‹ Le drame de PontcharraChapitre 60 sur 77 · OU L AGENT D AFFAIRES CHANGE DE TACTIQUE · texte numérisé non relu

OU L AGENT D AFFAIRES CHANGE DE TACTIQUE

Pour Pierre Aubert, en effet, rien n'était plus lucide maintenant que ce drame ténébreux.

Évidemment, c'était bien le cadavre du capitaine Alexis que Clémence avait vu dans les terrains vagues de la rue de Chateaubriand.

Quelles que fussent les raisons qui l'eussent déterminé a se donner la mort : rigueurs de celle qu'il aimait, menaces du général, conditions toutes particulières d'une sorte de duel, Tadoreff s'était fait sauter la cervelle, ce n'était pas douteux. Rongé par une jalousie féroce, avide de vengeance, obéissant à un sentiment de colère aveugle, le général, après, s'être débarrassé de l'amant, avait voulu punir la mère coupable, l'avait empoisonnée à l'aide d'un de ces toxiques inconnus en Europe, qu'il avait recueilli pendant ses campagnes d'Asie, et. pour que la malheureuse femme ne mourût pas chez lui, il avait fait transporter la comtesse dans le garni de la femme Cujard.

Les habits que Clémence lui avait donnés, il en avait revêtu sa femme mourante, afin de mieux dérouter les investigations de la police.

Seul, l'enfant avait trouvé grâce devant sa colère. Pourquoi? Explique qui pourra cette anomahe. Néanmoins, il avait pris la précaution de le dépouiller entièrement et de le rouler tout nu dans une simple couverture.

Puis il était parti en emportant son secret.

Quant à la fable d'enlèvement qu'il avait contée, Aubert n'en était pas dupe.

Il fallait bien que le général expliquât la disparition de sa femme et celle du capitaine. Or, la version qu'il avait imaginée était fort plausible. Alexis avait aimé Olga, tout le monde aujourd'hui se le rappelait. Personne ne devait donc trouver leur fuite extraordinaire.

Quant au mari féroce, il n'avait certainement pas eu la force de jouer jusqu'au bout son rôle de Barbe-Bleue, et était allé se réfugier dons ses terres.

C'était là que le remords l'avait tué lentement, et l'avait fait

mourir le jour même où, seize ans auparavant, il avait assassiné la comtesse.

Il n'avait rien avoué à son frère, c'est vrai; mais il avait fait venir un prêtre, auquel il s'était probablement confessé.

Enfin, la manière dont il était mort était une preuve flagrante du trouble profond de sa conscience. Ces larmes qui coulaient de ses yeux, ces mains jointes qui suppliaient, ce nom d'Olga qu'il prononçait avec angoisse, comme pour implorer son pardon, — toi^ cela faisait ressortir jusqu'à l'évidence la fausseté de la fable d'enlèvement qu'il avait répandue, et démontrait clairement sa culpabilité.

Pourquoi Aubert n'avait-il pas protesté contre les assertions du comte Badouroff? Pourquoi n'avait-il pas, avec les preuves matérielles dont il disposait déjà, rectifié les erreurs de son nouveau client et rétabli la vérité? C'est qu'il avait un pressentiment vague que cette affaire serait fructueuse pour lui. Avant de rien dire, il voulait l'étudier sous toutes s?s faces et en tirer le meilleur parti possible.

Aussi, dès que le comte se fut éloigné, Aubert s'empressa de jeter des notes sur le papier, tant sur ce qu'il avait obtenu de Clémence, que sur ce qu'il avait appris du comte.

A peine avait-il terminé cette besogne, qu'on lui apporta un pli volumineux.

Il l'ouvrit. La lettre était de Fernand Trigomec. Il lui envoyait les pièces qu'il avait promises. Ces pièces étaient d'une indiscutable authenticité. Elles contenaient tous les détails relatifs à la mort de l'inconnue de la rue de Flandres. Elles étaient le résultat de l'enquête qui avait été faite par les magistrats et par le médecin.

Aubert les parcourut avec attention. Lorsqu'il en arriva au signalement de la victime et du costume dont elle était revêtue, il tressaillit.

Justement, il n'y avait pas plus de dix minutes, il venait de prendre en note les diverses pièces de ce costume, telles que Clémence les avaient énumérées la veille.

Il lut donc attentivement :

« Une chemise de grosse toile, un col et des manches plates en calicot, une mauvaise robe de laine noire; des bas écrus en coton, des souliers lacés et un bonnet de linge. »

Or, à deux ou trois expressions près, les deux listes, celle du parquet et celle de Clémence, étaient identiquement semblables. Donc, si Aubert avait pu hésiter plus longtemps, cette dernière preuve était bien faite pour fortifier sa conviction.

En présence d'une vérité si clairement démontrée, Pierre Aubert

n'avait qu'une chose à faire: sauter sur son chapeau, se rendre chez Fernand, lui apprendre ce qu'il avait découvert, et payer ainsi la dette de reconnaissance qu'il avait contractée envers M""* Trigomec.

Tel fut, en effet, son premier mouvement, tel ne fut pas le second.

Agir au mieux de ses intérêts, tel était son principe avant tout. Mais s'il apprenait sur-le-champ la vérité à Fernand, s'il mettait Germaine à même de revendiquer son héritage, adieu les cent mille francs que le comte avait promis! Il ferait acte de reconnaissance, soit! mais ce serait à ses dépens.

— Bah! se disait-il, M. Fernand a attendu dix-sept ans, il atleiidra bien encore un mois, s'il le faut. D'ailleurs, il me manque une dernière preuve pour asseoir définitivement mes certitudes: c'est la photographie de la femme de la rue de Flandres. Quand je l'aurai, je verrai bien si Clémence la reconnaît, et alors... Eh bien! alors, nous verrons.

Ce fut ainsi que se refroidit peu à peu l'enthousiasme de Pierre Aubert, et qu'il ferma son cœur aux sentiments de gratitude dont il était pénétré quelques minutes plus tôt.

Il demeurait là, soucieux et pensif, lorsque la sonnette de l'antichambre retentit déhcieusement à son oreille.

Un client! Encore un client! Décidément, le Livre rouge suait de l'or.

Pierre Aubert consulta sa pendule. Elle marquait trois heures et demie.

Beaudunois entra dans le cabinet et annonça discrètement qu'une dame très élégante — la même, croyait-il, qui était venue il y a trois jours — demandait à lui parler.

— Qui? se demanda Aubert. La comtesse de Varlades? Il était quelque peu surpris. Que pouvait-elle lui vouloir?

— Qu'elle entre! dit-il enfin.

Beaudunois introduisit alors la personne dont il avait annoncé la visite.

C'était bien la comtesse. Aubert la reconnut à travers le voile épais qui lui couvrait le visage.

— Serais-je assez heureux, madame, dit-il de son air le plus aimable, pour vous être utile à quelque chose?

— Oui, répondit-elle, si vous pouvez me fournir à l'instant les renseignements dont j'ai besoin.

— A l'instant, c'est beaucoup dire, madame, mais demain...

— Demain il sera trop tard. Il faut que ce soir même je fasse la démarche à laquelle je me suis décidée, et elle dépend de ce que vous allez m'apprendre.

— En ce cas, parlez, madame, et croyez que pour vous je tenterais l'impossible, fît galamment Aubert.

— En deux mots, voici ce que je veux, monsieur. Ce livre, dont vous avez détaché devant moi une page que j'ai payée si cher, en at-il une aussi qui concerne la famille Trigomec?

— Non, madame.

— Comment pouvez-vous me répondre si nettement sans l'avoir consulté?

— C'est que je connais les Trigomec depuis bientôt quatorze ans.

— Alors est-il indiscret devons demander ce qu 3 vous en pensez personnellement?

— Je répondrais d'autant plus volontiers que je n'ai que du bien à en dire. Ce sont les personnes les plus charitables, les plus généreuses et les plus honorables qui soient au monde.

— C'est votre avis? demanda Clara avec une satisfaction visible.

— Et c'est celui de tous ceux qui les ont approchés.

— Je le sais, monsieur; mais, puisque vous connaissez particulièrement la famille, vous ne devez pas ignorer que M"" Germaine n'est pas la fille de AP" Trigomec.

- — Je l'ignore si peu, madame, que je pourrais vous dire dans quelles circonstances et à quelle date exacte cette jeune personne a été recueillie par sa mère adoptive.

— Je serais, en effet, curieuse de le savoir, fit M""" de Yarlades.

— Eh bien! madame, apprenez que M"^ Germaine a été recueillie le 18 novembre 1855, dans un hôtel meublé de la rue de Flandres, où sa mère venait de mourir empoisonnée, et qu'il n'a été possible à l'instruction de rien relever concernant l'identité de cette malheureuse.

— Ainsi cette enfant a été élevée par charité? demanda la belle comtesse, dont le visage s'épanouissait de plus en plus. Elle n'a aucune fortune?

— Aucune pour le moment.

— Que voule/.-vous dire? fit Clara avec une inquiétude visible. En a-t-elle donc une en perspective?

— • Tout est possible, madame. Il est évident que si cette jeune fdle retrouvait sa famille, et, si sa famille était riche...

— Mais cela n'est pas, n'est-ce pas?

— Non, madame, rassurez-vous, répondit Aubert.

— Alors vous savez probablement aussi la nouvelle, reprit la jeune femme d'un ton légèrement dépité.

— Quelle nouvelle?

• — Les projets de mariage de M. Fernand...

— Avec qui?

— Ah ! vous l'ignoriez? Mais il n'est bruit que de cela dans tout Paris depuis hier.

— Et qui épouse-t-il?

— Germaine, sa sœur adoptive.

Aubert eut un imperceptible clignement des paupières.

— Tiens! tiens! pensa-t-il. Ce n'est déjà pas si bête! et si j'étais à sa place...

Il n'acheva pas sa pensée, mais un revirement soudain se fit en lui. Évidemment une idée nouvelle venait de germer dans son esprit.

Il examinait M""^ de Varlades.

Pourquoi s'intéressait-elle si vivement à ce qui concernait Fernand? Pourquoi avait-elle paru éprouver une joie secrète, en apprenant que Germaine était une enfant trouvée, sans nom et sans fortune? Pourquoi enfin était-ce avec une sorte d'impatience et de dépit qu'elle avait parlé du mariage de l'avocat avec la jeune fille?

Est-ce que, par hasard, se demanda Aubert, la jolie veuve aurait jeté son dévolu sur Fernand?

Pour le moment, c'est ce quil résolut d'éclaircir.

— Je vous avoue, madame, dit-il froidement, queje ne vois pas comment je puis vous être utile en la circonstance, malgré tout le désir que j'ai de vous être agréable.

— Parlez-vous sérieusement? fit la comtesse.

— N'en doutez pas, madame. Je ne veux pas d'autre preuve de mon bon vouloir, que la docilité avec laquelle je vous ai appris tout ce que vous désiriez savoir.

— Vous avez raison, monsieur, dit Clara. Veuillez m'excuser; mais je me sens aujourd'hui nerveuse, irascible, et... en vérité... je ne sais pas trop pourquoi.

— Voulez-vous, madame, me permettre de chercher avec vous les motifs de cette irritabilité?

— Oui. Vous les connaissez donc? interrompit brusquement la comtesse.

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Pourquoi ne me mottrais-je pas à sa place? (P. 894.)

— Je n'ai pas eu l'honneur de recevoir vos confidences, madame; mais il ne m'était pas défendu de deviner...

— Quoi?

— Faut-il vous le dire?

— Je vous y autorise, monsieur.

— Vous connaissez aussi Fernand Trigomec? fit Aubert en souriant.

LIV. H 2. — LE nUAME de PONTCIIARRA. — p. SAOMÉRE. — J. ROUFF ET C'«, ÉD. LIV. il2

— Certainement.

— C'est un magnifique jeune homme, n'est-il pas vrai? Il est grand, beau, courageux; il a de l'énergie et du talent: il arrivera à la plus haute renommée.

— Je suis complètement de cet avis, fit M""^ de Varlades, un peu troublée.

— Il n'y aurait rien d'étonnant, poursuivit Aubert, à ce que les avantages dont il est doué vous eussent frappée...

A ces mots, la jolie veuve se redressa et rougit légèrement.

— Or, vous êtes également jeune et belle, vous êtes veuve... peut-être aviez-vous songé à faire de lui votre mari.

— Et quand cela serait? fit nettement Clara.

— Rienne serait plus naturel, madame, s'empressa de répondre Aubert. Aussi, je m'explique aisément la contrariété que vous avez dû éprouver en apprenant son mariage avec M"* Germaine.

— Je ne m'en cache pas, monsieur; mais dans quel but m'avezvous arraché cet aveu ?

— Dans l'intention de vous seconder, madame, si vous ne répugnez pas à me prendre pour allié.

— Pour allié, vous! fit M""" de Varlades étonnée. Avez-vous donc intérêt aussi à ce que ce mariage ne se fasse pas?

— Le mot n'est pas exact, madame. Intérêt, dans le sens que nous lui donnons en général, signifie question d'argent. Or, dans le cas dont il s'agit, ce n'est pas l'intérêt qui me guide.

— Qu'est-ce donc?

— L'amour, madame.

— Quoi! fit la johe veuve en réprimant une immense envie de rire, vous êtes amoureux, vous, un homme d'affaires!

— Hélas ! oui, madame.

— De qui donc? de M"' Germaine?

— Vous l'avez dit, madame, fit Aubert en posant la main sur son cœur. J'aime cette jeune fille à devenir fou!

— Vous plaisantez?

— Pourquoi, madame? Ne vous ai-je pas dit que je connaissais depuis longtemps la famille Trigomec, et, par conséquent, M'" Germaine?

— Je ne prétends pas le contraire, monsieur.

— Enfin, ajouta Aubert, en levant les yeux au ciel, ne suis-je pas un homme comme un autre et m'est-il interdit d'aimer ?

— Assurément non, monsieur. Mais puisque vos relations avec

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les Trigomec remontent à une date si éloignée, pourquoi ne pas vous êlre déclaré plus tôt?

— Par timidité, madame. C'est mon plus grand défaut.

Clara le regarda en face, ne pouvant pas croire qu'il parlât sérieusement.

— C'est la vérité, madame, répondit-il à cette muette interrogation. Je n'ai pas toujours été ce que je suis aujourd'hui. J'étais simple ouvrier, quand j'ai eu l'honneur de connaître la famille Trigomec, qui habitait la même maison que moi. Quoique ma position se soit fort améliorée depuis cette époque, j'ai continué d'avoir pour les Trigomec le respect que m'inspirait autrefois la supériorité de leur condition.

La jeune comtesse écoutait avec un peu de surprise cette explication donnée d'une voix si triste, en des termes si mesurés. Elle se sentit presque émue.

— Pauvre garçon! pensa-t-elle. Il est donc moins homme d'affaires que je ne le croyais?

Puis, s'adressant directement à lui :

— Mais qu'attendiez-vous donc pour vous déclarer? demandât-elle.

— Une occasion, madame. Je me disais: j'ai une petite fortune indépendante, M"* Germaine n'a rien; je ne suis pas issu du cerveau de Jupiter, c'est vrai, mais elle ne sait pas non plus d'où elle sort. L'un compensera l'autre. Peut-être mon désintéressement trouverat-il grâce aux yeux de IVP' Trigomec, peut-être touchera-t-il la fierté de M. Fernand, peut-être attend ri ra-t-il le cœur de M"" Germaine, peut-être serai-je aimé d'elle...

En prononçant ces paroles, Pierre Aubert avait laissé tomber sa tête dans ses mains avec découragement.

— Mais tout cela est fort bien dit et très délicatement pensé, monsieur ! s'écria la jolie veuve comme pour lui donner du courage.

— Je vous remercie, madame, gémit Aubert. Malheureusement, il est trop tard!

— Et s'il n'était pas trop tard? demanda brusquement Clara.

— Que voulez-vous dire, madame? fit-il en prêtant une oreille avide.

— Si l'occasion que vous attendez depuis si longtemps se présentait?

— Je ne comprends pas, madame.

— Si votre rêve était réalisable enfin, poursuivit la jolie veuve,

etes-vous réellement homme à me venir en aide, ainsi que vous me le proposiez tout à l'heure? Êtes-vous décidé à demander aujourd'hui même la main de M"" Germaine?

^ N'en doutez pas, madame, répondit énergiquement Aubert.

— Eh bien! rien n'est plus facile.

— Mais de quelle façon? J'ai vu M. Fernand avant-hier, et il ne m'a pas dit un mot de ses projets de mariage. Ce n'est donc que tout récemment qu'il a pris cette détermination. Or quelle chance avons-nous de le faire changer de résolution du jour au lendemain?

— Cela paraît assez difficile, en effet, avoua Clara; d'autant plus difficile que c'est avant-hier seulement que M. Trigomec a conçu la pensée d'épouser Germaine et qu'il en a informé ses amis.

— C'est par eux que vous l'avez su?

— Non, c'est JVP" Vincent qui m'en a apporté la nouvelle ; mais, au premier mot qu'elle m'en a touché, j'ai écrit un billet à Matifon, un de mes amis les plus dévoués et un ami de Fernand. Il est venu chez moi et m'a instruite de tous ces détails.

— Vous le voyez bien, madame, s'écria Aubert, nous sommes perdus!

— Pas encore, vous dis-je, répliqua la comtesse. Puisque je suis venue ici vous demander si votre Livre rouge ne contenait rien qui pût flétrir en quoi que ce soit l'honneur des Trigomec, c'est que je ne considère pas ma cause comme absolument désespérée.

— Alors expliquez-vous, madame, car, en vérité, vous me torturez à plaisir.

— Tout à l'heure M. Matifon est revenu chez moi et m'a apporté une grosse, très grosse nouvelle.

— Laquelle?

— ■ Vous savez peut-être que Fernand avait placé deux cent mille francs — tout ce qu'il possédait, paraît-il — dans une filature située aux environs d'Évreux, et dont un ingénieur de ses amis avait la direction.

— Non, madame, je l'ignorais.

— Eh bien! monsieur, la filature n'a pas pu continuer à marcher, faute de capitaux suffisants, et son directeur a disparu, laissant un déficit considérable.

— Que dites-vous?

— La vérité, monsieur. Fernand en a reçu l'avis ce matin. C'est lui qui a donné à M. Matifon les chiffres que je vous ai cités.

— Ainsi, c'est la ruine...

— Complète, et par conséquent l'impossibilité matérielle pour lui de contracter le mariage qu'il avait projeté. Comprenez-vous maintenant?

— Parfaitement, répondit Aubert pensif. Que dans ces lamentables circonstances, deux personnes désintéressées, comme nous, se présentent, et lui disent : — Monsieur, voici de quelle manière nous offrons de vous rendre la fortune que vous avez perdue, et ces personnes-là ont de grandes chances de succès !

— Seulement il ne faut pas perdre une minute, dit précipitamment la comtesse.

— M. Fernand est-il donc resté à Paris? demanda Aubert.

— Oui, il s'est contenté d'envoyer ses pleins pouvoirs à un avoué d'Évreux, avec lequel il est en relations d'affaires.

— Ainsi vous comptez faire votre demande aujourd'hui même ? fît Aubert.

— Non pas moi, mais M. Matifon. Il doit venir dîner ce soir à la maison. Je lui ai déjà laissé comprendre que j'avais du goût pour Fernand et que la catastrophe dont celui-ci était victime ne changeait rien à mes sentiments.

— Ah! madame, s'est-il écrié. C'est sublime!

— Alors, dit Aubert, frappons à la fois le même coup, madame. Ce soir j'irai demander la main de Germaine.

— Vous me le promettez?

— Sur l'honneur!

— Si vous faites cela, monsieur, dit vivement Clara, je vous donne le plus beau cadeau de noces que vous ayez rêvé.

— Ce sera pour moi un grand honneur, fit Aubert en s'inclinant. La belle comtesse se leva pour prendre congé.

— Quelle que soit l'issue de votre démarche, veuillez m'en instruire aussitôt, recommanda-t-elle.

— C'est convenu.

A ces mots, la johe veuve se retira. Le nuage qui obscurcissait ^ son front avait disparu.

Aubert resta seul.

On devine quelle idée nouvelle avait germé dans son esprit.

Quand Clara lui avait appris le mariage de Germaine avec Fernand, la première pensée qui s'était présentée à Aubert était celle-ci :

— Tiens ! ce n'est déjà pas si bête !

En effet, pour lui, qui savait à quoi s'en tenir sur l'identité de Germaine, un mariage avec la jeune fille était une superbe affaire-

Non seulement elle hériterait des quatre ou cinq millions que laissait le général, mais elle pouvait transmettre à son mari le titre de comte Badouroff, — ce qui ne pouvait pas nuire à la considération d'un jeune homme déjà cinq fois milhonnaire.

Aussi Pierre Aubert avait ajouté :

— Je sais bien que si j'étais à sa place...

Et à cette phrase avait immédiatement succédé celle-ci :

— Mais, au fait, pourquoi ne me mettrais-je pas à sa place? De sa part un projet semblable avait quelque chose de monstrueux. Sans parler de la reconnaissance qu'il aurait dû témoigner à

M"" Trigomec et à son fils, ne savait-il pas mieux que personne ce qu'avait été le général Badouroff?

C'était le général qui avait assassiné Jacques Aubert. Il en avait la conviction, presque la preuve. Et c'était la fille de l'assassin de son père que Pierre avait formé le projet d'épouser ! C'était plus que monstrueux, c'était impie!

Il faut bien croire pourtant que des scrupules de ce genre n'existaient pas pour l'homme d'affaires, puisque, aussitôt que cette idée s'était présentée à lui, Aubert s'en était emparé et n'avait plus songé qu'aux moyens de la mettre à exécution.

Hypocrisie, mensonges, rien ne lui avait coûté. Il avait joué son rôle d'amant épris en comédien si consommé, que, non seulement il avait persuadé la belle comtesse, mais encore qu'il l'avait émue. ■

Or, la nouvelle qu'elle lui avait apportée n'était malheureusement que trop vraie.

Fernand était ruiné.

Trois ans avant les événements que nous venons de raconter, Fernand avait reçu la visite de Charles Descoublac.

Les Descoublac étaient originaires de la Bretagne, comme les Trigomec. Ils avaient habité Rennes pendant de longues années, et avaient été liés d'une étroite amitié avec le père de Fernand.

Charles avait été le premier compagnon d'enfance de Fernand.

Avant que M. Trigomec ne vînt se fixer à Paris, Charles et Fernand allaient ensemble à l'école, partageaient les mêmes jeux et ne se quittaient pas.

Lorsqu'après la mort de son mari, M""' Trigomec résolut de rester à Paris, Charles et Fernand se perdirent de vue pendant six ans. Un beau dimanche, Fernand, qui était sur le point de terminer ses études, reçut la visite de Descoublac.

Il venait l'informer qu'il avait été admis à l'École centrale, et lui

demander la permission de venir le voir quelquefois pendant les deux années qu'il devait passer à l'École.

Fernand l'accueillit à bras ouverts. Sa mère se montra très affable envers le fils de ses anciens amis et l'engagea à venir souvent leur rendre visite.

Charles n'y manqua pas. Quand il eut conquis son diplôme d'ingénieur, il vint les en instruire, et leur annonça que le directeur de l'École lui avait trouvé une place en Valachie. Dans huit jours il allait partir.

Il reçut de la famille Trigomec les plus chaleureuses félicitations, alla embrasser son père à Rennes, et se mit en route.

De temps en temps il écrivait à Fernand. Il gagnait beaucoup d'argent, disait-il, mais il s'ennuyait horriblement, et manifestait l'intention formelle de revenir en France dès qu'il aurait amassé « un petit magot » .

Fernand lui répondit que le plus sage était de rester en Valachie, sll était vrai qu'il y gagnât beaucoup d'argent, afin de revenir un peu plus tard, non pas avec un petit, mais avec un gros magot.

Malgré ces sages conseils, Charles adressa à son ami une dernière lettre, dans laquelle il l'informait de sa prochaine arrivée.

Quelques semaines après, en effet; il se présentait chez M'"" Trigomec.

En peu de mots, il raconta son histoire. Il avait été employé, comme ingénieur dans une mine de cuivre. En dehors de ses appointements fixes, on lui avait attribué une part dans les bénéfices, et comme l'exploitation donnait des résultats magnifiques, il avait pu mettre de côté pendant ces cinq années une somme de cent cinquante mille francs.

Il était difficile de blâmer un homme qui, dans un si court espace de temps, avait su acquérir une fortune semblable.

Charles Descoublac avait, du reste, une excessive facilité d'élocution, un regard vif, une physionomie mobile, et possédait par excellence le don de la persuasion.

Les Trigomec lui firent fête et finirent par partager son enthousiasme.

Deux mois après, Charles reparut. Il avait trouvé son affaire, disait-il.

C'était une filature située aux environs d'Évreux, qu'on offrait de lui céder pour le prix des quatre murs et des métiers qui garnissaient les ateliers. L'expert qu'il avait amené avait estimé le tout à deux cent cinquante mille francs. Seulement un fonds de roulement de cent mille francs était nécessaire.

Sur cette donnée, Descoublac avait fait un peu comme le matelot, qui multipliait la hauteur du mât de misaine par la longueur du navire pour trouver l'âge du capitaine.

Eu dressant un bilan approximatif des frais généraux et des bénéfices, il était arrivé à un chiffre fabuleux. A son compte, l'argent placé dans des conditions semblables devait rapporter trente pour cent au minimum.

— Mais, disait-il, admettons que j'aie exagéré les résultats et qu'il ne rapporte que moitié, c'est déjà bien joli de placer son argent à quinze pour cent.

— Sans doute, trouvait Fernand, qui n'entendait rien à cette fantasmagorie de calculs habilement présentés.

— Malheureusement, dit Charles en finissant, je n'ai que cent cinquante mille francs! Il m'en manque donc deux cent mille. Et comme l'affaire est splendide, j'ai pensé à toi, mon plus ancien, mon meilleur, mon seul ami.

Fernand demanda à réfléchir. Il avait en horreur tout ce qui ressemble à la spéculation.

Charles, nous l'avons dit, avait le prestige de la parole. Il était d'ailleurs ardemment convaincu, puisqu'il mettait ses propres capitaux dans la nouvelle affaire.

Il parvint à persuader Fernand, qui versa entre les mains de son notaire les deux cent mille francs que lui demandait Descoublac.

— C'est fort heureux que tu n'aies pas besoin d'une somme plus forte, lui dit-il, car c'est tout ce que nous possédons.

— Sois tranquille, répondit Charles. Dans cinq ans j'aurai doublé ton capital.

Depuis cette époque, en effet, Fernand avait reçu très exactement l'intérêt de son argent, non pas à trente pour cent, ni même à quinze, mais à cinq tout simplement.

Descoublac ne désespérait pourtant pas ; mais les travaux de réparations avaient dépassé de beaucoup ses prévisions, il fallait plus d'argent qu'il ne l'avait cru pour acheter les matières premières, ses clients ne payaient pas comptant — toutes choses qui rendaient les commencements difficiles.

La vérité était que Descoublac n'avait pas étudié l'affaire au point de vue pratique, qu'il avait voulu s'y lancer avec un capital insuffisant, que les frais généraux l'écrasaient, et que l'argent qu'il était obligé d'emprunter aux banquiers pour faire face à ses échéances mangeait le plus clair de ses bénéfices.

La domestique entra. (P. 904.)

Il était d'ailleurs de la meilleure foi du monde. En ruinant Fernand, il se ruinait lui-même. Il essaya de lutter, de trouver de nouveaux commanditaires .. trop tard! Ses embarras financiers étaient déjà connus. Personne ne voulut tendre la main à un homme qui allait tomber.

Descoublac finit par perdre la tête. Au bout de trois ans, ne

UV. 113. — LE DRAME DE PONTGHARRA. — P. SAUNIÈRB. — J. ROUFF ET C'% ÉD.

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