‹ Le drame de PontcharraChapitre 61 sur 77 · LIV · texte numérisé non relu

LIV

pouvant plus faire face à ses engagements, il s'enfuit — comme un voleur!

Avant de gagner la Belgique, il écrivit à son ami une longue lettre pour lui exposer franchement la situation.

« Je me considère comme ton débiteur de la somme que tu m'as prêtée, écrivait-il. Tôt ou tard, je m'acquitterai envers toi, je le le jure! Ma vie sera désormais consacrée à ce but unique. C est pour moi le seul moyen de reconquérir ton estime et de récompenser

la loyauté. »

Fernand fit venir sa mère dans la chambre de Germaine et leur communiqua cette accablante nouvelle.

Sa mère et sa soçur se récrièrent et poussèrent de grands cris.

Il les arrêta d'un geste.

— Que cela ne vous inquiète pas, leur dit-il en souriant : je ne dirai pas que j'avais prévu cette catastrophe, mais je m'y étais préparé. Depuis trois ans, grâce à Dieu! je gagne largement ma vie, et comme, chaque année, mes honoraires vont en augmentant, je vois bientôt arriver le moment où j'aurai plus que comblé le déficit que cette perte va causer dans notre budget. Encore est-ce bien plus une perle réelle au point de vue du capital qu'au point de vue du revenu. Depuis que j'exerce, j'ai pu mettre de côté une vingtaine de mille

francs.

Il faut bien peu de chose, vous le voyez, pour rétablir complètement l'équilibre. Si vous voulez m'y aider, ne versez pas une larme, ne poussez pas un cri, ne me parlez plus de celte affaire. Ne me faites pas perdre courage, en me rappelant que ma faiblesse et ma crédulité ont compromis votre avenir. Vous êtes des âmes fortes, des cœurs généreux, et je compte sur vous.

Pour le moment, cependant, il nous faut renoncer aux projets que j'avais formés, dit Fernand en regardant tendrement Germaine. Restons unis, aimons-nous plus que jamais, c'est le meilleur moyen de braver l'adversité.

Il eut le courage de ne pas paraître autrement ému. Bien que son cœur saignât à l'idée de reculer son mariage avec Germaine, qu'il aimait de toutes les forces de son âme, il sut se contenir et présenter un visage impassible aux regards inquiets de sa mère et de sa sœur adoptive.

11 réussit à les calmer, à les convaincre même.

Du reste il n'avait pas dit un mot qui ne fût la stricte vérité.

Il venait de gagner quinze mille francs dans sa dernière année,

il avait vingt mille francs en réserve, il n'était donc pas bien à plaindre.

Aussi lorsque, dans la soirée, il vit venir, les uns après les autres, Ernest Hamil, Edouard Delarue, Henri Matifon et André d'Estival, il ne put s'empêcher de leur serrer les mains avec effusion, devinant bien quelle pensée délicate les amenait auprès de lui à l'heure où le malheur venait de le frapper.

— Tu sais, lui dit André, que je suis le banquier de notre famille d'amis, ce qui est tout naturel puisque je suis le plus riche; donc ne te gêne pas, et si tu as besoin d'une centaine de mille francs...

Fernand s'empressa de lui répondre qu'il n'avait besoin de rien, et promit qu'à la première occasion, ce serait à lui qu'il s'adresserait, si cela était nécessaire.

— Et puis, après tout, Fernand n'est pas si à plaindre que vous croyez, dit Matifon. Il a plus d'une corde à son arc.

— Tu crois? demanda Ernest Hamil.

— J'en suis sûr, répondit Henri.

— Quelle corde? demanda le peintre Delarue.

— Ne parle pas de corde, dit André en riant. Cela porto malheur.

— Des malheurs comme celui-là, répliqua vivement Matifon, je vous en souhaite à la douzaine.

— (Ju'est-ce que tu me chantes là? dit Fernand.

— Je chante la conquête que tu as faite.

— J'ai fait une conquête, moi!

— Et celle de la plus admirable beauté qui soit au monde, ajouta Matifon.

— Quelle plaisanterie!

— Mon cher, tu connais le proverbe : On ne badine pas avec l'amour.

— Ainsi, c'est sérieux?

— Peste, si c'est sérieux! Une femme de vingt-six ans, qui a été si peu mariée que peut-être... enfin ce n'est pas la peine d'en parler. Jolie comme un cœur, riche de soixante mille francs de rentes pour le moins, et qui en a autant en perspective! Tu trouves que c'est une plaisanterie, toi! Et un hôtel par-dessus le marché!

— Au nom du ciel! de qui veux-tu parler?

— Comment! tu ne Tas pas deviné?

— Non.

— C'est la belle comtesse de Varlades, mon cher! s'écria Matifon d'un air triomphant.

— Ah! dit simplement le jeune avocat, c'est de cette dame qu'il s'agit?

Henri était tout déconfit. Il s'était attendu à produire sur son ami un effet immense ; et il n'était arrivé qu'à lui arracher une exclamation, au fond de laquelle il y avait certainement plus d'étonnement que d'enthousiasme.

Cependant Delarue s'était approché de Fernand.

— Diable! mon cher, je te fais mon comphment, dit-il. Je m'y connais en femmes, je t'en réponds. Eh bien! je te garantis que jamais modèle plus parfait n'a posé devant moi.

— Soixante mille francs et des espérances! dit Ernest Hamil. Sapristi! je ne regrette qu'une chose: c'est qu'elle ait un hôtel, car cela me privera du plaisir de t'en construire un!

André d'Estival continuait à garder un silence obstiné.

— Et toi, lui dit Fernand avec un peu d'amertume,. ne donnerastu pas ta note dans le concert de félicitations que la demande de la belle comtesse soulève autour de moi?

— Moi, mon ami, répondit le jeune baron avec un sourire contraint, je n'ai rien à ajouter aux éloges que t'ont prodigués Henri, Edouard et Ernest.

— Mais tu es de leur avis?

— Absolument.

— Et tu me conseilles d'épouser la jolie veuve?

— Je m'en garderais bien! se défendit vivement André. Je ne voudrais à aucun prix qu'un ami pût me reprocher d'avoir fait le malheur de sa vie.

— Selon toi, ce mariage serait donc un malheur pour moi?

— je ne dis pas cela, mon cher. Seulement je n'accepterai jamais le rôle de négociateur en pareille matière.

— Pourquoi? demanda Matifon piqué au vif. Est-ce un métier déshonorant, quand on n'a pour but que le bonheur de ceux qu'on aime? N'est-ce pas toi qui défendais si chaudement l'autre jour M™" de Varlades, lorsque Fernand nous racontait l'histoire de cette béquille qu'elle avait sauvée? Tu ne semblais pas redouter, ce jour-là, que la belle comtesse dût faire le malheur de ta vie, si elle avait voulu te donner sa main. En vérité, continua-t-il, si je te connaissais moins loyal, je pourrais croire que tu es jaloux...

André fît un mouvement en avant.

— Jaloux ! s'écria-t-il en fronçant les sourcils d'un air menaçant.

Mais presque aussitôt son front se rasséréna, un sourire dédaigneux glissa sur sa lèvre, et il haussa les épaules, comme s'il ne voulait pas même se donner la peine de répondre à une pareille accusation.

— Quelque opinion qu'on ait de M""" de Varlades, reprit Matifon avec vivacité, personne ne lui contestera du moins sa délicatesse ni son désintéressement. Si elle avait ignoré la ruine de Fernand, je comprendrais qu'on lui supposât quelque arrière-pensée; mais, dans le cas dont il s'agit, cette hypothèse n'est pas admissible. C'est moi qui lui ai annoncé le désastre de notre ami, et c'est seulement après l'avoir appris qu'elle m'a laissé entendre que Fernand ne lui était pas indifférent et qu'elle lui donnerait volontiers sa main. Eh bien ! je soutiens que M""" de Varlades a noblement agi, et je ne vois pas pourquoi j'aurais hésité à me faire l'interprète de sentiments dont nul ne saurait suspecter la droiture et l'élévation.

— De grâce, mes amis! dit Fernand, calmez- vous. Laissez-moi vous remercier tous de l'intérêt que vous me témoignez, et remercier surtout Henri du zèle qu'il a déployé. Certes M""" de Varlades ne pouvait choisir un meilleur intermédiaire que lui, et je me plais à reconnaître sa délicatesse et son désintéressement. Mais vous connaissez mes idées d'indépendance. Or, que deviendrais-je, je vous le demande, si j'acceptais la main de M""" de Varlades? Ne serais-je pas, du jour au lendemain, l'objet de la risée publique ?N'ai-je pas, moi aussi, mon amour-propre et ma fierté? Irai-je, pauvre et obscur, faire sérieusement la conquête de cette toison d'or, que vous appelez la belle comtesse? Non, mes chers amis. Celle que j'épouserai, si je me marie jamais, sera plus pauvre que moi, parce que je prétends qu'elle me doive tout, parce que je ne veux d'elle que son amour.

Alors, s'adressant à Matifon:

— Sois auprès de M""' de Varlades, lui dit-il, l'interprète de ma sincère émotion. Exprime-lui combien je suis fier d'avoir attiré son attention et combien je regrette d'y répondre par un refus ; mais répète-lui ce que tu viens d'entendre, et je suis sûr qu'elle m'excusera.

Matifon ne crut pas devoir insister.

— Ma foi! dit-il à demi-voix, j'ai fait tout ce qu'il était humainement possible de faire... j'ai tenu ma promesse... Si Clara n'est pas contente, elle sera bien difficile...

Ces paroles, que personne n'entendit, méritent pourtant une courte explication.

Au premier abord, il peut paraître surprenant qu'Henri Matifon, qui connaissait Clara depuis si longtemps, se fût chargé pour ainsi dire de la proposer pour femme à Fernand ; mais il s'était placé visà-vis d'elle dans une situation si embarrassante, qu'il ne lui fut pas possible de faire autrement.

Depuis qu'il avait vu Clara Desrochers s'éprendre pour son ami Gaétan d'une passion si chevaleresque, depuis qu'il avait acquis la certitude que, pendant la guerre, elle avait joué, sous le nom de la Dame Noire, un rôle si véritablement héroïque et désintéressé, Matifon avait conçu pour Clara une grande estime et se considérait comme engagé envers elle par les liens d'une profonde reconnaissance.

N'était-ce pas à l'ambulance du boulevard Haussmann qu'il avait été recueilli, soigné, guéri par elle? N'était-ce pas également chez elle que Gaétan Desrochers, mortellement blessé, avait recouvré la vie? Ce qu'elle avait fait, non pas seulement pour eux, mais pour des inconnus, pour des ingrats peut-être, ne méritait-il pas qu'on lui en sût gré? Dans cet amour régénérateur, dans ces trésors d'inépuisable charité, n'y avait-il pas un dévouement réellement sublime, et cela ne rachetait-il pas au centuple les fautes que son inexpérience et son abandon lui avaient fait commettre?

Ainsi pensait Matifon, quand Clara se décida à entrer au couvent et à y prononcer ses vœux. Une telle résolution n'était pas faite pour modifier l'opinion que lui avait laissée d'elle la jeune et courageuse femme.

Très sincèrement il la regrettait comme amie, lorsque, trois ans après, il se rencontra dans le monde avec la comtesse de Varlades. Son étonnement fut grand! Non, ce n'était pas possible... ce n'était pas Clara!

Il s'informa. On lui répondit, sans pouvoir positivement le lui affirmer, que cette belle comtesse était la fille de M""" Vincent, à côté de qui elle était assise.

— A la bonne heure! pensa Matifon. Je savais bien que cela ne se pouvait pas...

Mais, tout en se croyant la dupe d'une ressemblance stupéfiante, il ne cessait de tourner autour d'elle et de l'examiner avec une curiosité inquiète.

Clara s'en aperçut. Certes, il lui aurait été facile de conserver l'anonyme, car son procès n'avait pas encore permis de découvrir qu'elle fût la fille du vieil avare Ambroise et non pas celle de M""" Vincent. Elle eut cependant l'honnêteté de ne pas vouloir tromper

LE DRAME DE POiNTGHAKRA 903

Malifon, pour qui elle ressentait beaucoup d'estime et d'amitié, parce qu'elle le savait loyal et bon.

Au moment où il la considérait pour la dixième fois de son œil étonné, elle lui sourit, posa un doigt sur ses lèvres pour lui recommander la discrétion, et lui fît signe de venir s'asseoir à côté d'elle.

Matifon obéit avec empressement.

— Vous! C'est donc bien vous, ma chère Clara! fit-il en lui prenant la main et en étouffant le son de sa voix.

— Silence! dit-elle. Permettez-moi d'abord de vous présenter M""* Vincent, ma meilleure amie, presque ma mère...

En disant ces mots, elle lui désignait la personne à côté de qui elle était assise, devant laquelle Henri s'inclina profondément.

— Maintenant, reprit Clara, offrez-moi votre bras et gagnons une pièce où l'on puisse causer sans être trop dérangé.

Ils se retirèrent dans un petit boudoir, prirent place sur un divan. Clara lui raconta comment, n'ayant pu s'astreindre aux sévérités du couvent, elle avait pris la fuite, gagné la Suisse, rencontré M"" Vincent, et enfin comment elle avait épousé le comte de Varlades.

Elle lui donna son adresse, l'autorisa à venir la voir. Matifon n'y manqua pas. Dès la première visite, Clara lui exposa ses nouveaux projets : elle voulait occuper dans le monde une place honorable et se flattait que cela ne lui serait pas impossible, grâce à la fortune qu'elle possédait et à celle, presque aussi considérable, queM"° Vincent, qui l'adorait, avait mise à sa disposition.

— Tout ce que je vous demande donc, dit-elle en finissant, c'est de me garderie secret et de me laisser faire. Me le promettezvous?

— Ne suis-je pas votre obligé? répondit vivement Henri. Non seulement je vous garderai le. secret, mais, si je puis vous être utile à quelque chose, comptez sur moi.

— Vous le jurez?

— Je vous le jure, ma chère Clara, et du plus profond de mon cœur!

— Bien. Voilà un serment que je vous rappellerai peut-être un jour, dit-elle en souriant.

Quatre ans se passèrent. Le comte de Varlades mourut. Clara, devenue veuve et rêvant de porter un nom qu'aucun soupçon ne pouvait atteindre, jeta les yeux sur Fernand Trigomec et s'en ouvrit à Matifon. Celui-ci essaya quelques timides observations; mais elle évoqua, pour lui fermer la bouche , le serment qu'il avait imprudemment

prêté. Pris à son propre piège, Henri consentit à soumettre au jeune avocat les propositions de Clara, mais déclara nettement qu'il n'irait pas au delà et n'userait pas de son amitié pour exercer sur Fernand la moindre pression.

— C'est tout ce que j'exige de vous, répondit la jolie veuve. Maintenant Matifon avait tenu sa parole. Il était bien résolu à

ne pas aller plus loin.

Comme il examinait Fernand, qui ne semblait guère disposé à revenir sur le refus catégorique qu'il avait opposé à ces ouvertures, la porte s'ouvrit, la domestique entra et lui remit une carte de visite.

— Je vous demande pardon, mes amis, dit Fernand après y avoir jeté les yeux... je vous quitte un instant... Vous permettez?...

En disant ces mots, il laissa ses amis et passa dans son cabinet, où l'attendait Pierre Aubert.

— Eh bien? dit vivement Fernand. Vous avez donc du nouveau ?

— Du nouveau! répéta Aubert avec une surprise parfaitement jouée.

— Relativement aux renseignements que je vous ai demandés sur Germaine...

— Ah! dit Aubert, comme vous y allez! Vous imaginez-vous qu'on voie clair dans une afl'aire comme celle-là du jour au lendemain.

— Non, mais enfin...

— C'est aujourd'hui seulement, à quatre heures, que j'ai reçu vos pièces!

— C'est vrai, mais...

— Comment voulez-vous que j'aie eu le temps de m'en occuper?

— AJors, que venez-vous faire ici? interrogea Fernand désappointé.

— Je conviens que ma visite aie droit de vous surprendre, répondit Aubert; mais j'espère que vous excuserez mon indiscrétion quand je vous en aurai exposé les motifs.

— Je vous écoute, monsieur.

— C'est de M"^ Germaine qu'il s'agit, commença l'agent d'affaires.

Fernand ouvrit de grands yeux étonnés et fut frappé de l'embarras qu'il lisait sur le visage de son interlocuteur.

— Oui, reprit Aubert, ce que vous m'avez appris d'elle... la fausseté de sa position... la manière dont elle a été élevée...

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