LIV
cercle de leurs relations, le mariage de Trigomec avec Germaine devint le sujet de toutes les conversations.
La comtesse de Varlades en fut promptement informée.
Ce fut M"° Vincent qui en apporta la nouvelle et qui la lui transmit avec une satisfaction secrète.
Clara fronça les sourcils. Son front blanc se creusa de rides profondes. C'était le renversement de ses espérances! L'éclatante réhabilitation qu'elle avait rêvée, ens'appuyant sur le bras de Fernand,
lui échappait !
Mais cet anéantissement ne fut pas de longue durée.
Non, ce mariage ne se fera pas, s'écria-t-elle en relevant la
tête d'un air menaçant.
ou LES RENSEIGNEMENTS AFFLUENT
Pierre Aubert était de très bonne foi quand il protestait auprès de Fernand de sa reconnaissance, et quand il l'assurait qu'il ne demandait qu'à s'acquitter envers lui.
Malheureusement, il n'avait rien qui pût le mettre sur la voie. Rien dans le Livre ronge, rien dans les tomes qu'il avait composés luimême, rien dans le volumineux dossier qu'il avait rassemblé, et sur la chemise duquel était inscrite cette seule date : 17 novembre 1855. 11 savait pour ainsi dire par cœur tous les événements qui s'étaient passés ce jour-là dans Paris. Pas une asphyxie par le charbon, pas une immersion par la Seine ou par le canal, pas un suicide par la corde ou par le plomb, pas une attaque à main armée, pas un crime ne lui avaient échappé!
Parmi ces récits épouvantables, dont chaque journal parisien était venu grossir le contigent, deux seulement avaient une valeur réelle à ses yeux : l'empoisonnement de la femme de la rue de Flandres et l'assassinat de son père. Entre ces deux crimes seulement, grâce aux confidences suprêmes de Jacques Aubert et au récit de Fernand, il aurait pu établir un rapprochement.
C'était donc fort peu de chose. Cependant il était vivement préoccupé. Il avait aimé son père et sa mère. Tout ce qui les concernait avait le don de l'émouvoir.
Pendant toute la soirée qui suivit la visite du jeune avocat, il ne put parvenir à triompher de la tristesse qui l'avait envahi.
Vers dix heures, il quitta ses amis et regagna sa demeure tout soucieux.
En rentrant, il s'aperçut que la porte du palier n'était pas fermée à clef, comme à l'ordinaire. Il se mit en quête de sa domestique pour lui reprocher sa négligence. En entrant dans la cuisine, il trouva Clémence assoupie sur une chaise, les bras sur la table, et la tête appuyée sur les bras.
Devant elle se trouvaient une bouteille et un verre vides.
11 poussa un juron terrible, s'approcha de Clémence, la prit par les épaules et la secoua fortement.
Un sourd grognement répondit seul à cet énergique appel.
Il la secoua de nouveau, avec une telle violence, cette fois, qu'il faillit la renverser de son siège.
Elle redressa lourdement la tête et leva sur lui son regard éteint.
— Tiens, le patron! balbutia-t-elle. Je vous demande bien pardon, monsieur le comte! je m'étais un peu assoupie...
Aubert, qui levait la main pour la frapper, s'arrêta brusquemené. Monsieur le comte! Qu'est-ce que cela voulait dire?
— Mais vous autres Russes, ça doit vous arriver aussi quelquefois déboire un coup de trop, dit Clémence. Il fait si froid dans votre satané pays!
Pierre haussa les épaules.
— Encore ses rabâchages, murmura-t-il avec dédain. Il allait s'éloigner lorsque, soudain, il se ravisa.
— Mais au fait, pensa-t-il, ses anciens maîtres étaient Russes, il me seml^le. Qui sait... elle pourrait peut-être me fournir quelques indications...
Aussitôt il se dirigea vers la salle à manger, y prit dans l'armoire, dont il avait la clef, une bouteille de rhum, un verre, et revint dans la cuisine. Puis il avança une chaise et s'assit en face de Clémence, après avoir rempli les deux verres.
A la vue de ce verre plein, les yeux de la malheureuse se ranimèrent et brillèrent de convoitise.
— Monsieur est bien bon, dit-elle avec un hideux sourire. Et elle avala d'un trait le verre de rhum.
Cependant Aubert hésitait.
— Bah! demain elle ne se souviendra de rien, dit-il. Il la regarda attentivement.
Elle était complètement ivre. Pourrait-elle parler?
— Essayons toujours, pensa-t-il.
Alors il se pencha vers elle.
— Vous avez donc -conservé un bon souvenir de ce Russe chez lequel vous avez servi? demanda-t-il.
— Je crois bien, répondit-elle. Un homme si riche, si généreux!
— C'était un comte, n'est-ce pas?
' — Mieux que cela, c'était bien un général!
— Un général russe! fit Pierre Aubert, très ému. Comment se nommait-il?
En effet, son père lui avait dit que son meurtrier était Russe et avait les allures d'un militaire.
— C'est drôle tout de même, ça, fit Clémence. Dans le temps vous vous sauviez quand je voulais vous parler de mes anciens maîtres, et aujourd'hui c'est vous qui cherchez à me tirer les vers du nez! Pourquoi?
Au lieu de répondre, il remplit à nouveau le verre de sa domestique, et, pour l'engager à le boire, il choqua son verre contre l'autre et le porta à ses lèvres.
Elle ne se fît pas prier et but avidement.
— Elle est bonne cette eau-de-vie-là, dit-elle. Elle est plus forte que l'autre.
Jugeant que la dose était suffisante, puisque la malheureuse confondait le rhum avec F eau-de-vie, il suspendit ses libations.
— Ainsi, reprit-il, votre maître était comte et général.
— Rien que ça, oui, monsieur.
— Et vous dites qu'il se nommait...
— Radouroff. Un fameux nom! Ça sonne au moins.
— Et à quelle époque étipz-vous à son service?
— Oh! je ne me rappelle pas au juste. Il y a seize ou dix-sept ans qu'il est parti...
— Dix-sept ans! Ah! fit vivement Aubert. Et à quelle époque de l'année?
— Au commencement de l'hiver, il me semble.
— Au mois de novembre, peut-être?...
— Oui, ma foi! vous avez raison. C'était dans le miheu de novembre.
— Serait-ce le 17, par hasard?
— Juste. Tiens! ça me revient à présent. Comment diable savezvous cela?
LE DRAME DE PONTCHARRA gGl
— Parbleu! répondit Aubert, ce n'est pas bien malin. Je vous l'ai entendu répéter assez de fois.
^ — C'est possible, fit Clémence, mais ça m'étonne. lime semble
qu'il y a cinq minutes je ne me rappelais pas exactement cette date.
On voyait qu'elle cherchait à rassembler ses idées, mais sa
tête alourdie oscillait de droite à gauche, et sa paupière appesantie,
qu'elle essayait de soulever, retombait inerte sur ses yeux atones!
— Allons! il faut se dépêcher, se dit Aubert, sans cela je ne saurai rien.
— Et vous les aimiez bien, vos maîtres? reprit-il à haute voix.
— C'est bête ce que je vais vous dire là, fit Clémence, car aujourd'hui où trouve-t-on des domestiques qui aient le moindre attachement pour leur maître? mais je les aimais, moi, ceux-là. Ils étaient si riches, si bons, M"'" la comtesse surtout.
— Combien étaient-ils?
— Trois. Le général, sa femme et leur petite fille. Il était un peu bourru, le général, mais sa femme était bonne et douce comme un agneau, et le baby était gentil à croquer dans son petit berceau tout garni de dentelles.
— Ah! c'était une toute jeune enfant?
— Je le crois bien! Elle avait onze mois quand je l'ai quhtée. Aubert tressaiUit. Onze mois! c'était l'âge que les médecins
avaient donné à Germaine au moment oti M°" Tri^omec l'avait recueiihe.
— Et la mère était-elle jeune?
— Un vrai bouton de rose. Vingt-deux ans à peine, un teint de lys, une peau de satin!
Aubert se tut. Vingt-deux ans! C'était également l'âge de la femme de la rue de Flandres. Ces coïncidences étaient singulières.
— Ces gens-là faisaient-ils bon ménage? demanda-t-il brusquement.
— Oui, assez bon; quoique le général fût jaloux comme un tigre.
— Ah! il était...
— Faut avouer qu'il n'avait pas tout à fait tort, continua Clémence, quoique ce ne fût pas la faute de madame, mais il y avait là un petit aide de camp...
— Du général?
— Oui, le capitaine Alexis Tadoreff.
— Qui était l'amant de la comtesse Badouroff"?
— Je ne crois pas qu'il fût son amant, ni que jamais... Pour ma part, j'en donnerais ma tête à couper, ajouta Clémence, car je n'ai jamais rien remarqué qui me le fasse croire, et ces choses-là n'échappent pas à l'œil d'un domestique; mais il est certain que le heau capitaine aimait Olga. Ça se voyait comme le nez au milieu du visage.
— Et vous n'avez jamais surpris de scènes violentes entre le mari et la femme?
— Surpris... non. Vous comprenez bien que le général n'était pas assez sot pour broncher devant ses domestiques ; mais, il avait beau se contenir, quand il était seul avec madame, ou entendait quelquefois les éclats de sa voix courroucée.
— Il y avait beaucoup de domestiques dans la maison?
— Cinq ou six, un surtout! Dieu! quand je pense à cet animal-là, j*en ai froid dans le dos.
— Il était donc bien laid, bien terrible?
— Yvan? Vous n'avez jamais rencontré une brute pareille. Un vrai chien pour la fidélité, je ne dis pas le contraire. 11 n'aimait et ne connaissait que son maître. Si le général lui avait dit de se jeter à l'eau, de se mettre au feu, il l'aurait fait. C'était, je ne dirai pas un dévouement, mais une soumission passive, irréfléchie, absurde, bestiale.
— Aimait-il également sa maîtresse?
— Certes, mais non pas au même degré. Il lui obéissait sans mot dire, pourvu que les ordres qu'il recevait d'elle ne fussent pas en contradiction avec ceux que le comte lui avait donnés.
— Pourtant elle était douce et bonne, cette jeune femme. Vous en êtes convenue vous-même.
— Je ne m'en dédis pas, puisque je vous ai dit que je l'adorais. Aussi ai-je été très étonnée de l'accès d'originalité qui lui a pris, au moment oii son mari me donnait mon congé.
— Quel accès?
— Une idée impossible! je vous la donnerais à deviner en mille que vous ne trouveriez pas. Elle s'était mis en tête, paraît-il, d'avoir un costume complet à moi. Un costume, c'est-à-dire une grosse chemise de toile, un col et des manches en cahcot, une méchante robe de laine noire, des bas écrus en coton, des souhers lacés et un bonnet de linge.
— En effet, dit Aubert, voilà qui est original. Et c'est le jour oh vous êtes partie, le 17 novembre, qu'elle a eu ce singulier caprice?
— Ce jour-là même.
— Quelle heure était-il?
LE DRAME DE PONTGHA.RRA 863
— Huit heures à peu près.
— Du malin?
— Non, du soir.
Pierre Aubert tressaillit. Il lui semblait avoir lu, dans un des journaux qui avaient raconté l'affaire de la rue de Flandres, que la victime portait un costume à peu près semblable. Et c'était à neuf heures an quart qu'on l'avait amenée dans le garni de la femme Cujard.
— Vous lui avez donné ces différents objets? interrogea-t-il avec un intérêt croissant.
— Naturellement. Le comte venait de me mettre cinq cents francs dans la main.
— Mais est-ce lui ou sa femme qui vous avait priée de lui fournir ce costume?
— C'est lui.
— Vous en êtes sûre?
— Parbleu! puisque je n'ai même pas eu le temps de faire mes adieux à madame.
— Votre linge était-il marqué?
— A mon chiffre, certainement.
— Ainsi, fît Aubert, vous avez quitté la maison à huit heures et demie du soir, le 17 novembre 1855...
— Précisément.
— Où était située cette maison?
— Ah! je vais vous dire. C'est toute une histoire, dit Clémence d'une voix avinée. Nous occupions un magnifique appartement meublé du prix de dix-huit cents francs par mois, lorsque, dans la matinée du jour dont vous parlez, le général fit appeler la cuisinière, le valet de chambre, le valet de pied, et leur annonça qu'il n'avait plus besoin de leurs services, Il les congédia, séance tenante, les paya et leur donna comme gratification un mois de gages. Quant à moi, je reçus l'ordre de faire, à l'instant, les malles de la comtesse.
On nous apporta à déjeuner d'un restaurant voisin, puis le général envoya chercher deux voitures, sur lesquelles on hissa les bagages, et nous quittâmes la maison.
Pour justifier ce déménagement rapide, le général avait dit à sa femme, devant moi et devant le capitaine Tadoreff, que le propriétaire de l'appartement ne voulait le louer qu'au semestre et qu'il n'avait pas voulu s'engager pour un délai si long, puisqu'il allait être rappelé à Saint-Pétersbourg d'un moment à l'autre — peut-être le jour même.
— Du reste, ajouta-t-il, j'ai mieux que cela. J'ai trouvé un hôtel fort joli, qu'un tapissier me loue tout meublé au jour le jour, ce qui nous convient beaucoup mieux de toutes les façons.
La comtesse n'avait pas fait la moindre observation ; elle monta en voiture avec son mari et le capitaine, que le général avait invité à venir visiter l'hôtel.
En arrivant, mon maître me recommanda de ne pas défaire les malles avant le lendemain, sous prétexte qu'il craignait de trouver à l'ambassade, oîi il allait, Tordre de partir dans la soirée.
La comtesse parcourut l'hôtel du haut en bas, mais ne se montra pas satisfaite. Elle avoua même à son mari qu'elle regrettait l'appartement qu'elle venait de quitter.
Clémence s'interrompit brusquement.
— Dieu! que j'ai soif ! murmura-t-elle.
— Nous boirons dans un instant, dit Aubert avec rudesse. Allez toujours!
Clémence passa la main sur son front et releva sur le sommet de la tête ses cheveux en désordre, comme pour rassembler ses idées.
— Elle avait joliment raison la comtesse! reprit-elle. Jamais, non, jamais, vous n'avez rien vu de plus rococo que les meubles que le tapissier avait fourrés dans cet hôtel. Ça jurait tellement avec la décoration intérieure, qui était toute fraîche et toute luisante de dorures, que ça vous glaçait la moelle des os. Ajoutez à cela que l'hôtel était tout neuf, qu'on y gelait, et que la rue de Chateaubriand était absolument déserte dans ce temps-là...
— Ah! fit Aubert. C'était donc rue de Chateaubriand qu'il était situé?
— Oui.
— Quel numéro?
— Numéro 47.
— Un mot encore, demanda Pierre. Le général avait cinq domestiques, prétendez-vous. Est-ce qu'il n'avait pas de voiture, pas de cocher?
— Oui et non. Il avait loué au mois un coupé trois quarts, attelé de deux chevaux qui, tous les jours à une heure, venait se mettre aux ordres de la comtesse. C'était dans ce coupé que je sortais avec elle et sa petite fille, car j'étais à la fois femme de chambre et bonne d'enfant. Quant au général, il venait rarement avec nous. Il avait acheté, pour faire ses courses, un coupé d'occasion et un cheval, qu'il remi-
C'était bien uu cadavre. (P. 866.)
sait rue de Ponlhieu, dans un établissement bien connu. Lorsqu'il avait besoin de sortir, c'était Yvan qui allait chercher le cheval, la voiture, et qui conduisait. Les domestiques disaient qu'Yvan était très bon cocher et que le cheval était excellent.
— Ah! fit Aubert, qui pensa sur-le-champ à la voiture dans laquelle était monté l'assassin de son père, et dont le cheval allait si vite que les sergents de ville avaient dû renoncer à l'atteindre.
UV. t09. — LE DRAMlî DE PONTCn.^RRA. — P. S.\LN1KPE. — J. ROLFF ET C'". 1-D.