‹ Le drame de PontcharraChapitre 7 sur 77 · LIV · texte numérisé non relu

LIV

Un peu après midi, tant il avait peur d'être en retard, il se mit en route. A une heure précise, il pénétrait sous la porte d'une grande et superbe maison.

— M. Danieville? demanda-t-il au concierge.

— Au deuxième, la porte à droite, répondit celui-ci avec bienveillance, mais sans se déranger.

Gaétan gravit les deux étages d'un escalier somptueux, garni de tapis épais, et sonna.

Une femme de chambre, jeune et coquettement mise, vint ouvrir la porte. 11 tira de son portefeuille une carte qu'il lui tendit.

— M. Darneville y est-il?

— Oui, monsieur, donnez-vous la peine d'entrer

En disant ces mots^ elle introduisit Gaétan dans une salle à manger, dont la luxueuse simplicité l'éblouit.

Aussitôt la femme de chambre disparut, lui laissant le temps d'admirer les magnifiques pièces d'orfèvrerie qui se prélassaient derrière les vitrines. Au bout d'une minute, elle revint.

— Si monsieur veut bien me suivre, dit-elle.

Elle lui fit traverser un salon blanc et or, dont les meubles disparaissaient sous les housses, et ouvrit la porte d'un cabinet tendu de velours vert, dans lequel se trouvait un homme d'un certain âge. D'après le portrait que lui en avait fait Henri, Gaétan reconnut M. Darneville.

Celui-ci congédia la domestique d'un regard, et fit signe de prendre un siège à Gaétan, qu'il considérait avec un étonnement manifeste.

— C'est b;en vous qui êtes M. du Lac? demanda-t-il, comme s'il en doutait encore, quoiqu'il tînt dans la main la carte qu'on lui avait remise.

— Oui, monsieur

— Alors c'est vous dont M°" Duval est venue m'entretenir ce matin, et qui vous proposez comme précepteur?

— C'est bien moi, monsieur.

— Vous êtes bien jeune, dit M. Darneville en fronçant les sourcils.

— C'est assurément mon plus grand défaut, reprit Gaétan. Il ma fait échouer cinq ou six fois déjà, sans que l'on s'inquiétât autrement si j'étais en état de remplir l'emploi que je sollicitais.

— Ah! vous avez essayé déjà sans succès?

— Il est vrai, monsieur. J'avais tenté la voie des journaux, mais cette publicité ne m'a pas réussi.

— C'est donc uniquement par hasard que M°" Duval a eu l'idée de vous envoyer chez moi?

— Vous ne croyez pas dire si vrai, monsieur, c'est un hasard miraculeux qui m'a fait rencontrer son neveu dans la propre maison que j'habitais.

— Vous connaissiez donc déjà M. Henri Matifon?

— Je l'avais vu une fois.

— Avant devenir à Paris, sans doute?

— Non, monsieur, depuis mon arrivée.

— Il y a donc longtemps que vous demeurez à Paris?

— Une quinzaine de jours au plus.

— Et c'est au bout de quinze jours que M"^ Duval et son neveu prennent la grave responsabilité de vous présenter à moi! s'écria M. Darneville.

— Ils ont eu cette bonté, oui, monsieur.

— Vous leur étiez alors puissamment recommandé?

— Je ne savais même pas qu'ils existassent, monsieur.

— En ce cas vous vous étiez recommandé vous-même d'une façon tout exceptionnelle?

— Exceptionnelle n'est pas le mot, monsieur, répondit Gaétan. Seulement, j'avais eu le bonheur de m'employer utilement à leur service.

— Dans quelles circonstances?

— Bien que ce ne soit pas absolument un mystère, je vous demanderai la permission de ne pas répondre à cette question, puisque, je le vois, M"° Duval a cru devoir la passer sous silence.

— Eh bien! vous vous trompez, monsieur, fit tout à coup M. Darneville en s'animant. M"° Duval ne m'a rien caché. Elle m'a dit comment et depuis combien de temps elle vous connaissait, avec quelle remarquable générosité vous aviez sauvé son neveu, avec quel désintéressement vous vous étiez dérobé à sa reconnaissance. Seulement, ajouta-t-il, je voulais vous pousser à bout et m'assurer si vous étiez aussi modeste que brave.

Gaétan fut légèrement décontenancé par le brusque revire m^ent qui s'était opéré dans le ton et dans les manières de 31. Darneville.

Il en résulta un silence de quelques instants, pendant lequel celuici examina attentivement le jeune provincial.

Assurément, d'après le titre modeste sous lequel Gaétan s'était présenté à lui, M. Darneville s'était fait une toute autre idée de ce personnage.

Ce mot de précepteur semble, en effet, évoquer un visage maigre et osseux, aux lignes rigides, au regard froid et sévère, un corps mince et long, mal habillé de vêtements râpés. Or, rien ne ressemblait moins à ce spectre de science que le héros de cette histoire.

Au lieu de la sombre figure que s'attendait à recevoir M. Darneville, il avait devant lui un jeune homme magnifiquement beau, mis avec une élégance exempte de toute recherche, mais d'un goût exquis, ganté soigneusement, couvert d'un linge immaculé, éminemment distingué de manières et de langage, parfaitement à l'aise sous le regard inquisiteur qui pesait sur lui.

C'était un bouleversement complet de toutes ses idées préconçues. En outre, ce jeune homme, au lieu de se faire un mérite de l'acte de dévouement qu'il avait accompli, avait évité d'en parler et refusé même de répondre à la question directe que M. Darneville lui avait intentionnellement posée.

— Vous vous nommez Gaétan du Lac? reprit-il. • — Oui, monsieur.

— En deux mots?

— Oui, monsieur.

— C'est une singulière orthographe. Ordinairement ce nom ne s'écrit pas ainsi.

— De quelque façon qu'on l'écrive, répondit patiemment Gaétan, il est certain que forigine de ce nom est identique pour tous, et que même, primitivement, il a dû s'écrire en deux mots. Pour ma part, je n'ai rien changé à l'orthographe que j'en ai reçue.

— De votre père nécessairement.

— Oui, monsieur, fît Gaétan en baissant les yeux.

— \\ est mort, m'a dit M"' Duval.

— Ma mère également, je suis orphelin.

— Vous êtes sans fortune?

— A peu près, monsieur.

— Vous possédez donc quelque bien?

— Douze cents livres de revenus environ.

— En propriétés foncières, ou en valeurs mobilières?

— En actions et en obligations.

Cette interrogatoire commençait à fatiguer Gaétan. Sans aucun doute, si Henri ne l'avait pas prévenu des défiances ordinaires de M. Darneville, il n'aurait pu réprimer un geste d'impatience. Mais il se contint et ne trahit par aucun symptôme le supphce qu'il endurait.

Fort heureusement, du reste, la conversation prit un autre tour.

— Vous connaissez le grec et le latin? demanda le' scrupuleux Darneville.

— Le grec assez bien pour le traduire à livre ouvert, le latin assez bien pour le parler.

— Et l'histoire?

— Je l'ai apprise dans les précis, puis dans les ouvrages de nos auteurs les plus connus, et enfin dans les mémoires de tous les temps.

— La géographie, les mathématiques, les sciences spéciales?

— Assez couramment.

— A propos ! M""" Duval ne m'a-t-elle pas dit que vous saviez l'allemand et l'anglais ?

— Je parle, en effet, indistinctement ces deux langues.

— Mais 011 donc avez-vous reçu cette éducation merveilleuse? dans un collège?

— Non, monsieur, c'est un simple curé de campagne qui me Fa donnée.

— Un curé! lit M. Darneville en fronçant les sourcils. Diable! Je n'aime pas beaucoup, je ne vous le cache pas, les éducations cléricales.

— Le curé dont je vous parle, monsieur, faisait exception à la règle générale. Il avait été soldat, élève de l'école de Saint-Cyr et de celle de Saumur.

— Que dites-vous? fit vivement M. Darneville. Comment se nommait-il ?

— L'abbé Théroin.

— Théroin! s'écria M. Darneville. Décidément c'est une singulière coïncidence !

— Laquelle? demanda Gaétan.

— J'ai connu autrefois un officier qui portait ce nom. . — Qu'était-il?

— Capitaine.

— Dans quel régiment?

— Au deuxième cuirassiers.

— Et vous souvenez-voi^s de l'époque à laquelle il a donné sa démission?

— Parfaitement.

— Il y a une trentaine d'années, n'est-ce pas? fit Gaétan.

— Justement. C'est donc lui? interrogea M. Darneville stupéfait.

— Oui, monsieur.

— Oh! «alors, voilà qui change bien la question! dit joyeusement M. Darneville. Si vous êtes l'élève d'un tel maître, je crois que nous pourrons nous entendre.

— Faut-il vous en donner une nouvelle preuve, en vous disant que je connais l'équitation et l'escrime aussi bien que le premier cavalier sorti de Saumur? continua Gaétan. Or, avouez-le, monsieur, voilà deux branches de l'éducation sur lesquelles les abbés ne sont pas ordinairement très ferrés,

— C'est juste, dit M. Darneville pensif; mais alors permettezmoi de m'informer un peu de ce bra\e et loyal officier.

— Tant qu'il vous plaira, monsieur, et vous ne sauriez me faire plus grand plaisir, car c'est à cet homme généreux que je dois tout : la vie, l'éducation, la petite fortune que je possède.

— Oui, je le reconnais bien là, murmura M. Darneville d'une voix grave. Au moins cette générosité et ces sacrifices vous ont profité, à vous...

Il se tut et poussa un profond soupir. — Ainsi, reprit-il, le capitaine Théroin s'était fait prêtre?

— Oui, monsieur,

— Savez vous à la suite de quels événements?

— Non, monsieur, répondit Gaétan en rougissant légèrement. Et vous?

— Moi non plus, répondit M. Darneville, en évitant le regard du jeune provincial.

— A quel endroit s'était-il retiré? demanda-t-il encore.

— Dans un des plus obscurs villages du département de l'Isère, à Sainte-Hélène-du-Lac.

— Yit-il toujours?

— S'il vivait encore, je ne serais pas ici, fit Gaétan.

— Y a-t-il longtemps qu'il est mort?

— Cinq mois à peine.

— De quelle maladie?

— D'une maladie qui n'a de nom dans aucune langue, monsieur. Ce vigoureux tempérament, cette âme de fer, ce puits de science, ce Irésor de charité, cet homme sans égal, en un mot, s'est éteint comme une lampe, faute d'aliment,

— 11 est mort de consomption, alors?

— Oui, fit tristement Gaétan, je sais bien que c'est le nom que donnent les médecins à ce dépérissement du corps, à cette décadence des facultés; mais cet affaibhssement a une cause contre laquelle la

science n'a pas de remède. Ce n'est pas consomption que j'appelle cetle maladie^, moi, c'est désespérance.

— Qu'en savez-vous? fît vivement M. Darneville.

— Je n'ai besoin de rien savoir que ceci : c'est que l'abbé Théroin avait renoncé à Ja plus brillante des positions pour le plus obscur des presbytères, répondit Gaétan, qui avait failli trahir le secret du mort. Or, un homme ne se résigne pas à un si grand sacrifice, s'il n'a pas au fond du cœur un de ces chagrins poignants auxquels la prière seule peut apporter, non pas le remède, mais la consolation. Alors, dans cette lutte perpétuelle entre la douleur et l'ascétisme, entre le sacrifice et le sacrifié, les forces s'usent, l'esprit s'énerve, l'âme s'éteint. Puis... un beau jour... sans qu'on s'y attende, cette âme captive quitte l'enveloppe fragile qui n'a plus la force de la retenir et s'envole vers Dieu, au milieu d'un déluge de larmes, d'un concert de bénédictions, d'un cortège de ferventes prières... et tout est dit. La désespérance a fait son œuvre.

A ces mots, Gaétan, dont les yeux étaient baignés de larmes, ne put retenir un sanglot déchirant.

— Ah! pardonnez-moi, monsieur, reprit-il d'une voix étranglée, mais vous avez fait vibrer, en me rappelant ce digne pasteur, le plus douloureux souvenir qui soit en moi.

Si vous l'aviez vu sur son lit d'agonie, déjà transfiguré par la joie céleste qui rayonnait sur son visage, entouré de ses paroissiens agenouillés et consternés, tenant ma main dans les siennes, levant les yeux au ciel et ne les abaissant sur moi qu'avec un sourire de regret et de pitié. Si vous aviez vu cette sérénité ineffable du mourant, ce village en deuil, ces vieillards courbés devant lui, ces femmes en pleurs, vous ne pourriez pas évoquer sans tristesse ce navrant tableau...

lime souriait encore, quand je sentis un tressaillement imperceptible. Ses yeux se fermèrent ; son âme s'exhala sans une douleur, sans une secousse, sans le moindre frémissement. Il n'était pas mort; il s'était endormi dans Féternité.

A peine osai-je retirer ma main d'entre ses mains glacées. Il me semblait que c'était une profanation.

Aussi, poursuivit Gaétan en arrachant son gant, regardez-la bien, cette main qu'un saint a gardée pendant plus de deux heures dans les siennes; elle est invulnérable, j'en suis sur. Je vous jure sur l'honneur que je la mettrais sans pâlir sous le couteau de la guillotine, devant la gueule d'un canon prêt à faire feu, convaincu que le couteau

n'aurait pas le pouvoir de la trancher, que le boulet ou la mitraille ferait éclater Fairain plutôt que de la toucher.

Gaétan se tut et essuya les larmes dont sa figure était inondée.

M. Darneville était très ému lui-même, lorsque la porte du cabinet s'ouvrit tout h coup.

— Père! Père! cria une fraîche voix de jeune fille.

C'était Alice qui arrivait en sautillant. Mais aussitôt elle s'arrêta, confuse, en apercevant Gaétan.

— Oh! pardon! fît-elle, toute rougissante.

Gaétan demeura pétrifié. 11 n'eut plus d'yeux et d'oreilles quo pour cette ravissante apparition.

M. Darneville jeta sur sa fille un regard sévère.

— Tu ne savais donc pas que j'avais du monde? dit-il avec Il Limeur.

— '■ Non, Irma ne me l'avait pas dit.

— Eh bien ! que me veux-tu, voyons?

— Peu de chose, balbutia Alice embarrassée.

— Mais encore ? fit M. Darneville avec impatience.

— Je voulais t'appeler pour te montrer ce que fait Edmond.

— Que fait-il donc ?

— Tout à l'heure je lui faisais lire l'Évangile ; nous en étions au passage où il est dit qu'il '< est plus facile de faire passer un chameau par le trou d'une aiguille que d'entrer dans le royaume des cieux. »

— Eh bien?

— Eh bien ! il a voulu essayer.

— • D'entrer dans le ciel?

— Non, de faire passer un chameau de sa ménagerie dans une aiguille qu'il m'a dérobée.

— Et il ne peut pas?

— Naturellement, mais il ne cesse pas de l'essayer, prétendant que cela doit être possible, parce que, si cela ne l'était pas, ni toi, ni moi, ni lui, n'entrerions jamais au ciel, ce qui pour lui n'est pas admissible.

— Eh! fit M. Darneville avec une certaine satisfaction, ce n'est déjà pas si mal raisonné. Eh bien! laisse-le faire. Quand il aura assez de ses expériences, il y renoncera. D'ailleurs, à dater d'aujourd'hui, finit ton rôle de maîtresse d'école.

— Ah ! fit Alice avec étonnement.

— Oui, ma chère enfant, voici M. Gaétan du Lac que je te

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Lorsquil anuonça celte boune nouvelle à dame Balbine. (P. 104.)

présente, qui nous est adressé comme précepteur par M°' Duval, et avec qui, je l'espère, je finirai par m'entendre.

— Qui... monsieur? demanda la jeune fille, sans dissimuler sa surprise.

— Sans doute, répondit M. Darueville.

Alice fit à Gaétan une gracieuse révérence, tandis que celui-ci s'inclinait profondément devant elle ; mais il était évident que, comme

Liv. 13. — U-. niiAMr, m. pontciiaiv.-, \. — r. salmèhe. — j. r.ouvt et c'", éd.

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