‹ Le drame de PontcharraChapitre 57 sur 77 · QUELLE RÉVOLUTION S ACCOMPLIT CHEZ LES TRIGOMEC · texte numérisé non relu

QUELLE RÉVOLUTION S ACCOMPLIT CHEZ LES TRIGOMEC

Jamais, sur aucun de ses clients, Pierre Aubert n'avait produit un pareil effet. Il avait convaincu, étonné, stupéfié, terrorisé Fernand.

Delarue, son ami, se nommait bien Edouard. Il lui avait confié cent fois que son père avait perdu deux millions. Donc, c'était bien de cette famille et non d'une autre qu'il s'agissait dans la note rédigée par l'ancien agent.

M""^ de Yarlades, d'Estival, Matifon, Gaétan! Tout le monde avait donc sa page dans ce diabolique Livre rouf/e?

Fernand était anéanti.

— Qui sait... hasarda-t-il en tremblant, vous avez peut-être quelque chose sur les Trigomec...

— Rien, répondit Pierre Aubert.

Et, comme il voyait que Fernand doutait encore :

— En voulez-vous la preuve? ajouta-t-il.

— Oui; vous pouvez me la fournir?

— A l'instant. Vous avez vu que, pour me reporter à tel ou tel volume du Livre rouge, je me sers du répertoire que voici...

— En effet, je l'ai remarqué.

— Eh bien! sur ce répertoire figurent, par conséquent, tous les noms qui ont dans mon livre une place quelconque, si petite qu'eUe soit.

— Cela doit être.

— Prenez-le, parcourez-le vous-même, consultez la lettre T, et vous verrez que votre nom ne se trouve pas sur cette nomenclature.

Fernand s'empara avidement du répertoire et l'examina avec attention.

— C'est vrai, dit-il enfin.

Puis il poussa un gros soupir de soulagement.

— Ah! vous ne sauriez vous imaginer combien cela me fait plaisir! s'écria-t-il. Je tremblais que quelqu'un des miens eût été mêlé à l'un de ces drames terribles auxquels vous venez de m'initier.

— Donc, occupons-nous de votre affaire, conclut Aubert.

838 LE DRAME DE PONTGHARRa

— M'y voici, dit Fernand dont le front s'était tout à coup rasséréné. Il s'agit de Germaine.

— De mademoiselle votre sœur 1

— Qui n'est pas ma sœur, ne le savez-vous pas?

— En effet, je me rappelle vaguement avoir entendu jadis parler d'une histoire de petite fille que madame votre mère avait adoptée.

— C'est bien cela.

— Est-ce que vous avez découvert quelque chose? Est-ce que ses parents sont venus vous la réclamer?

— Non, personne ne s'est présenté, et Germaine ignore la vérité.

— Ah ! vous ne lui avez rien dit encore ?

— Rien. C'est aujourd'hui seulement que ma mère s'est décidée à tout lui apprendre. De mon côté, j'ai résolu de me mettre en campagne, pour tâcher de lui apporter quelque chose de plus que ce que nous savons nous-mêmes.

— Fort bien, dit Aubert. Avez-vous quelque indication?

— Aucune.

— Connaissez-vous le nom de ses parents?

— Pas davantage.

— Alors, comment voulez-vous que je puisse chercher à tâtons dans les six mille pages dont se compose le Livre rouge?

— Oui, je ne me cache pas que c'est difficile, répondit Fernand, car nous n'avons absolument qu'un point de départ.

— Et c'est...

— La date à laquelle l'enfant a été abandonnée.

— Voulez-vous me la dire?

— Volontiers. C'est le 17 novembre 1855.

Assurément Fernand ne s'attendait pas, en prononçant cette date, à provoquer chez l'agent une révolution semblable à celle dont il fut témoin.

Pierre Aubert bondit sur son siège et devint plus blanc que le papier sur lequel il se préparait à jeter ses notes.

— Ah! vous savez quelque chose! s'écria le jeune avocat, qu'une lueur d'espoir vint animer.

— Rien, je vous assure.

— Cependant, vous ne nierez pas que cette date vous ait frappé.

— Hélas ! mon cher monsieur, gémit Aubert, si vous saviez ce qu'elle me rappelle...

— Qu'est-ce donc?

— C'est dans cette même soirée que Jacques Aubert, mon père, a été assassiné.

— Est-il possible !

— C'est la triste vérité, mon cher monsieur, dit Aubert en secouant soucieusement la tête. Aussi, croyez-le bien, je n'ignore rien de ce qui s'est passé à Paris dans cette soirée fatale. Tous les faits de quelque importance qui ont été racontés par les journaux d'alors, je les ai lus et relus cent fois, espérant trouver entre ces récits et l'assassinat de mon père une corrélation quelconque, cherchant si, dans les signalements divers qu'ils contiennent, ne se trouvait pas celui du meurtrier.

— Ah! vous avez le signalement du misérable...

— Jacques Aubert a pu me faire son portrait avant de mourir. Quant à celui qui l'accompagnait...

— Ils étaient donc deux assassins?

— Oui; mais un seul a frappé : celui dont mon père m'a donné le signalement. L'autre, vous disais-je, il n'a pas eu le temps de le dévisager. La seule indicatio-n qu'il ait pu me fournir, c'est qu'il était grand, blond, et qu'il portait une épaisse moustache.

— Quelques misérables rôdeurs de barrière, sans doute...

— Du tout, des personnages appartenant au plus grand monde, mis avec la plus grande recherche, riches, assurément, puisqu'une voiture de maître les attendait, attelée d'un cheval marchant tellement vite que les agents n'ont pu le suivre. — Mais, pardon, s'interrompit tout à coup Aubert, je vous entretiens de mes propres malheurs, sans songer... Maintenant que le premier moment de surprise est passé, je me souviens de l'événement auquel vous faites allusion.

— En vérité? dit Fernand.

— Oui. M"" Germaine, cette enfant que vous avez adoptée, n'at-elle pas été abandonnée dans un garni de la rue de Flandres, tenu par M"" Cujard?

— Précisément.

— Et sa mère n'y est-elle pas morte empoisonnée?

— C'est bien cela. Quelle mémoire étonnante vous avez!

— Il y a mieux que cela chez moi, mon cher monsieur, répondit Aubert d'un ton grave. Je vous ai dit qu'il s'était fait dans ma tête un travail de rapprochement entre les événements qui se sont accomplis dans cette soirée et l'assassinat de mon père.

— Oui. Eh bien?

S4<f; LE DRAME DE POxNTGHAHRA

— Ehbieii! je suis convaincu qu'il y a entre ces deux événements une corrélation intime.

— Sur quoi basez-vous cette conviction? dit Fernand.

— Sur les confidences que mon père m'a faites avant sa mort.

— Elles ont donc rapport au même sujet qui nous préocupe?

— Vous allez en juger vous-même, répondit l'agent d'afTaires : Jacques Aubert était en surveillance sur le boulevard Roclie-

chouart, qui était alors boulevard extérieur, et qui était séparé de la ville par le mur d'octroi.

Il se tenait dissimulé dans l'ombre de ce mur, lorsque, vers dix heures un quart, il vit s'arrêter une voiture, d'oîi descendit un homme fort et grand, âgé de trente-six ans environ, portant une épaisse moustache et des favoris blonds. A son allure un peu raide, à la coupe de sa barbe, mon père, doué du flair tout spécial aux agents de la sûreté, s'imagina que cet homme devait être militaire et Russe ou Prussien.

L'inconnu se promena pendant quelques instants sur le boulevard, manifestant son impatience par des gestes non équivoques, frappant du pied, jurant à demi voix, s'arrêtant pour interroger les ténèbres.

Dix minutes après parut un homme plus élancé, mais également grand, blond, parfaitement mis, et voici, mot pour mot, la conversation qui s'établit entre eux, telle que mon père me l'a rapportée :

— Ah! c'est vous, dit le premier arrivé, qu'à son accent Jacques Aùbert devina être bien un Russe, vous êtes si complètement métamorphosé que, dans l'obscurité, je ne vous remettais pas.

— C'est fait, interrompit brusquement celui qui venait de paraître. Le saviez-vous?

— En partie, oui; mon domestique m'a tout dit. Je vois, du reste, que tout s'est bien passé, puisque vous voilà.

— Très bien, en effet.

— Ainsi la femme n'a pas crié, pas parlé?

— Pas un mot, pas un geste.

— Et vous l'avez laissée... oii?

— Où vous savez, dans un bon lit, devant un grand feu.

— Et l'enfant?

— Est auprès d'elle.

— Allons! tout est pour le mieux, fit joyeusement le Russe, voici vos quatorze mille francs, monsieur. Et il lui remit une liasse de billets de banque.

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Sur laquelle elle posa son front brûlant. (P. 848.)

LIV. i06. — I.E DRAME DE PONTCHARRA. — P. SAIMÈRE. — J. ROUFF RT ci°, ÉD. LIV. 106

LE UKAME DE l'ONTCHARRA. 843

— Et, maintenant, je suis libre? demanda celui qui venait de rendre compte de sa mission.

— Libre comme l'air, répondit le Russe.

— Ce fut à ce moment, reprit Pierre Aubert,quemon père, certain, d'après ce qu'il venait d'entendre, qu'il avait affaire à deux coquins. se détacha du mur et s'approcha rapidement d'eux en disant :

— Pas encore.

Si promptement qu'il eût exécuté ce mouvement, le Russe avait eu le temps de se mettre en défense.

Au moment où Jacques Aubert lui posait la main au collet, et avant qu'il pût appeler à son aide, l'inconnu déchargeait à bout portant sur lui le pistolet dont il était armé.

Voilà le fait tel qu'il s'est passé, acheva Pierre Aubert. Eh bien î que vous en semble? Pourquoi ces deux hommes parlaient-ils d'une femme et d'un enfant? Pourquoi étaient-ils si inquiets de savoir si la femme avait parlé? N'est-il pas évident qu'il y avait peu de temps, une heure peut-être, que cette femme et cet enfant avaient été transportés? N'est-il pas évident aussi que celui qui s'était chargé de ce soin, et qui venait d'en recevoir le prix, l'avait fait sous un déguisement, puisque son complice lui-même ne le reconnaissait pas sous ses nouveaux habits?

— Oui, vous avez raison, cela doit être, dit vivement Fernand, car c'est vers neuf heures un quart que cette femme et cet enfant ont élé conduits rue de Flandres. Une heure un quart, c'est juste le temps qu'il fallait à cet individu pour rentrer chez lui, changer d'habits et se trouver à dix heures et demie au boulevard Rochechouart oti il était attendu.

— Ainsi vous êtes de mon avis, monsieur Trigomec?

— D'autant plus, fit observer Fernand, que le signalement fourni parla dame Cujard s'accorde parfaitement avec celui que vous a donné Jacques. Il s'agit bien d'un individu élancé, grand, lîlond, porteur de longs favoris...

— D'après mon père, il n'avait que la moustache.

— Eh! mon cher, repartit vivement Fernand, un homme qui ne veut pas être reconnu a bien le temps, en une heure un quart, de raser ses favoris!

— C'est juste. Alors cela ne donne que plus de vraisemblance au rapprochement que j'ai établi.

— Assurément. Aussi je suis convaincu comme vous que la mort

844 LK UHAME DE POMCHAKRA

de cette femme et celle de votre père ont la même origine, le même auteur, mais quel est-il?

— On ne Ta jamais su.

— On n'a donc pas fait d enquête sur la mort de Jacques Aubert?

— Si; mais il était à Tagonie quand on s'est présenté pour recevoir sa déposition. Il n'a eu le temps de faire qu'à moi seul ses recommandations. C'est donc uniquement d'après mes déclarations que l'affaire a été instruite. Or, j'étais bien jeune... peut-être n'en a-t-on pas assez tenu compte... ce qui est certain, c'est que l'instruction n'a abouti à aucun résultat.

— Pas plus que celle qui a été faite sur Germaine et sur la femme que l'on supposait être sa mère, ajouta Fernand.

— Quoi! pas un indice?

— Pas un; car je ne puis pas considérer comme telles les constatations qui ont été faites.

— Mais ce nom de Germaine, pourtant...

— C'est nous qui le lui avons donné.

— Ah! ce n'est' pas le sien?

— Comment l'aurions-nous su? dit Fernand. Aucun papier n'a été trouvé sur la victime. Le costume qu'elle portait était d'une simplicité voisine de la misère. Les marques qu'on aurait dû recueillir sur le linge et sur les bas avaient été coupées avec des ciseaux.

— Du moins vous avez le détail de tous ces objets.

— J'en ai la liste exacte, ainsi que la photographie de la victime.

— C'est déjà quelque chose. Il ne faut pas désespérer, dit Aubert. Nous avons déjà découvert que la même main a commis les crimes dont nous recherchons les auteurs, et que, très probablement, cette main est celle d'un Russe...

— C'est bien vague.

— Sans doute, mais c'est une piste...

— Qu'il est bien difficile de relever à dix-sept ans d'intervalle! fit observer Fernand.

— N'importe. Si vous voulez bien me donner une copie de celle liste et la photographie que vous possédez...

— Je puis en faire tirer deux ou trois copies. Quant àl'original, je le considère comme appartenant en propre à Germaine, loul aussi bien que le collier...

Tout à coup Fernand s'interrompit et se frappa le fronl, comme illuminé d'une idée subite.

LE DRAME DE POiNTCHARKA 843

■ — Mais, j'y pense, s'écria-t-il, ce collier est russe!

— Quel collier? demanda Aubert.

— En procédant à l'ensevelissement de la morte, dit Fernand, on trouva sous sa chemise, retenu par les cordons détaille qui attachaient la ceinture de la robe et des jupons, un collier dont le fermoir s'était détaché, et qui avait glissé entre le linge et la peau.

C'est un bijou d'or, composé de trois rangs d'anneaux plats, découpés à jour, dont le travail et la ciselure sont d'une merveilleuse finesse. Ces trois rangs d'anneaux sont retenus de distance en distance par des fermoirs d'un travail identique, et se terminent au milieu par une croix, également découpée à jour, dont les ornements nous ont semblé disposés de manière à former son nom.

— Quel nom?

— Celui d'Olga.

— Qui est russe, fit remarquer Aubert.

— C'est ce que nous avons pensé. De môme qu'à la forme de la croix byzantine et à l'originalité du travail nous avions soupçonné que le collier était d'origine étrangère. Or, nous n'avons plus de doute à cet égard : mon bijoutier m'a déclaré que le collier était de fabrication russe et avait une grande valeur.

— Vous voyez donc bien que mou père ne s'était point trompé!

— Attendez, je n'ai pas fini, continua Fernand. Gomment se fait-il qu'un bijou de cette valeur ait été trouvé sur une femme vêtue si misérablement? Gomment se fait-il encore qu'un enfant, à si pauvre famille qu'il appartienne, ne soit pas enveloppé dans des langes et ne porte même pas une brassière, mais soit simplement roulé dans une épaisse et chaude couverture de laine?

— En effet, c'est assez bizarre, confessa Pierre Aubert.

— Et justement parce que cela est bizarre, savez-vous ce que nous avions supposé, ma mère et moi?

— Non.

— iNous avions supposé que le costume dont celte femme jeune et belle était revêtue n'était qu'un déguisement dont on l'avait affublée pour cacher son origine élevée et pour dérouter les soupçons. Quant à cette couverture, chaude et épaisse, qui protégeait l'enfant, ce n'est certainement pas d'un trousseau chétif qu'elle provient. Les malheureux n'en ont pas de si bonnes. Donc, si l'on n'a pas laissé à l'enfant le linge dont il devait être revêtu, c'est que ce linge aurait éveillé l'attention, soit par sa finesse, soit par le chiffre dont il était marqué.

846 LE DRAME DE POiNTCHAKRA.

— Il est évident, dit Aubert, qu'on a dû prendre pour l'enfant les mômes précautions doni on s'était armé contre la mère.

— Si nous passons maintenant, continua Fernand, aux résultats de Tautopsie qui a été faite du corps de la jeune femme, nous en arrivons à ceci : c'est que le docteur, tout en déclarant qu'il ne pouvait préciser la nature exacte du poison aux ravages duquel la malheureuse avait succombé, affirmait pourtant qu'il s'agissait de l'un de ces stupéfiants qui opèrent sûrement et dans un laps de temps proportionné à la dose qu'on administre. Or, ce stupéfiant, il n'en pouvait pas dire le nom, mais il croyait pouvoir certilier qu'il appartenait au règne végétal et rentrait dans la catégorie de ceux qu'on emploie dans les régions asiatiques.

Ceci étant admis, et les récentes conquêtes de la Russie dans le nord de l'Asie étant un fait avéré, il n'est donc pas étonnant qu'un Russe, s'il a fait partie d'une armée d'expédition surtout, ait pu se procurer ce poison et en faire usage dans le cas dont il s'agit.

— Rien n'est plus logique, dit Aubert.

Ainsi, de ce que vous venez de m'apprendre et de ce que j'ai

déduit moi-même, reprit le jeune avocat, il résulterait que fauleur du crime est un Russe, que la victime élait Russe elle-même, et qu'elle appartenait à une famille riche.

— J'en suis moralement sûr à présent, aftiima l'agent d'affaires. Moi aussi, dit Fernand; malheureusement, cela ne nous mène

à rien.

Pour le moment, non, fit Aubert ; mais faites-moi parvenir le

double de toutes les pièces que vous avez entre les mains, et, par mes relations quotidiennes, peut-être arriverai-je à quelque chose.

C'est convenu, promit Fernaud qui se leva pour prendre

congé. Quant aux frais que cela pourra vous occasionner, je suis prêt...

Il mettait déjà la main à la poche, quand Aubert l'arrêta du

geste.

J'espère, mon cher monsieur, dit-il, qu'il ne sera pas question

de misères semblables entre nous. Je suis trop heureux de vous obliger ; je suis trop votre obligé moi-même, pour que vous me refusiez la satisfaction de vous servir par pure amitié.

— Allons! comme il vous plaira, fit le jeune avocat. Il sortit et regagna la rue Thérèse.

En rentrant, il s'informa si sa mère était dans sa chambre, et, sur la réponse affirmative de la domestique, il se rendit auprès d'elle. iVr'Trigomec lui apprit que, depuis une heure, Germaine n'igno-

rait plus par suite de quelles circonstances elle faisait partie de la famille.

— Et de quelle façon a-t-elle accueilli cette nouvelle? demniida Fernand.

— Beaucoup mieux que je ne l'aurais cru, lui répondit sa mère. Elle a été très surprise d'abord, puis très émue; enfin, comme je l'assurais que nous ne l'en aimerions pas moins, qu'il n'y aurait rien de changé dans ses habitudes ni dans les nôtres, elle est devenue tout à fait raisonnable.

Quand j'ai eu achevé mon récit, j'ai vu seulement une grosse larme rouler dans ses yeux. Elle s'est penchée vers moi, m'a pris les mains :

« Que vous êtes bonne! m'a-t-elle dit en me regardant avec ses grands beaux yeux tout humides. Il faudra donc que je vous aime davantage à présent? .J'y tâcherai, quoique je croie bien que cela ne soit pas possible. »

Je ne puis pas te dire, poursuivit M™" Trigomec, combien ce regard m'a remuée. A travers sa douloureuse expression, il me semblait lire un reproche.

— Pauvre petite!

— Tu la plains? Eh bien! moi je l'ai grondée, reprit .M'"" Tiigomec. C<ï gros « vous » qu'elle substituait au « tu » de chaque jour m'avait fait froid au creur. .Je le lui ai dit, j'ai exigé d'elle la promesse qu'elle ne le prononcerait plus, et, en effet, à partir de ce moment, elle est redevenue, non pas précisément rieuse et folle comme nous la voyons Ions les jours, mais calme et souriante.

Fernand fut plus tranquille. Cependant il trouvait extraordinaire que Germaine eût supporté si héroïquement un choc semblable à celui qu'elle avait reçu.

Il se rendit auprès d'elle et frappa discrètement à la porte de sa chambre.

— lintrcz, répondit une voix étouffée.

Fernand entra. Il n'eut pas besoin d'un examen approfondi pour voir que la jeune fille avait les yeux rouges, les cils humides, les pommettes luisantes et enfiammées. Donc elle avait pleuré, beaucoup pleuré; donc elle s'était précipitamment essuyé les yeux et le visage au moment où Fernand avait frappé à la porte. 11 comprit tout.

La chère enfant avait usé devant M"" Trigomec, afin de ne pas l'aftliger, tout le courage dont elle était capable, et, maintenant qu'elle était seule, elle donnait un libre cours à ses larmes.

— Qu'as-tu, mon enfant? demanda-t-il en lui tendant la main. Au lieu de lui répondre, elle s'empara vivement de cette main,

sur laquelle elle posa son front brûlant.

— Il ne faut pas te faire du chagrin, reprit Fernand d'une voix câline. Tu le vois, nous avons hésité longtemps, trop longtemps même, à te faire cet aveu. Ah! c'est que notre pauvre chère mère avait bien de la peine à s'y décider! Pourtant notre devoir était de te dire la vérité. Mais, sois tranquille, et... qui sait... nous t'aimerons peut-être plus encore que par le passé.

A ces mots Germaine releva vivement la tête.

Fernand prit un siège et s'assit au pied du lit de la jeune fille.

— Tant que tu n'étais qu'un enfant, reprit-il, l'ignorance dans laquelle nous te laissions n'offrait pas de grands inconvénients. Tu sais en outre qu'aux yeux d'une mère, — et M"" Trigomec est bien une mère pour toi, — un enfant ne grandit jamais, ou plutôt, il a beau grandir, à ses yeux il n'est jamais qu'un enfant.

— Et je ne veux jamais être autre chose, dit Germaine qui écoutait avec la plus grande attention.

— Il ne tient qu'à toi, chère petite. Si je cherche à excuser ma mère, ce n'est pas que je doute de ton cœur, c'est pour aller au-devant du reproche que tu serais en droit de nous adresser : — Pourquoi avez-vous attendu si longtemps?

— Ah! plût au ciel que vous eussiez attendu toujours! s'écria la jeune fille avec un sanglot.

— Le sentiment qui t'a fait prononcer cette exclamation est très louable, dit Fernand; il nous prouve du moins que tu ne regrettes pas le temps que tu as passé près de nous; mais, permets-moi de te le dire, il est absurde. Ni toi ni moi, nous ne pouvons rien changer aux événements.

Or, tous tes regrets et les nôtres combinés n'empêcheront pas que tu ne sois pas la fille de M""" Trigomec. Sache te résigner à ce premier point, et, ce point admis, examine avec moi ce qui peut en résulter d'avantageux pour toi.

— Rien, fit douloureusement la jeune fille.

— Qu'en sais-tu? Connais-tu ton nom, ta famille? Peux-tu jurer qu'elle n'est pas de beaucoup plus illustre que la nôtre?

— Eh! que m'importe!

— 11 t'importe grandement, mon enfant. Tu n'es plus une petite fdle, tu es une femme — et une femme en âge de se marier, qui plus est!

LE DUAME DE PONTCIIARRA

Ah I mère, s'écria-t-elle. (P. 856.)

— Et si je ne veux pas me marier? objecta victorieusement Germaine.

Fernand ne put réprimer un sourire.

— Permets-moi encore de te répondre que tu n'en sais rien et qu'un propos de ce genre dans une bouche comme la tienne ne signifie rien. Donc, admettons que ton cœur ait parlé, et que tu aies

LIV. 107 — LE DRAME DE PON TCIIABRA. — P. SALNIÈIiE. — J. HOLTF ET C^<', ÉD. LIV. 107

8b0 LE DRAME DE PONTCHARRA.

trouvé l'époux de ton choix... Il faudra bien que ce monsieur sache qui tu es. Si tu lui réponds : je suis la fille de M. et M""' Trigomec, il te répondra à son tour : prouvez- le. Comment feras-tu? L'état civil est inexorable. Il ne te fournira pas complaisamment un acte de naissance pour établir ce qui n'est pas. De toute nécessité, tu seras donc forcée d'avouer la vérité à ce futur époux.

— Mais, répondit la jeune fille avec un peu d'irritation, puisque je te dis que je ne veux pas me marier.

— Soit, mais tu ne me feras jamais croire que tu ne sois pas curieuse de savoir à quelle famille tu appartiens.

— J'aurais préféré l'ignorer toujours, dit Germaine, mais il est évident, maintenant, que je ne serais pas fâchée de le savoir, ne fût-ce que pour répondre à toutes les mauvaises langues qui vont hypocritement s'apitoyer sur mon sort.

— Eh bien! c'est ce dont je me suis occupé aujourd'hui même.

— Et tu as appris quelque chose?

— Guère plus que ce que nous savions déjà... Mais, si peu que ce soit, nous avons déjà une certitude presque matérielle.

— Laquelle?

— C'est que la femme auprès de qui nous t'avons trouvée, et que nous croyons bien être ta mère, a été conduite rue de Flandres par les ordres d'un homme blond, fort et grand, âgé de trente-cinq ans environ, et occupant probablement un grade dans l'armée russe.

— Qui te l'a dit? interrogea fiévreusement Germaine. Fernand lui raconta alors dans ses moindres détails la conversation qu'il avait eue avec Pierre Aubert.

— Tu le vois, continua-t-il, nous ne nous étions pas trompés en supposant que cette femme — ta mère sans doute — était Russe. Appartient-elle à une grande famille, ainsi que la richesse de ce collier nous l'avait fait pressentir? 11 serait difficile de l'affirmer positivement, mais tout me porte à le croire. Aurait-on usé, pour faire disparaître une malheureuse, des précautions qu'on a prises envers toi, envers ta mère?

Car elle est ta mère, cette femme, j'en suis sûr. Maintes fois j'ai examiné avec attention ce portrait que le parquet nous a fait remettre. Or, il n'y a pas à s'y méprendre : à mesure que tu grandissais en grâces et en beauté, tu ressemblais davantage à cette image gracieuse que la mort a immobilisée. Prends ce portrait d'une main, un miroir de l'autri'. \[ regarde-toi. Soulève par la pensée ces paupières closes, mets-y os yeux soyeux el doux, ton regard brillant de

jeunesse, et dis-moi si les traits ne sont pas les mêmes. Compare tes cheveux blonds, dorés, ensoleillés par la lumière, à ceux qui encadrent ce front charmant, ne sont-ce pas les mêmes aussi? Enfin, contemple cette bouche petite, ces lèvres rebondies, l'ovale si pur de ce visage, tu verras que le doute est impossible.

— Oui, je le crois comme toi, dit Germaine.

— Maintenant, poursuivit Fernand, quel est ce mystérieux personnage qui a tué Jacques Aubert? Quelle part a-t-il prise dans la mort violente de tamère?Tost cela reste mystère. L'homme auquel je me suis adressé, pour tâcher de découvrir le mot de cette énigme, dispose de moyens effrayants. Il nous est en outre attaché par les liens de la reconnaissance, et, j'en suis persuadé, nous servira avec le plus grand zèle. Donc, un peu de patience, ma chère Germaine.

— J'en aurai, répondit-elle avec un sourire mélancolique. Oui, je reconnais que tu as raison, que votre devoir était de m'ouvrir les yeux, que vous avez loyalement et sagement agi tous les deux..., mais que veux-tu !.. . tu ne m'empêcheras pas de regretter l'ignorance au sein de laquelle j'ai vécu jusqu'à ce jour. J'étais si bien entre ta mère et toi ! A présent, vous aurez beau faire, je ne suis plus qu'une étrangère à ce foyer devant lequel vous m'avez fait asseoir...

Et, comme Fernand faisait un geste de protestation.

— Une étrangère qui vous aime, qui vous adore, qui conservera pieusement jusqu'au dernier soupir le souvenirde votre ineffable bonté, mais enfin... une étrangère. Certes, je te remercie du plus profond de mon cœur de tout le mal que tu t'es donné pour me trouver un nom ; mais je ne te le cache pas, mon vœu le plus ardent est que tes recherches demeurent stériles, que je reste l'enfant trouvé qui doit

tout à votre charité. Un nom, une famille qu'en ferais-je? je te le

demande. Quoi Idemain, si la volonté de mes parents oublieux était que je retournasse auprès d'eux, il faudrait me séparer devons, dire adieu à ce que j'aime le plus au monde, ensevelir mon cœur désespéré sous les neiges de la Russie, quitter ce beau pays dans lequel j'ai été élevée ! Oh non ! jamais.

Trop longtemps elle s'était contenue devant M"^ Trigomec. Devant Fernand elle donnait librement carrière à sa nature aimante et passionnée.

Elle avait prononcé ces dernières paroles avec une exaltation qui le fit trembler.

— Rassure-toi, mon enfant, lui dit-il, nous n'en sommes pas là.

— C'est vrai, répondit-elle, et j'espère que cela n'arrivera

jamais, car j'aimerais mieux être morte que subir un pareil supplice! Pour la calmer, il lui prit doucement la main. Déjà les déchirements de la jeune fille l'avaient profondément ému ; le contact de cette main le fit tressaillir.

— Ah! si tu voulais... soupira-t-il.

— Quoi? demanda-t-elle en le regardant en face.

— Si tu voulais, répondit-il avec feu, tu resterais dans le sein de cette famille, à laquelle tu parais si attachée, tu serais toujours, et plus que jamais, la fille de notre chère et vénérée mère, mais...

— Mais quoi ? demanda-t-elle encore avec étonnement.

— Tu ne serais plus ma sœur, dit Fernand à voix basse.

Elle comprit, car elle retira vivement sa main, sans réfléchir à l'interprétation qu'il pourrait donnera ce geste de pudeur. Il se méprit, en effet.

— Cette pensée te fait horreur, dit-il avec amertume. Oui, j'aurais dû m'y attendre, car tu n'avais pas les mêmes raisons d'aimer que moi. Tu ignorais qui tu étais, et, tandis que j'admirais en toi, non plus une sœur mais une femme, tu n'avais pour moi qu'une affection fraternelle. Pardonne-moi, ma chère Germaine, mais plains-moi! M'était-il possible, je te le demande, de vivre près de toi sans t'aimer? Pouvais-je assister les yeux fermés, le cœur indifférent au développement quotidien de toutes les beautés dont la nature t'a comblée? Ah! que j'avais cruellement raison quand, depuis deux ans déjà, je pressais chaque jour ma mère de te révéler le secret de ta naissance. Peutêtre cette barrière qui nous sépare aujourd'hui serait-elle tombée d'elle-même, peut-être te serais-tu habituée à cette idée que je suis un homme comme un autre, et que tes divines perfections devaient éveiller en moi l'ardent amour qui me consume...

— Mais... mon ami... balbutia Germaine en proie à une surprise et à un trouble profonds...

— Oh! je sais ce que tu vas me dire, poursuivit Fernand en secouant tristement la tête. Cet amour est une profanation, un crime. Tu as raison. Et cependant si tu savais quels rêves je caressais... et depuis combien de temps ! En te voyant si délicate, si abandonnée, je me disais: moi vivant, ni privations, ni chagrins, ni douleurs ne l'atteindront. Efle a vécu heureuse près de nous, elle vivra heureuse toujours. La famille qu'efle n'a pas, je la lui donnerai, les protecteurs qui lui manquent, je les remplacerai. Comprends-tu avec quelle tendresse je te couvais du regard, et combien mon cœur battait de joie et d'espérance, à mesure que je suivais les progrès de ton intelligence et de

ta beauté? Aussi tu étais tout pour moi. Le jour, quand je me livrais à un travail ingrat, la nuit, quand je passais de longues heures à pâlir sur mes livres, pour acquérir science et renommée, qui m'encourageait de sa voix mélodieuse? C'était toi. Aux heures de défaillance, quelle main se tendait vers moi et me rendait le courage? C'était la tienne. Toujours ta gracieuse image était là, près de moi. Je sentais tes beaux cheveux effleurer les miens, quand tu te penchais sur mon épaule; le parfum de ton haleine rafraîchissait mon front brûlant comme une douce brise de printemps... j'étais ivre, j'étais fou!

Germaine le considérait avec un regard de pitié. Ses yeux se remphssaient à nouveau de grosses larmes, qui coulaient silencieusement sur sa joue.

Pourtant elle se souleva à moitié et ouvrit la bouche; mais il l'arrêta du geste.

— Attends, dit-il, quand tu sauras tout ce que j'ai espéré, tout ce que j'ai souffert, tu m'accableras, si tu en as le courage. Mais quelles que soient les paroles qui tomben; de tes jolies lèvres roses, fussent-elles plus sévères encore que je ne les redoute, je bénirai le ciel qui met enfin un terme au long martyre que je subissais ! Car, non seulement tu étais près de moi dans ma pensée, mais, comme si un Dieu cruel s'était plu à transformer en réalités les songes dont je me berçais, je te voyais toujours apparaître au moment où je venais d'évoquer ton image chérie. Pendant que reposait ma mère, à l'heure otije te croyais toi-même plongée dans un bienfaisant sommeil, ma porte s'ouvrait sans bruit, comme si un ange l'eût poussée du bout de son aile, tu t'avançais sur la pointe du pied, si légère que je net'entendais même pas, et je me sentais enlacer tout à coup dans tes beaux bras. Je levais la tête, je voyais ton adorable visage, tes grands yeux bleus, frangés de cils noirs, et, tandis qu'à ce délicieux contact tout mon être frissonnait de volupté, ta bouche, pour m'achever, se posait sur mes cheveux! Devines-tu? comprends-lu? Mais non, chaste et pure enfant, tu ne peux ni deviner ni comprendre le supplice que j'endurais ! Tu me voyais bondir, et tu te demandais pourquoi je m'arrachais si brusquement à tes caresses ? Tu t'excusais de m'avoir dérangé. Pauvre Germaine! Pouvais-je l'avouer ce que je ressentais, t'initier aux tortures qui déchiraient mon cœur? Non, j'eusse été un misérable, si j'avais profané tant d'innocence et de candeur. Aussi je me taisais. A tout instant se renouvelaient ces angoisses, car ma brusquerie ne parvenait jamais à lasser ta bonté, et pendant que mon cœur débordait d'une ivresse inconnue sous les baisers que tu me

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prodiguais, il saignait à la fois par toutes les plaies que ces baisers y creusaient chaque jour. Hier, enfin, j'ai senti que de telles souffrances étaient au-dessus de mes forces. Tu étais étendue là, comme aujourd'hui, tu m'avais pris la main, et tu m'attirais vers toi. Tout en subissant le charme divin que tu exerces sur tout mon être, je me raidissais par raison; j'essayais de me dérober... Tu ne l'entendais pas ainsi, toi! Tu redoublais tes efforts, sans songer que la lutte avait entr'ouvert le peignoir qui t'enveloppait... alors tu m'as attiré dans une étreinte... j'ai craint un instant de n'avoir plus la force de la briser... Ce que je souffrais, mon Dieu! non, je ne saurais l'exprimer et tu ne peux pas te le figurer... alors je me suis sauvé — comme un malfaiteur. Je suis allé trouver ma mère et je lui ai tout dit.

— Tout ? demanda Germaine dont le regard brillait d'une lueur étrange.

— Oui, tout. Elle a su compatir, elle, au long martyre que j'avais enduré ! Elle m'a pris en pitié, a senti qu'elle ne pouvait pas me laisser plus longtemps dans l'enfer au fond duquel je brûlais de llammes coupables, et, ce matin, elle t'a révélé ce secret qu'elle aurait souhaité enfouir éternellement dans l'oubli.

— Mais qu'a-t-elle dit, la sainte femme? interrogea la jeune fille d'une voix fiévreuse. Sans doute elle a maudit celle qui est venue jeter le trouble dans sa maison, en échange des bienfaits dont on l'a comblée...

— Est-ce bien toi qui peux concevoir de semblables pensées? Est-il possible que tu méconnaisses à ce point notre pauvre mère !

— Pourtant ne suis-je pas une enfant maudite? dit Germaine avec force. N'est-ce pas un crime horrible qui m'a ouvert la porte de voire maison? Ai-je une fortune? Ai-je un nom?

— Qu'importe! crois-tu que l'amour et la charité s'inquiètent de ces puérilités humaines?

L'œil de la jeune fille brilla d'un éclair de joie.

— Quoi? dit-elle avec une sorte d'égarement, ta mère ne m'a pas maudite?

— Ma mère serait la plus heureuse des femmes, si elle me voyait le plus heureux des hommes, répondit Fernand.

En entendant ces mots, Germaine retomba sans forces sur l'oreiller.

— Qu'as-tu? demanda Fernand qui se leva précipitamment.

— J'ai, dit la jeune fille d'une voix éteinte, que je succombe

SOUS le poids de tant de félicités. Et moi qui accusais Dieu ! moi qui me 'plaignais de mon isolement, de mon obscurité !

-— Comment? fit le jeune avocat qui avait peur de ne pas comprendre.

— A moi un nom, une famille! murmurait Germaine. Je ne sentirais plus autour de moi ce vide épouvantable que les confidences de ta mère avaient creusé! C'est impossible... je rêve...

— Non, tu ne rêves pas, mon enfant, dit Fernand qui contenait à grand'peine les élans tumultueux de son cœur. Un mot de toi et tout ce bonheur devient une réalité.

— Ah! je ne puis pas... je ne dois pas... ce serait de l'ingratitude !

En prononçant ces phrases entrecoupées, son sein se soulevait avec force et de grosses larmes coulaient de ses grands yeux levés vers le ciel.

— Ce serait de la reconnaissance, au contraire, ma chère enfant, puisque tu te donnerais sans amour.

— Sans amour, dis-tu? Mais tu es donc aveugle, Fernand? Oh! je vois clair au fond de mon âme, à présent que la lumière s'est faite en moi. Dieu l'a voulu ainsi sans doute. Ce que je prenais pour de l'amitio... ces admirations naïves que j'avais pour toi... cette anxiété avec laquelle je suivais tes travaux... cette force irrésistible qui m'entraînait vers toi, toujours, chaque jour, à toute heure... c'était donc de 1'....

Elle n'osa pas achever ; elle voila son visage de ses deux mains blanches et potelées.

— Comment ! l'ai-je bien entendu ? Tu m'aimes? s'écria Fernand transporté.

Pour toute réponse, elle lui tendit la main, en détournant sou visage, qui se couvrit d'une pudique rougeur.

Fernand se précipita à deux genoux sur cette petite main qu'il dévora de baisers.

Soudain il se leva, éperdu de joie, alla chercher sa mère, qu'il amena dans la chambre de Germaine ; puis, en proie à un vérilable éhre, il la prit dans ses bras et la couvrit de baisers à son tour.

— Oh! ma mère! ne cessait-il de répéter entre chacune de ses caresses, elle m'aime ! elle m'aime !

M"" Trigomec ne savait plus comment s'y prendre pour le calmer. Elle s'approcha du lit de Germaine.

— C'est donc vrai? demanda-t-elle.

La jeune fille baissa limidement les yeux.

— Eh bien, fit M""" Trigomec en souriant, tu as entre les mains le moyen de payer largement la dette que tu crois avoir contractée envers moi...

— C'est?... interrogea Germaine haletante.

— Aime-le bien ! répondit en se penchant sur elle la bonne et digne femme.

La jeune fille lui sauta au cou.

— Ah! mère ! s'écria-t-elle, mon cœur, mon sang, ma vie, mon âme, je vous les donne à jamais.

— Alors, reprit M"" Trigomec, mon avis est que le plus tôt sera le mieux.

— Tout ce que vous voudrez, accorda la jeune fille, à une condition...

— Une condition! répéta la mère de Fernand étonnée.

— C'est, poursuivit Germaine, que ni vous, ni lui, vous ne vous occuperez plus de cette prétendue famille à laquelle j'appartiens, c'est que vous ne ferez plus un pas pour soulever le mystère qui entoure mon berceau, c'est, en un mot, que vous me permettrez de n'aimer personne autre que vous.

— Ah! je ne demande pas mieux, s'écria M""" Trigomec rayonnante. Mon fils à pu te le dire : s'il n'avait dépendu que de moi.. .

— Ainsi fit Germaine, au comble de la joie, c'est bien convenu? Je resterai votre fille comme par le passé?

— Plus que jamais à présent, dit M""' Trigomec en la pressant sur

son cœur.

Ce fut ainsi que se dissipa, le plus naturellement du monde, le nuage qui avait assombri un instant cet intérieur paisible.

Il fut décidé que, dès le lendemain, Fernand s'occuperait des moyens de suppléer à l'acte de naissance de Germaine, et qu'une fois cette première difficulté vaincue, on procéderait à la cérémonie du mariage.

Comme tous les amoureux favorisés, Fernand éprouvait le besoin de raconter son bonheur à tous les échos d'alentour.

Le soir même, il se rendit chez le baron d'Estival, où il savait que se réunissaient Delarue et Matifon. 11 s'empressa de leur apprendre quelle révolution allait s'opérer dans son existence.

— Alors, c'est officiel? demanda Matifon. On peut l'annoncer hautement.

— Non seulement on le peut, répondit Fernand, mais je vous

Tieus, le paLrou 1 lialbiilia-i-elle. (P. !iî>3-

serais très obligé de le faire le plus tôt possible. Beaucoup des personnes que nous connaissons ignorent que Germaine n est pas ma sœur et pourraient à bon droit s'étonner d'un bymen semblable.

— C'est juste, approuva Delarue. Aussi, sois tranquille, nous emboucherons s'il le faut toutes les trompettes de la renommée.

Le lendemain, ils tinrent si bien leur parole que, dans le

m.108. - LE DHAME DE rONTCHARlU. - P. SAUMÈRE. - J. ROUFF ET Cl^ ÉD.

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