‹ Le drame de PontcharraChapitre 56 sur 77 · LE LIVRE ROUGE · texte numérisé non relu

LE LIVRE ROUGE

M""" Trigomec fut d'abord effrayée de ce qu'elle venait d'entendre.

Pourtant, le premier moment de surprise passé, elle ressentit une véritable joie, car un bon mariage entre Fernand et Germaine lui permettrait de ne plus se séparer de ses enfants.

— Tu as raison, dit-elle à son fils, je vais à l'instant même...

— Non, interrompit Fernand, attends que je sois parti, j'aime mieux cela. Tu auras tout le temps voulu pour préparer Germaine à cette révélation. De mon côté, je vais également m'occuper d'elle.

— De quelle façon?

— J'ai entendu parler vaguement, par deux ou trois de mes confrères, d'une agence qui possède sur un grand nombre de familles des documents très intéresssants.

— Et tu y crois?

— Non pas aveuglément, je ne te le cache pas ; mais ce qui me fait bien augurer de la valeur des renseignements qu'elle fournit, c'est que le parquet en a entendu parler également, et que, dit-on, il s'en est ému.

— En effet, cela prouverait jusqu'à un certain point...

— Enfin, continua Fernand, tu as pu voir, comme moi, figurer son nom à la quatrième page de tous les journaux.

— Oli! je ne les lis jamais.

— Cela se voit, car cette agence porte un nom qui nous est connu et qui t'aurait certainement frappée.

— Quel nom?

— C'est l'agence Aubert,

— Qui? ce petit ouvrier ciseleur qui demeurait avec sa mère dans notre ancienne maison de la rue de Trévise?

— Précisément.

— Et tu crois que ce serait lui...

— Non, je ne le pense pas; mais cette coïncidence étrange pique ma curiosité.

— Tu as raison. Dans l'obscurité oh nous sommes, tous les moyens de s'éclairer sont bons. Va donc Moi, pendant ce temps, je préparerai Germaine à tout événement.

Après son déjeuner, Fernand courut au Palais et plaida à la première chambre une cause qu'il gagna. Cela l'avait mis en belle humeur.

A midi et demi il était libre.

Il se dirigea aussitôt vers la rue de Rivoli, très préoccupé de la démarche qu'il allait faire, et de cette similitude de nom qu'il avait signalée à sa mère.

— Non, se disait-il pourtant en franchissant les premières marches de l'escalier, ce ne peut être notre Pierre Aubert.

Il sonna et fut introduit par Clémence dans la salle à manger, où se trouvait Beaudunois.

Fernand se crut en présence du directeur lui-même.

— Je savais bien que ce n'était pas lui, murmura-t-il. Beaudunois, la bouche en cœur, se leva gravement de son siège.

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— Est-ce à M. Aubert que monsieur désire parler? demanda-t-iL

— Oui, monsieur.

— Monsieur yeut-il me donner sa carte?

— La voici, dit Fernand.

— Si monsieur veut bien attendre un instant, je vais prévenir M. Aubert, fît Beaudunois,

Et il disparut par la porte latérale.

Fernand ne savait que penser. L'homme auquel il s'était adressé n'était évidemment qu'un commis. Qu'est-ce donc que M. Aubert? se demandait-il. Et, comme pour se renseigner d'avance, il promenait son regard ébloui sur les magnificences qui l'entouraient.

— Non, non, trois fois non, se disait-il. Ce n'est pas mon Aubert. Au même instant parut Beaudunois.

— Si monsieur veut bien se donner la peine d'entrer... dit-il en s'effaçant pour lui livrer passage.

Fernand passa dans le cabinet.

Il n'y avait personne.

Nouvelle surprise pour Fernand. Ces tentures, ces tapisseries^ ces meubles magnifiques... Décidément, aucune corrélation ne pouvait exister entre cet Aubert et celui...

Tout à coup son visage exprima la stupéfaction la plus profonde.

Pierre Aubert sortait de sa chambre et s'avançait vers lui, la main tendue.

— Vous ! c'est vous ! s'écria-t-il en l'entraînant et en l'installant dans un immense fauteuil. Vous ici!

— Oui, moi... balbutia Fernand interdit. Mais que le diable m'emporte si je m'attendais...

Certes, jamais l'amour-propre d'Aubert n'avait été plus délicieusement flatté qu'en ce moment. Il voyait son client, bouche béante, parcourant d'un regard émerveillé les richesses de ce somptueux ameublemenL

— Voyons, fit Aubert, est-ce que je serais assez heureux pour vous être utile?

— Un instant! se récria Fernand. Expliquez-moi d'abord comment je vous retrouve en pareil état. Avez-vous le temps?

— Si je ne l'avais pas, je le prendrais, mon cher monsieur, dit Aubert. Je vous dois bien cela.

— Alors, parlez, je vous écoute.

— Cela nous fera remonter bien loin! fit Pierre en poussant un soupir. J'avais dix-huit ans, vous en aviez quatorze. Pendant trois

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ans j'avais été comblé de vos bontés, vous aviez sauvé la vie à ma mère, à moi, peut-être... mais je venais d'être reçu compagnon, j'étais décidé à travailler ferme, j'étais tranquille désormais. Non seulement nous avions le nécessaire, mais encore le superflu, — superilu auquel le travail de ma mère ajoutait encore.

Pendant quatre ans nous vécûmes ainsi, aussi heureux qu'on peut l'être, je vous le jure! C'était trop beau. Ma mère tomba malade et mourut.

C'était à la fin d'août. A cette époque, s'il vous en souvient, vous sortiez du collège et vous étiez aux bains de mer avec votre mère et votre sœur.

A vingt-deux ans, j'étais orphelin. Qu'allais-je faire? Conlinuerais-je le métier fructueux que j'avais appris? Essayerais-je d'un autre moyen pour arriver à la fortune?

— Quel moyen? interrogea curieusement Fernand.

— Je vais vous l'expliquer, mon cher monsieur; mais, je vous en demande bien pardon, cela va nous faire remonterplus loin encore.

— Allez toujours, je vous écoute

— Je vous ai dit que mon père avait été agent de poHce, et qu'il avait élé tué dans l'exercice de ses fonctions.

— Oui, je me le rappelle.

— Mais mon père ne mourut pas sur le coup, il survécut pendant plus de quatre heures à sa blessure, eut le temps de me faire appeler à l'hôpital, où il avait été transporté d'urgence, et de me faire ses dernières recommandations.

Pendant les trente-sept années qu'il avait rempli ses fonctions d'agent, il avait mis à exécution une idée bizarre : c'était de recueilhr, jour par jour, tous les faits divers émouvants, tous les procès ayant quelque retentissement, et de consigner lui-même par écrit toutes les intrigues secrètes auxquelles il avait été mêlé.

Que voulait-il faire de ce singulier recueil, quand il le commença? Rien ; il me l'a dit lui-même. Il le composait, si je puis m'exprimer ainsi, par amour de Fart. De temps en temps, il se plaisait à le feuilleter. Cela lui rappelait les dangers qu'il avait courus. Ou bien, quand il voyait émerger de la foule un personnage, il consultait son recueil et se disait : Ah! il y a quinze ans, M. X... était moins heureux, il avait commis telle faute... sa famille était dans telle situation...

Ce n'était rien défaire, jour par jour, un travail semblable; mais songez qu'il l'a fait pendant trente-sept ans, et que cette longue encylopédie aremph trois énormes registres de deux mille pages chacun,

sur lesquelles figurent en moyenne cinq ou six noms différents.

C'est donc une nomenclature de trente mille noms, pour le moins, qu'il a relevés par ordre alphabétique à la fin de chaque livre, et en face desquels se trouve le numéro de la page qui les concerne.

Après m'avoir indiqué o£i se trouvaient ces livres, qu'il dérobait avec soin à tous les yeux, mon père m'adressa ces paroles, dont je n'ai pas oublié le moindre mot, car j'avais déjà douze ans à cette époque :

« Je ne possède rien, mon pauvre enfant. Tu ne trouveras pas à la maison cinq cents francs d'économie, mais ta mère aura certainement une pension, et, pourvu que vous travailliez tous les deux, j'espère que vous pourrez vous tirer d'affaire. Si, par malheur, vous ne parveniez pas à vous suffire, peut-être vous sera-t-il possible de vous défaire avantageusement de mon Livre rouge. Au contraire, si tu peux le garder, il deviendra pour toi, dans un avenir éloigné, une ressource précieuse. Quel parti y a-t-il à en tirer? Je l'ignore, je n'y ai jamais songé; mais tu verras... tu aviseras... je suis sûr qu'il y a quelque chose... »

A peine avait-il prononcé ces paroles qu'il retomba sur l'oreiller et que l'agonie commença. Une heure après, il avait rendu le dernier soupir.

Je vous avouerai que, pendant cinq ans, je ne pensai guère au Livre rouge. Mais, un soir que j'étais désœuvré, j'eus l'idée d'y jeter les yeux. Je fus émerveillé, je vous l'assure. Vous ne vous figurez pas ce qu'il y a Ik-dedaas. Aussi, à dater de ce jour, je m'amusai souvent à le parcourir.

Lorsque j'eus la douleur de perdre ma mère, je me trouvais à la tête d'un petit capital de douze cents francs, que nous avions économisé sou à sou depuis quatre ans, et qui était destiné à parer aux frais éventuels de chômage et de maladie.

Je louai, rue Grétry, un petit logement de deux pièces, précédées d'une antichambre. J'y transportai le petit mobilier que je possédais, j'achetai d'occasion un meuble de cabinet en chêne sculpté qui me coûta cinq cents francs, et ce fut tout.

Avec l'argent qui me restait, je résolus de faire de l'annonce; car, vous le savez, l'annonce est aujourd'hui la reine du monde. Au bout de huit jours, j'avais reçu la visite de deux ou trois clients, au bout d'un mois, j'en avais vu cent !

Malheureusement, dans le local exigu où je me trouvais, avec le mobiher mesquin que j'avais, je ne pouvais pas me montrer trop

exigeant envers ceux qui venaient à moi, de sorte qu'il me fallut plus de trois ans pour amasser le capital nécessaire à une installation plus convenable.

Je sais mieux que personne combien notre siècle est engoué de charlatanisme et combien il importe de lui jeter de la poudre aux yeux. Je me gardai bien de rien négliger pour lui en imposer. Tout ce que j'avais d'économies, une trentaine de mille francs environ, je le dépensai pour meubler la salle à manger et le cabinet que vous avez vus.

Est-il besoin de vous le dire? je n'eus qu'à me louer de ma prodigalité. Je multipliai les annonces, j'élevai plus haut mes prétentions, si bien — vous le croirez à peine, moucher monsieur — que je suis aujourd'hui, au bout de cinq ans de celte ère nouvelle, à la tête d'un capital de six cent vingt-cinq mille francs.

— Que dites-vous ! s'écria Fernand qui n'en pouvait croire ses oreilles.

— L'exacte vérité, mon cher monsieur. Ce n'est pas devant vous que je me donnerais la peine de mentir, de même que ce n'est pas pour vous que sont faits les prix exorbitants auxquels j'estime ordinairement mes services. J'ai gardé un trop cher souvenir de vos bontés pour ne pas me mettre entièrement à votre disposition et pour ne pas m'estimer trop heureux de vous être utile à mon tour.

— Ah! je le voudrais de tout mon cœur, dit Fernand mais c'est qu'il s'agit d'une affaire si délicate...

— Que vous hésitez, je le vois, à me la communiquer, fit Aubert. En un mot, vous n'avez pas confiance en moi.

— Je ne dis pas cela, mais...

— Alors, voulez-vous essayer, comme disent les médecins, in anima vili?

Fernand hésitait en effet. Le singulier commerce que faisait Aubert répugnait à sa nature loyale.

— Qu'entendez-vous par ces paroles? demanda-t-il pourtant.

— Donnez-moi au hasard un nom quelconque, proposa Aubert. Vous jugerez par là de ce que je puis faire,

— Eh bien! répondit résolument Fernand, que pourriez-vous m'apprendre sur la comtesse de Yarlades?

— Tout ce qu'il vous plaira.

— J'écoute.

— Elle n'est pas la fille de M""" Vincent, comme on le croit communément, mais celle d'un vieux coquin d'avare, nommé Ambroise

Desrocliers, lequel avait fait assassiner par un autre gredin, nommé Fontagnol, son frère Frédéric, le père du Gaétan Desrochers que vous connaissez et que connaît encore mieux que vous votre ami Henri Matifon.

— Que dites-vous! se récria Fernand avec un geste d'effroi.

— La vérité, moucher monsieur, rien que la vérité. Encore ne l'aurais-je pas dite à tout autre que vous, car je n'en ai plus le droit, puisque ]\P°de Varlades m'a acheté les documents qui la concernaient.

• — Je vois, dit Fernand, que je vous ai cité le nom d'une personne que vous connaissez parfaitement.

— Je vous jure que j'ai vu hier pour la première fois la comtesse de Varlades !

— Où?

— Ici. Je lui ai vendu la page du Livre rouge sur laquelle se trouvaient les renseignements que je viens de vous donner.

— Voilà pourquoi vous avez la mémoire si fraîche.

— Je ne m'en cache pas.

— A la bonne heure ; mais cela ne me prouve pas...

— Vous doutez encore? Eh bien! essayez d'un autre nom.

— Soit. Parlez-moi du baron d'Estival, dit Fernand d'un airde défi. Aubert ne se gênait pas devant lui. Il courut sans précaution

ouvrir sa caisse, et plaça devant lui le tome I du Livre rouge.

— Estival... murmura-t-il. Page 103.

— Quoi! Ce nom est sur vos registres! s'écria Fernand un peu ébranlé.

— Oui, dit Aubert qui se reportait tranquillement à la page indiquée.

« Comte de Morançay, vicomte d'Estival, riches propriétaires du Loiret. »

Il regarda Fernand.

— Est-ce bien cela?

— Oui, fit le jeune avocat de plus en plus étonné.

— Désirez-vous que je vous lise ce qui concerne ces deux familles?

— Certainement.

Aubert commença en ces termes :

« Vers le commencement de l'année 1847 — il y a près de trente ans, vous le voyez, dit-il sous forme de parenthèse — la famille d'Estival, composée de la mère et des deux frères, était étroitement liée d'amitié avec celle du comte de Morançay.

-E DRAME DE POiNTCHAHRA

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Il avuiL été tué .l'uu couj) di; lïisil. (P. $-20.,

(' M. et :\r"de Moraneay n'avaient qu'une fille, nommée Adèle, qui était la plus jolie personne qui se puisse imaginer.

« Henri et André, les deux fils du feu vicomte d'Estival, étaient fort assidus auprès de la jeune fdle et en étaient également épris. Nés seulement à un an de distance l'un de l'autre, ils étaient tous les deux des jeunes gens de grand mérite et de haute distinction

« Ils avaient vécu dans la plus fraternelle intimité, avant que

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n'éclatât entre eux cette funeste rivalité. A dater de ce moment cessa la bonne harmonie qui avait régné jusque-là dans leurs relations.

« Cette mésintelligence se traduisit en scènes déplorables, lorsqu'il devint à peu près avéré que M"" de Morançay avouait hautement ses préférences pour Henri.

« Le désespoir d'André fut extrême. Tous les matins, il quittait la maison avec ses chiens et son fusil, passant la journée au milieu des bois immenses dont il était propriétaire. Il aimait passionnément la chasse et se montrait impitoyable envers les braconniers que ses gardes avaient surpris. Il en avait fait condamner déjà trois ou quatre à l'amende et à la prison.

« Tout le monde était au courant de la rivalité qui existait entre les deux frères. Aussi, quand les paysans du domaine voyaient passer André, toujours armé, sombre et farouche, ils se disaient tout bas : Il ne ferait pas bon que M. Henri passât à portée de son fusil!

« Aux environs du château régnait une sorte de terreur vague. On semblait pressentir une catastrophe, et on inclinait à croire qu'Henri en serait victime, parce que l'on connaissait le caractère violent et emporté d'André.

« En effet, Adèle de Morançay s'était définitivement prononcée en faveur d'Henri. Toutes les formalités préliminaires étaient remplies. Les bans allaient être publiés.

« Un beau soir, André ne reparut pas au château, où ses chiens courants étaient revenus seuls. Gardes, fermiers et valets, dirigés par Henri, se mirent à sa recherche et finirent par le trouver au milieu d'une allée.

« Auprès de lui se tenait son chien d'arrêt, dont les hurlements plaintifs avaient fini par attirer l'attention.

« II était arrivé tout le contraire de ce qu'on attendait. André était mort; il avait été tué d'un coup de fusil, presque à bout portant, par quelqu'un qui était caché dans le fourré.

« Quel était le coupable? On l'ignorait, mais on était persuadé que c'était Henri.

« Lorsqu'eut lieu l'enquête, et lorsque les constatations médicales eurent établi l'heure précise à laquelle le meurtre avait été accomph, Henri n'eut pas de peine à prouver qu'à l'heure dite il était chez le comte de Morançay. « II ne fut donc pas incriminé, mais, dans le pays, il demeura avéré qu'Henri avait tué ou avait tait tuer son frère.

« II n'ignorait aucun de ces bruits fâcheux. Il crut les dissiper en déclarant à M"° de Morançay qu'il renonçait à sa main. Mais Adèle

ne l'entendait pas ainsi. Convaincue de l'innocence de celui qu'elle aimait, elle persista dans sa résolution de l'épouser.

« — Agir autrement, disait-elle, ce serait faire croire que vous avez peur et donner raison à la calomnie.

« Une année se passa, au bout de laquelle, en effet, le vicomte Henri d'Estival épousa M"^ de Morançay. Quelque temps après, ils eurent un fils, auquel Henri voulut absolument donner le nom d'André.

« La fermeté dont M"Vde Morançay avait fait preuve, le nom qu'Henri avait choisi pour son fils, produisirent un léger revirement dans l'opinion publique. Néanmoins, on ne cessa d'accuser sourdement Henri de la mort de son frère.

« Depuis cinq ans, les jeunes époux vivaient dans un isolement presque complet. Par la même raison qu'ils s'étaient mariés, ils n'avaient pas voulu quitter le pays . Malgré tout, le vide s'était fait autour d'eux.

« Ils commençaient à perdre courage, lorsque vint à mourir un certain Jacques Vidal, le plus vieux et le plus enragé braconnier du canton. Au moment de trépasser, il fît venir le curé, et lui confessa que c'était lui qui, pour se venger de deux condamnations successives, et surpris une troisième fois en flagrant délit par André, l'avait assassiné pour se soustraire à de nouvelles poursuites. Aujourd'hui, ne voulant pas que le soupçon planât plus longtemps sur le vicomte d'Estival, et désireux de racheter son crime par une réparation éclatante, il exigeait que le curé fît publiquement cet aveu au prône du premier dimanche qui suivrait son décès.

« Le lendemain, Pierre Vidal était mort.

« Fidèle aux dernières volontés du braconnier, le prêtre transmit au parquet d'Orléans la déclaration qu'il avait reçue, et ne manqua pas, le dimanche suivant, de prendre le crime de Vidal pour texte de son discours.

« Le résultat en fut saisissant et dépassa ses espérances.

« Non seulement il n'avait mis personne dans le secret, mais encore le vicomte d'Estival assistait à la messe avec sa jeune femme et son fils.

yi Le malheureux Henri, en entendant le récit de ce tragique événement, perdit tout à coup le courage stoïque dont il avait fait preuve pendant si longtemps. Il se mit à fondre en larmes, saisit dans ses bras son enfant, auquel il avait donné le nom de son frère, et le couvrit de baisers.

« On juge de l'effet que cette scène produisit sur ceux qui en étaient témoins! Tous les habitants du village, tous les fermiers, tous les domestiques des environs étaient là et regardaient ce pauvre Henri d'Estival, dont l'émotion avait fini par les gagner eux-mêmes.

(( Jamais réhabilitation ne fut plus éclatante ni plus solennelle. Dans la bouche de ce prêtre, qui avait reçu la confession du mourant, elle eut mille fois plus de valeur que si le procureur général et la cour avaient proclamé l'innocence d'Henri. Le bruit s'en répandit dans toute la contrée avec la rapidité de la foudre.

« Le jour même, le château d'Estival fut assailli de visiteurs, désireux de réparer l'injustice qu'ils avaient commise, et le vicomte jouit, à dater de ce moment, de la même considération et du même prestige qui, jusqu'à ce jour néfaste, s'étaient attachés au nom qu'il portait. »

Quand il eut fini ce récit, Pierre Aubert se tourna vers Fernand.

Celui-ci était confondu, presque etîrayé de ce qu'il venait d'entendre.

Comment! Un drame de ce genre avait eu lieu dans la famille de son ami le plus intime et il l'ignorait !

— Vous faut-il une autre preuve ? demanda Aubert avec un sourire de satisfaction.

Fernand était en proie à une sorte de fièvre, celle de la curiosité.

— Oui, répondit-il. Je veux voir si vous avez quelque chose sur mon ami Matifon.

— Non, je n'ai sur lui rien d'important, répondit Aubert.

— En êtes-vous sûr?

— Parfaitement sûr. Hier, en trouvant son nom accolé à celui de M""" de Varlades, j'ai cherché et n'ai trouvé sur M. .Matifon que ce qui a trait à l'histoire de Gaétan Desrochers, du vieil Ambroise et de sa fdle .

— Il la connaît donc depuis longtemps?

— Je le crois bien! Il demeurait dans sa maison, avant même que Clara ne devînt amoureuse de Gaétan.

— Elle a donc aimé ce Gaétan ?

— Elle en a été folle au point de se jeter dans un couvent, quand elle l'a vu épouser Alice Darneville.

— Et Matifon sait tout cela?

— Cela et bien d'autres choses encore, je le parierais.

— Ah! dit Fernand à voix basse, je m'explique pourquoi il ne place jamais un mot quand il s'agit de la comtesse.

— Il lui a promis le secret, c'est évident, fit Aubert. Eh bien! Doutez-vous de ma science, ou bien êtes-vous convaincu?

— Non, répondit Fernand dont la fièvre avait redoublé. Voyons si vous trouverez encore quelque chose au nom de Delarue.

Avec une complaisance inouïe, et avec cet orgueil secret de l'homme qui revêt une certaine importance aux yeux d'un individu qu'il regarde pourtant comme son supérieur, Aubert courut de nouveau à son répertoire.

— Delarue, Bernoux, page 106, livre II, dit-il. Ceci est plusrécent.

.11 se leva, remit en place le livre I, et prit le livre H, qu'il ouvrit à la page indiquée.

Cette page, sur laquelle Fernand jeta les yeux, était écrite en entier de la main de l'ancien agent, et se terminait par deux paragraphes qui semblaient avoir été ajoutés un peu plus tard.

— Faut-il lire? demanda A.ubert.

— Oui, j'écoute, dit le jeune avocat en pressant de la main son front brûlant.

a La famille Delarue habitait à Paris la rue de la Michodière. Elle se composait du père, de la mère et de quatre enfants. Trois fds, Georges, Raoul et Clément; une fdle, Marie.

« Le père était un Français, qui, après avoir quitté son pays pour aller chercher fortune en Amérique, était revenu, dix ans plus tard, riche de deux millions environ. La mère était une certaine dame Bernoux, dont le mari, ancien notaire en province, vivait encore, mais qui était depuis longtemps séparé de sa femme, bien qu'aucun jugement de séparation n'eût été prononcé. »

— Que dites-vous! s'écria Fernand. M"* Bernoux n'était donc pas la femme de M. Delarue?

— Non, elle n'était évidemment que sa maîtresse.

— Mais alors ces quatre enfants...

— Étaient des enfants adultérins, ce n'est pas douteux. Du reste, écoutez, nous allons probablement en acquérir la preuve.

Aubert reprit sa lecture.

« Ce Bernoux était un homme immoral et dissipé. Il avait fait de mauvaises affaires, et avait été forcé de vendre son étude. On lui avait dit qu'on avait vu sa femme à Paris, qu'elle y menait grand train, et qu'on l'avait rencontrée en calèche, aux Champs-Klysées, entourée d'une nombreuse famille. Il résolut de s'en assurer, et si cela était vrai, d'en profiter pour rétablir ses affaires.

« Huit jour^ après, il avait acquis la preuve qu'on lui avait dit la vérité, et se présentait chez M. Delarue pour réclamer sa femme.

« M. Delarue avait fait connaissance de M""* Bernoux à Paris, lors de son retour en France. La croyant veuve, il en était devenu éperdument amoureux, et, quoiqu'elle n'eût qu'une fortune insignifiante, il lui avait demandé sa main.

« M""* Bernoux lui avoua qu'elle s'était séparée à l'amiable de son mari pour cause d'incompatibilité d'humeur, mais ne lui cacha pas que cet homme vivait encore.

« M. Delarue ne fut pas effrayé de cette situation équivoque. Son amour l'emporta sur sa raison. Il devint pressant, eut recours à tous les moyens de séduction que la fortune mettait à sa disposition, de sorte qu'après une longue résistance, il finit par triompher des scrupules de M"" Bernoux.

« Il l'installa dans son appartement, exigea qu'elle portât son nom et lui témoigna le même respect qu'il aurait eu pour sa femme légitime. De cette union illégale naquirent quatre enfants. L'amé, Georges, avait déjà quinze ans, lorsque M. Bernoux, à bout de ressources, se souvint qu'il avait une femme et vint la demander à M. Delarue.

« Celui-ci comprit à quel homme il avait affaire, et offrit un dédommagement pécuniaire à ce misérable, à la condition qu'il garderait le silence. Bernoux accepta, moyennant une rente viagère de dix mille francs par an, dont le capital serait hypothéqué à son profit sur une des propriétés de M. Delarue.

a En effet, Bernoux tint fidèlement l'engagement qu'il avait pris et disparut.

« Huit ans plus tard, cette famille qui, à part le nuage soulevé par l'apparition de l'ancien notaire, avait vécu dans la plus parfaite tranquillité, et qui savourait tous les plaisirs que donne la fortune, fut atteinte pour la première fois par le malheur.

« Georges, l'aîné des fils, mourut à Cannes, des suites d'une maladie de poitrine, à l'âge de vingt-trois ans.

« L'année suivante, à la même époque, presque le même jour, Baoul, qui était entré à Saint-Cyr, était tué en duel, à vingt et un ans, à la suite d'une querelle futile, par un de ses camarades d'école, au moment où il allait obtenir son brevet de sous-lieutenant.

(( Ces morts successives atteignirent douloureusement M. Delarue. Depuis que son amour s'était éteint sous la neige de ses cheveux blancs il avait maintes fois réfléchi à l'inconséquence de sa

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conduite, à la fausse position dans laquelle il avait mis ses enfants. La sévérité du châtiment, le chagrin qu'il ressentait, les remords auxquels il était en proie, provoquèrent en lui un bouleversement auquel il succomba bientôt après.

« M""" Bernoux eut peur à son tour. Trois cadavres en trois années, c'était beaucoup! Ce n'était rien encore auprès des épreuves qui lui étaient réservées !

« Par testament, M. Delarue léguaità M"" Bernoux l'usufruit de sa fortune, et stipulait qu'une somme de trois cent mille francs serait comptée à son fils Clément le jour de sa majorité, et à sa fille Marie, le jour de son mariage. Ces dispositions furent connues et commentées par tous ceux qui étaient en relation avec la famille.

« Malgré l'étendue de ses richesses et les tendresses que lui prodiguaient ses deux enfants, M™" Bernoux ne put surmonter le chagrin qu'elle ressentait, ni vaincre l'espèce de terreur superstitieuse qui s'était emparée d'elle. Ses revenus ne tardèrent cependant pas à s augmenter de dix mille francs, car, dans le courant de l'année, M. Bernoux, son mari, passa de vie à trépas.

« Si cette mort ne porta pas un coup terrible à cette femme, doublement veuve en si peu de temps, elle ne lui fut pas tout à fait insensible. A dater de ce moment, elle tomba dans un accablement profond, auquel nulle distraction ne parvint à l'arracher.

<( Parmi ceux qui se montraient le plus assidus chez elle, se trouvait un négociant anglais, âgé de trente ans environ. Il venait, disait-il, de liquider une association assez fructueuse, et attendait l'occasion de placer ses capitaux dans une affaire importante.

a Ce n'était pas l'argent qui lui manquait, en effet, car il le dépensait avec la plus grande facilité, logeait à l'hôtel Bristol et prenait ses repas dans les premiers restaurants de Paris. A deux ou trois reprises, il avait invité le jeune Delarue, qu'il avait ébloui par le luxe de sa table et de ses prodigalités.

<( Il se nommait John Goldsmith. Il était mis avec beaucoup de recherche, doué d'une suprême élégance, et poussait à l'extrême le soin de sa personne.

« Un beau jour, entre un perdreau truffé et une bouteille de Corton, il avoua à Clément qu'il était amoureux fou de sa sœur Marie.

« — Demandez sa main à ma mère, conseilla le jeune homme.

« — Je n'ose pas, répondit John en baissant les yeux.

« — Pourquoi?

« — J'ai peur d'un refus. Je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous...

« — Vous plaisantez ! Je m'en charge, moi, si vous le voulez,

<( — De grand cœur! s'écria Goldsmith avec une véritable effusion.

« Et iî lui serra si cordialement les deux mains, que Clément ne douta plus que ce mariage fût le vœu le plus cher de son nouvel ami.

« — Vous pourrez, du reste, ajouta John, vous renseigner à Londres auprès de M. Jonathan Smith, Panton-street, 32, ou de M. WilHam Adamson, Leicester-square, 4, de qui je suis autorisé à me recommander en toute occasion.

« M. Delarue prit note de ces deux adresses et, le lendemain, demanda, pour son ami Goldsmith, la main de sa sœur Marie.

« — Avant de donner à John une réponse définitive, fît-il observer, et comme je ne veux pas agir à la légère, je vais partir pour Londres et me renseigner.

« M"' Bernoux approuva cette détermination. Marie, que l'on consulta, déclara qu'elle n'aurait aucune répugnance à épouser sir John Goldsmith, qui lui paraissait être un gentleman accomph.

(( Le soir même, Clément s'embarquait pour l'Angleterre.

« Sans prendre pour ainsi dire le temps de secouer la poussière de la route, il se rendit chez William Adamson, C'était un homme de soixante ans, aux cheveux blancs, à l'aspect vénérable, qui occupait au premier étage un splendide appartement dans le plus beau quartier de Londres,

« Au premier mot que lui toucha Clément du but de sa visite, il déclara qu'il connaissait depuis longtemps sir John Goldsmith, qu'il l'avait vu « pas plus haut que cela » , qu'il ne Tavait pas perdu de vue un seul instant, et qu'il savait^ à cent livres près, quel était le chiffre exact de sa fortune, laquelle s'élevait pour le moins à trente mille livres sterling,

« Clément se retira enchanté, et courut chez M. Jonathan Smith.

« Celui-ci habitait un quartier moins aristocratique, mais beaucoup plus commerçant. Il était jeune encore, impatient , surchargé d'affaires et toujours pressé.

(( — Je vous demande pardon, dit-il en entrant, la plume à l'oreille, j'ai cinq ou six clients qui m'attendent... Vous venez me proposer des cotons...

« — Non, monsieur, répondit Clément, je...

Ah ! des sucres de pro^eannce française, alors ?... (P. 833.)

« - Ah! des sucres de provenance française, alors? J'en ai beaucoup, j en ai trop; mais c'est égal...

^ « - Je voulais vous demander si vous connaissiez M. Goldsmith interrompit Delarue. ^luuu,

c.hù\7^^'^^'''''\r' ^^^^^^^'^^^- l^^J-^1-^ 11 y en a tant! Est-ce celui de la maison 3Iurra,/? Est-ce l'associé des Murton Brothers?

UT. lOo. - LE DRAME DE PONTCRAHRA. - P. SArMÈRE. - J. nOLTP ET 0*0, ÉD.

Liv. 103

« — Non, c'est John Goldsmith, Fancien associé de la maison Parry, Goldsmith and C°...

<( — Ah! fort bien. Un gaillard de cinq pieds six pouces, riche à trente ou trente-cinq mille livres! Si je le connais, by godl Le plus aimable de tous le's joyeux hoy et le plus habile des négociants de la Cité. Ah ! vous le connaissez aussi. Je vous en fais mon compliment. Mais, pardon, est-ce tout ce que vous aviez à me dire?

« — Oui, monsieur, à moins que vous n'ayez quelque chose à ajouter sur la personne...

« — Rien, absolument rien. Aussi je vous demanderai la permission de vous quitter... j'ai cinq ou six clients... et les affaires... vous comprenez... au revoir, mon jeune ami... mes amitiés à ce cher John si vous le revoyez.

« Et il disparut aussitôt.

« Le jeune Delarue était ravi. Les renseignements s'accordaient à constater que sir John Goldsmith possédait une fortune de huit cent mille francs environ, et que c'était un des plus habiles négociants de Londres, — ce qui n'était pas peu dire.

« Le lendemain, il revint à Paris ; il fît part à sa mère et à sa sœur de tout ce qu'L avait appris.

« Trois semaines après, le mariage fut célébré. En revenant de l'église, au moment oii l'on allait se mettre à table pour déjeuner, M™' Bernoux remit au mari de sa fille une épaisse enveloppe contenant trois cents billets de mille francs.

« Sans être follement gai, le déjeuner splendide que servit M"' Bernoux fut charmant. Le jeune marié se montra particuhèrement aimable et sortit de la réserve qu'il gardait ordinairement. Sa joie se trahissait, non seulement sur sa physionomie, mais encore dans ses moindres gestes.

« — Est-il heureux ! disait l'assistance émerveillée.

« La vue de ce bonheur bruyant réjouissait le cœur de sa jeune femme. Elle parvint même àdériderle visage toujours triste et sombre de M^' Bernoux.

« Quand le déjeuner fut terminé, sir John, qui avait consulté sa montre à deux où trois reprises, demanda la permission d'aller à son hôtel pour y prendre son courrier.

« Deux heures se passèrent, puis trois, puis quatre, puis vint l'heure du dîner John n'avait pas reparu !

« Clément se rendit à l'hôtel Bristol et s'informa. On lui répondit qu'on n'avait pas revu M. Goldsmith depuis le matin.

« La soirée se passa, quelques intimes vinrent y assister, minuit sonna... pas de marié!

« Le jeune Delarue prit une voiture, courut chez tous les commissaires de police, passa même à la Morgue... rien! toujours rien !

« A trois heures du matin, quand il revint à la maison, on n'avait toujours pas revu Goldsmith!

« La mariée pleurait à chaudes larmes. M""^ Bernoux ne disait rien, mais on devinait dans ses yeux, agrandis par la terreur, qu'elle redoutait un nouveau malheur.

(( Tout le monde le pensait et personne n'osait le dire : Sir John était-il parti avec la dot? Avait-on été la dupe d'un vulgaire escroc?

(( Le lendemain, il fallut bien se rendre à l'évidence, Goldsmith n'avait pas reparu non plus à l'hôtel Bristol.

K Clément Delarue résolut d'en avoir le cœur net. Plus que tout autre il était intéressé à la solution de ce problème. C'était lui qui avait fait le mariage, lui qui était allé aux renseignements ; donc, c'était sur lui que tombaient toutes les responsabilités.

(c II se rendit à la préfecture, raconta ce qui était arrivé, et demanda qu'on mît un agent à sa disposition pour le cas où il parviendrait à retrouver son beau-frère.

« On lui donna cet agent, muni des pouvoirs les plus étendus. Il se nommait Aubert. C'était moi.

« Chemin faisant, il me fournit tous les détails que je viens de transcrire. Je devinai tout.

« Les répondants dont John Goldsmith avait donné les noms et les adresses étaient évidemment des compères. Les appartements qu'ils occupaient étaient des appartements meublés, qui, sans doute, avaient été loués pour la circonstance.

« Je fis part de mes soupçons à M. Delarue, qui se refusa à y croire jusqu'à ce que, arrivés à Londres, nous allassions frapper de nouveau àla porte des prétendus Jonathan Smith et William Adamson.

« Ils avaient disparu, sans payer le logement quils occupaient depuis un mois seulement.

« Force fut bien à Clément Delarue de convenir qu'il avait été joué par un escroc. J'allai plus loin. Je m'abouchai avec la police anglaise. Trois jours après, je savais que John Goldsmith était un convict et que, dans la nuit même qui avait suivi son mariage, il s'était embarqué pour l'Amérique.

« On nous offrit de le poursuivre. Clément Delarue ne voulut pas.

Que lui importaient les trois cent mille francs ! Alors même qu'il les retrouverait, sa sœur n'en serait pas moins la femme d'un forçat. La honte en serait-elle moins sanglante?

« Quand je revins à Paris avec lui, il était dans un état de prostration qui m'effraya. J'essayai de le remonter, je lui fis observer qu'on pouvait demander la nullité du mariage...

« — Il ne manquerait plus que cela! me répondit-il. Jeter notre déshonneur en pâture à tout le monde? Jamais.

« Je le reconduisis jusqu'à sa porte et je le quittai. Je dois reconnaître, en finissant, qu'il me récompensa largement du mal que je m'étais donné pour lui ouvrir les yeux. »

Ici, Pierre Aubert s'arrêta.

— Vous le voyez, dit-il à Fernand, rien ne peut être plus précis ni plus authentique que ce document. C'est mon père lui-même qui J'a rédieé.

Il me reste à vous lire deux notes, également écrites de sa main, mais avec des encres et des plumes différentes, et à des dates plus récentes. Voici la première :

« M"" Bernoux est morte de chagrin depuis trois ans, et John Goldsmith a été tué en Amérique par des bandits. Sa veuve, qu'on en a informée, a pris immédiatement le voile. Clément Delarue est maintenant seul possesseur de l'immense fortune paternelle. — 6 septembre 1836.

La seconde note est ainsi conçue :

« J'apprends aujourd'hui que M. Clément Delarue s'est marié, a perdu toute sa fortune dans des spéculations malheureuses, et qu'il est mort, laissant à peine six mille francs de rentes à sa veuve et à son fils Edouard, âgé de quatre ans. — 14 juillet 1847. »

— Eh bien? demanda alors Pierre Aubert à Fernand, ètes-vous content, cette fois, des épreuves que vous m'avez fait subir?

— J'en suis épouvanté! confessa le jeune avocat.

— Et cela vous décide-t-il à me dire dans quel but vous êtes venu me trouver?

— Vous allez le savoir à l'instant, dit résolument Fernand.

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