‹ Le drame de PontcharraChapitre 65 sur 77 · LIV · texte numérisé non relu

LIV

Elle le suivit à une distance de cinquante pas environ, et ne le perdit pas de vue jusqu'à ce qu'elle le vît s'arrêter devant sa maison, entrer et disparaître.

Elle fut légèrement désappointée.

— Il va s'habiller, pensa-t-elle. Dans un quart d'heure il ressortira... il ira souper avec d'autres femmes... le scélérat!

Cette idée lui fit monter le sang au visage.

Pendant plus d'une heure elle ne quitta -pas des yeux la porte d'Aubert, s'imaginant à chaque instant qu'elle allait s'ouvrir, se figurant même qu'elle s'ouvrait et que son amant allait apparaître.

A minuit et demi, rien n'avait bougé! Tata se consola de cette longue et vaine attente, en songeant que Pierre était tranquillement couché.

— Pourtant, se disait-elle en regagnant son logis, il avait quelque chose ce soir... j'en suis sûre...

Quant à Aubert, qui ne se doutait de rien, il s'était mis au lit et dormait d'un sommeil de plomb.

Le lendemain matin il se leva, frais et dispos, fit un peu de toilette et se rendit chez M""" de Varlades.

* La femme de chambre ouvrit de grands yeux en le voyant à pareille heure.

Aubert lui remit sa carte et lui ordonna, sans se déconcerter, de la faire passer à sa maîtresse.

La jolie veuve venait de se lever. Elle était enveloppée d'un peignoir de cachemire blanc, bordé d'un revers de satin cerise. Ses épais et magnifiques cheveux noirs, imparfaitement attachés, retombaient en boucles épaisses autour de son visage et de son cou, dont ils faisaient ressortir la blancheur éclatante.

Elle ne se donna pas la peine de corriger ce ravissant désordre, et alla rejoindre l'agent d'affaires dans le boudoir oii la femme de chambre l'avait introduit.

Aubert ne put retenir un cri d'admiration lorsqu'il vit entrer cette magnifique créature, dont aucun artifice de toilette ne relevait pourtant l'incomparable beauté.

Clara, sans être le moindrement sensible à ce témoignage d'admiration, en fut néanmoins flattée, et y répondit par le plus adorable sourire.

— Eh bien? demanda-t-elle.

Pour toute réponse, Aubert lui tendit la lettre de M"°° Trigomec.

— C'est comme moi ! dit-elle avec un soupir.

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— Ah! M. Fernand n'a pas consenti...

— Non. Et, bien qu'il ait enveloppé son refus de toutes les formes imaginables, me voilà forcée de renoncer...

— Renoncer ! interrompit Aubert avec feu. Vous ne tenez donc pas à lui?

— Je tenais du moins à ce mariage, répondit-elle.

— Et snr un premier refus vous perdez courage?

— Que voulez-vous que je fasse ? Je ne puis pourtant pas enlever M. Trigomec.

— Non, mais il y aurait peut-être un moyen de le séparer de Germaine.

— Que dites-vous ? fît vivement Clara.

— Je dis que tant que Fernand et Germaine seront l'un auprès de l'autre, ni vous ni moi nous ne parviendrons à les faire changer de résolution.

— Je le crois comme vous; mais de quelle façon espérez-vous les séparer?

— Ceci me regarde.

— Vous avez donc un moyen ?

— Peut-être.

— Ah! prenez garde! fît observer la jolie veuve. Si c'est un moyen violent, je ne veux pas en être compHce.

— Ce n'est pas un moyen violent, madame, ce n'est qu'un moyen adroit, pour l'exécution duquel je ne réclame aucunement votre concours. Tout ce que je vous demande, c'est, si je réussis à attirer Germaine dans le piège que je vais lui tendre, de venir la trouver et de lui expliquer comment, en refusant ma main, elle empêche Fernand de vous épouser, et de reconquérir la fortune qu'il vient de perdre. Est-ce trop exiger de vous ?

• — Non, vraiment, fît M""' de Varlades, et s'il ne s'agit que de cela...

— Pas d'autre chose.

— Je consens à cette démarche, monsieur.

— Ainsi vous êtes prête à me seconder?

— Dès aujourd'hui.

— Aujourd'hui, ce serait trop tôt, madame ; mais dans deux ou trois jours, j'espère avoir terminé mes préparatifs et mûri mon projet.

— Je l'espère avec vous, monsieur, dit Clara dont un rayon do joie vint illuminer les traits.

— J'aurai l'honneur de vous prévenir, par un mot, de l'heure et du jour que j'aurai choisis.

— Parfaitement, monsieur.

— Et vous me suivrez oii je vous conduirai ?

— A l'instant même.

— C'est convenu, madame, fit Aubert qui se leva et se dirigea vers la porte.

— A bientôt, dit-il au moment de disparaître.

— A bientôt, répondit-elle.

Elle demeura quelques instants rêveuse.

— Pourquoi, se demandait-elle, cet Aubert qui est un homme d'argent, tient-il tant à épouser une fille qui n'a rien?

Et, comme il lui était impossible de trouver l'explication de ce rébus :

— Après tout^ que m'importe? ajouta-t-elle. Pourvu que j'épouse Fernand...

Quant à Aubert, il rentra précipitamment chez lui. C'était l'heure de son déjeuner.

Il se mit à table, remua les chaises avec humeur, laissa échapper deux ou trois gestes d'impatience, jusqu'à ce qu'enfin Clémence s'en aperçût et entamât la conversation.

— Oh! oh! dit-elle, monsieur n'est pas de bonne humeur ce matin. Est-ce que M"" Tata aurait fait des siennes?

— Ah ! il s'agit bien de Tata, fit Aubert en haussant les épaules»

— Qu'est-ce qui vous arrive donc, grand Dieu ?

— Avez-vous de la famille, vous ? interrogea brusquement l'agent d'affaires.

— Je n'en ai plus, monsieur, dit la vieille fille. — Heureusement ! ajouta-t-elle.

— Ah ! vous avez donc eu aussi à vous en plaindre ?

— Je crois bien. Pendant vingt-cinq ans que je suis restée en place, j'avais un frère qui me mangeait les trois quarts de mon argent et une mère qui me buvait le reste.

— Ils sont donc morts?

— Dieu ait leur âme ! oui, monsieur. Mais si je n'ai pas un liard d'économie aujourd'hui et si plus tard je meurs sur la paille, c'est à eux que je le devrai. Ah ! les gredins ! m'ont-ils fait assez de misères ! Aussi, croyez-le, monsieur, si je m'oublie quelquefois, si je bois un verre de vin de trop, c'est pour noyer mes chagrins.

A ces mots, avec le coin de son tabher, elle essuya une larme,

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que ces souvenirs, chers et amers à la fois, avaient amenée sur le bord de sa paupière.

— Et vous, reprit-elle alors, vous avez donc aussi du chagrin par rapport à votre famille ?

— Hélas ! gémit Aubert.

— Mais je croyais que vous n'aviez pas de famille.

— Je n'en ai pas... c'est vrai, ou du moins je n'ai qu'un cousin... mais vous savez... la famille, on ne la voit jamais que quand elle a besoin de vous.

— Oh ! pour ça, fit Clémence, vous avez joliment raison ! Ainsi mon frère et ma mère, tant qu'ils avaient de l'argent... mais quand ils n'en avaient plus, fallait les voir accourir ! Mais au fait, qu'est-ce qui vous arrive donc, mon pauvre monsieur?

— Je vais vous le dire, ma bonne Clémence, car j'aurai peutêtre besoin de votre dévouement.

Ces mots: « Ma bonne Clémence », que son maître employait pour la première fois en lui parlant, l'air de profonde tristesse empreinte sur son visage, émurent la vieille fille.

— Allons, dit-elle, il ne faut pas vous désoler comme ça! Ça n'avance à rien. D'ailleurs je suis là, et puisque vous avez besoin de moi . . .

— Oh! soyez tranquille, protesta chaleureusement Aubert, je saurai reconnaître vos services. Si je vous demande quelque chose en dehors de vos attributions, je vous récompenserai largement.

Ces dernières paroles achevèrent de disposer Clémence en faveur de son maître.

— Parlez, monsieur, dit-elle, je suis à vos ordres.

— Eh bien! ma bonne, apprenez que mon cousin Benoît est veuf, qu'il a une fille, et qu'il va être forcé de quitter Paris pendant quelques jours.

— Bien, fit la domestique qui écoutait avec la plus grande attention.

— Malheureusement, reprit Aubert, mon cousin ne peut pas emmener sa fille avec lui et se trouve dans le plus profond embarras.

— Pourquoi?

— Parce que sa fille est folle.

— Folle! s'écria Clémence avec l'accent de la terreur.

— Oh! rassurez-vous, lui dit Aubert. La fohe de cette enfant n'a rien de dangereux, et ne se traduit par aucun acte de violence. A-t-elle eu l'esprit dérangé par la lecture? Est-ce un simple phéno-

,fc-

mène cérébral? On l'ignore. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle croit appartenir à une autre famille que la sienne et porter un autre nom que celui de son père.

— Oh! c'est curieux! fit Clémence.

— Ainsi son père se nomme Benoît, n'est-ce pas?

— Oui.

— Eh bien ! elle prétend se nommer Trigomec.

— Un drôle de nom, par exemple!

— Si drôle qu'on se demande comment elle a pu le choisir de préférence à tant d'autres.

— Le fait est que c'est bizarre !

— Ah! vous n'êtes pas au bout! continua Aubert. Vous vous rappelez bien ce portrait qui se trouvait l'autre jour sur mon bureau...

— Ah! celui delà comtesse Badouroff!

— Non, celui de M"' Bernard.

— C'est juste. Eh bien?

— Eh bien ! cette M"" Bernard, qui est morte, était la sœur aînée de ma jeune cousine. 11 y a même entre elles une ressemblance qui ne manquera pas de vous frapper, si vous la voyez.

— C'est tout simple. Les deux sœurs...

— En effet, rien n'est plus naturel. Mais ce qu'il y a de singulier dans la folie de cette enfant, c'est qu'elle ne se souvient plus du tout qu'elle a eu une sœur, que cette sœur était la femme de mon ami Bernard et qu'elle est morte récemment.

— Ah! dame... fit Clémence. Du moment que la cervelle n'y est plus...

— Par contre, poursuivit Aubert, Germaine se figure...

— Elle se nomme donc Germaine, cette pauvre enfant?

— Oui, je ne vous l'avais pas dit?

— Pas encore.

— Germaine se figure, continua l'agent d'affaires, qu':)lle a un frère qu'elle appelle Fernand.

— Diable! c'est bien embrouillé, dit la vieille fille. Est-ce tout?

— Non. Elle a parfois d'autres lubies, plus invraisemblables encore que celles dont je viens de vous entretenir. Ainsi, il lui arrive de prétendre qu'elle n'est que la fille adoptive de Ar' Trigomec, et alors qu'elle n'est plus réellement la sœur de Fernand.

Quand ces hallucinations la prennent, elle raconte sur son origine une foule d'histoires plus ou moins effrayantes. Tantôt elle appartient à une famille inconnue, anglaise, espagnole, russe, aile-

mande ou italienne, dont elle ignore même le nom; tantôt elle raconte que sa véritable mère a été assassinée, et qu'elle a été recueillie près de son cadavre... Je ne puis pas vous dire toutes les chimères que se forge l'infortunée malade.

— Et jamais d'accès de fièvre, de transport au cerveau?

— Jamais. Elle vous dit tout cela d'un air si tranquille, avec un tel accent de conviction, qu'à l'entendre on ne se douterait pas qu'elle bat la campagne, et qu'on prendrait pour autant de vérités toutes les insanités qu'elle débite.

— Oui, fit Clémence, mais quand on est prévenue...

— Assurément. C'est pour cela que je vous signale dès aujourd'hui toutes ces particularités.

— Pourquoi? Est-ce qu'elle va venir demeurer ici pendant l'absence de son père?

— J'avais bien pensé à lui céder ma chambre, dit Aubert ; mais j'ai réfléchi qu'on pourrait interpréter d'une manière fâcheuse sa présence dans mon appartement. J'ai fait part de ce scrupule à mon cousin Benoît, qui l'a partagé, et qui m'a inspiré une idée d'autant plus lumineuse, qu'elle se trouve en parfaite harmonie avec l'ordonnance de son médecin.

— Quelle est cette idée? interrogea curieusement Clémence.

— Peut-être m'avez-vous entendu parler d'une maisonnette dont je suis propriétaire aux environs du Trocadéro...

— Je crois bien. Même que vous me disiez que vous ne saviez qu'en faire et que je vous ai proposé de me la donner.

— Mon cousin la connaît également. Or, comme cette maison est admirablement située, et comme le médecin a recommandé le grand air pour Germaine, Benoît m'a prié de disposer de cette bicoque en faveur de sa fille, pendant les quelques jours que durerait son absence.

— En effet, cela vaudrait mieux sous tous les rapports.

— J'ai d'autant plus été de son avis qu'il m'a proposé d'y faire porter quelques meubles, dont il ne sait que faire, qui suffiront à cette installation momentanée, et qu'il me laissera pour prix du service que je vais lui rendre.

— Tiens! ce n'est déjà pas si bête.

— Oui, notre plan est assez bien combiné, fit Aubert. Nous installons Germaine dans cette maisonnette, nous vous plaçons auprès d'elle pour la surveiller, et nous vous donnons une somme ronde de cent ou deux cents francs, suivant le temps que Benoît restera éloigné de sa fille.

— Deux cents francs! s'écria Clémence abasourdie. Comment! pour si peu de chose, monsieur me donnera...

— Oh! ce ne sera pas une sinécure, fit observer Aubert. Il ne faudra pas quitter Germaine d'une seconde. Il faudra éviter qu'elle puisse communiquer avec qui que ce soit.

— Parbleu! dit la vieille fille, si elle racontait ses sottes histoires à quelqu'un, on serait capable d'y ajouter foi.

— Vous avez mis le doigt sur la plaie. C'est là qu'est le danger, fît vivement Aubert. Vous le sentez bien.

— Ce n'est pas malin à deviner.

— Il faudra surtout ne pas boire! recommanda l'agent d'affaires. Les deux cents francs que je vous ai promis sont expressément attachés à cette condition.

— On s'y conformera, dit Clémence avec effort, du moment que la récompense en vaut la peine... Et quel jour M. Benoît doit-il quitter Paris?

— Probablement après-demain.

— Lundi, alors?

— Ou mardi, au plus tard.

— Et c'est lui qui conduira sa fiUe à la maison du Trocadéro?

— Ni lui, ni moi.

— Qui donc?

— Vous.

— Moi! Et oii irai-je la chercher? Chez elle?

— Non.

Clémence ouvrait des grands yeux étonnés. Elle n'y était plus.

— Vous comprenez, reprit Aubert, qu'avec une folle on ne peut pas agir comme avec tout le monde.

— Sans doute.

— Deux ou trois fois déjà, Benoît a voulu conduire sa fille dans une maison de santé, et a commis la faute de l'en prévenir. Elle n'a jamais voulu y consentir; mais, depuis ce moment, elle a toujours peur que son père ne mette ce projet à exécution ; elle se tient sur ses gardes, et, sous aucun prétexte, elle ne veut plus sortir de la maison.

— Diable ! ce ne sera pas commode, alors.

— Nous espérons y parvenir.

— De quelle façon?

— Comme elle s'imagine parfois être issue de quelque grande famille étrangère, nous avons pensé à profiter de cette erreur. Nous lui ferons parvenir mystérieusement une lettre, dans laquelle nous

LE DKaME de PO.NTCHARRA

Yvan fut inébranlable... (P. 950.)

l'informerons que nous avons retrouvé cette famille et que, si elle veut la connaître, elle devra se rendre à un endroit que nous désignerons.

— C'est habilement conçu, mais se laisscra-t-elle prendre au piège?

— Probablement, répondit Aubert, quand on lui aura fait entendre surtout que sa famille est riche et puissante.

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— C'est vrai que cela flatte toujours une jeunesse.

— Je me trouverai avec une voiture au lieu du rendez-vous ; mais je ne me montrerai pas, afin de ne pas éveiller ses soupçons. Quand elle paraîtra, je vous avertirai d'un signe, et c'est vous qui irez audevant d'elle.

— J'y suis, dit Clémence en se frappant le front.

— Si, quand vous l'aborderez, elle vous parle de la lettre qu'elle aura reçue, abondez dans son sens, dites comme elle, ne la contrariez pas. Affirmez-lui, au besoin, que c'est vous qui devez lui faire connaître cette famille, bref, faites-la monter en voiture avec vjous, je me charge du reste.

— Décidément, fit la vieille domestique, c'est un jeu d'enfant. Soyez tranquille. Mais j'y pense! Qui vous fera votre appartement pendant que je ne serai pas là?

— Le concierge.

— Et la cuisine?

— J'irai au restaurant.

— EtM"^Tata?

— Tata fera comme moi .

• — Vous lui conterez l'affaire, alors?

— Je m'en garderai bien, se récria vivement Aubert. Et, vousmême, ne vous avisez pas de lui toucher un seul mot de cette histoire !

— N'ayez pas peur, monsieur. Je la connais, elle est jalouse, elle se figurerait un tas de choses...

— Si elle n'est pas contente, elle ira au diable ! fit Aubert avec impatience.

— D'autant plus qu'elle a déjà fait une bonne partie du chemin, ajouta Clémence. Cependant, reprit-elle, il faut tout prévoir. Que lui répondrez-vous à M"° Tata, quand elle vous demandera où je suis?

— Je lui répondrai que vous êtes allée passer quelques jours à

la campagne.

— A Nogent, si vous voulez. J'y ai précisément une amie. A mon retour, je lui donnerai une foule de détails sur le pays.

— Soit, à Nogent. fit Aubert. Ainsi je puis compter sur vous?

— Aveuglément.

— Bien, dit l'agent d'affaires.

Il se leva et passa dans son cabinet. Il avait besoin d'être seul et de donner un hbre cours à la joie dont il était possédé.

Il allait et venait, s'arrêtait brusquement, reprenait aussitôt sa promenade interrompue.

Au même instant, on sonna à sa porte et Clémence introduisit un domestique qui tenait une lettre à la main.

Aubert en brisa le cachet et lut :

« Monsieur Alexandre Kouchnine prie M. Aubert de passer chez lui le plus tôt qu'il lui sera possible.

« Hôtel Meurice, rue de Rivoli. »

— J'y vais à l'instant, dit Aubert au domestique.

QUEL HOMME C'ÉTAIT QUE LE FRÈRE d'oLGA.

Alexandre Kouchnine était un homme de quarante-cinq ans environ, grand et osseux, formidablement charpenté, à la tête énergique surmontée d'une forêt de cheveux noirs et crépus et encadrée de favoris épais que reliait entre eux une forte moustache. Quelques rares fils d'argent commençaient à rayer sa crinière léonine ; mais on s'apercevait sans peine qu'il était encore dans toute la force de l'âge, et que les fatigues de la vie aventureuse qu'il avait menée pendant vingt ans n'avaient eu aucune prise sur le tempérament exceptionnel dont il était pourvu.

Il était naturellement très connu dans le monde tout spécial des marchands de diamants et des joailliers. Et non seulement connu en Russie, mais dans toutes les capitales de l'Europe.

Le bruit de son arrivée se répandit promptement dans Paris parmi les marchands de pierreries. Bien qu'il n'y fût pas encore venu il avait eu déjà avec eux quelques relations. Il avait d'ailleurs ses poches pleines de recommandations.

Pendant les premiers jours qui suivirent son installation, il fut littéralement assailh de visites. On savait, quoi<iu'il eût renoncé au commerce des pierres précieuses, qu'il en avait gardé par devers lui une énorme quantité.

Nos grands bijoutiers et nos lapidaires ne voulurent pas manquer une si belle occasion de remonter leur écrin. Eu moins de quatre jours, Kouchnine avait réalisé plus de deux millions.

Tout autre à sa place se fût estimé heureux de ce résultat. Il l'avait si peu prévu lui-même, qu'il s'était fait donner par son banquier de Saint-Pétersbourg des lettres de crédit sur son correspondant de

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Paris. Et voilà que, loin d'avoir besoin d'argent, il en était encombré, et se voyait obligé de le déposer chez ce même banquier auquel il comptait en demander! C'était inespéré, magnifique, étourdissant I

Pourtant la figure accentuée de Kouchnine ne se déridait pas.

C'est qu'il n'était pas venu à Paris pour y faire des afîaires.

11 n'était pas à Saint-Pétersbourg au moment où sa sœur Olga épousa le général Badouroff. Il suivait alors le cours de ses pérégrinations. Mais, depuis cette époque, il avait fait de temps en temps auprès de son père de courtes apparitions, et, chaque fois qu'il le revoyait, il le trouvait de plus en plus sombre.

Il n'osait pas l'interroger, car il savait bien quel chagrin nàinait le malheureux vieillard.

Lorsque le général Badouroff, à son retour de Paris, avait répandu la fable de sa femme enlevée par le capitaine Tadoreff, le colonel l'avait crue comme tout le monde.

Si infâme que fût la conduite de sa fille, il s'attendait pourtant à ce qu'elle donnât de ses nouvelles, à ce qu'elle lui écrivît, ne fût-ce que pour solliciter son pardon.

Pas une lettre ne lui parvint. Il s'informa auprès de ses amis Personne n'avait entendu parler de la jeune femme! Il espéra être plus heureux d'un autre côté.

Bien qu'il se fût brouillé avec les Tadoreff, à la suite du mariage d'Olga avec le comte, il alla trouver le père d'Alexis et lui demanda s'il savait où était son fils.

Le désolé père lui répondit qu'il n'avait pas donné signe de vie, et reprocha amèrement au colonel d'avoir causé le malheur de ces deux jeunes gens.

En toute autre circonstance, celui-ci aurait relevé vertement les paroles de Tadoreff, mais il se sentait coupable, il courba. la tête.

Deux années se passèrent. Rien n'avait transpiré de la retraite mystérieuse qu'Olga et Alexis s'étaient choisie.

Le général Badouroff avait quitté Saint-Pétersbourg et était allé s'enfermer dans ses terres. Le colonel alla l'y relancer, l'interrogea, le pressa de questions, demanda des détails précis sur cet enlèvement. Le comte répondit qu'il ne savait rien.

11 prétendit qu'au moment où il allait quitter Paris, il avait trouvé une lettre d'Olga, qui lui déclarait que la vie commune lui était devenue insupportable et qu'elle était partie le jour même avec celui qu'elle aimait. Alors il était revenu seul, la mort dans l'âme, et avait aban-

donné sa carrière à un âge où les plus hautes dignités lui étaient certainement réservées.

Ce fut tout ce que le colonel put obtenir de lui.

Les années s'accumulèrent sans que nul écho lointain vînt rompre le silence incroyable que gardaient les deux amants.

Pour la première fois, le doule germa dans Fesprit du colonel. Si le général avait menti... S'il avait fait disparaître Alexis et Olga... Peut-être étaient-ils coupables, en effet. Peut-être le comte les avait-il surpris, échangeant de tendres aveux...

A force d'y réfléchir, et les années succédant aux années sans que rien vînt le tirer de cette cruelle incertitude, le colonel demeura bientôt convaincu que sa fille avait été victime de quelque effroyable guet-apens et que le capitaine AJexis avait partagé son sort.

Fort de cette conviction, il ne se gêna pas pour accuser hautement le général. Bien certainement il aurait porté jusqu'au pied du trône l'accusation qu'il formulait, si la mort ne fût venue, au bout de dix ans, mettre un terme à ses inquiétudes.

Son fils Alexandre, pendant les rares visites qu'il lui faisait, l'avait entendu maintes fois s'emporter contre le général en imprécations violentes. Lui-même n'était pas loin de partager la conviction du colonel. Mais que pouvait-il faire? Il ne venait que rarement à Saint- Pétersbourg. 11 s'était marié à Moscou ; sa famille y demeurait, c'était le centre de ses opérations. Une pouvait pas, sans un grave préjudice pour ses intérêts, s'occuper activement de celte affaire.

Quatre ans après, le général mourut à son tour.

Rien n'était changé à la situation. Qu'étaient devenus Olga et le capitaine Alexis?

Alexandre s'était bien souvent adressé cette question.

Quand, à la prière de sa femme, il renonça enfin h son commerce et surtout aux périlleuses expéditions qu'il nécessitait, il vint se fixer à Saint-Pétersbourg.

Alors, débarrassé du souci des affaires, entouré des siens, riche et désœuvré, il eut tout le temps de se rappeler ce que lui avait dit son père.

Sa sœur était morte assassinée par son mari. Soit! Alexis avait péri de la même manière. Oui, c'était probable.

Mais la fille d'Olga, qu'en avait-on fait?

Alexandre s'émut à cette pensée, et s'émut d'autant plus que le czar l'avait eue comme lui.

Sa Majesté n'avait-elle pas stipulé, en effet, que la fortune et le

titre du comte Badouroff reviendraient à la fille d'Olga et du général, si elle se représentait et les réclamait ?

Donc, en admettant que le général eût commis le crime dont il était accusé, restait ce terrible point d'interrogation :

La fille d'Olga?

Car il n'était pas possible d'admettre qu'un homme, si féroce qu'il fût, eût osé englober dans sa vengeance un enfant de dix mois, alors que, selon toute probabilité, cet enfant était légitimement le sien.

Comment savoir la vérité?

Il y avait bien un moyen, mais réussirait-il? Le contraire était probable. Néanmoins, Alexandre résolut de l'employer.

Il savait que le général n'avait emmené à Paris qu'un seul domestique russe, Yvan, et que cet Yvan n'avait jamais quitté son maître.

Or, si Badouroff avait tué sa femme et le capitaine, s'il avait fait disparaître l'enfant, il n'avait pas pu commettre cette série de forfaits sans se choisir un complice. Donc, si Yvan n'était pas lui-même ce complice — et nul mieux que lui n'était à même de servir aveuglément les volontés de son maître — tout au moins devait-il savoir quelque chose.

Alexandre entreprit de l'interroger.

Précisément cet Yvan, après la mort du général, était passé au service de Nicolas Badouroff.

Kouchnine chargea Laurent de lui amener Yvan.

Laurent, c'était ce Français qu'Alexandre avait rencontré à Moscou, dont il avait fait le compagnon de ses voyages et de sa fortune.

Laurent amena Yvan à son maître, sans lui dire oïl il le conduisait, ni pour quel motif on le faisait venir.

Alexandre posa nettement la question, et lui offrit jusqu'à cinquante mille roubles pour lui arracher des aveux.

Yvan fut un moment ébloui. Ce fut la durée d'un éclair; mais, si court qu'eût été cet instant d'hésitation, Kouchnine devina que cet homme connaissait tout ou partie de la vérité.

Il répondit pourtant qu'il ignorait ce dont on lui parlait, que le général ne lui avait fait aucune confidence, qu'il n'avait rien vu, rien appris, et qu'il lui était impossible de fournir la plus légère indication.

Kouchnine doubla, tripla la somme qu'il proposait, Yvan fut inébranlable. Il devint évident pour le frère d'Olga que cette brute se ferait couper par morceaux plutôt que de confesser la vérité.

Était-ce par pur dévouement qu'il se taisait? S'était-il engagé au silence envers son maître par quelque serment solennel ?

Ce fut à cette dernière hypothèse que s'arrêta Alexandre. Les hésitations d'Yvan, l'ignorance systématique qu'il avait affectée ne pouvaient pas avoir d'autre cause. Sans cela, un homme comme lui aurait-il repoussé une fortune semblable à celle que lui offrait Kouchnine?

Décidément il n'y avait rien à tirer de ce fanatique. Alexandre y renonça.

Un seul espoir lui restait. La fdle d'Olga avait trouvé grâce devant son bourreau et avait dû être abandonnée à Paris. Mais, vivaitelle encore? Où se cachait-elle?

Ce fut sur ces entrefaites qu'il apprit que le frère de Ladislas venait de partir pour Paris.

Qu'y allait-il faire? Rien ne l'y appelait. Il n'avait aucune position, n'occupait aucun emploi. Il avait croupi toute sa vie dans un ministère, jusqu'au jour 011 la mort du général l'avait enrichi. Son voyage à Paris ne pouvait donc avoir pour but que la curiosité ou l'intérêt.

Mais Nicolas n'était pas homme à entreprendre un voyage semblable pour satisfaire uniquement un vague besoin de curiosUé. Donc c'était l'intérêt qui l'y poussait. Et quel autre intérêt devait-il avoir que de découvrir Olga, de s'en défaire et de s'assurer définitivement l'héritage de Ladislas?

Kouchnine comprit qu'il fallait le surveiller et se mit en route.

Durant le trajet de Saint-Pétersbourg à Paris, il avait conté dans ses moindres détails à Laurent l'histoire de sa sœur, et lui avait exposé le but de son voyage.

Comme le colonel, comme son maître, Laurent fut persuadé qu'Olga et Alexis avaient péri de la main du général, et que Feufant avait dû échapper à la mort.

Il était né à Paris, il avait habité le faubourg du Temple jusqu'au jour où la conscription l'avait appelé sous les drapeaux.

Mieux que son maître, il savait donc combien de forfaits inconnus s'accomplissent dans la ville immense. Il n'ignorait pas davantage combien, à dix-sept années de dislance, on aurait de peine à retrouver les traces d'un crime, sur lequel on n'avait aucune donnée certaine, alors que ce crime avait passé jadis inaperçu aux yeux d'Argus de la police.

Néanmoins, il ne désespérait pas d'y arriver.

Laurent était le fds d'un ouvrier. A quinze ans, il était en

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apprentissage, lorsqu'il perdit successivement son père et sa mère.

Il ne se connaissait aucun parent, à l'exception d'un grand-oncle qui portait le même, nom que lui et qui habitait Moscou.

Ce grand-oncle était un ancien soldat du premier empire. A la suite de la désastreuse campagne de Russie, il avait été fait prisonnier, emmené en Sibérie ; puis il avait été mis en liberté et se dirigeait vers la France, lorsqu'en arrivant à Moscou il tomba malade, épuisé de fatigue et de misère.

Une famille d'artisans le ramassa à demi mort, lui donna l'hospitalité, le soigna et le rendit à la santé.

Sa convalescence fut longue, mais il fut soigné avec tant de sollicitude par la tille de son hôte, qu'elle fit un miracle et parvint à le remettre sur pied. Quand il fut complètement rétabli, il offrit à sa bienfaitrice de ne plus la quitter, l'épousa et se fixa définitivement à Moscou.

11 en prévint sa famille, à laquelle il ne manqua pas, une fois par an, à l'occasion du l*"" janvier, de donner de ses nouvelles.

Il paraissait enchanté delà détermination qu'il avait prise. Ses affaires prospéraient, et il avait l'intention, disait-il, de revenir en France ayec sa femme, dont les parents étaient morts, car il n'avait pas d'enfants et rien ne le retenait en Russie que le soin de ses propres intérêts.

Lorsqu'il entra au service, Laurent, qui ne se souciait pas de moisir dans une petite ville de garnison, demanda à être envoyé en Afrique dans un régiment de zouaves. On lui accorda cette faveur, il partit et prévint son grand-oncle de la détermination qu'il avait prise.

Au bout de sa sixième année de service, il reçut de son grandoncle une lettre déchirante, dans laquelle celui-ci lui faisait part du décès de sa pauvre femme. Cette perte l'avait visiblement affecté. Il ne s'en cachait pas. Au contraire, il faisait un éloge chaleureux de celle qu'il avait perdue et prétendait qu'il ne lui survivrait pas.

Il ne disait que trop vrai! Au moment où Laurent finissait son congé et se disposait à partir pour Paris, il reçut du consul français de Moscou une lettre qui lui annonçait la mort de son grand-oncle. Il revint à Paris en toute hâte, et alla consulter un agent d'affaires Son grand-oncle était mort sans enfants et ne laissait d'autre héritier que lui. Or, la succession paraissait valoir la peine qu'on s'en occupât.

Fallait-il la réclamer? On lui conseilla de le faire, et même on lui fit observer que, s'il n'allait pas en personne à Moscou, il courait de grandes chances de perdre cet héritage.

Et sur cette porte... (P. 935.)

Laurent avait précisément trois ou quatre cents francs devant lui. Il se décida à entreprendre ce long et coûteux voyage.

A Moscou, il se trouva en présence de diflicultés qu'il n'avait pas prévues.

Son grand-oncle était mort sans héritier, c'est vrai, mais il était mort intestat. Les soixante mille francs qu'il laissait revenaient dore de droit à FÉtat.

LIV. 120. — LK niiA-.IE liE l'.t.NrCllMU-.A. — P. SAL'.NIÈnE. — J. ROUFF ET C'«, ÉD. LIV. 120

Laurent eut beau réclamer, l'État ne lâcha pas sa proie, si bien que le pauvre diable, après avoir épuisé ses modiques ressources, se trouva sans sou ni maille sur le pavé de Moscou, ne pouvant ni demeurer ni partir, réduit à demander l'aumône pour ne pas mourir de faim.

Ce fut alors qu'il rencontra Kouchnine.

Celui-ci, fort étonné d'entendre un Français implorer sa charité, l'interrogea, lui fit raconter son histoire, se rendit chez le consul de France et s'assura que Laurent lui avait dit la vérité.

Kouchnine fut enchanté. Les zouaves avaient alors dans toute l'Europe une telle réputation d'audace et de bravoure, que le marchand de pierreries résolut de s'attacher un homme qui pouvait lui être d'un si grand secours.

Il offrit à Laurent de partager ses dangers, l'assurant qu'il voulait faire de lui moins un domestique que le compagnon de ses voyages, et, pour le lui prouver, lui proposa dès à présent de lui abandonner sur ses bénéfices une part d'un demi pour cent.

Laurent accepta. Rien ne cadrait mieux avec ses idées d'indépendance. Pendant les sept ans qu'il avait fait campagne en Afrique, le goût des voyages et de la vie aventureuse s'était développé en lui.

Il prit à cœur son dangereux métier. Maintes fois, avec un courage dont Kouchnine, du reste, lui donnait l'exemple, ils se tirèrent tous les deux de situations périlleuses, dans lesquelles un homme seul aurait plus que probablement succombé.

Cela plaisait à Laurent. L'argent que son maître lui remettait tous les ans lui semblait mieux gagné quand il avait couru plus de dangers. Enfin, le métier était lucratif, puisque, après être resté vingt ans au service de son maître, Laurent se trouvait à la tête d'un capital de soixante-cinq mille francs, provenant tant de sa part dans les bénéfices que des économies qu'il avait faites sur la somme fixl qui lui était allouée tous les mois.

Des deux côtés, il faut en convenir, les engagements pris dès le premier jour avaient été tenus à la lettre. Jamais Kouchnine n'avait traité Laurent comme un domestique, et jamais Laurent n'avait parlé à son maître qu'avec le plus profond respect.

Aussi, lorsqu'après avoir réalisé la fortune colossale à la tête de laçiiv^iif^. il se trouvait, Kouchnine se retira des affaires et monta sa maisori, ce fut à Laurent qu'il confia la direction de son personnel.

Il ne pouvait pas mieux faire, car à force de vivre auprès de la famille Kouchnine, Laurent avait fini par la considérer comme sienne.

Adoré par les enfants de son maître, qu'il avait vus naître et grandir, il était également très aimé de sa maîtresse, qui n'ignorait aucun des innombrables services que Laurent avait rendus à son mari.

En arrivant à Paris, son premier soin fut de s'orienter, car son Paris, à lui, avait grandement changé depuis vingt-sept ans qu'il l'avait quitté!

Il fît donc, à travers les nouveaux quartiers, d'interminables promenades, et, pour prendre langue, parcourut avidement tous les journaux.

Les annonces de l'agence Aubert ne pouvaient pas manquer de lui sauter aux yeux. Il ne croyait que médiocrement à la vérité des réclames. Il avait vu jadis tant de charlatans user et abuser de ce genre de publicité, qu'il se tenait sur ses gardes.

Cependant ces mots qu'il avait lus : « Renseignements sur toutes les familles existantes », avaient attiré son attention.

Avant de proposera son maître de recourir à cet intermédiaire, qui ne lui inspirait guère confiance, il voulut s'assurer par lui-même de ce qu'était l'agence Aubert.

Il se dirigea donc vers la rue de Rivoli.

Il allait atteindre la maison qui porte le n° 93, lorsqu'il vit un coupé s'arrêter le long du trottoir. Un homme en descendit, et disparut rapidement sous la porte cochère.

Si vite qu'il eût passé pourtant, Laurent l'avait reconnu. Trois ou quatre fois, en se promenant avec son maître, il l'avait rencontré déjà à Saint-Pétersbourg ; enfin, il y a deux jours, en suivant le boulevard des Italiens, il avait vu Kouchnine échanger un salut avec cet homme.

C'était Nicolas Badouroff, le frère du général.

Selon toute probabilité, le comte se rendait à l'agence Aubert pour le même motif qui y conduisait Laurent.

A son tour, il pénétra dans la maison sur les pas du comte. Il l'entendit monter les escaliers et s'arrêter au second étage, devant une porte qui se referma presque aussitôt.

Laurent monta également, et, sur cette porte, aperçut une plaque de cuivre sur laquelle étaient gravés ces deux mots : Agence Aubert.

Au lieu d'entrer, il revint sur ses pas et retourna près de son maître, auquel il fit part de ce qu'il avait vu.

Sans perdre une minute, Kouchnine écrivit à Aubert pour le prier de passer chez lui.

Celui-ci sentait trop combien une telle lettre était urgente, pour ne pas se rendre immédiatement à celte invitation.

Aussi, un quart d'heure après, il se présentait, se nommait et était introduit sur-le-champ.

Kouchnine était assis au coin du feu.

Derrière lui, debout, les mains appuyées sur le dossier du fauteuil, se tenait Laurent.

Aubert prit une place en face d'eux sur le siège qu'on lui désigna.

— Combien vous a offert le comte Badouroff? demanda brusquement Alexancire.

Cette entrée en matière était si inattendue, qu' Aubert se troubla.

— Mais je ne sais... balbutia-t-il. A quel propos?...

— Vous le savez parfaitement, répondit Kouchnine. J'ai vu le comte entrer chez vous tout à l'heure.

— Eh bien? fit Aubert qui se remit promptement.

— Le comte vous a nécessairement exposé ce qu'il attendait de vous. Probablement même il vous a parlé de moi ; sans cela, je ne m'expliquerais pas l'empressement avec lequel vous vous êtes rendu à ma prière.

L'agent d'affaires se mordit les lèvres.

— Mon empressement est tout naturel, monsieur, dit-il pourlant. Je ne manquerai jamais l'occasion d'acquérir un nouveau client, toutes les fois qu'elle se présentera.

— Sans doute, mais avouez que vous n^ignorez pas dans quel but je vous ai fait appeler.

— Peut-être, monsieur, fît Aubert qui jetait sur Laurent un regard défiant.

Kouchnine s'en aperçut.

— Ah! dit-il en souriant, vous craignez de vous compromettre devant Laurent? Rassurez-vous. Laurent est le plus vieux de mes amis. Il y a longtemps que nous n'avons plus de secrets l'un pour l'autre.

— Excusez-moi, dit Aubert, mais vous avez une si singulière façon d'entamer une affaire, que je suis légèrement embarrassé. Dans la profession que j'exerce, je suis tenu à la plus grande discrétion. Je ne puis donc rien comprendre à demi-mot.

— Je ne saurais trop vous féliciter, monsieur. Quant à moi, j'irai droit au fait. Le comte vous a entretenu de sa belle-sœur, la comtesse Badouroff, et de sa nièce Olga. Or, la comtesse était ma sœur et Olga

est également ma nièce. Entre Badouroff et moi, il n'y a que cette différence : c'est qu'il veut perdre Olga et que je veux la sauver.

Vous voyez donc bien que j'étais en droit de vous dire, quand vous êtes entré ici : Combien le comte Badouroff vous a-t-il offert?

L'agent d'affaires comprit qu'il ne pouvait pas dissimuler plus longtemps.

— Il m'a proposé cent mille francs, répondit-il.

— Pourquoi faire?

— Pour retrouver la fdle de son frère.

— Est-ce tout?

— Oui, monsieur.

— Vous m'étonnez beaucoup, monsieur. Je connais Badouroff; il n'est pas homme à proposer une somme semblable dans le seul but que vous venez de m'indiquer.

Aubert garda le silence.

— Je vois que je ne me suis pas trompé, reprit le marchand de diamants, puisque vous vous taisez. Le but véritable, celui que vous n'avouez pas, c'est la disparition d'Olga.

Aubert protesta par un vif mouvement de dénégation.

— Remarquez que je ne parle pas d'un crime, continua Kouchnine; je ne parle que de faire disparaître, à l'aide d'un sacrifice quelconque, une enfant qui le gêne, puisqu'il désire garder ses millions, et que je veux retrouver, moi qui prétends les lui rendre.

— Je suis dans l'impossibilité de vous répondre à cet égard, monsieur, dit l'agent d'alïaires. Peut-être le comte a-t-il, en effet, cette arrière-pensée, mais...

— Il ne vous l'a pas communiquée ?

— Non, monsieur.

— Voulez-vous me le jurer par un serment solennel?

— Non seulement je ne le veux pas, monsieur, mais je ne le puis pas. Ce serait tout à fait contraire à ces principes de discrétion, qui sont la base de mes opérations, et que vous-même approuviez si fort, il n'y a qu'un instant.

Kouchnine ne put réprimer un sourire.

— Soit 1 dit-il. Aussi bien n'ai-je pas besoin de vous pousser dans vos derniers retranchements, pour vous contraindre à mavouer une chose qui ne fait })lus pour moi l'ombre d'un doute. Je préfère dès à présent vous mettre à Taise et vous expliquer ce que j'attends de vous.

Aubert qui, jusqu'alors, avait baissé les yeux pour éviter le regard perçant de son interlocuteur, releva vivement la tête.

958 LE UKAME DE PONTCHARRA

— Quelle que soit la somme que vous ait offerte ou que vous offrira encore le comte, pour agir en son nom dans cette circonstance, prononça lentement et nettement Kouclinine, je vous en propose le double, si vous voulez agir pour le mien. Est-ce clair?

— On ne peut plus clair, répondit l'agent d'affaires.

— Et je puis compter sur vous?

— Comment en serait-il autrement, monsieur? Mon intérêt n'estil pas désormais étroitement uni au vôtre ?

— Eh bien ! j'écoute. Avez-vous déjà quelques renseignements?

— Pas encore, monsieur.

— Pourtant le comte m'a précédé d'une quinzaine de jours à Paris. Il a dû vous donner des indications détaillées.

— Le comte m'a parlé en effet d'une histoire d'enlèvement, dans laquelle figure un certain capitaine Alexis Tadoreff. ..

— Oui, mais cette histoire est celle que le général a accréditée lors de son retour en Russie. Elle ne doit pas être vraie.

— Ah ! vous croyez...

— Mon père était persuadé, et je crois comme lui, qu'Olga a été assassinée par son mari. Je ne jurerais même pas qu'Alexis n'a pas eu le même sort.

— Qui vous le fait supposer?

— L'inexplicable silence qu'ils ont gardé tous les deux depuis dix-sept ans.

— C'est également mon avis, dit Aubert.

— Pourtant le comte ne vous a rien précisé à cet égard?

— Rien, non, monsieur.

Kouchnine se pencha alors dans son fauteuil et se tourna vers Laurent.

— C'est qu'Yvan ne lui a rien dit, vois-tu.

— Yvan? fit Aubert à qui rien n'échappait. Quel est cet Yvan? Ah ! je me souviens ! N'était-ce pas le domestique russe que le général avait amené à Paris ?

— Précisément.

— Vous croyez donc qu'il sait quelque chose ?

— Je suis convaincu qu'il sait tout.

— Et il est actuellement au service de Nicolas Badouroff ?

— Depuis la mort de son frère, oui.

— Alors il faut l'interroger.

— Kh! je l'ai essayé, dit Kouchnine. Je lui ai offert une fortune pour lui arracher la vérité. Il a refusé de me répondre.

— C'est singulier.

— Aussi je suis certain que son ancien maître lui a dicté quelque serment terrible, dont il n'ose pas se dégager. Il ne faut donc pas compter sur lui.

Aubert respira plus librement. Un moment il avait craint que les aveux d'Yvan ne compromissent le succès de son entreprise.

— Alors vous me donnez carte blanche ? demanda-t-il.

— Nécessairement, monsieur, répondit Kouchnine, et rappelezvous bien ces paroles : le double de ce que vous a offert ou vous offrira le comte...

— Soyez tranquille, dit Aubert en montrant son front, elles sont gravées là en lettres d'or.

A cesmots, il se leva, salua profondément et se dirigeavers la porte.

— Laurent! fit Kouchnine, accompagne monsieur, et donne-lui un billet de mille francs. Cela lui sera un encouragement et lui montrera que je ne dérange pas les gens pour rien.

Aubert se retira enchanté.

Pour lui, le comte n'existait plus. Kouchnine venait de détruire en une seconde tout le prestige dont jouissait Badouroff auprès de l'agent d'affaires.

Assurément, si la conquête de Germaine eût été moins désirable, Aubert aurait immédiatement avoué la vérité à Kouchnine.

Deux cent mille francs constiiuaient un joli denier I D'un mot il pouvait les réaliser sur l'heure... C'était tentant.

11 résista, mais il sentit qu'il n'y avait pas un instant à perdre.

En entrant chez lui, il écrivit immédiatement à son entrepreneur pour presser les travaux qu'il avait commandés.

a Prenez autant d'hommes qu'il vous faudra, disait-il, faites-les travailler la nuit, s'il est nécessaire, mais que tout soit terminé hmdi matin comme vous l'avez promis. »

De son côté Kouchnine était resté seul avec Laurent.

— Voyez-vous, maître, disait le vieux zouave, tous ces gens-là, c'est de la canaille ; mais je connais encore mon Paris, j'aurai l'œil sur eux, je vous le promets, et s'ils bronchent...

Il n'acheva pas sa phrase, mais il releva la tête d'un air menaçant.

Après dîner, Kouchnine s'habilla. Un de ses amis, attaché à l'amsade de Russie, lui avait proposé de le présenter, ce soir-là, chez un jeune employé du ministère des affaires étrangères qui donnait une soirée de garçons.

— Vous verrez, lui avait-il dit, cela vous amusera.

A dix heures et demie, il vint chercher Alexandre et le conduisit chez le vicomte de Lothi, qui l'accueillit avec la plus^ franche courtoisie.

Auprès du vicomte se tenaient ses amis : Henri Matifon, André d'Estival, Ernest Hamil, Edouard Delarue et Fernand Trigomec, auxquels Kouchnine avait été successivement présenté.

Comme dans la plupart des soirées de ce genre, le côté des hommes ne laissait rien à désirer sous le rapport du nom, de la distinction et de l'honorabilité. Du côté des femmes, c'était tout le contraire. Plus le nom était connu, plus il était considéré.

Recruté principalement dans les théâtres de Paris et dans les notoriétés du monde galant, ce personnel offrait à l'œil le plus provoquant et le plus gracieux ensemble qui se puisse imaginer. Jamais peut-être réunion de plus lascives beautés n'avait attiré les regards.

Kouchnine était littéralement émerveillé.

- J'ai parcouru bien des pays, disait-il à Henri Matifon, mais j'avoue que Paris seul peut offrir aux étrangers un spectacle aussi séduisant.

Une femme surtout avait attiré son attention.

Elle était grande et belle. Ses cheveux noirs étaient assez inhabilement rassemblés pour que l'on pût s'assurer qu'ils étaient bien à elle. Elle avait un de ces teints mats qui acquièrent à la lumière un si grand éclat. Son œil noir pétillait de malice, et sa bouche rieuse montrait à chaque instant des dents éblouissantes.

Elle était outrageusement décolletée, ce qui permettait aux regards indiscrets d'admirer des contours aussi fermes que ceux de la Vénus de Milo.

Hommes et femmes, ses amis l'appelaient Tata.

— Quelle est donc celte grande belle fille, qui a de si jolies choses à montrer? demanda Kouchnine à Henri.

— Je ne la connais pas, répondit Matifon. Elle a été amenée par Fleur-de-Péché, cette petite blonde qui est à côté d'elle; mais je vais vous le dire à Finstant.

Il se dirigea, en effet, vers les deux femmes, et s'adressant à Fleur-de-Péché :

— Bonjour, chère, dit-il légèrement. Vous avez donc des intentions hostiles, pour venir ce soir chez le vicomte, accompagnée d'une si belle créature ?

En même temps, il s'inclinait devant Tata.

Ou vous ferez des excuses, ou vous vous ùattrez. (P. 967.

LIV. 121. — LE DRAME DE PONTCHAnnA. — P. SAUMÈHR. — J. ROUFF ET C'o, ÉD.

uv. 121.

— Mais non, mon petit, répondit Fleur-de-Péché ; seulement mon amie Tata, que je te présente et qui joue les jeunes premières à Beaumarchais, était aujourd'hui en train de s'arracher les cheveux, sous prétexte que son amant lui fait des traits. Pour la distraire, je lui ai proposé de la conduire ici. Bon gré mal gré, elle est venue, rien n'est plus simple, tu le vois.

— Madame, fit Henri en s'adressant à Tata, vous trouverez ici autant de consolateurs que vous en voudrez.

Tata fit un geste qui signifiait : Parbleu! ce n'est pas là ce qui m'embarrasse.

Henri allait se retirer, quand Fleur-de-Péché le retint.

— A mon tour, un mot, dit-elle. Quel est ce grand bel homme qui était à côté de toi et qui a l'air de trôner ici?

— C'est un Russe.

— Un prince alors?

— Du tout, un simple marchand de diamants.

— Tiens! je croyais que tous les Russes étaient princes, fit naïvement Fleur-de-Péché.

— Celui-ci est tout simplement un des plus riches marchands de Saint-Pétersbourg. On dit qu'il a plus de vingt millions, sans compter les diamants et les pierreries qui lui restent de son ancien commerce.

— Tu me le présenteras, n'est-ce pas?

— Volontiers, car c'est lui qui m'a demandé le nom de la personne qui vous accompagnait.

— Comment! s'écria Tata. Il y a un nabab ici et je lui ai donné dans l'oeil! C'est bon à savoir. Oh est-il votre nabab? Qu'on me serve le nabab!

Tout à coup, elle se renversa paresseusement dans son fauteuil.

— Après tout, qu'est-ce' que cela me fait? dit-elle en promenant ses regards indifférents sur les personnes qui l'entouraient, il n'y a pas ici un homme qui... si, il y en a un, reprit-elle, mais rien qu'un.

— Voyons? fit curieusement Henri, quel est celui de nos amis qui a été assez heureux pour attirer votre attention!

— C'est ce grand brun, qui était également près de vous tout à l'heure. Il a l'air un peu triste, mais il a une tête superbe, et puis dame! il est taillé... un vrai homme celui-là... à la bonne heure!

Matifon suivit la direclion du regard de Tata.

— Ah! je vois, dit-il. Peste ! vous n'êtes pas difficile! C'est le plus beau de nos cavaliers. Hier encore il avait tourné la tête de la piu» admirablement belle comtesse qu'il y ait au monde I

— Comment se nomme-t-il?

— Fernand Tiigomec.

— Qu'est-ce qu'il fait?

■ — 11 est amoureux, répondit évasivement Henri.

— De qui?

— D'une jeune fille qu'il doit épouser.

— Eh bien! vous lui ferez mes compliments, à la jeune fille, dit Tata. Elle a bon goût.

Matifon s'inclina et retourna auprès de ses amis.

Il n'eut rien de plus pressé que de donner à Kouchnine le nom de la jeune femme, et raconta à Fernand que, seul, il avait trouvé grâce devant M"^ Tata.

Fernand ne se dérida même pas, car on ne pouvait pas appeler sourire l'effort qu'il fit pour répondre du bout des lèvres aux saillies de son ami.

Le fait est qu'il n'était venu à cette soirée que pour être agréable à ses amis. Il ne voulait pas leur laisser croire que sa ruine l'avait trop affecté. Cependant, en dépit de sa volonté, il n'avait pas pu surmonter la tristesse à laquelle il était en proie.

— Mais qu'as-tu donc? lui demandait André d'Estival.

— Je ne sais, répondit Fernand. C'est un malaise que je ne saurais définir. Tu as dû ressentir parfois ces faiblesses momentanées. On serait fort embarrassé d'en expliquer l'origine ; mais on éprouve quelque chose qui ressemble à un découragement profond... Cest comme le pressentiment d'un malheur...

— Tu es fou ! fit André en haussant les épaules.

— Je ne demande pas mieux, dit Fernand.

— Allons ! donne-moi le bras et promenons-nous un peu. Voici ces dames qui arrivent, on ne va pas tarder à danser.

A ces mots, il entraîna Fernand dans la pièce voisine.

C'était un petit salon, tendu d'étoffes algériennes, n'ayant pour tout meuble qu'un large divan circulaire, très bas, et garni de coussins mobiles. Sous les pieds, des tapis de Smyrne et deMacri brillaient des plus éclatantes couleurs. Aux murs étaient accrochées de longues pipes arabes, et, sur des étagères bleu et or, on apercevait des narguilhés, des lasses et des cafetières en orfèvrerie arabe. Enfin, çà et là des plats et des potiches du Maroc.

Ce fumoir n'était éclairé que par une lanterne arabe, ornée de verres de couleur, qui tamisaient une lumière discrète et jetaient leur clarté diverse et bizarre sur les objets environnants.

Dans cette pièce, deux personnes étaient assises, Kouclinine et Tata.

Quand Fernand les aperçut, il fît un mouvement pour se retirer ; mais il était trop tard.

Tata l'avait reconnu, et, comme la conversation du nabab ne lui plaisait sans doute qu'à moitié, elle se leva vivement et s'empara du bras de Fernand.

— Il était temps, dit-elle. J'ai cru que vous ne viendriez jamais me réclamer la danse que vous m'aviez demandée.

Kouchnine fronça les sourcils.

Plus habile voyageur qu'homme du monde, il ne se donna pas la peine de dissimuler la contrariété que lui causait la présence de Fernand.

Celui-ci, sans être excessivement flatté delà préférence dont il était l'objet, était trop galant homme pour ne pas venir au secours d'une femme qui semblait réclamer son intervention.

Il n'avait point du tout invité Tata, cela va sans dire.

— Je vous demande pardon d'arriver si tard, madame, réponditil pourtant ; mais je vous cherchais partout pour tenir mon engagement et je ne vous avais pas trouvée.

• — Heureusement que nous avons le temps ! fit Tata.

Et, sans plus de cérémonie, elle disparut avec lui dans le salon.

Blessé de ce procédé, Kouchnine se leva, furieux, et vint se placer dans l'embrasure de la porte.

Pendant trop longtemps habitué à la vie libre et indépendante, ne connaissant guère d'autre loi que sa fantaisie, il ressentit vivement l'atTront que la jeune femme venait de lui faire, et dont Fernand s'était rendu complice, presque malgré lui.

11 les suivit de son regard irrité, jusqu'à ce que le quadrille fût terminé.

Puis, quand il vit Fernand s'éloigner, il se rapprocha de Tata, qu'à son tour les persécutions du nabab commençaient à impatienter.

Aussi, dès que Fernand passa à sa portée, elle ne crut pas devoir imaginer un autre moyen de se débarrasser des importunités de Kouchnine. De nouveau elle lui prit le bras, et l'entraîna.

Cette fois encore, Fernand se laissa faire, mais il déclara très nettement à Tata qu'il ne voulait plus lui servir d'épouvantail, et la pria de choisir un cavalier mieux disposé que lui à jouer ce rôle ingrat.

Tata ne répondit rien, mais ne se tint pas pour battue.

On avait dressé le couvert dans la salle à manger.

A la demande de Kouchnine, le vicomte de Lothi, chez qui se donnait cette petite fête, avait placé Tata à côté du marchand de diamants.

Comme elle se doutait de ce qui allait arriver, elle se glissa dans la salle à manger, et substitua la carte qui portait le nom de Fernand à celle sur laquelle figurait celui de Kouchnine.

Quand on vint se mettre à table pour souper, Kouchnine se dirigea vers la place que lui avait indiquée Famphitryon et la trouva occupée par Fernand. Il la réclama en termes si vifs, que le vicomte dut intervenir et déclarer qu'en effet, c'était par suite d'un malentendu inexplicable que les deux noms avaient été changés.

Fernand céda, mais Tata ne l'entendait pas ainsi.

Elle quitta sa place et pria la voisine de Fernand de lui donner la sienne, — ce à quoi son excellente amie consentit d'autant plus volontiers, qu'être à côté d'un nabab lui parut ce qu'il y avait de plus enviable au monde !

Kouchnine dévora ce nouvel affront ; mais, au moment où Fernand se retirait, il lui glissa à l'oreille cette phrase grosse de menaces :

— Nous nous reverrons, monsieur I

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