OS
Monsieur, dil-il à voix basse, c'est le Russe de l'autiM Jour. (P. 911.;
— Voyons, parlez, fit le jeune avocat. Où voulez-vous en venir?
— Mon cher monsieur, dit Aubei't, vous savez qui je suis. Mon origine est obscure; mais, grâce à un peu d'intelligence, j'ai réussi à sortir de l'ornière. Tel que vous me voyez, je possède aujourd'hui six cent quinze mille francs en valeurs cotées à la Bourse de Paris, un mobilier qui vaut une trentaine de mille francs.
UV. 114. — LR DRAUE DE PONTCHAREU. — P. SAUNIÈRK. — J. ROUFF ET C'», ÉD. UV. 114
— Je VOUS fais mon compliment, monsieur; mais à propos de quoi ces confidences?
— Je ne parle que pour mémoire d'une petite maison avec jardin que je possède sur les hauteurs du Trocadéro, poursuivit Aubert ; car elle est en si mauvais état et tellement isolée que je ne trouve même pas à la louer. Cependant elle vaut au bas mot trentecinq mille francs. Au total, vous le voyez, mon cher monsieur^ cela représente un capital de six cent quatre-vingt mille francs.
— Bien, monsieur, fit le jeune avocat impatienté. Après?
— J'ai donc pensé, mon cher monsieur, qu'avec un état de fortune aussi recommandable, je pouvais songer à me marier.
— Eh bien! Est-ce que je vous en empêche?
— Au contraire, je compte sur vous pour m'y aider. Fernand eut alors un pressentiment de la vérité.
— Comment? demanda-t-il.
— Je ne me cache pas, dit Aubert, qu'un homme comme moi ne saurait prétendre à épouser une femme riche et appartenant à une grande famille; je préférerais donner ma main à une jeune fille pauvre et qui me devrait sa fortune...
— Je comprends cela, dit Fernand, à son tour très embarr: rassé.
— Or M"" Germaine est jeune, jolie, bien élevée...
— Mais, vous le savez comme moi, elle n'a ni nom, ni fortune...
— C'est ce qui me fait espérer que je serai plus favorablement accueilli.
— Oui, je conçois... balbutia Fernand. Vous supposez sans doute qu'en la mariant nous la doterons. C'est en effet ce que nous nous proposions de faire, ma mère et moi, si un accident imprévu...
— Quel accident?
— Nous sommes ruinés, monsieur, complètement ruinés! dit Fernand. Depuis hier j'en ai reçu la nouvelle. Vous le voyez, nous sommes dans l'impossibilité de doter Germaine.
11 avait prononcé ces paroles avec une extrême volubilité, et, en quelque sorte, avec une amère satisfaction, s'imaginant qu'Aubert, si désintéressé qu'il voulût paraître, allait immédiatement battre en retraite.
Pas du tout. L'agent d'affaires se frottait les mains.
Puis se ravisant tout d'un coup :
— Oh! mon cher monsieur, veuillez excuser cette joie intem-
pestive. En me réjouissant de ce malheur je ne songeais pas à vous, je ne songeais qu'à moi et aux chances de plus en plus probables que j'avais de réussir auprès de cette jeune personne. Fernand n'en revenait pas.
— Ainsi, monsieur, demanda-t-il, vous persistez...
— Plus que jamais, mon cher monsieur, répondit Aubert. Et, cette fois, je vous demande formellement la main de M"" Germaine.
— C'est bien, monsieur, fît le jeune avocat en s'efforçant de rester calme, j'aurai l'honneur d'en informer M"^ Germaine et de vous faire parvenir sa réponse.
Il se leva de son fauteuil, impassible en apparence, mais tremblant de colère et rongé de jalousie. Du geste, il montra la porte à Aubert, qui se leva à son tour, et qu'il reconduisit jusqu'au seuil de l'antichambre.
Il ne rentra pas immédiatement au salon. Il ne voulait pas se montrer à ses amis dans l'état de surexcitation oii il se trouvait.
Son premier mouvement avait été de repousser la demande de Pierre Aubert, et de la repousser si vertement que celui-ci comprît que toute autre tentative serait inutile; mais une seconde de rétlexion avait suffi pour qu'il renonçât à cette idée.
De quel droit l'aurait-il fait? Était-il le frère de Germaine? Non. Il n'était même pas son parent! Moralement il était son tuteur — pas autre chose. Donc il devait prendre en main les intérêts de sa pupille, faire ressortir même à ses yeux les avantages d'une telle alliance.
C'était dur, mais c'était de la plus élémentaire loyauté.
Il s'y résigna.
Quand il reparut au salon, son parti était pris. Il avait consommé le sacrifice de son amour.
Pourtant, ce fut en vain que ses amis essayèrent de le distraire. Il fit tous ses efforts pour paraître aimable, enjoué, mais il était aisé de voir que son sourire était forcé et qu'il était au supplice.
A neuf heures et demie, ils s'en allèrent, non sans protester une dernière fois de leur amitié.
- Fernand se rendit aussitôt dans la chambre de Germaine.
Le médecin lui avait permis de se lever. Elle était assise dans un fauteuil, au coin du feu. Auprès d'elle se trouvait M"*" Trigomec.
Un petit guéridon, sur lequel une lampe était posée, les séparait.
Germaine lisait. M"® Trigomec faisait de la tapisserie.
Fernand les contempla un instant avec une véritable ivresse ; pui
il s'avança résolument, décidé, comme on dit, à prendre le taureau par les cornes, c'est-à-dire à transmettre sur-le-champ à la jeune fille la demande dont elle avait été l'objet.
Fort heureusement il n'avait pas entièrement perdu la tête. Il comprit que s'il soumettait lui-même à Germaine la proposition d'Aubert, il ne resterait pas assez maître de lui pour que la jeune fille se prononçât en toute liberté.
— Je te demande pardon, mon enfant, dit-il, mais j'ai quelque chose à communiquer à notre mère, je vais te priver de sa compagnie pendant quelques instants.
En disant ces mots, il prit la main de M"' Trigomec, qu'il entraîna dans son cabinet.
Là, il lui fit part de la démarche de Pierre Aubert, lui répéta mot pour mot, chiffre pour chiffre, ce que lui avait dit l'agent d'affaires, et lui recommanda, en instruisant Germaine de cette visite, de n'oubher aucun des détails qu'il venait de lui donner.
— Mais toi, demanda M"^ Trigomec, qu'en penses-tu?
— Je n'ai pas à donner mon avis, répondit Fernand. C'est à Germaine seule de trancher la question.
Elle le regarda en face. Son œil de mère ne pouvait pas s'y tromper : elle comprit tout ce qu'il souffrait, à travers le masque de froideur dont il avait couvert son visage.
Elle lui prit la main et la serra avec force.
~ Bien, mon fils, dit-elle avec noblesse.
Elle jeta sur lui un dernier regard, empreint de tendresse et d'orgueil, puis alla rejoindre Germaine. ■
La jeune fille était inquiète et soucieuse.
Aussitôt que sa mère entra, elle la suivit des yeux, comme pour lire sur ses traits ce qui venait de se passer. Elle trouva que la bonne dame avait un air grave et solennel qui ne lui était pas ordinaire.
En outre, elle revenait seule. Fernand ne l'accompagnait pas.
Germaine n'était point habituée à ces allures mystérieuses. Elle €ut peur.
De quoi? Elle aurait été fort embarrassée de le préciser. Mais, depuis qu'elle savait n'être plus la fiCe de M""" Trigomec, elle tremblait que des circonstances imprévues ne vinssent l'arracher à la vie calme qu'elle menait, ou la chasser de cet intérieur paisible au sein duquel elle avait grandi.
M""" Trigomec vint enfin mettre un terme à ces transes mortelles.
— Ma chère enfant, lui dit-elle, j'ai une grande nouvelle à l'annoncer...
Ce début qui correspondait si bien avec les craintes de Germaine, l'air grave et compassé de sa mère, lui donnèrent le frisson.
Fort heureusement la bonne dame continua presque aussitôt :
— M. Pierre Aubert, un homme de trente ans; assez bien de sa personne, paraît-il, et riche de trente-cinq mille francs de rente, vient à l'instant de demander ta main.
Germaine poussa un énorme soupir. Du coup s'évanouissaient toutes ses terreurs. Il ne s'agissait que d'une demande en mariage!
— Pierre Aubert... fît-elle en consultant ses souvenirs. Mais n'avons-nous pas connu dans le temps, rue de Trévise, un jeune homme qui...
— C'est de lui qu'il s'agit, mon enfant.
— Quoi ! ce jeune ouvrier qui t'a donné jadis la magnifique coupe qui ligure sur la console du salon... c'est lui !
— Lui-même.
— Et il a trente-cinq mille francs de rentes! Comment les a-t-il gagnés?
— Je ne pourrais pas te le dire au juste. Il a un cabinet d'affaires très achalandé, m'a-t-ou affirmé.
— Attends donc! fit Germaine. Oui... c'est cela... ce nom que j'ai vu à plusieurs reprises dans les journaux... L'agence Aubert... Est-ce qu'il ne demeure pas rue de Rivoli?
— Tu ne te trompes pas.
— Mon Dieu! s'écria Germaine. Que de dupes représentent ces trente-cinq mille francs de rentes !
— Par exemple! Qu'en sais-tu?
— Est-ce que tu as une confiance illimitée, toi, dans ces annonces pompeuses qui s'étalent à la troisième ou quatrième page des journaux?
— Je ne dis pas cela...
— Est-ce qu'il ne te semble pas, continua la jeune fille, qu'à deux ou trois exceptions près, tous les gens qui se faufilent dans ces colonnes sont des charlatans ou des imposteurs?
— Je ne te dis pas le contraire, mais la publicité a fait chez nous de si grands progrès...
— Alors pourquoi tout le monde ne s'en sert-il pas? Pourquoi les notaires, les avocats, les littérateurs, les banquiers, les avoués, les médecins, les peintres, les sculpteurs, les architectes et tant d'autres
ne font-ils pas des annonces dans les journaux? Parce que ce sont des professions qui se respectent, et qui n'ont pas besoin de grosse caisse pour écouler des produits véreux ou des marchandises avariées. Et tu veux que moi, la fille des Trigomec, — car tu as beau dire, je suis ta fille par l'esprit, par le cœur, par le sentiment de ma dignité, — tu veux, dis-je, que je devienne M""" Aubert... M"" Agence Aubert! Non, bonne mère, non, cela ne sera pas. Les trente-cinq mille francs de M. Pierre n'auront pas raison de mes préjugés. D'ailleurs je te le déclare très nettement, je ne veux pas me marier. J'ai partagé votre bonne fortune, j'ai droit à réclamer ma part de la mauvaise, et je ne céderais pas ce droit pour un empire.
A ces mots, elle se leva, embrassa sa mère sur les deux joues avec une joie dont il n'était pas possible de suspecter la sincérité, et se laissa retomber dans son fauteuil.
— Donc n'eu parlons plus, dit-elle. M""" Agence Aubert... Oh! non , A aucun prix !
^mo Trigomec était toute décontenancée de l'accueil que Germaine avait fait à ses ouvertures.
— Réfléchis bien ! recommanda-t-elle. On dit que la nuit porte conseil... il se fait tard, je te laisse.
— Oh! c'est tout réfléchi, fit Germaine.
Sa mère l'embrassa une dernière fois et sortit.
Persuadée que Fernand ne s'était pas couché et qu'il attendait avec anxiété la réponse de la jeune fille, elle alla sur-le-champ l'informer de l'insuccès de sa démarche.
Fernand ne manifesta aucune émotion : mais, dès que sa mère l'eut quitté, il se laissa tomber à genoux.
— Ah! mon Dieu, je vous remercie! s'écria-t-il. Pourvu qu'elle ne se ravise pas...
Quant à Pierre Aubert, il n'avait pas été dupe de la froideur apparente avec laquelle Fernand l'avait écouté.
Il savait par M""" de Yarlades que le jeune avocat avait formulé hautement son intention d'épouser Germaine. Seulement il avait i)eaucoup compté sur la simultanéité des demandes formées par la comtesse et par lui pour triompher de cette difficulté. Il avait surtout une confiance excessive dans les chiffres qu'il avait fait valoir.
Enfin la ruine totale de Fernand lui paraissait être en sa faveur un argument décisif. Comment Germaine, alors môme que son frère adoptif userait envers elle de l'ascendant qu'il exerçait, pourraitelle hésiter entre la fortune et la pauvreté?
Aussi attendait-il, dès le lendemain, avec une vive impatience la réponse que Fernand s'était engagé à lui faire parvenir.
La matinée se passa sans qu'il reçut la moindre nouvelle. Loin de rinquiéter, ce silence fortifiait ses espérances. Cela prouvait qu'on laissait à Germaine le temps de réfléchir, et, si Germaine réfléchissait, c'était bon signe.
Vers une heure, selon sa coutume, Pierre Aubert passa dans son cabinet.
A peine venait-il de prendre place dans son fauteuil, que la sonnette fut vivement ébranlée.
Presque aussitôt Beaudunois accourut.
— Monsieur, dit-il à voix basse, c'est le Russe de l'autre jour.
— Ah! fît Aubert avec empressement. Qu'il entre. C'était en effet le comte Badourofif.
Dès que la porte du cabinet se fut refermée, il promena autour de lui un regard inquiet, afin de s'assurer que personne ne pouvait l'entendre.
— Il faut nous hâter, fit-il mystérieusement. Kouchnine est à Paris.
— Ah! dit l'homme d'affaires en dressant l'oreille. Qui est ce Kouchnine?
— Comment ! vous ne vous rappelez pas...
— Il me semble bien avoir entendu déjà prononcer ce nom, mais dans quelles circonstances...
— Kouchnine, le père d'Olga...
^ Je croyais qu'il était mort, depuis plusieurs années.
— Aussi n'est-ce pas de lui qu'il s'agit.
— De qui donc alors ?
— D'Alexandre Kouchnine, le frère d'Olga, le riche et célèbre marchand de diamants.
— Ah ! permettez, fît Aubert. C'est la première fois qu'il est question de lui.
— Je vais vous exphquer pourquoi ; c'est qu'à l'époque où sa sœur s'est mariée, Alexandre avait quitté Saint-Pétersbourg depuis douze ans, et n'y faisait que de très rares apparitions.
— Où était-il donc?
— En Sibérie, où il voyageait.
— Pour son plaisir?
— Non. Il y faisait le commerce des pierres précieuses. ■ — Il était donc riche ?
— Fort peu, lorsqu'il y a une trentaine d'années il commença ce fructueux métier ; mais aujourd'hui on prétend qu'il a plus de vingt millions.
— Vingt millions! s'écria Aubert, dont les yeux brillèrent d'une ardente convoitise. Et il est l'oncle de celle que nous cherchons?
— Sans doute.
— Et c'est elle qui héritera de cette fortune princière?
— Non, il a trois enfants.
— Ah! fit Aubert désappointé, Et, tout bas, il ajouta :
— C'est dommage !
— En quelques mots, je vais vous conter son histoire. Elle est un peu fantastique, commença le comte. Kouchnine n'avait guère, comme son frère le colonel, plus de quinze ou vingt mille roubles, lorsqu'il entreprit le commerce auquel il doit sa fortune colossale.
Dans le principe, il achetait à des tiers les pierres dont il avait besoin et qu'il donnait à monter aux joailliers de Saint-Pétersbourg ; mais ces tiers lui enlevaient le plus clair de ses bénéfices. Il résolut donc d'aller acheter directement dans les mines les pierreries qu'on lui faisait payer si cher. C'était un métier dangereux, mais cela lui permettait de choisir ce qu'il y avait de plus beau, de telle sorte que les autres marchands n'avaient pour ainsi dire que le rebut de ses opérations.
Tous les ans il revenait à Moscou, quelquefois à Saint-Pétersbourg, et il y vendait aux prix qu'il voulait la marchandise précieuse qu'il avait pour ainsi dire écrémée pendant ses voyages sur toute l'étendue de l'Empire.
Ce fut à Moscou qu'il se maria. A cette époque, sa réputation commençait à se répandre auprès de nos grands bijoutiers. Quand on voulait un diamant sans tache, une émeraude irréprochable, un saphir bien pur, une turquoise bien colorée, on savait que c'était chez Kouchnine qu'il fallait aller la chercher.
Comment n'est-il pas mort vingt fois pendant ses voyages, victime des cupidités qu'il excitait? C'est presque incompréhensible. Toujours armé jusqu'aux dents, il portait, dit-on, sous ses habits, une cuirasse impénétrable à la balle, et montait un cheval vigoureux, aux jarrets duquel il dut souvent son salut.
Il était en outre accompagné d'un domestique, aussi bien monté que lui, et dont le courage lui fut d'un précieux secours.
C'était un Français, qui avait fait dans la cavalerie un congé de
lis ont beau faire : je l'aurai! (P. 916.3
sept ans en Afrique, et qu'un hasard singulier avait appelé à Moscou, à la suite de je ne sais quelles circonstances. Il y mourait de faim lorsque Kouchnine le rencontra et lui vint en aide. Il fit plus, il lui offrit de partager sa vie aventureuse, le prit comme domestique, et même, afin de se l'attacher plus étroitement, lui promit une part minime dans les bénéfices qu'il réahserait.
UV. lia. — LE nRAME DE PO.NTCHAURA. — P. SAUNIÈUE. — J. ROL'FF ET C'«. ÉD.
UV. 115
914 LE DRAME DE POiNTCHARRA.
Le Français accepta et devint, pour ainsi dire, l'ombre de son maître.
Souvent, dans leurs pérégrinations à travers les steppes, ils furent attaqués par des ennemis cinq ou six fois plus nombreux : toujours ils leur échappèrent ou les contraignirent à prendre la fuite.
Kouchnine et son domestique devinrent légendaires dans toute la Russie. Pendant dix années, on ne parla que d'eux et des prouesses qu'ils avaient accomplies.
Enfin il y a environ trois ans, Kouchnine, âgé seulement de quarante-deux ans, toujours vert et robuste, revint à Saint-Pétersbourg oti il se fixa.
11 passe pour avoir amassé une vingtaine de millions, et son domestique a gagné lui-même, assure-t-on, une soixantaine de mille francs. Il n'a pas quitté son maître pour cela. Au contraire, c'est lui qui est le bras droit de Kouchnine, qui mène la maison, règle la dépense, ordonne tout, et cela avec tant d'ordre et de probité que son maître n'a qu'à se croiser les bras et à se laisser vivre.
— Est-il toujours commerçant? demanda Aubert.
— Non, mais il a encore chez lui des pierreries qu'on évalue à une somme considérable. Aussi, lorsque l'Empereur désire faire un beau cadeau, quand un de nos joailliers veut établir un bijou de grande valeur, c'est à Kouchnine qu'ils s'adressent.
— Bien, mais pourquoi vous inspire-t-il de telles craintes? Pourquoi sa présence à Paris vous trouble-t-elle à ce point?
— Parce que la décision prise par le czar après la mort de mon frère est parvenue jusqu'à lui, parce qu'il s'est mis en tête de retrouver la fille de sa sœur Olga, parce que, s'il la retrouve avant nous, nous perdons, moi les cinq milHons qu'a laissés Ladislas, vous, les cent mille francs que je vous ai promis.
— C'est juste, fit Aubert.
— Or, c'est un adversaire dangereux, continua le comte. Il est entreprenant, l'argent ne lui coûte guère...
— Sans doute, mais il aurait cent millions au lieu de vingt que, si la fille d'Olga n'existe pas, je lui défie bien de la trouver.
— Vous croyez donc qu'elle n'existe pas? interrogea avidement BadourofT.
— Moi! se défendit Aubert. Je ne crois rien, je ne sais rien.
Je VOUS ai demandé huit jours pour me retourner, et à peine y en a-t-il deux d'écoulés.
— Sans doute, mais d'après les renseignements que vous possédez, les questions que vous m'avez adressées, j'avais pensé que vous pourriez me donner d'ores et déjà des indications positives.
— Je n'ai rien déplus que ce que je vous ai dit; mais si quelque chose doit vous rassurer, c'est que, alors même que Kouchnine viendrait ici, il n'en saurait pas plus que vous.
Le comte n'insista plus et se leva pour prendre congé.
— Dans tous les cas, recommanda-t-il, n'oubliez pas mon adresse et si vous aviez du nouveau...
— Soyez tranquille, répondit Aubert, je le désire autant que vous.
Il reconduisit le comte et revint, tout pensif, prendre place devant son bureau.
Ses yeux brillaient d'une joie secrète. De quelque façon qu'elle se terminât, une affaire semblable entre ses mains devait rapporter d'énormes bénéfices! Que ce fût îe comte qui payât, que ce fut Kouchnine, le résultat était toujours le même.
Ainsi cette petite Germaine était fille d'un comte cinq fois millionnaire et nièce d'un homme qui remuait les diamants à la pelle !
Et cette jeune fille allait peut-être devenir sa femme!
On conçoit avec quelle anxiété il attendait la réponse de Fernand.
Sur ces entrefaites, Beaudunois entra. Il tenait à la main une lettre qu'une domestique venait d'apporter.
Aubert en brisa le cachet, l'ouvrit, et courut droit à la signalure. Elle était de M"*' Trigomec et conçue en ces termes :
« Monsieur,
« Hier soir, immédiatement après votre départ, et ce matin encore, mr les instances réitérées de mon fils, j'ai soumis à notre chère Germaine la demande que vous nous aviez fait l'honneur de nous adresser.
(( Quoique j'aie fait ressortir à ses yeux les avantages matériels d'une telle proposition, j'ai le regret de vous annoncer qu'à deux reprises ma fille a décliné cet honneur, et m'a priée de vous communiquer au plus tôt son irrévocable décision.
916 LE DRAME DE PONTCHA.RRA
« J'ai le regret de vous la transmettre, et je vous prie d'agréer, pour nous tous, l'assurance de notre parfaite considération.
« V A. Trigomec. »
Aubert froissa la lettre avec une sourde colère. — Oh! s'écria-t-il en relevant la tète d'un air menaçant, ils ont beau faire, je l'aurai 1
CINQUIÈffl PARTIE L'Héritag^e a'Ôlg^a