‹ Le drame de PontcharraChapitre 59 sur 77 · LIV · texte numérisé non relu

LIV

£63 LE DRAME DE POiNTCHARRA

— Il ne s'est rien passé dans l'hôtel entre l'heure à laquelle vous V êtes entrée et celle où vous l'avez quitté? demanda-t-il au bout d'un

instant.

— Absolument rien.

— Et, en le quittant, vous n'avez rien remarqué d'extraordinaire? Rien, sinon que le capitaine Tadoreff était venu vers huit

heures moins un quart et qu'il est reparti... Ah ! mais attendez donc... je me souviens à présent de quelque chose... Oui, c'était lui... j'en suis certaine.

— Quoi donc? interrogea Aubert avec vivacité.

Ah diable! vous êtes pressé, vous, dit Clémence avec son

même sourire flétri. Faut que je me rappelle... C'est pas si facile... Il y a si longtemps et j'ai si mal à la tête...

Voyons, cherchez, cherchez bien, fit Aubert en remplissant

son verre, et, puisque vous avez soif, vous boirez cela à ma santé.

Le regard atone de la vieille fille brilla d'une lueur de convoitise.

Eh bien! voilà la chose, dit-elle. C'est au moment où le

capitaine Alexis venait de quitter l'hôtel que le général me signifia mon confié. Yvan était déjà prévenu ; car, pendant que je causais avec le général, il était allé chercher un fiacre. Quelques instants après, il prenait ma malle sur ses épaules, la mettait sur la voiture, et je

m'éloignai*'

La rue de Chateaubriand descend par une pente assez rapide vers la rue de l'Oratoire-du-Roule. Mon cocher la suivait au pas, lorsqu'il s'arrêta tout à coup en poussant un juron énergique.

— Qu y a-t-il donc?lui demandai-je.

— Satané quartier! fit-il. On n'y voit goutte... voilà que j'ai

perdu mon fouet !

Il mit pied à terre et décrocha une lanterne de sa voiture pour le chercher. Je descendis pour l'aider, et nous finîmes par le retrouver au bout de deux ou trois minutes. Nous suivions le trottoir afin de reoa^uer la voiture, quand la lueur de la lanterne tomba d'aplomb sur une masse noirâtre, qui gisait étendue dans le terrain vague que nous côtoyions. Nous nous arrêtâmes épouvantés. Il nous avait semblé distinguer une forme humaine !

Nous nous approchâmes, presque aussi tremblants Fun que l'autre... C'était bien un cadavre que nous avions sous les yeux! Le cocher se pencha sur lui et je reconnus le capitaine Alexis ! le capitaine qui venait de quitter l'hôtel depuis dix minutes à peine !

Je ne pouvais pas m'y tromper, je le connaissais trop bien.

D'ailleurs, le cadavre, que j'essayai de soulever, était encore tiède. Il tenait à la main un pistolet, et j'en aperçus un second à côté de lui. Mes cheveux se dressaient sur ma tête... Je fus sur le point de retournera l'hôtel, pour révéler à la comtesse la découverte que j'avais faite ; mais je venais de recevoir mon congé à brûle-pourpoint, la vue de ce cadavre m'avait toutebouleversée, mes dents claquaient, moncœur se serrait, j'eus peur... Je pris par la main le cocher, qui n'était guère plus rassuré que moi, je l'entraînai précipitamment vers la voiture, au fond de laquelle je me blottis, et nous partîmes.

— Ah! ma foi! qu'ils s'arrangent, me disais-je en chemin pour me persuader que j'avais raison d'agir ainsi. Cela ne me regarde pas, puisqu'ils m'ont renvoyée...

Un quart d'heure plus tard, j'étais arrivée à destination, et j'avoue que, depuis dix-sept ans, j'avais un peu oublié tout cela.

A ces mots, Clémence tendit la main pour prendre le verre que son maître venait de remplir.

— Est-ce bien tout ce que vous vous rappelez ? lui demanda-t-il.

— A boire! répondit-elle d'une voix rauque.

L'alcool qu'elle avait bu, celui qu'Aubert venait de lui verser achevaient d'obscurcir sa raison, d'alourdir ses paupières, d'épaissir sa langue. Elle s'accouda sur la table et appuya sa tête sur sa main.

— Je n'en peux plus... balbutia-t-elle avec peine. • — Allons! encore ce verre, dit Aubert.

Elle le prit, l'ingurgita avidement, ferma les yeux et s'endormit d'un sommeil de plomb.

Il la contempla pendant quelques secondes d'un air de profond dégoût.

— Je devrais la mettre à la porte dès demain, murmura-t-il, mais... pas encore...

Il s'éloigna, regagna son cabinet, courut à sa caisse, l'ouvrit, et en tira le dossier relatif à la mort de son père, celui sur la chemise duquel était inscrite la date du 17 novembre 1855.

— Je ne me trompe pas, disait-il en le parcourant attentivement. Il y a dans cette soirée du 17 un suicide qui ressemble fort... Ah! m'y ^oici !

Et il lut à demi-voix :

« Hier vendredi, 18 novembre, à deux heures et demie, des ouvriers qui apportaient des matériaux dans un des terrains vagues qui bordent la rue de Chateaubriand... »

— C'est bien cela ! s'écria-t-il.

ses LE DRAME DE PONTCHARRA

Il acheva la lecture du fait divers sur lequel son attention s'était portée.

— Oui, c'est cela, reprit-il. Cet homme élégamment mis, âgé de vingt-sept à vingt-huit ans... paraissant appartenir à la classe aisée... Et ce dernier détail fourni par le médecin qui déclara que la mort remontait à dix-huit heures! Donc, c'est à huit heures et demie du soir que ce malheureux s'est tué... l'heure à laquelle le capitaine Alexis

Tadoreff venait de sortir de l'hôtel l'heure à laquelle Clémence

s'éloignait elle-même...

11 se prit à réfléchir longuement, ne laissant échapper que de temps à autre les pensées qui lui venaient à l'esprit.

— Voilà qui est bizarre! disait-il... Est-ce bien du capitaine qu'il s'agit?... Oui, Clémence n'a pu se tromper... elle l'avait vu assez de fois pour qu'une erreur de sa part soit inadmissible... Mais pourquoi n'avait-il sur lui aucun papier ?... Pourquoi s'en aller mourir comme un chien, dans ce terrain vague?

De nouveau il s'arrêta.

— Il faudrait donc, continua-t-il bientôt, qu'une violente explication eût surgi entre le général et son aide de camp... De là des provocations, des menaces... un duel... Pourtant non, il n'y a pas eu duel, puisque Clémence a laissé son maître à l'hôtel... Mais alors... . Oui, peut-être à la suite de conventions toutes spéciales... ce serait possible, après tout. Sans cela comment expliquer...

Aubert referma le dossier. Sans doute, il renonçait momentanément à découvrir le mot de cette énigme, car il regagna sa chambre et se mit au lit.

Le lendemain matin, il fut réveillé par Clémence, qui faisait son cabinet. Il alla la rejoindre.

Elle le salua d'un bonjour aussi indifférent que si rien ne s'était passé. Évidemment elle ne se rappelait pas l'entretien qu'elle avait eu avec son maître.

La riiatinée s'écoula sans incident. A deux heures, Aubert était dans son cabinet, quand Beaudunois vint lui annoncer qu'un étranger demandait à lui parler.

— Bien, fit Aubert d'un geste souverain. Qu'il entre.

Son secrétaire se dirigea vers la porte qui communiquait avec la salle à manger, l'ouvrit et introduisit l'étranger.

C'était un homme de cinquante ans environ, aux cheveux châtains, à la moustache et aux favoris bien fournis, un peu moins foncés que les cheveux, et qui commençaient à grisonner. Il était grand et robuste,

avec les traits accentués, et cette allure un peu gourmée que donne aux Russes l'habitude de porter l'uniforme.

On sait, en effet, qu'en Russie tout homme qui occupe un poste quelconque, dans l'armée ou dans les administrations, est astreint à l'uniforme.

Tout en l'examinant, Aubert lui indiquait de la main un fauteuil, dans lequel l'étranger prit place en saluant gravement.

■ — A qui ai-je l'honneur de parler, monsieur? demanda Aubert en s'asseyant à son tour.

— Vous allez le savoir, monsieur, dit l'inconnu avec défiance; mais, avant tout, je désirerais vous adresser quelques questions.

— Je suis à vos ordres, monsieur.

— J'ai lu dans les journaux que vous vous chargiez de fournir certains renseignements sur les familles...

— C'est la vérité, monsieur.

— Familles existantes ou non?

— Peu importe, pourvu que l'on me donne un nom.

— Ainsi, reprit l'étranger, si ce que je désire savoir remontait à une date même relativement éloignée, ce ne serait pas un obstacle?

— Je dirai même que ce serait une raison de plus, ajouta Aubert.

— Si donc il s'agissait, par exemple, de faits qui se fussent accomplis en 1855, continua l'inconnu, vous ne seriez pas embarrassé pour me répondre?

— Mes documents remontent à 1827, dit Aubert. Vous avez de la marge, vous le voyez, monsieur.

— Fort bien. Cependant s'il s'agissait d'une famille étrangère...

— Ce serait plus difficile, je l'avoue, car mon répertoire se recrute plutôt parmi les familles françaises que parmi les familles étrangères. Cependant, si celle dont vous parlez a habité Paris...

— Pendant plus d'un an, oui, monsieur.

— Si elle a occupé une certaine position, joué un certain rôle, il serait fort possible...

— Le chef delà famille dont je vais vous entretenir était attaché militaire à l'ambassade de Russie.

— C'est quelque chose, en effet.

— Assurément.

— Et il se nommait...

— Général comte Ladislas Badouroff.

Aubert réprima diflîcilement un geste de surprise. Cependant il eut assez de sang-froid pour se contenir.

Il prit son répertoire, sur lequel ne figurait pas ce nom-là, puisque la veille, avant son étrange conversation avec Clémence, il ne le connaissait pas.

Fort heureusement pour lui, il était homme de ressources. Il résolut de payer d'audace.

— Badouroff... dit-il lentement. Attaché militaire à l'ambassade de Russie... habitait avec sa petite fille et sa femme, la comtesse Olga, le quartier des Champs-Elysées... a quitté brusquement Paris le 17 novembre 1855...

— C'est bien lui, dit vivement l'inconnu. Après...

— Pardon, fit Aubert qui ne pas perdait la tête. Dans mon empressement à vous obliger, monsieur, j'ai oublié une petite formalité...

— Qui est...

— Celle du droit de recherche.

— Je ne comprends pas.

— Je m'explique. Avant de répondre un seul mot à mes clients, il est d*usage qu'ils déposent, en arrivant, une somme de cent francs. C'est une habitude que j'ai été forcé ds prendre, bien à contre-cœur, croyez-le, monsieur, afin de ne pas être dérangé par des curieux ou des oisifs, qui m'emportaient les renseignements qu'ils venaient chercher et que je ne revoyais plus.

— Je conçois cela, fit l'étranger qui s'inclina.

Il tira cinq louis de son gousset et les déposa sur le bureau.

On voit que les prix de l'agence Aubert étaient quelque peu fantaisistes. Son directeur formulait ses exigences selon que le client lui semblait plus ou moins riche, plus ou moins généreux. A André d'Estival, il avait demandé un louis, de l'inconnu il en exigeait cinq.

Témoin de la facilité avec laquelle ce nouveau client s'exécutait, Aubert devina une affaire fructueuse. Ce fut pour le coup qu'il se félicita de l'excellente idée qu'il avait eue de faire causer Clémence !•

— Maintenant, reprit-il, veuillez me dire qui vous êtes, monsieur, et bien préciser ce que vous voulez obtenir de moi.

— Monsieur, fit l'étranger, je suis le comte Nicolas Badouroff, frère du général. Quanta ce que je désire savoir, je vais vous l'apprendre. Mais, pour que vous soyez bien au courant de la question, je serai forcé d'entrer dans quelques détails préliminaires.

— Je vous écoute, monsieur.

— Mon IVère Ladislas et moi, monsieur, nous appartenons à l'une des plus grandes familles de la Russie.

Ladislas était un homme de grande intelligence et de haute capacité. Il sut se faire remarquer parle czar, qui lui conféra successivement tous les grades jusqu'à celui de général. Mon frère avait, du reste, largement mérité ces honneurs, puisque, pendant douze années consécutives, il n'avait cessé de guerroyer dans le Caucase ou dans le nord de l'Asie, toujours avec succès.

11 venait d'atteindre la trentaine, lorsque l'empereur lui permit de revenir enfin à Saint-Pétersbourg, qu'il avait quitté depuis l'âge de dix-huit ans.

Je ne vous étonnerai pas en vous disant que, pendant ces douze années d'exil, toujours vivant au miheu des camps, sans cesse entouré de soldats, il avait contracté des habitudes un peu sauvages. Son caractère était violent et emporté, sa parole brève, sa tournure martiale.

Le czar, en le félicitant hautement de ses victoires, lui annonça qu'il voulait le garder quelque temps auprès de lui, l'engagea à monter sa maison, et lui demanda s'il éprouverait quelque répugnance à se marier.

Ladislas répondit qu'il n'avait guère eu le temps d'y songer jusqu'à présent, mais que, si cela était agréable à l'empereur, il s'en occuperait.

— Eh bien ! fit le czar, trouvez une femme, général, et vous nous la présenterez.

Ladislas se mit en quête. 11 n'eut pas la peine de chercher longtemps. La renommée de ses succès, le grade qu'il occupait à son âge, la faveur dont il jouissait, ses immenses richesses, le désignaient tout naturellement à l'attention des mères de famille, et à celle des jeunes filles en quête d'un époux. Aussi aurait-il pu choisir une femme jusque sur les marches du trône.

Malheureusement — et vous verrez tout à l'heure pourquoi je dis malheureusement, fit le comte — il s'amouracha d'une jeune fille ravissante, c'est vrai, mais relativement sans nom et sans fortune.

Elle se nommait Olga. C'était la fille unique d'un colonel, riche de quatre-vingt mille roubles au plus, dont le général avait fuit la connaissance pendant ses guerres du Caucase.

Le bruit courait que cette jeune fille était déjà fiancée à un brillant capitaine de notre armée. On en avertit charitablement Ladislas; moi-même, qui habitais Saint-Pétersbourg à cette époque, je fis auprès de lui d'inutiles efforts pour le détourner de cette alliance... il ne voulut rien entendre.

Comme bien vous pensez, le colonel s'empressa d'éconduire le capitaine. Pourtant Olga ne s'était pas laissé éblouir par le rang ni par les richesses du général. Elle résistait même si bien que, à la prière de mon frère, le czar daigna intervenir, et déclara à Olga qu'il tenait cet hymen pour agréable et qu'elle voulût bien se soumettre à ce désir.

La jeune fille obéit, le mariage fut célébré, et, deux ans plus tard, elle devint grosse. Ladislas décida que, si c'était une fille, elle porterait le même nom que sa mère, nom pour lequel il avait une véritable idolâtrie.

— Jusqu'ici, vous le voyez, tout s'était passé à merveille, lorsque, sollicité par des amis et par le solliciteur lui-même, le général attacha à sa personne un nouvel aide de camp qui se nommait...

— Alexis TadorefT, dit Aubert avec complaisance.

— Quoi! s'écria le comte, vous savez...

— C'était, poursuivit Aubert, un grand et beau jeune homme blond, âgé de vingt-sept ans environ, très distingué, souverainement élégant...

Le comte n'en revenait pas...

— Mais comment se fait-il que vous soyez si bien renseigné? demanda- t-il. Vous ne pouvez avoir connu ni le général ni le capitaine... Vous étiez trop jeune alors... Est-ce que vous savez tout?

— Tout, c'est beaucoup, fit modestement Aubert. Ainsi j'ignorais dans quelles circonstances votre frère avait épousé la comtesse, et il est probable que j'ignore bien d'autres choses encore. Veuillez donc continuer, monsieur. A mon tour, je parlerai.

— Soit, dit le comte. Aussi bien, c'est ici que le drame commence.

Je vous ai dit que mon frère s'était malheureusement amouraché d'une jeune fille, et je vous avais promis de vous expliquer pourquoi je me servais de cette expression. J'y arrive.

Ce brillant capitaine, auquel Olga était fiancée, qu'elle allait épouser quand Ladislas demanda sa main, c'était Alexis Tadoreff.

Le misérable n'avait pas renoncé à posséder le cœur d'Olga. Abusant de la sotte discrétion qu'on avait gardée en cachant son nom au général, il résolut de se rapprocher de celle qu'il aimait. Il mit d'abord en œuvre toutes les influences dontil disposait, puis, craignant qu'elles ne fussent pas suffisantes à lui ouvrir les portes qu'il ne pouvait pas franchir, il se présenta lui-même chez le général et sollicita l'honneur d'être son aide de camp.

LE DRAME DE PONTCHA.RRA.

Le fidèle Yvan.

Ladislas n'avait aucune raison pour résister à de pareilles obsessions. Il ignorait que le capitaine avait été le fiancé de sa femme. Il lui accorda ce qu'il demandait.

Ce fut alors qu'il reçut du czar l'ordre de partir pour Paris, en qualité d'attaché militaire de l'ambassade russe. Sa mission consistait à suivre les progrès que faisait l'armée française dans la balistique,

UV. HO. — LE DRAME DE POMCIL^RUA. — P. SAUNIÈRE. — J. ROLFF ET C''", ÉD. LIV. liO

dans le maniement des armes, dans la transformation et la rapidité des manœuvres.

La comtesse était dans un état de grossesse très avancée, lorsqu'elle arriva à Paris avec son mari, vers la fin du mois de septembre 1854.

Le général, en quittant Saint-Pétersbourg, n'avait pas voulu emmener avec lui sa maison. Un de ses domestiques l'avait suivi. Il se nommait Yvan.

Né sur les terres de Ladislas, attaché depuis l'enfance au service de son maître, il était entré comme soldat dans l'armée russe, le jour même où le général y avait fait ses débuts comme sous-lieutenant, l'avait suivi partout, et avait fait avec lui toutes les campagnes du Caucase.

Il avait pour son maître une adoration et un respect qui tenaient du fétichisme, et se serait fait couper en morceaux pour son service.

Le général était à Paris depuis plusieurs mois déjà, fort absorbé par ses occupations. La comtesse avait mis heureusement au monde l'enfant qu'elle portait dans son sein. Rien ne paraissait devoir troubler le bonheur dont ils jouissaient en apparence.

Le capitaine Alexis avait, en sa qualité d'aide de camp, ses grandes et ses petites entrées dans la maison. Ladislas agissait envers lui comme il l'aurait fait envers un parent, je dirais presque envers un enfant.

Peut-être ne se serait-il aperçu de rien, si son fidèle Yvan n'avait veillé sur son bonheur avec une sollicitude jalouse.

Le premier, Yvan s'aperçut que le capitaine Tadoreff aimait Olga. Pendant les longues absences du général, Alexis était toujours là, près de la comtesse, dominé par une passion qu'il n'avait même plus la force de dissimuler. Yvan la lut promptement dans ses yeux et l'observa.

Au bout de quelque temps, il découvrit enfin la vérité. Il en instruisit son maître qui, tout d'abord, refusa d'y croire. Cependant, poursuivi par des doutes affreux, rongé par la jalousie, il eut à plusieurs reprises avec sa femme des explications violentes.

La situation était trop tendue pour se prolonger plus longtemps. Le général écrivit au czar et demanda l'autorisation de revenir à Saint- Pétersbourg. 11 lui fut répondu immédiatement qu'on s'occuperait de lui nommer un successeur, et on le pria d'attendre quelques jours.

Ladislas se proposait, aussitôt qu'il serait de retour en Russie, d'aller vivre dans ses terres. Là, du moins, il serait tranquille. Les

assiduités du capitaine Tadoreff ne sauraient le poursuivre si loin.

Il attendait impatiemment l'ordre qu'il avait sollicité. L'ambassade avait été déjà officiellement avertie que son remplaçant était désigné. Le général en avait été informé et se préparait au départ, quand Yvan lui remit une lettre qu'il avait vu tomber de la poche de la comtesse.

Cette lettre était du capitaine Alexis. Elle était conçue en des termes qui ne pouvaient laisser aucun doute à mon frère sur la violence de la passion du jeune officier.

Dans cette lettre, Tadoreff annonçait à Olga qu'il viendrait la voir le soir à huit heures. « De cette explication, écrivait-il, dépend mon avenir. C'est vous qui prononcerez mon arrêt de vie ou de mort. »

Le général eut le vertige, un nuage de sang passa devant ses yeux. Le doute s'empara de lui plus fort que jamais. Il se demanda si vraiment sa femme n'était pas coupable, si l'enfant qu'elle avait mis au monde était bien de lui.

Il était dans un état de surexcitation que la violence naturelle de son caractère augmentait encore. Il résolut de surprendre la comtesse et le capitaine, d'éclaircir les soupçons qu'il avait conçus.

Or, c'était précisément le 17 novembre 1855, ainsi que vous l'avez dit tout à l'heure, et, ce jour-là, le général dînait à l'ambassade, 011 l'on attendait d'un moment à l'autre l'ordre du ministère qui devait le rappeler en Russie.

Vous jugez de l'état dans lequel se trouvait mon pauvre frère, partagé entre le sentiment du devoir, dont il était l'esclave, et le désir de venger son honneur outragé.

Malheureusement, paraît-il, le dîner se prolongea fort avant dans la soirée. Quand le général parvint à s'esquiver, quand il revint chez lui... Olga et sa fille avaient disparu. Le capitaine Tadoreff les avait enlevées.

Pierre Aubert fit un soubresaut violent. La manière dont se terminait cette histoire le prenait trop brusquement au dépourvu. Les confidences de Clémence l'avaient préparé à un tout autre dénouement.

— De qui tenez-vous ces détails? demanda-t-il au comte.

— De mon frère lui-même, répondit Badouroff.

— Ah! fit Aubert, avec un imperceptible sourire d'incréduhté, c'est différent. Est-ce tout ?

— Pas encore, monsieur.

Aubert s'inclina gravement.

— Le sfénéral retourna à l'ambassade,. le cœur brisé. Justement

pendant sa courte absence, le courrier de Saint-Pétersbourg était arrivé, apportant la lettre de rappel que Ladislas attendait. L'ambassadeur le faisait chercher partout pour la lui remettre. Il était trop tard, hélas!

Mon pauvre frère ne voulut pas rester une minute de plus dans ce Paris qui lui avait volé son bonheur ! Ses malles étaient prêtes : il partit le soir même, dans sa propre voiture, et gagna Pontoise.

Ce fut là qu'il prit le lendemain le train qui le ramena quelques jours après à Saint-Pétersbourg.

11 n'essaya pas de cacher à ses amis le malheur qui l'avait frappé. D'ailleurs, alors même qu'il aurait voulu le faire, sa douleur l'aurait trahi. En proie à un abattement que je ne saurais décrire, il s'enferma dans son hôtel dont il fit condamner la porte.

Ce fut en vain que ses amis se joignirent à moi pour triompher de sa douleur. Tout fut inutile. Bien plus, quelques jours après son arrivée, il envoya sa démission et alla s'enfermer dans ses terres.

Ce fut là qu'il vécut pendant seize ans, de jour en jour plus sombre , plus taciturne.

Ainsi, il y a près d'un an qu'il est mort? demanda Aubert.

Oui, monsieur, répondit le comte, et — chose bizarre, fatale,

inexphcable ! — il est mort précisément le 17 novembre, le jour même oii sa femme l'avait abandonné, oii le capitaine Tadoreff l'avait trahi:

— Est-il mort subitement?

— Non. Il s'est éteint lentement, presque sans agonie, toujours poursuivi par le souvenir de celle qu'il avait aimée et qui l'avait si lâchement trompé. J'étais auprès de lui, à ce moment suprême, et je le vois encore, étendu sur son lit de douleurs. Il tenait ses mains jointes et ses yeux fixés vers le ciel.

— Olga! Olga! s'écriait-il d'une voix lamentable.

En même temps, il élevait ses mains suppliantes, comme pour lui demander pardon. La vue de ce martyr, qui semblait implorer son bourreau, me brisait le cœur.

Yvan était là aussi, agenouillé au pied du ht de son maître, le front courbé dans la poussière, en proie à une terreur que je ne saurais expliquer.

Enfin, le malade redressa son corps amaigri, et, dans un dernier effort, joignit les mains avec une ferveur et une force dont je ne l'aurais pas cru capable.

— Olga! dit-il encore.

Mais, cette fois, ce fut avec un véritable déchirement qu'il prononça ce nom maudit ; le peu de vie qui restait en lui s'exhala dans ce cri terrible qui semblait sortir de ses entrailles...

Il tomba foudroyé. Il était mort.

Aubert examinait attentivement le comte, comme s'il n'ajoutait à ce récit qu'une foi médiocre.

Il n'y avait pas à s'y tromper pourtant. Les traits du comte étaient bouleversés, ses yeux étaient agrandis par l'épouvante que celte mort étrange lui inspirait. Évidemment il disait vrai, il racontait ce qu'il avait vu, ce qu'il savait.

— Ainsi, demanda Aubert, le général ne vous a fait aucune confidence nouvelle avant de mourir ?

— Non, monsieur, répondit le comte. D'ailleurs, qu'aurait-il pu m'apprendre que je ne susse déjà? Ne mourait-il pas d'amour, de désespoir?

— Sans doute, fît Aubert, mais le général n'a-t-il pas réclamé les secours de la religion?

— Pardon. Il avait fait mander le protopope de la ville voisine, lequel a reçu sa confession et lui a administré les huiles saintes deux jours avant sa mort.

— Son entretien avec le prêtre a-t-il été long?

— Très long. J'ai même remarqué que, loin de le soulager, la confession l'avait au contraire excessivement fatigué.

— Bien, dit Aubert. Maintenant voulez-vous me permettre une autre question?

— Très volontiers.

— Pendant les seize ans qui se sont écoulés entre le jour où votre frère a quitté Paris et celui de son décès, savez-vous s'il a reçu des nouvelles de la comtesse?

— Il ne me l'a pas dit, maisjenele crois pas, car si la comtesse, après avoir abandonné son mari, avait dû donner de ses nouvelles à quelqu'un, ce serait à son père qu'elle aurait écrit.

— En effet, c'est vraisemblable.

— Or, je connaissais parfaitement le colonel Kouchnine, le père d'Olga, et je suis sûr qu'il n'a jamais entendu parler de sa fille.

— 11 vous l'a dit?

— Non seulement il me l'a dit, mais il a manifesté devant tout le monde l'inquiétude que ce silence lui causait. Bien plus, à l'article delà mort, — car il est mort aussi, — on m'a affirmé qu'il avait accusé le général d'avoir assassiné sa femme. 11 est vrai que cette

accusation n'a trouvé aucun écho parmi les amis de Ladislas.

— Et le capitaine Alexis Tadoreff a-t-il reparu ? demanda Aubert.

— Pas davantage.

— Et personne n'a jamais entendu parler de lui?

— Pas que je sache.

— JN'avez-vous pas trouvé extraordinaire que la comtesse et le capitaine n'aient jamais donné signe de vie, même à leur famille?

— Je ne nie pas qu'il y ait là une singularité, répondit le comte, mais je n'y vois rien d'impossible. Coupables tous les deux, ils n'ignoraient pas que leurs parents auraient hautement blâmé leur conduite, et se seraient probablement refusés à les recevoir. C'est devant cette humiliation qu'ils ont sans doute reculé.

— Vous croyez? fit Aubert, qui ne voulait pas se départir de la prudence qu'il s'était imposée.

— Cependant, reprit le comte, il y a dans ce silence des deux amants un mystère difficile à expliquer. Aussi est-ce pour tâcher de le découvrir que je suis venu à Paris.

— La chose en vaut la peine, fît observer Aubert, car, si vos lois ressemblent aux nôtres, comment a pu se hquider la succession du général? Voilà un homme qui était immensément riche^ vous me l'avez dit, qui était marié, et qui avait une fille dont personne ne saurait contester la légitimité...

— Malheureusement, dit le comte avec un soupir.

— Eh bien! tant que la mort de cet enfant n'est pas certaine, et jusqu'au moment oii son absence pourra être définitivement déclarée, — c'est-à-dire au bout seulement des trente années qui auront suivi le jour de sa disparition, — la fille de la comtesse est l'héritière directe et naturelle de cette immense fortune.

— C'est là justement le point déhcat, répondit le comte. Chez nous, tout ne se passe pas absolument comme en France. Notre empereur est l'arbitre souverain de nos destinées, et personne, dans l'aristocratie moins encore que dans le peuple, ne cherche à lutter contre son autorité. Un ordre d'exil en Sibérie aurait trop promptement raison du récalcitrant! Cependant le czar ne se mêle généralement pas de ces questions mesquines de succession.

Ce n'est que dans des cas exceptionnels qu'il daigne intervenir, et c'est précisément ce qu'il a fait en la circonstance présente.

— Voyons, fit Aubert, qui devint très attentif.

— Sachant que le général BadourofT laissait en mourant de très

grandes richesses, et que son héritière naturelle n'était pas là pour les réclamer, il me fîL appeler auprès de lui.

« — Monsieur le comte, me dit-il, il est impossible de laisser éternellement vacante la succession de votre frère. Trop d'existences en dépendent. Voici donc ce que j'ai décidé : vous serez investi de la fortune du général, à la condition que vous n'en pourrez rien distraire, mais que vous jouirez seulement des revenus. Si, dans un délai que je fixe dès à présent à trois années, la lîlle du général ne se représente pas, vous deviendrez définitivement possesseur de cette fortune et serez maître d'en disposer comme bon vous semblera. Au contraire, si elle reparaît, elle recouvre la totalité de sa fortune et devient libre de transmettre à son mari le titre de comte et le nom de Badouroff, qu'elle tient bien légitimement de son père. Je viens de donner mes ordres au ministre de la justice pour que cette décision soit revêtue de toutes les formes légales; dès à présent, songez à vous y conformer. »

— A ces mots, dit le comte, le czar me congédia.

— Et combien y a-t-il de temps que cette décision a été prise? interrogea Aubert.

, — Elle est datée du 25 janvier dernier.

— Donc jusqu'au 25 janvier 1875, la fille du général a le droit de rentrer dans la fortune paternelle.

— C'est bien cela.

— Et c'est aussi à quoi vous ne tenez pas, n'est-ce pas, monsieur le comte? ajouta Aubert.

— Qu'en savez-vous?

— Ce qui me le fait supposer, c'est un mot qu'à deux reprises vous avez laissé échapper.

— Quel mot?

— Tout à l'heure, quand je vous disais que l'on ne pouvait pas contester la légitimité de la naissance d'Olga, vous m'avez répondu : '( Malheureusement! » Donc, si vous pouviez la contester, vous le feriez.

Le comte se mordit les lèvres et ne répondit pas.

— Oh! vous pouvez parler sans crainte, monsieur, reprit Aubert. Célérité et discrétion, voilà ma devise. Je suis habitué à tout entendre. Si ces murs pouvaient vous répéter tous les secrets dont Us ont été les confidents, vous en seriez effrayé.

— Je m'en doutais bien un peu quand je suis venu ici, dit enfin le comte. Je suppose que si vous avez ouvert un cabinet dans le genre

de celui-ci, et si vous vous occupez de questions aussi... délicates, c'est pour gagner de l'argent...

— Naturellement.

— Et que les services que vous rendez à vos clients sont proportionnés à la générosité qu'ils déploient.

— C'est clair.

— Eh bien! monsieur, dans l'affaire dont il s'agit, je n'hésiterais pas à récompenser largement l'homme qui consentirait à servir mes intérêts.

— Qu'appelez-vous largement?

— Je veux dire une somme de... cent mille francs, par exemple.

— C'est gentil, fit Aubert; mais à quel chiffre s'élève la fortune laissée par le général Badouroff ?

— On l'estime à quatre ou cinq milHons.

— De roubles?

— Non, de francs.

— 11 y a de quoi vivre, dit Aubert sans paraître ébloui de ce total respectable. Eh bien! soit, monsieur ; je serai, si vous le voulez bien, l'homme que vous désirez trouver ; mais, je vous en préviens, je n'accepte d'avance aucune somme fixe. Donc parlez, dites ce que vous attendez de moi, et selon que vos conditions me paraîtront acceptables, je me prononcerai.

Le comte eut un imperceptible froncement de sourcils.

— Surtout, continua Aubert pour l'encourager, pénétrez-vous bien de cette vérité : c'est que nos intérêts sont communs. Autant vous souhaitez arriver à un résultat satisfaisant, autant mon amour-propre est engagé à l'obtenir; autant vous avez besoin d'une discrétion absolue, autant ma sécurité personnelle me fait un devoir de vous garder le secret.

— Vous avez raison, fît résolument le comte, j'irai droit au but. Je ne chercherai pas à nier ce que vous avez deviné déjà: oui, je regrette de ne pouvoir pas disputer à Olga la fortune de mon frère. Pour le moment tout consiste donc à savoir si cette enfant existe ou non.

Si elle est morte, rien n'est plus simple, continua le comte. Un acte de décès, revêtu de toutes les formes légales, suffît pour me faire entrer immédiatement en possession des biens de mon frère.

— Et si elle vit... demanda Aubert.

— Si elle vit... dit le comte avec un peu d'hésitation... ce sera plus difficile, car il faudra surtout s'inspirer des circonstances.

Beauduaois iatroduisil alors la p6r»ouiie. (P. 8S6.)

UV. 111. — LE DRAilK DE PO.NTGHARRA. — P. SAUMÈRfi. — J. ROUFF BT C'", ÉD. UY. Hl.

— Comment?

— Vingt cas différents peuvent se présenter? Est-elle riche. Estelle pauvre? Sait-elle dans quelles conditions elle est née? L'ignoret-elle?

— Oui, je comprends.

— Eh bien ! reprit le comte, en admettant qu'elle vive, nous avons tout lieu de croire qu'elle ignore le secret de sa naissance. Sans cela, comment expliquerions-nous qu'elle n'ait fait aucune démarche pour retrouver sa famille et pour réclamer son héritage ?

— C'est juste.

— Il faut donc agir avec la plus grande circonspection. Si elle est pauvre, rien ne sera plus simple. Il suffira de la faire disparaître.

Aubert tressaillit et darda sur Badouroff un regard inquisiteur.

— Oh! rassurez-vous, fit le comte. Je ne vais pas si loin que vous paraissez le redouter. Je veux dire qu'en lui donnant une somme plus ou moins forte, il sera facile de lui faire quitter le lieu de sa résidence et de la contraindre à s'exiler.

— A la bonne heure ! dit Aubert.

— Si elle est riche, poursuivit le comte, il faudra s'informer adroitement de sa situation exacte, s'assurer qu'elle n'aspire pas à recouvrer la fortune de son père, la désintéresser peut-être...

— Il suffit, monsieur, interrompit Aubert. Comme vous l'avez dit sagement, nous nous inspirerons des circonstances. Seulement, je vous demanderai huit jours, avant de vous donner une réponse quelconque. Si, d'ici là, j'avais du nouveau à vous apprendre, oti faudrait-il m'adresser?

— Hôtel du Rhin, place Vendôme.

— Comptez sur moi, promit Aubert.

A ces mots, il reconduisit le comte jusqu'à la porte de l'appartement. Il était radieux.

— C'est évident, disait-il, Germaine est la fille du général Badouroff. Dieu! que M. Fernand sera content, quand je lui annoncerai cette bonne nouvelle!

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