, le satin, le velours, les dentelles, qui miroitaient maintenant à ses yeux de reflets encore bien plus chatoyants que par le passé.

Fort heureusement elle avait eu affaire à un notaire, qui était de bon conseil. En entrant au couvent, elle avait eu l'idée de se dépouiller de tout ce qu'elle possédait en faveur des pauvres. Elle était de bonne foi, à cette époque. Elle l'aurait fait sans un regret, sans une arrièrepensée.

Son notaire se garda bien de contrevenir formellement à un désir si nettement exprimé; mais il lui fit remarquer qu'il était toujours temps de procéder à un dépouillement si complet. Il lui proposa de réaliser tout ce qu'elle possédait, de le convertir en valeurs mobilières et de placer ces valeurs à la Banque de France, qui en toucherait les coupons pour elle.

— De cette façon, lui dit-il, et si vous persistez dans cette résolution, la part des pauvres n'en sera que plus belle dans deux ou trois ans...

Clara, qui n'avait pas grande expérience des affaires d'argent, se

Elle s'informa et demanda à voir l'en faut. (P. S07.*i

UV . 101 . — LE DBAME DE PONTÇHARnA. — P. SAU.MÈRE. — 1. ROL'FF Ef C'9, SD.

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rendit à ce raisonnement et réalisa une somme de quinze cent mille francs, dont son notaire fit le remploi immédiat à des prix excessivement avantageux.

En quittant le couvent, Clara retrouva donc, non seulement sa fortune intacte, mais les soixante-quinze mille francs que la Banque avait touchés pour elle pendant sa réclusion volontaire.

Qu'allait-elle faire? Elle l'ignorait. Ne voulant pas reparaître à Paris avant d'avoir pris un parti, elle se rendit en Suisse et s'arrêta à Genève.

Dans le même hôtel oii elle était descendue, se trouvait une femme d'un certain âge, qui tressaillit en la voyant paraître, et se mit à la considérer d'un air si étrange, que Clara fut pour ainsi dire obligée de lui en demander la cause.

— Pardonnez-moi, madame, lui dit cette femme en lui montrant ses vêtements de deuil, mais vous ressemblez si étonnamment à ma pauvre fille, que j'ai cru la voir apparaître le jour où vous êtes entrée dans cet hôtel.

— Je regrette que ma vue ait réveillé en vous de si pénibles souvenirs, répondit Clara en la saluant d'une profonde révérence.

Elle s'informa et apprit que cette dame se nommait M""" Vincent, qu'elle venait de perdre une fille de dix-neuf ans, dont elle était le portrait frappant.

Loin de fuir sa présence, M""" Vincent la rechercha. Clara se ha peu à peu avec elle, si bien qu'au bout d'un mois, elles avaient à peu près échangé toutes les confidences. Elles savaient toutes les deux qu'elles étaient libres, riches et indépendantes.

— Ah! si vous vouliez... dit un jour M'°° Vincent. Il ne tiendrait qu'à vous de me laisser croire que je n'ai pas perdu ma fille...

— De quelle façon? demanda Clara étonnée.

— En réunissant nos deux fortunes, nos deux existences, en me permettant devons appeler ma fille...

Clara était seule au monde. Elle avait besoin d'un chaperon. L'idée lui sourit, elle accepta.

A dater de ce jour, les deux femmes n'eurent pour ainsi dire plus de secrets Tune pour l'autre. Tout leur devint commun : la vie, les idées ; elles se considérèrent réellement comme mère et fille, se tutoyèrent, et cherchèrent ensemble à sortir de leur situation équivoque.

Et d'abord, puisque Clara rêvait d'une vie nouvelle, il fallait lui trouver un mari et acheter un nom sonore, qui jetât de la poudre aux yeux. M"*" Vincent lui fit épouser le vieux comte de Varlades, et

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la jeune femme se laissa séduire par le titre, parfaitement authentique, que le gentilhomme ruiné lui apportait.

Malheureusement, le procès que lui intenta la famille de son mari permit de découvrir que Clara n'était pas la tille de ]\P° Vincent, et que le passé des deux associées n'était rien moins que recommandable.

Bien que peu de personnes se livrent à la lecture instructive de la Gazette des Tribunaux^ il transpira assez de cette affaire pour que la jeune comtesse vît se fermer tout à coup devant elle la plupart des portes que son titre et sa fortune lui avaient ouvertes.

Elle en ressentit un froissement d'amour-propre, que M°° Vincent partagea, tout en se mordant les lèvres afin de n'en rien laisser paraître.

Quant à Clara, elle ne se résigna pas si facilement et ne renonça pas à la lutte qu'elle avait commencée. A présent qu'elle était noble et riche, elle voulait être honorée. Elle était dans tout l'éclat de sa beauté, l'entreprise ne lui parut pas au-dessus de ses forces.

Ce fut ainsi qu'elle jeta les yeux sur Fernand Trigomec, qui lui offrait quelques points de ressemblance avec Gaétan, par l'attitude et le caractère, si ce n'est par le visage.

M""' Vincent aurait certainement mieux aimé que la jeune comtesse donnât la préférence au baron d'Estival, qui semblait assez épris ; mais elle n'était pas femme, en dépit de ses sympathies, à contrecarrer pour si peu les projets de Clara, qu'elle avait fini par aimer comme sa fille et dont elle était décidée à suivre jusqu'au bout la fortune.

LA FAMILLE TRIGOMEC

Ainsi que l'avait dit M""" de Varlades, la famille des Trigomec était originaire de Bretagne. Comme toutes les familles qui ont eu dans cette province une certaine célébrité, aune époque où la Bretagne était en quelque sorte inféodée à . monarchie, les Trigomec avaient pris fait et cause pour la royauté, et s'étaient jetés ardemment dans la mêlée terrible qui ensanglanta les débuts de notre première Révolution,

Lorsque cessèrent enfin ces luttes gigantesques, Jean Trigomec quitta le général Cathelineau, aux côtés duquel il s'était fait remarquer par son intelligence, sa bravoure, et rentra dans la vie paisible, à laquelle nos dissensions intestines l'avaient arraché.

LE DRAME DE PONTGHARRA gO")

Clément Trigomec, son fils, accepta avec plus de modération le bouleversement social dont son père avait été l'adversaire et auquel il n'avait pas assisté. Né seulement en 1808, élevé au collège de Rennes, imbu de ce qu'on appelait en ce temps-là les idées nouvelles, il s'adonna à l'étude du droit, entra dans la magistrature, se maria en 1835, et fut nommé président du tribunal de Rennes, à un âge qui lui permettait d'aspirer aux plus hautes destinées.

Sans être dévoré d'ambition, il sentait que le poste honorifique auquel il avait été élevé ne le mènerait à rien, s'il ne se donnait pas un peu de mouvement et s'il ne mettait pas en jeu les protections dont il disposait.

Longtemps il hésita avant de s'aventurer dans ce métier de solliciteur qui répugnait à son caractère indépendant; mais il avait un fils, auquel il avait donné le nom de Fernand, et il se décida à surmonter les scrupules qui l'avaient arrêté jusqu'alors.

Il n'ignorait pas que l'avenir des enfants dépend beaucoup du nom et de la situation que leur ont légués leurs parents. Or, il n'avait qu'une fortune médiocre, et son nom, si honorablement connu qu'il fût, n'avait jamais franchi les barrières restreintes du département dans lequel il était né.

Les protections ne lui manquaient pas. Dans le monde de la légitimité, les plus grandes familles, à l'ombre desquelles son père avait combattu, lui avaient déjà prêté leur concours, lorsqu'il s'était agi pouilui d'obtenir la dignité de président, dignité que son érudition et son mérite lui permettaient du reste de remplir avec éclat.

Clément Trigomec vint donc à Paris, dès que ses occupations lui en donnèrent le loisir. Malheureusement, c'était pendant les vacances. Pas un de ses protecteurs ne se trouvait là. Le ministre de la justice était lui-même en villégiature. Cette première tentative n'eut donc aucun succès.

Ce fut en vain qu'il la renouvela l'année suivante, à la même époque, bien que, pendant son absence, ses amis eussent chaleureusement intercédé en sa faveur.

Il ne savait plus comment s'y prendre.

Les uns lui avaient dit sentencieusement : il vaut mieux être le premier à Rennes que le second à Paris. Les autres lui avaient fait observer que, pour obtenir plus facilement ce qu'il voulait, mieux vaudrait suivre son aflaire lui-même, être sur les lieux, habiter Paris, par conséquent.

Clément Trigomec n'avait encore pris aucun parti, lorsqu'en janvier 1847, il apprit officieusement par un de ses plus puissants

protecteurs qu'un grand mouvement se préparait, et qu'on lui réservait la robe de procureur général. Dans cette même lettre, son protecteur lui conseillait de donner sa démission de président et de venir à Paris dès à présent, « attendu, ajoutait-il, que le décret est à la signature du ministre et que j'ai sa parole. »

Clément Trigomec suivit à la lettre les instructions qu'on lui avait transmises. Après avoir donné sa démission, il accourut à Paris où il s'installa dès les premiers jours de février.

Par malheur pour lui, le mouvement qu'on pressentait dans les hautes régions politiques dépassa de beaucoup les prévisions. Au lieu 'd'un simple mouvement, on eut une véritable révolution, qui déplaça brusquement les influences sur lesquelles le futur procureur général avait compté.

Au lendemain de ce bouleversement, Trigomec se trouva pour

ainsi dire seul à Paris. Cependant il ne perdit pas courage, espérant

que le temps aurait promptement raison des turbulences populaires.

Ce ne fut pas le temps qui en triompha, ce fut un homme. L'œuf

de l'aigle avait éclos : le second empire était né.

Comme tant d'autres, Clément Trigomec aurait pu s'enrôler sous le nouveau drapeau. L'empire avait besoin d'appuis, il en cherchait partout. Il eût été. très facile à l'ancien président de faire valoir ses nombreux services et de se faire nommer à un poste important. Beaucoup de ses meilleurs amis, qui avaient salué l'aurore du soleil levant; lui proposèrent de se joindre à eux. Il refusa.

Ce n'était pas au moment oii était persécuté le parti qui lui avait donné tant de marques d'intérêt, que Trigomec pouvait l'abandonner.

Après avoir repoussé les brillantes propositions qui lui étaient faites, Trigomec se rendit au Palais et se fit inscrire sur le tableau de l'Ordre des avocats.

Hélas! il n'eut pas le temps d'y plaider sa première cause. Il mourut en 1863, des suites d'une fièvre maligne, au développement de laquelle ses cruels déboires n'avaient pas médiocrement contribué. Fernand était alors au collège. Il avait onze ans. Sa mère ne jugea pas à propos d'interrompre l'éducation de son fds. Pour y pourvoir plus largement, elle résolut même de vendre toutes les propriétés que son mari et elle-même possédaient en Bretagne, et qui étaient d'un revenu insuffisant.

Grâce à cette sage mesure, elle se trouva à la tête d'un capital de deux cent mille francs, qu'elle convertit en valeurs, afm que, plus

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tard, Fernand pût faire de sa fortune tel usage qu'il lui plairait.

Yjm» Xrigomec avait agi avec d'autant plus de sagesse, que sa famille s'était augmentée d'une fille vers la fin de l'année 1860.

Depuis seize années qu'elle était mariée, elle n'avait eu qu'an enfant, et c'était un fils! Elle l'aimait à l'adoration, il faut lui rendre cette justice, mais elle avait nourri le secret espoir que Dieu lui accorderait un second enfant, et que cet enfant serait une fille. Avoir une fille! Quelle mère n'a pas souhaité de toutes les forces de son âme que ce désir ardent soit exaucé?

Le ciel était resté sourd aux supplications de la pauvre femme !

Or, le 18 novembre 1855, à neuf heures du matin, elle passait rue de Flandres, à la Villette, lorsqu'elle se trouva en présence d'un rassemblement compact. Il était composé de voisins et voisines, auxquels s'étaient joints les passants et les badauds.

On y devisait avec animation d'un crime qui avait été commis dans l'hôtel de M""" Cujard. Il s'agissait d'une inconnue, qu'on y avait amenée la veille avec sa petite fille, et qui y était morte une demiheure après, sans avoir pu prononcer une parole; or, le médecin avait déclaré que cette femme était empoisonnée.

La justice venait d'arriver pour se livrer à une enquête, et le magistrat avait déclaré que si personne ne réclamait la petite fille, il allait être obligé de la faire porter à l'hospice des enfants assistés.

jy|mo Xrigomec avait surpris au passage quelques mots de ce tragique événement. Elle s'informa, et demanda à voir l'enfant.

On la conduisit dans la chambre oii se trouvaient le substitut et le commissaire de police, assistés de leurs agents.

Un photographe venait de faire le portrait de la victime.

Dès que parut M""" Trigomec, les magistrats se levèrent.

Au même instant, la pauvre petite fille, que la vue de tous ces hommes noirs avait effrayée, aperçut une femme, se mit à crier, et instinctivement, sans aucun doute, tendit ses petits bras vers celte femme, comme pour lui demander protection.

M""" Trigomec la prit, l'embrassa et la trouva si jolie qu'elle ne voulut plus s'en séparer. Elle déclara donc au magistrat qu'elle se chargeait de l'enfant.

On prit ses nom, prénoms, qualités, domicile, et, séance tenante, on lui permit d'emporter la petite fille.

Elle ne demanda qu'une chose :• c'est qu'on lui fît parvenir une épreuve de la photographie qu'on venait de tirer. La promesse lui en

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fut solennellement faite, et ne fut pas moins exactement tenue quelques jours plus tard.

Pourtant la charitable dame n'était pas sans inquiétude. Son mari approuverait-il sa conduite? Que dirait son fils quand il verrait cette petite étrangère?

Heureusement elle n'avait pas trop présumé du cœur de ceux qu'elle aimait.

M. Trigomec l'embrassa en lui disant qu'elle était « l'Ange de la Charité », que ce qu'elle avait fait était bien fait, et, le soir même, en revenant de l'école, Fernand appela l'enfant sa « petite sœur » et la mangea de caresses au point de limportuner. Ce fut lui qui la nomma Germaine.

11 n'y eut donc rien de changé dans cet intérieur paisible, sinon qu'il y eut un enfant de plus.

Ce fut à la mort de son mari que ]\P° Trigomec recueillit véritablement le fruit de l'acte bienfaisant qu'elle avait accompli.

Cette mort l'aurait laissée bien seule, en effet, puisque Fernand é(ait au collège et ne pouvait atténuer par sa présence l'immense douleur dont le cœur de la veuve était rempli.

Germaine semblait lui avoir été envoyée du ciel pour la consoler, pour la distraire. L'enfant avait grandi, et son gracieux babil parvenait seul à dissiper les sombres pensées que le deuil et le désespoir inspiraient à sa malheureuse mère.

Car le ph était pris. Germaine était bien la fille de 31™' Trigomec, comme elle était la sœur de Fernand. Jamais il ne l'avait appelée d'un autre nom, et l'enfant ignorait même dans quelles douloureuses circonstances elle avait été recueillie. Pour elle, elle n'avait jamais eu d'autre famille.

C'est tout simple. D'après la déclaration du médecin, Germaine n'avait guère que dix ou onze mois à l'époque oii elle avait été abandonnée. Elle n'avait donc conservé aucun souvenir de ce qui s'était passé.

Or, M"" Trigomec était bien résolue à lui laisser ignorer aussi longtemps que possible le lugubre accident qui l'avait faite orpheline.

En attendant, elle ne consentit sous aucun prétexte à s'en séparer. Elle-même voulut se charger de l'éducation de sa fille adoptive.

Quant à Fernand, il avait pour sa mère une adoration sans bornes, un respect sans égal. 11 se garda donc bien de rien désapprouver de ce qu'elle avait fait.

Il ne voyait Germaine que les jours oii il sortait du collège ou

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Sepose-toi, mon pauvre Fernuud. (P. 813.)

pendant les vacances. Alors il était tout aux ordres de Germainetantôt la promenant en voiture, tantôt se mettant à quatre pattes pour qu elle put monter sur son dos.

Jamais, au grand jamais, frère et sœur - qui se disputent toujours d ordinaire — n'avaient vécu en si parfaite intelligence.

Tous les ans, tous les jours, à tout instant, à mesure que se développaient le corps et l'esprit de Germaine, grandissait raffection

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8i0 LE DRAME DE PONTCHARRA

que ressentait pour elle sa famille d'adoption. Son extrême docilité, sa douceur angélique, l'intelligence avec laquelle elle profilait des leçons que lui donnaient sa mère et ses professeurs, faisaient d'elle, non pas précisément un prodige, mais une enfant accomplie.

Elle n'avait guère que dix ans, lorsque Fernand sorlit du collège avec son diplôme de bachelier. Dès à présent il avait choisi la carrière à laquelle il se destinait.

Ce qu'il ambitionnait par-dessus tout, c'était une indépendance absolue. Aussi, ce fut vers le barreau qu'il se tourna. Seulement, il sentit la nécessité de prendre au sérieux cette vocation.

Le jour où il se fit inscrire à l'École de droit, il entra chez l'avoué, afin de joindre dès à présent la pratique à la théorie.

Parmi ses camarades de collège, il eut soin de faire un choix et de ne continuer ses relations d'amitié qu'avec ceux qu'il en avait iuo"és dignes, et qui, comme lui, avaient besoin de se créer une position.

S'il fit une exception en faveur d'André d'Estival, c'est que le jeune baron n'avait aucun des goûts de la jeunesse oisive et dissipée, à la tête de laquelle son nom et sa fortune auraient pu le placer.

Au bout de trois années, Fernand n'avait pas perdu une seule inscription, était devenu maître clerc- de l'avoué chez lequel il était entré, et, pas une fois, n'avait manqué d'assister aux conférences dont il faisait partie, et dont il était le membre le plus éclairé.

Parmi ses compagnons d'études, il avait déjà une notoriété. Vingt fois, dans ces dissertations qui préludent si utilement aux grandes luttes oratoires, il s'était fait remarquer par la chaleur de son langage, par la pureté de sa diction, par la profondeur précoce de sa science.

A vingt-cinq ans, enfin, il se fit inscrire au tableau de l'Ordre des avocats. Huit jours après, cinquante dossiers encombraient son bureau ou ses cartons.

Ses débuts furent remarquables et remarqués. Les vieux maîtres, en face desquels il se trouvait, commençaient par sourire en voyant se dresser contre eux tant de jeunesse et de présomption ; mais, aussitôt que résonnait cette voix claire et posée, que coulait celte parole facile, que jailhssaient les arguments imprévus, ils écoutaient, étonnés, charmés. Au sortir de l'audience, après avoir perdu leur procès, ils venaient lui serrer la main et le féhciter de son succès.

C'est qu'ils devinaient que celui-là serait maître à son tour — et peut-être plus maître qu'ils ne l'étaient eux-mêmes.

Le rêve de tout avocat c^ui débute est de plaider en cour d'assises

et de plaider ce qu'on appelle une cause célèbre. Dans ce cas, en effet, la foule se passionne, les débats sont publics, les journaux donnent de longs comptes rendus. Si l'avocat obtient un succès, il est sacré roi. Et, moins il a de chance pour l'obtenir, plus il a de mérite à le faire.

C'est illogique; mais c'est ainsi. Livrez à un avocat le plus fieffé gredin, il vous le rendra blanc comme la neige. Pourquoi Fernand aurait-il manqué à la tradition?

La première fois qu'il eut cette bonne fortune, il s'agissait d'un jeune homme qui avait commis un faux. Le fait n'était pas discuté. L'accusé, qui appartenait à une excellente famille, avait tout avoué. Sa condamnation était donc certaine; elle ne faisait doute pour aucun de nos vieux routiers qui connaissaient l'affaire.

Pas du tout! Fernand plaida si bien les circonstances atténuantes, il dépeignit avec une éloquence si touchante le désespoir de cette famille honnête et estimée, qu'un instant d'égarement allait couvrir de honte, qu'il arracha les larmes aux jurés et que les juges euxmêmes furent émus.

Lorsque, les yeux baignés de larmes, les jurés se trouvèrent dans la salle des délibérations, ils oublièrent qu'il y avait un coupable et que ce coupable avait tout avoué. Ils ne virent plus que cette famille désolée, dont on leur avait peint les angoisses avec une si déchirante vérité. Ils ne se sentirent pas le courage de la vouer à l'opprobre.

Ils rentrèrent en audience au bout de cinq minutes à peine, et répondirent : Non à toutes les questions qui leur avaient été posées. Non, quand l'accusé, lui-même, avait dit • Oui ! C'était inattendu, c'était incroyable !

Quel triomphe pour Fernand ! Vous voyez cela d'ici : l'accusé, rendu à la liberté, lui serrant la main en pleurant, le père le remerciant, la mère lui sautant au cou, la sœur agenouillée et lui baisant les mains! Et tout cela au milieu de la foule! En face du tribunal confondu ! En présence de cinquante confrères émerveillés !

Le lendemain, le père de l'accusé apportait au jeune avocat dix mille francs. Encore ne se croyait-il pas quitte envers lui.

La seconde cause que plaida Fernand eut encore plus de retentissement. Nous pourrions également la résumer en peu de mots; mais ce serait allonger inutilement notre récit.

Ce qui est certain, c'est qu'au moment où notre drame commence, Fernand Trigomec, après trois années seulement d'exercice, avait déjà une réputation faite et une nombreuse chentèle.

Si son nom n'avait pas encore franchi les limites du Palais, si la foule ne le connaissait pas encore, elle ne devait pas tarder à le consacrer.

Pendant ces sept années de travail aride et soutenu, Fernand n'avait pour ainsi dire vécu chez lui qu'un jour par semaine — le dimanche.

En semaine, à peine, le matin avant d'aller à l'étude, et le soir à Fheure du dîner, avait-il le temps d'embrasser sa mère et sa sœur; mais, le dimanche, à partir du déjeuner, il leur appartenait tout entier.

L'hiver, c'était à pied une longue prom.enade au bois de Boulogne, s'il faisait beau; à travers les musées, si le* temps était contraire. Le soir, ils allaient au théâtre. L'été, c'était une excursion à la campagne, qui se terminait régulièrement par un dîner chimpêtre au S^rand air.

Aussi la mère et la fille attendaient-elles toujours avec impatience qu'arrivât ce jour tant désiré! Germaine surtout adorait les excursions. Rien ne l'amusait tant que ces petits repas de cabaret. Pour elle, cela rompait déhcieusement avec la monotonie de la vie quotidienne. Et puis elle était si heureuse de se sentir libre, si fière de s'appuyer sur le bras de Fernand.

De son côté, si absorbé qu'il fût par ses études, si accaparé qu'il fût par ses amis, lorsqu'il avait un moment de liberté, Fernand n'avait pas deux yeux pour ne pas voir.

Il suivait pas à pas la métamorphose qui s'opérait chaque jour chez la jeune fille. Depuis deux ans surtout, Germaine était méconnaissable. Ce n'était plus un enfant, c'était une femme, et une femme adorable, qui plus est.

Ses cheveux, crêpelés et d'un blond d'or, formaient autour de son front blanc une sorte d'auréole, dans laquelle se jouaient capricieusement les rayons du soleil.

De ses yeux d'un bleu profond, que voilaient de longs cils noirs recourbés, s'échappait un regard fimpide, calme, serein, à travers lequel perçait sa candeur et se trahissait sa franchise. Un nez petit et gracieux, qui manquait peut-être de la régularité rigide de l'antique, se terminait par deux narines, roses et mobiles, qui se dilataient avidement au récit de toute grande et belle action. La bouche rose et rieuse, à la lèvre pleine et rebondie, se dessinait harmonieusement entre les deux fossettes que le sourire creusait sur ses joues veloutées.

Le menton, arrondi, complétait l'ovale irréprochable de ce visage

angélique, dont le teint diaphane s'irisait vers les tempes de petites veines bleuâtres.

Des mains de duchesse, un pied de patricienne, des attacnes fines, une taille souple, bien cambrée, un je ne sais quoi plein de charme et d'harmonie, qui faisait ressortir à la fois tout ce que nous venons de détailler en quelques mots, complétaient reiisemble de cette physionomie enchanteresse.

Tant que Germaine était restée chrysalide, Fernand l'avait aimée comme un frère; mais, depuis qu'elle s'était révélée à lui dans tout l'éclat de sa beauté, il se sentait troublé en la regardant.

Alors, il la quittait brusquement, il allait trouver sa mère et lui disait :

— 11 faudra pourtant que nous apprenions à Germaine toute la vérité.

M"* Trigomec trouvait bien que son fds avait raison, mais elle redoutait cette explication. Elle craignait qu'en apprenant le mystère qui planait sur sa naissance, et sachant qu'aucun lien de parenté ne la rattachait à sa bienfaitrice, Germaine ne fût plus animée envers elle des mêmes sentiments de piété filiale.

— Un peu plus tard... dans quelques jours, répondait-elle h Fernand.

Celui-ci avait pour sa mère un si profond respect qu'il n'osait pas insister; mais plus les jours succédaient auxjours, plus il souffrait de la situation équivoque dans laquelle il était placé.

La jeune fille, en effet, ne se gênait nullement pour traduire la réelle admiration que son frère lui inspirait.

Quand elle le voyait, penché sur ses dossiers, le frout dans la main, travailler le jour, travailler le soir, travailler la nuit, elle s'approchait tout doucement, lui passait les bras autour du cou, Tembrassait, et, prenant sa voix la plus câline :

— Repose-toi, mon pauvre Fernand! lui disait-elle. Tu te tues à travailler autant. Comment! depuis huit ans que tu as quitté le collège, depuis l'instant où tant d'autres s'imaginent posséder la science infuse, tu ne cesses, toi, de te condamner à un labeur infatigable! C'est imprudent, mon ami; tu tomberas malade.

— Eh bien! n'ai-je pas un ange pour me soigner? répondait Fernand en la regardant.

— Ange tant que tu voudras; mais rien ne me prouve que les anges soient faits pour soigner les malades, répliquait Germaine en souriant. D'ailleurs, ce n'est pas pour moi que je parle, tu le sais bien:

c'est pour notre chère mère. Que deviendrait-elle si tu étais malade, si elle te perdait !

Alors elle le serrait dans ses bras, comme si elle voulait le disputer à la mort, et le couvrait de baisers.

Elle ne se doutait pas que ses caresses étaient de l'huile bouillante versée sur le feu qui dévorait Fernand. Aussi était-elle tout étonnée, quand elle le voyait se lever de son fauteuil et s'arracher brusquement à cette étreinte.

Elle s'imaginait qu'il lui en voulait de l'avoir dérangé; elle se retirait, craintive, marchant à reculons, et, à chaque pas qu'elle faisait en arrière, lui envoyant un baiser de sa petite main blanche et fuselée.

D'autres fois, elle traduisait encore plus naïvement l'admiration qu'elle éprouvait.

Le soir, assise en face de lui, elle brodait à la lueur de la lampe. Puis, sans avoir conscience de ce qu'elle faisait, elle laissait tomber ses mains et son ouvrage sur ses genoux, et considérait longuement cette tête fine et intelligente, aux regards voilés, aux traits accentués, à l'expression virile, sur laquelle l'abal-jour de la lampe concentrait tous les rayons lumineux.

— Sais-tu que tu es bien beau ! disait-elle après ce long et minutieux examen. Sais-tu que j'ai beau chercher parmi ceux que nous connaissons, je n'en trouve pas qui te soit comparable ! Est-ce curieux! ajouta-t-elle sans le quitter du regard, nous sommes frère et sœur, et nous ne nous ressemblons pas du tout. Tu es brun, je suis blonde; tu as les yeux noirs, je les ai bleus; tandis que je suis pâle et blanche, tu as une peau mate sous laquelle on voit le sang courir. Tu es grand et fort, je suis petite et faible ; tu as une volonté de fer et je ne sais même pas si j'aurais le courage de vouloir quelque chose. N'est-ce pas que c'est bien curieux?

— Oui, répondait Fernand avec embarras, très curieux!

Et il se plongeait plus avant encore dans son livre ou dans ses papiers.

Si M""' Trigomec était là, il se tournait vers elle, et l'implorait du regard, comme pour lui demander de faire cesser ce supplice qui, tous les jours, devenait plus douloureux.

Depuis que Germaine avait été blessée en arrachant sa mère à la mort, Fernand venait travailler tous les soirs dans sa chambre, afin de lui tenir compagnie.

Il était tard, M""* Trigomec, fort éprouvée, du reste, par la frayeur

qu'elle avait ressentie sur la santé de Germaine, s'était retirée de bonne heure et les avait laissés seuls.

Un grand feu brûlait dans l'âtre. La jeune fille était couchée. Comme il faisait très chaud, elle s'était soulevée sur ses oreillers et avait le buste tout entier hors du lit.

Elle appela Fernand et lui fit signe de venir auprès d'elle.

11 obéit et s'approcha.

Elle lui prit la main.

— Tu travailles trop, mon ami, je te l'ai déjà dit. Voyons, regarde-moi bien et causons, puisque le docteur affirme que je ne cours aucun danger. Ma mère n'est plus là, ainsi je puis le dire sans avoir peur de l'etirayer : je l'ai échappé belle !

— Certes! soupira Fernand en hochant soucieusement la tête.

— Sais-tu à quoi j'ai pensé quand je suis tombée sous les pieds du cheval?

— Non.

— Faut-il te le dire?

— Certainement.

— C'est que je rougis quand j'y pense, dit Germaine en baissant les yeux. Ma dernière pensée n'a pas été pour ma mère! ajouta-t-elle en se croisant les mains, comme si elle avait peine elle-même à s'expliquer cette anomalie.

— Pour qui donc? interrogea Fernand.

— Pour toi, vilain! Pour toi qui as l'air de ne pas me comprendre et qui veux me forcer à tout t'avouer. Conçois-tu cela?

— En effet... balbutia-t-il. C'est étrange!

— Je me disais : Pauvre Fernand! je ne serai plus auprès de lui quand il travaillera. Personne ne songera plus à le distraire pour l'empêcher de mourir à la peine! — Et, reprit-elle, au moment où j'ai perdu connaissance, en moins d'une demi-seconde par conséquent, toute ma jeunesse m'est revenue à la mémoire... Les soins et les caresses que tu me prodiguais, les attentions que tu avais pour moi, la bonne, tendre et douce affection que tu m'as toujours témoignée... En même temps, je te voyais devant moi, pâle, bouleversé, les yeux pleins de larmes. Tu me tendais les bras pour me relever, je voulais le faire, voler vers toi, je ne le pouvais pas. Dieu! quel horrible cauchemar !

— Chère enfant! murmura Fernand qui se sentait tout ému.

— 11 ne faudra pas le dire à notre mère ! recommanda Germaine. Elle serait jalouse de toi. C'est que je t'aime tant, mon cher

grand frère! Il n'y a pas à dire. J'ai vu beaucoup de frères et de sœurs depuis que je suis au monde : je n'en ai jamais vus qui s'accordassent comme nous. J'avais beau être volontaire, capricieuse, despote, jamais tu ne m'as résisté, jamais un mot de reproche n'est tombé de tes lèvres, jamais un geste de colère, ni même d'impatience, ne t"a échappé. Tu es si bon!

En disant ces mots, elle serrait dans les siennes la main de Fernand et l'attirait vers elle pour l'embrasser.

11 était fort mal à l'aise. Il se défendait doucement. Il sentait s'exhaler de cette couche et du cor[)s moite de la jeune fdle un parfum qui lui montait au cerveau, comme la fumée d'un vin capiteux.

— Et depuis que j'ai grandi, reprit-elle, qui donc est aux petits soins pour moi? Qui me comble de surprises? A qui dois-je ces bijoux, ces parures, ces robes magnifiques, beaucoup trop belles pour moi, et que mes amies m'envient? N'est-ce pas à toi, toujours à toi? Comment veux-tu que je ne t'aime pas?

Elle se redressa, le prit dans ses bras, et le força pour ainsi dire à poser sa tête sur sa poitrine.

Fernand cherchait vainement à se dégager. Une ivresse inconnue s'emparait de lui. Il entendait distinctement battre le cœur de la jeune lille, et sentait se soulever, tout ému, le sein blanc et ferme qui lui servait de coussin.

— Aussi, continua-t-elle en le maintenant dans cette position que Tantale eût enviée, tune sais pas ce que nous ferons? Si tu le veux, nous ne nous marierons jamais, ni l'un ni l'autre. Nous resterons toujours ensemble, nous ne nous quitterons plus. Ou, si tu tiens absolument à te marier, c'est moi qui coifferai sainte Catherine pour ne pas me séparer de toi. Quelle femme connaîtra les goûts, te soignera, t'aimera mieux que moi?

En achevant ces paroles, elle lui prit la tête à deux mains et l'embrassa.

Cette fois, il tressaillit, comme s'il avait reçu le choc d'une étincelle électrique, et, quoi qu'elle fit pour le retenir, il s'arracha presque brutalement à cette torture.

L'effort fut si violent que le peignoir de Germaine se déchira et permit à Fernand de voir les contours voluptueux d'une gorge irréprochable, toute palpitante encore des impressions que lui avaient causées ces souvenirs si chers.

— Qu'as-tu donc? demanda-t-elle, sans prendre garde au désordre dans lequel elle se trouvait.

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Ah! malheureux, dit-elle, en l'entourant de ses bras. (P. 818,)

— Rien... répondit Fernand dune voix étranglée, mais... je nie «ens un peu fatigué... je vais rentrer.

— Oh! de quel air tu me dis cela! Comme tes yeux brillent! Regarde-les donc dans la glace : tu verras si j'ai raison quand je te soutiens qu'ils sont les plus beaux que je connaisse... Eh bien! non, — reprit-elle avec une bouderie charmante, — tu es un méchant ;

Liv. 103. — LE m; ami: I'E i(lniCi:ai;:.a — p. saln:ei;k. — j. Koirt' et c'<=. £o. Liv. 103

tu ne m'aimes pas! A-t-on jamais vu! Je veux l'embrasser et tu m'échappes comme un sauvage, au risque de me faire mal! C'est très vilain.

Puis, s'apercevant que son peignoir était entr'ouvert:

— Tiens, regarde dans quel état tu m'as mise, mauvais frère! Elle se rajusta en toute hâte, et le plus innocemment du monde,

sans que la moindre rougeur colorât ses joues, ne supposant pas sans doute qu'un frère fût un homme comme les autres.

Qu'aurait-elle fait si elle avait su que Fernand lui était absolument étranger ?

Il eut encore le courage de l'embrasser froidement au front avant de s'éloigner, et rentra dans sa chambre, éperdu, à moitié fou.

Quelle nuit il passa, grand Dieu!

Le lendemain matin, il alla trouver M""' Trigomec.

— Ma chère mère, dit-il de ce ton résolu qu'il savait prendre à l'occasion, il n'y a plus à reculer. Il faut qu'aujourd'hui même tu apprennes à Germaine toute la vérité.

Elle le regarda d'un air étonné.

Alors il lui raconta la scène delà veille.

— Eh bien? demanda-t-elle avec non moins de naïveté que n'en avait montré la jeune fille.

— Comment! tu n'as donc pas deviné que je l'aime! s'écria Fernand.

— Ah! malheureux! dit-elle en l'entourant de ses bras. Je comprends tout à présent.

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