LE PORTRAIT
Ce n'était pas précisément un méchant homme que Pierre Aubert.
A deux reprises, dans la première partie de ce récit, on l'a vu manifester des sentiments honnêtes, s'attendrir même en parlant de sa mère. Le fond n'était donc pas mauvais. Peut-être fùt-il devenu excellent, si l'éducation Favait développé. Malheureusement la violence et la sensualité faisaient également partie de son caractère et avaient fini par l'emporter. L'abandon dans lequel avait vécu Aubert, l'extrême indulgence que lui avait témoignée sa mère, et surtout la facilité avec laquelle il avait gagné une fortune en quelques années, n'avaient pas peu contribué à atténuer au profit de ses passions les vagues instincts d'honnêteté qu'il possédait.
Depuis qu'il n'avait pour ainsi dire plus qu'à vouloir pour que ses désirs devinssent des réalités, il ne savait plus ce que c'était quun obstacle. S'il en rencontrait, loin de les tourner, il leur tenait tête, persuadé que son omnipotence en triompherait aisément.
Or, il s'était mis en tête de s'approprier les millions des Badouroff, et d'obtenir la main de Germaine. Son amour-propre et son intérêt y étaient engagés. Nulle considération ne devait l'arrêter sur ce chemin périlleux.
Le refus qu'il venait d'essuyer l'irritait, mais ne le décourageait pas. Il en avait vu bien d'autres!
Il se préparait donc à la lutte, lorsqu'il vit entrer Fernand, qui s'avançait vers lui le sourire aux lèvres.
— Mon cher monsieur Aubert, dit-il en entrant, si j'ai tenu à venir en personne, c'est que ma visite a un double but...
— Soyez le bienvenu, monsieur Trigomec, fit Aubert de son air le plus gracieux.
En disant ces mots, il cherchait à lire dans les yeux de Fernand les motifs qui le conduisaient auprès de lui.
Est-ce que Germ'aine se serait ravisée ? Est-ce qu'elle aurait chargé le jeune avocat de lui apporter son consentement?
Le cœur d'Aubert se raccrochait à ce dernier rameau d'espérance.
Jl avança un fauteuil et fit signe à Fernand d'y prendre place.
— Monsieur, demanda brusquement le jeune avocat, me considérez-vous comme un honnête homme?
— Assurément, s'empressa de répondre Aubert.
— Me croyez-vous capable de dire quoi que ce soit en dehors de la stricte vérité?
— Non, monsieur, mais pourquoi...
— C'est que je ne veux pas qu'il subsiste dans votre esprit l'ombre d'un doute, interrompit Fernand.
— A quel sujet, monsieur?
— Au sujet de la réponse que ma mère vous a fait parvenir ce matin.
— Elle est précise, fit Aubert avec un peu d'aigreur, tellement précise qu'elle ne peut me laisser aucune illusion.
— Aussi n'est-ce pas de la réponse elle-même que je veux parler, mais des négociations qui Font précédée.
Fernand fit une pause.
— Tenez, je serai franc avec vous, mon cher monsieur Aubert. Avant vous j'avais formé le projet d'épouser Germaine. Vous l'ignorez, mais vous auriez pu l'apprendre indirectement, et je n'ai voulu laisser à personne autre le soin de vous en instruire. C'est vous prouver que je veux mettre dans mes explications la plus grande loyauté.
— Je n'en ai jamais douté un seul instant, fit Aubert. Mais, en lui-même, il se disait :
. Parbleu! tu n'as pas grand mérite à cela, mon bonhomme. Il
y a vingt-quatre heures que je sais à quoi m'en tenir.
— J'avais soumis ce projet à ma mère et à Germaine, continua Fernand. Toutes deux y avaient souscrit, lorsque me parvint hier la nouvelle que j'étais entièrement ruiné. Je ghsse sur cet incident, que vous ignoriez encore, et qui, d'ailleurs, ne vous intéresse aucunement.
Aubert ne sourcilla pas.
— Ce revers inattendu, reprit Fernand, me fît nécessairement renoncer à mes desseins. J'en avais instruit déjà ma mère et Germaine, lorsque vous me fîtes hier soir l'honneur de votre visite.
Tout d'abord, j'avais songé à communiquer moi-même à ma sœur la demande que vous maviez adressée ; mais je réfléchis que je n'étais pas suffisamment désintéressé dans la question pour vous servir d'interprète, et, par un sentiment de délicatesse sur lequel il est inutile d'insister, ce fut ma mère que je chargeai de cette mission.
Immédiatement après votre départ, elle alla trouver Germaine et lui transmit vos brillantes propositions. Germaine y répondit par un refus.
Ce matin, je priai ma mère de revenir à la charge. Il était possible que, pendant la nuit, Germaine eût réfléchi et regrettât de s'être prononcée si vite. "
A ma prière, M""" Trigomec se rendit de nouveau auprès de Germaine, fit valoir tous les avantages qui résulteraient pour elle de cette fortune inespérée, insista sur tous les points qui méritaient d'être mis en lumière... Germaine ne voulut rien entendre.
Quant à moi, je m'étais abstenu de paraître, afin de ne donner aucun prétexte à la chère enfant pour déchner l'honneur que vous lui faisiez.
Ma réserve n'a modifié en rien sa manière de voir. Non seulement Germaine refuse de se marier, soit avec vous soit avec tout autre, mais encore, sachant que je me suis adressé à un tiers pour obtenir quelques éclaircissements sur l'obscurité de son origine, elle m'a supplié de suspendre toute recherche à cet égard. — Si je vous ai donné ces exphcations, c'est que je tiens à vous prouver que je ne suis pour rien dans la détermination que cette enfant a prise, et que j'ai tenté le possible et l'impossible pour l'en faire changer. Mais je ne saurais aller plus loin. Je n'essayerai pas de la contraindre par la force, car, sur ce terrain-là, ma mère elle-même ne me suivrait pas et prendrait son par fi contre moi.
Quant à ce qui concerne son origine, sa famille, c'est autre chose. Je persiste malgré tout dans ma résolution. C'est pourquoi je vous disais que ma visite a un double but : vous exposer ma conduite, et vous prier de continuer vos recherches.
11 est fort possible, remarquez-le bien, que Germaine soit tout simplement la fille d'une femme obscure, pauvre et morte accidentellement dans un garni de la rue de Flandres. Dans ce cas, rien ne sera changé àsaposition actuelle ; nous ne l'en aimerons pas moins, au cou-
traire, puisque sans nous elle retomberait dans la pauvreté à laquelle nous l'avons arrachée.
Mais il est fort possible aussi, comme nous l'avons supposé, qu'elle soit issue de quelque riche famille étrangère, dont un crime l'ait violemment séparée, qui la pleure aujourd'hui, qui la recherche même de son côté. Dans cet autre cas, nous serions criminels de l'en tenir éloignée. Cette responsabihté, nous ne voulons pas l'assumer. Quelque chose que fasse Germaine pour nous dissuader du but que nous désirons atteindre, nous ne l'écouterons pas.
Voilà ce qui me ramène auprès de vous. En vous quittant, l'autre jour, j'étais allé chez un photographe avec le portrait de celle que nous croyons être la mère de Germaine, etjel'avais chargé de m'en faire cinq ou six reproductions.
« Le portrait est très bon, m'avait-il dit. La reproduction en sera parfaite. »
— En effet, il vient de m' envoyer tout à l'heure une première épreuve. La ressemblance est si frappante qu'elle sera entre vos mains un document aussi authentique que l'original. Aussi je n'ai pas voulu attendre une minute de plus pour vous apporter cette épreuve.
— Vous l'avez? demanda avidement Aubert.
— La voici, répondit Fernand en tirant de son portefeuille le portrait delà victime.
Aubert s'en empara avec une vivacité dont il ne fut pas maître.
— A voir l'empressement que vous mettez à m'être agréable, dit Fernand, j'ose espérer que vous ne conservez pas de rancune contre cette pauvre enfant.
— Pourriez-vous le supposer ! fît Aubert. Je ne nie pas qu'il me reste un regret amer d'avoir échoué auprès de M"° Germaine, mais soyez persuadé que je ferai tout au monde pour lui être utile. C'est le meilleur moyen de lui prouver l'estime profonde qu'elle m'a inspirée.
— Je vous remercie donc pour elle et pour nous, dit Fernand. Il se leva et se dirigea vers la porte.
— Je n'ai pas besoin d'ajouter, dit-il encore, que nous ne reculerons devant aucun sacrifice . Si ruinés que nous soyons, nous n'en sommes pas réduits encore à la misère. Donc, s'il y a des frais indispensables, n'hésitez pas à les faire.
— Soyez tranquille, promit Aubert, qui déjà avait ouvert la porte de son cabinet.
11 reconduisit Fernand avec les plus grands égards. Mais, aussi-
LE DRAME DE POiNTCHARRA
Mais je ne me trompe pas, s'écria-t-elle, c'est le portrait de la comtesse Olga. (P. 923.)
UV. 116. — LE DBAME DE POMCHARRA. — P. SAUMÈRE. — J. ROOFF BT C'e ÉD.
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tôt qu'il se trouva seul, il revint précipitamment dans son cabinet, et s'empara du portrait que le jeune avocat lui avait laissé.
11 y jeta rapidement les yeux.
Malheureusement il était tard. La nuit commençait à tomber, de sorte qu'il eut beau se rapprocher de la fenêtre, en soulever les rideaux, il ne put distinguer que très imparfaitement les traits de cette inconnue.
— Pourtant la vérité est là! murmura-t-il. Dès demain j'irai montrer ce portrait au comte et je saurai...
Soudain il s'arrêta.
— Oui, je saurai, reprit-il, mais le comte ne manquera pas de me demander d'oil je tiens ce portrait. Que lui dirai-je alors? Non... il faudrait trouver un autre moyen...
Il se promena de long en large dans son cabinet, se creusant la tête, se rongeant les ongles, imaginant mille combinaisons plus irréalisables les unes que les autres.
Enfin son visage s'épanouit.
Il se dirigea à la hâte vers le cordon de sonnette placé à côté de la cheminée.
Un instant après, Clémence parut.
— Ma lampe, demanda Aubert.
Il prit de nouveau place dans son fauteuil, tenant toujours à la main le portrait que lui avait apporté Fernand.
Il le mit sur son bureau, à l'endroit précis où sa domestique posait ordinairement la lampe, puis il attendit.
Le moyen qu'il cherchait, il l'avait trouvé. Si ce portrait était bien celui d'Olga, Clémence, qui avait été à son service, et qui était assez curieuse, ne manquerait pas d'y jeter les yeux et de le reconnaître.
L'épreuve devait être décisive.
Quelques minutes après, Clémence arriva en effet. Au moment de posor sa lampe sur le bureau, elle aperçut la photographie que son maître y avait placée.
— Ah! dit-elle avec un sourire ironique. Un portrait de femme... Encore !
Elle le prit et l'examina avec attention.
— Tiens! c'est une morte! murmura-t-elle. Oh! c'est curieux!... Elle ressemble d'une manière frappante...
Elle se pencha plus attentivement encore.
— Mais je ne me trompe pas! s'écria-t-elle. C'est le portrait de la comtesse Olga.
Aubert rayonnait. L'oracle avait parlé.
Clémence continuait à examiner le portrait avec une attention de plus en plus grande.
— Oh! c'est incroyable, poursuivit-elle. C'est la comtesse et ce n'est pas elle.
Aubert fit un effort surhumain pour paraître calme devant sa domestique.
— Qu'est-ce que vous me chantez là? fit-il avec un geste d'impatience.
— Monsieur, dit Clémence, je vous assure que je parle sérieusement, et que cette figure est bien celle de la générale. Cent fois je suis entrée dans sa chambre, je l'ai vue dans son lit, dormant, les yeux fermés, telle qu'elle est là enfin... Il n'y a qu'une chose qui me déroute, c'est le costume sous lequel on l'a photographiée...
— Parbleu! interrompit Aubert en haussant les épaules, je vous dis que vous rêvez.
— Mais non, monsieur, je ne rêve pas, je vous le jure! Seulement, c'est vrai que je n'ai jamais vu la comtesse attifée comme elle est là. •Une robe noire, un méchant petit col plat...
Tout à coup Clémence se frappa le front.
— Mais, j'y pense ! s'écria-t-elle aussitôt ,ce col plat... cette robe noire... oui, c'est bien cela! Ce sont les habits que le général m'avait demandés et que je lui ai donnés avant de quitter l'hôtel!
Aubert tressaillit. Encore une fois la vérité venait de jaillir des lèvres de Clémence.
— Vous êtes folle, dit-il avec un mouvement de pitié. Vous voyez partout votre comtesse et votre général.
— Oh! monsieur, vous avez beau dire, j'ai tout mon bon sens et je soutiens que ce portrait est celui de la comtesse Badouroff, que les habits qu'elle porte sont ceux que je lui ai laissés...
— Et moi, répliqua Aubert, je vous soutiens que vous radotez - Mais enfin, ce portrait, d'oti le tenez-vous?
— Ce portrait, lui répondit son maître, est celui de la femme d'un de mes amis, qui est morte il y a trois mois.
— Par exemple!
— Eh ! oui, continua Aubert. Ne voyez-vous pas qu'il est fait tout récemment, que la tranche du carton est toute fraîche, que le papier est tout blanc.
— C'est vrai, fit Clémence abasourdie.
— Eh bien! reprit son maître, mon ami habile une petite ville de
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'a Champagne, dans laquelle il n'y a pas de photographe, et, comme sa famille désire avoir un portrait de cette jeune femme, comme il n'a que celui-là, il me l'a envoyé dans une lettre pour que j'en fasse tirer quelques exemplaires à Paris. Comprenez-vous à présent?
— Certainement, monsieur, mais c'est bien extraordinaire.
— Pourquoi? Est-ce que vous ne vous heurtez pas chaque jour a des ressemblances tout aussi singulières? Vous-même, est-ce qu'on ne vous a jamais prise pour une autre?
— Oh! plus de dix fois, avoua Clémence.
— Vous voyez bien qu'il n'y a rien d'extraordinaire à ce que lu femme de mon ami Bernard ressemble à votre comtesse. Quant au costume qu'elle porte, qu'a-t-il de particulier? Absolument rien. Est-ce que tout le monde ne porte pas des cols plats et des robes de laine noire?
La domestique regardait son maître avec un reste d'incrédulité qui s'évanouissait à mesure que celui-ci lui fournissait l'explication de ce phénomène.
— Monsieur doit avoir raison, dit-elle enfin ; mais je vous assure...
— Bien, bien, en voilà assez! interrompit Aubert, qui frappa sur son bureau avec une colère parfaitement jouée.
— C'est bon. On s'en va, dit Clémence. Il ne faut pas vous fâcher. Ce n'est pas un déshonneur pour M"' Bernard de ressembler à une comtesse...
En disant ces mots, elle gagnait la porte.
— Ah! j'oubliais, fit-elle en tirant une lettre de sa poche. Voilà pour vous.
Elle se retira en grommelant.
Aubert décacheta la lettre et la lut rapidement.
Elle était d'un voisin complaisant, qui lui annonçait que sa petite maison du Trocadéro était en assez mauvais état. « La toiture est fort endommagée, disait-il. Je vous engage à la faire réparer à l'instant sinon le vent et la pluie auront promptement raison de ce qu'il en reste. »
— Que le diable emporte cette maison! s'écria Aubert en jetant, la lettre avec humeur. Quelle satanée idée j'ai eue de l'acheter! C'est pourtant mon notaire qui est cause de cela! C'était une si belle occasion, à l'entendre... J'irai demain matin, ajouta-t-il d'un ton résigné.
Cette maison, qu'Aubert s'était bien gardé d'oublier dans l'énumération qu'il avait fait^ de sa fortune, lorsque la veille il était allé demander la main de Germaine, était devenue pour lui un embarras, presque un souci.
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Elle lui revenait, frais compris, à une trentaine de mille francs, et, depuis deux ans qu'il en était propriétaire, non seulement elle ne lui avait rien rapporté, mais encore il avait été forcé d'en payer les impositions et d'y faire quelques dépenses d'entretien.
Elle était située rue du Bel-Air, et, en vérité, la rue n'avait pas volé le nom qu'on lui avait donné.
Lorsque le lendemain matin, à neuf heures, Pierre Aubert y arriva, le temps était magnifique. Le ciel était d'un bleu admirable et le soleil commençait à se lèvera l'horizon.
Au pied de la hauteur sur laquelle était placée cette maison, s'étendaient la rampe gazonnéeetle gigantesque escalier qui descendent vers les quais. Puis, au delà de ce premier plan, aussi loin que la vue pouvait plonger, se déroulait l'immense panorama de Paris, vaste océan de moellons et de pierres de taille, duquel émergent çà et là les tours massives, les flèches aiguës et les coupoles dorées de nos monuments.
Pour la première fois, Aubert s'avisait de contempler ce magnifique spectacle et reconnaissait qu'il était sublime.
— Comment se fait-il qu'on ne puisse pas louer une maison si merveilleusement située? se demandait-il. Pas un mur devant soi ne choque ni n'arrête le regard, les poumons s'y égorgent d'air en toute liberté... c'est inouï!
Cependant en passant l'inspection de son immeuble, il convint que l'aménagement laissait beaucoup à désirer.
Les cinq cents mètres de terrain qui entouraient la maisonnette étaient en friche et envahis par les mauvaises herbes; la clôture de planches qui en interdisait l'accès était en mauvais état. Il aurait fallu défoncer le sol, y dessiner un jardin, l'entourer de murs, placer une grille à l'entrée.
Quant à la maison elle-même, rien n'eût été plus facile que de la transformer. Il aurait suffi de la faire badigeonner au dehors, de donner une couche de peinture aux persiennes pour en faire un très joh petit hôtel.
— Pourquoi n'ai-je pas fait cela plus tôt? se demandait Aubert. L'intérieur était en assez bon état. L'homme d'affaires y avait
fait, en l'achetant, les réparations les plus urgentes. Les plafonds, les portes, les papiers étaient encore intacts puisque la maison n'avait pas été louée.
Comme distribution elle était assez commode, bien qu'elle n'eût que quatre fenêtres de façade. Double en profondeur, elle était élevée sur caves de deux étages : un rez-de-chaussée et un premier.
Le rez-de-chauss6e se composait d'un vestibule, à gauche et à droite duquel étaient le salon et la salle à manger; au fond la cuisine et l'office ; au milieu, la cage d'un escalier assez large conduisant à l'étage supérieur.
Le premier étage comprenait deux magnifiques chambres sur le devant, ayant chacune leur cabinet de toilette sur le derrière; enfin, entre ces deux cabinets, se trouvait une troisième petite chambre, qu'on pouvait affecter à tel usage que réclameraient les besoins personnels du locataire.
Au-dessus étaient les combles. Au milieu, dans la partie la plus élevée de la toiture, on avait ménagé une chambre de domestique. De chaque côté, les débarras.
Comme on le voit, les appartements se réduisaient à bien peu de chose ; mais une famille, même composée de trois personnes, pouvait y vivre à l'aise.
Aubert parcourut sa maison de la cave au grenier, accompagné de l'entrepreneur qu'il avait amené. Il constata avec plaisir que son voisin avait fort exagéré les choses ; les avaries de la toiture consistaient en une dizaine d'ardoises, que le vent avait brisées ou enlevées, et qu'il suffirait de remplacer.
Tout en procédant à cette vérification, il se mordait les lèvres, se tirait les favoris, ouvrait les fenêtres, se penchait au dehors, comme pour bien étudier les tenants et les aboutissants.
Le terrain sur lequel était bâtie la maison formait l'angle de deux rues, ou plutôt de deux avenues désertes, car elles étaient bordées de terrains également clos de planches, mais dépourvus de toute habitation. Donc pas de voisins gênants de ces deux côtés, à deux cents mètres de distance. En face, la rampe du Trocadéro; par conséquent, de ce troisième côté, pas de voisin non plus. A gauche seulement, se trouvait un terrain clos de planches, comme tous les autres, au milieu duquel était une sorte de chaumière, un modeste et simple rez-dechaussée, habité par un ménage d'ouvriers, le mari, la femme et un petit garçon.
Le mari allait le matin à son travail, la femme faisait des journées, l'enfant se rendait à l'école. Enfin une distance de cent mètres au moins séparait cette habitation de la maison d'Aubert.
Quand il se fut bien rendu comj)te de cette situation topographique, Aubert se tourna vers l'entrepreneur.
— Voyons, lui dit-il, pour réparer la toiture, repeindre la façade, combien de temps vous faudrait-il?
— Deux ou trois jours, pas davantage.
— Commencez dès aujourd'hui, ordonna Aubert, je suis pressé.
— C'est convenu, fit l'entrepreneur.
— Voici les clefs, vous me les apporterez dès que ce sera fini. A ces mots, Aubert se rendit chez un marchand de meubles du
quartier.
11 y choisit une chambre à coucher complète en acajou, un lit de fer pour domestique, quatre chaises de paille, une table de bois blanc et divers ustensiles de cuisine.
— Dans troisjours, dit-il, vous apporterez tout cela au numéro 14 de la rue du Bel-Air, on vous payera comptant.
Et il sortit en se frottant les mains.