‹ Le drame de PontcharraChapitre 66 sur 77 · LE RENDEZ-VOUS · texte numérisé non relu

LE RENDEZ-VOUS

Pour le coup, ce fut Fernand qui se fâcha.

Comment! Malgré lui, pour les beaux yeux d'une femme qu'il ne connaissait pas et qu'il ne voulait pas connaître, ce cosaque lui cherchait querelle !

Il n'était pas très bien disposé. Cet incident acheva de l'aigrir tout à fait.

Au^si, lorsqu'après souper, Kouchnine vint à lui pour lui demander une explication, il lui tourna le dos et lui donna sa carte.

— Monsieur! fît l'étranger d'une voix tremblante.

— Quoi? demanda Fernand, Est-ce que vous voulez vous battre ici? Cette raillerie froide exaspéra Kouchnine.

LE DRAME DE POxNTCHARRA 9^1

Il rentra chez lui, bien décidé à demander une réparation éclatante.

Le lendemain matin, c'était un dimanche, il fit prier son ami, l'attaché d'ambassade, de passer chez lui, et, après avoir exposé devant Laurent les griefs qu'il croyait avoir contre Fernand, le pria de lui servir de second.

Celui-ci trouva bien que le motif delà querelle était un peu futile, mais n'osa pas se récuser.

Muni des instructions de Kouchnine, Laurent se présenta vers une heure chez Fernand.

— Monsieur, lui dit-il, j'ai l'honneur de me présenter de la part de M. Alexandre Kouchnine pour vous demander réparation de l'insulte que vous lui avez faite.

— Je n'ai fait aucune insulte à ce monsieur, répondit Fernand, dont ce nouveau contretemps redoubla la mauvaise humeur.

— Je suis enchanté de ce que vous me dites, monsieur, car alors vous ne ferez pas de difficulté pour écrire ce que vous venez de déclarer.

— A qui?

— A M. Kouchnine, en y joignant une formule d'excuses que je laisse à votre choix.

— Eh! dit Fernand avec impatience, on ne doit pas d'excuses, d'excuses écrites surtout, à quelqu'un qu'on n'a pas offensé.

— Ainsi vous refusez de lui en faire?

— Très catégoriquement.

— Alors, soyez assez bon pour me mettre en relation avec les témoins que vous avez choisis.

— Je n'ai choisi personne, monsieur.

— Pourtant, monsieur, il faut bien que vous vous y décidiez, car il n'y a pas à sortir de là : ou vous ferez des excuses, ou vous vous battrez.

— Et si je refusais l'un et l'autre...

— M. Kouchnine ne manquerait pas de faire naître l'occasion de vous y forcer.

Fernand ne put réprimer un geste d'impatience.

— Eh bien ! soit, dit-il. Aussi bien il faut en finir.

— Vous acceptez le combat?

— Je l'accepte.

— Et vos témoins sont...

— Je n'en ai pas pour le moment, mais cela importe peu. Déins une heure ils seront ici.

w68 LE DRAME DE PONTCHÂRRA

— Bien, fit Laurent. Dans une heure je reviendrai.

— C'est inutile, monsieur. J'iiabite avec ma mère et ma sœur; ces allées et venues leur causeraient de l'inquiétude, et je préfère qu'elles ignorent ce qui va se passer...

— Je conçois ce scrupule, monsieur, pourtant il faut bien nous entendre...

— Sur quoi?

— Sur les conditions du combat.

— Veuillez les fixer, monsieur. Quelles qu'elles soient, je les accepte et je réponds que mes amis les accepteront également.

— Comme il vous plaira, monsieur, mais ordinairement...

— Eh ! monsieur, interrompit Fernand, ordinairement, ceux à qui l'on n'a rien fait ne vous proposent pas de se couper la gorge

avec eux.

— Ainsi, dit Laurent, demain matin...

— Demain matin, soit. A quelle heure?

— A sept heures et demie.

— Quel endroit?

— La porte Jaune, à Vincennes.

— Vos armes?

— L'épée de combat.

C'est entendu, dit Fernand. A sept heures et demie, je serai à

la porte Jaune avec mes témoins.

Nous vous attendrons, fit Laurent.

A ces mots, il salua gravement et se retira.

Fernand fut sur le point de faire prévenir le vicomte de Lothi, qui demeurait à deux pas, mais il réfléchit que c'était chez lui que cette querelle avait pris naissance, et il craignit que le vicomte n'essayât d'arranger l'affaire. •

Il sauta dans une voiture, se rendit chez Henri Matifon et chez Edouard Delarue.

Ils l'assurèrent que leur concours lui était acquis.

Le lendemain matin, à sept heures moins un quart, ils vinrent le

chercher.

Afin de ne pas attirer l'attention de sa mère par un coup de sonnette trop matinal, Fernand s'était mis à la fenêtre et guettait leur

arrivée.

Il descendit à la hâte, monta en voiture avec eux et le cheval

partit au grand trot.

A l'heure dite, ils s'arrêtaient au lieu du rendez- vous.

On Di'a bien recommaudé, dit-elle à voix basse. (P. 975.)

Ainsi que l'avait promis Laurent, Kouchnine et ses témoins les attendaient.

Un salut fut échangé, mais pas un mot ne fut prononcé. On s'enfonça dans le bois, jusqu'à ce qu'on rencontrât un endroit propice.

Enfm, Laurent, qui s'était mis à la tête du cortège, s'arrêta au milieu d'une clairière qui pouvait mesurer dix mètres de diamètre.

LIV. 122. — LE DRAME DE PONTCIIAKRA. — \\ SAUMÉliE. — J. liiM FF F.T C'" , ÉD. UV . 122

Matifon développa les épées qu'il avait apportées, les remit à Laurent, qui les mesura et qui les donna aux deux adversaires. ■■

Kouchnine se promenait comme un fauve en cage. Fernand laissait faire avec la plus complète indifférence. On aurait juré que tout ce qui se passait autour de lui ne le regardait pas.

— Sacrebleu! lui dit Matifon à voix basse. Qu'est-ce que tu as donc? Est-ce que tu vas te laisser embrocher comme un pigeon?

— Ah çà, répliqua Fernand, crois-tu que je vais rire aux éclats? C'est donc bien amusant de se battre pour une drôlesse qu'on n'a jamais vue et qu'on ne reverra jamais !

— Je ne te dis pas que ce soit drôle, mais puisqu'il faut en passer par là...

— Oh! sois tranquille, je n'ai pas envie de me sauver.

— Je le sais bien; mais je veux que tu te défendes, mille tonnerres ! et que tu flanques à ce cosaque une leçon dont il se souvienne.

— Ne crains rien. Je n'ai pas l'intention d'offrir ma vie en holocauste à M'^' Tata.

Les adversaires mirent habit bas et se placèrent en face l'un de l'autre.

C'était par une matinée humide et froide de novembre. Un brouillard épais couvrait encore le bois de Vincennes. A peine y voyait-on. Une clarté jaunâtre et brumeuse indiquait seule que le soleil était levé.

Fernand ne fut pas maître d'un léger frisson.

— Vous avez peur? demanda Kouchnine.

— Non, j'ai froid, répondit Fernand.

Et il ajouta :

— Mais nous allons nous réchauffer.

En effet, du moment où il eut l'épée dans la main, il fit fière contenance.

Kouchnine lui-même en fut étonné. 11 s'était renseigné sur le compte de Fernand et avait appris que ce jeune homme était avocat. Or les avocats ne passent généralement pas pour des spadassins. Il croyait donc avoir facilement raison de son adversaire, lui à qui le maniement de toutes les armes était familier.

Pourtant il remarqua que la tenue de Fernand était régulière. Ce n'était pas en face d'un novice qu'il se trouvait. i

En effet, notre héros avait appris l'escrime au collège, et, depuis' qu'il en était sorti, il allait réguhèrement, deux fois par semaine,

passer avec ses amis une partie de la soirée dans la salle d'un de nos maîtres d'armes les plus connus.

Laurent engagea les épées et recula de cinq ou six pas.

— Allez, messieurs! dit-il d'une voix sonore.

Kouchnine ne se fît pas prier. Il attaqua avec un entrain et une résolution qui faisaient le plus grand honneur à sa bravoure, si ce n'est à sa prudence. Évidemment, il espérait déconcerter son ennemi; mais il fut bientôt obligé de changer de tactique et de jouer un jeu plus serré.

Non seulement Fernand ne se déconcertait pas, mais il avait riposté à deux reprises avec une telle vigueur que, si Kouchnine n'avait pas été si prompt à la parade, il aurait payé cher sa témérité.

Le combat devint donc sérieux et prit par conséquent des proportions terribles.

Au bout de cinq minutes, les adversaires étaient visiblement fatigués ; une sueur abondante mouillait leur front.

Enfin Kouchnine voulut tenter un dernier effort.

Mais il chargeait avec une telle fureur qu'il trébucha, tomba en avant, et que, si Fernand n'avait pas eu le temps de retirer vivement son épée en arrière, Kouchnine se serait enferré lui-même.

— Je vous dois la vie, monsieur, dit-il en s'inclinant avec une courtoisie dont le jeune avocat ne l'aurait pas cru capable.

Laurent intervint pour donner aux combattants le temps de reprendre haleine.

Au bout d'un instant le duel recommença.

Dès la première passe, Kouchnine fut atteint en pleine poitrine. Cependant il arriva assez tôt à la parade pour écarter l'épée de Fernand. dont la pointe déchira sa chemise et mit à nu la peau sur laquelle elle venait de tracer un sillon transversal, long de vingt centimètres au moins, que le sang commençait à rougir.

— Ce n'est rien, se hâta de dire Kouchnine.

A ces mots, et comme s'il voulait fournir la preuve de ce qu'il avançait, il déchira de la main gauche le plastron entier de sa chemise et découvrit son torse robuste.

A vrr:i dire, le sang ne coulait pas. Il perlait par gouttelettes imperceptibles sur la peau, que le fer avait seulement écorchée.

— C'est égal! pensa Laurent. Mon maître vient de l'échapper belle!

Aucun des témoins n'ayant protesté, le combat continua, plus acharné que jamais.

Mais par la nature même de son caraclère un peu sauvage, Kouchnine s'animait à mesure qu'il se heurtait à des dif'Iicultés.

Au lieu de savoir gré à Fernand d'avoir épargné sa vie, il était furieux de celte générosité, et humilié de la blessure qu'il avait reçue.

Fernand, qui se battait à contre-cœur, conservait tout son sangfroid, se contentait de parer les assauts multipliés de son adversaire et ne ripostait qu'à coup sûr. 11 ne voulait pas tuer Kouchnine, mais seulement le mettre hors de combat.

Kouchnine était presque fou. La vue des lames nues, le froissement du fer l'avaient aveuglé.

Enfin, à la suite d'un formidable coup droit, que Fernand para un peu tard, l'épée du marchand dévia et s'enfonça dans le bras de son ennemi.

La blessure n'était pas dangereuse, mais cette fois le sang coulait.

Matifon et Delarue intervinrent et déclarèrent que l'honneur était satisfait.

En vain Kouchnine protesta que la blessure de Fernand n'était pas plus grave que la sienne et voulut recommencer le combat, Matifon et Delarue se refusèrent à toute nouvelle reprise.

Comme Kouchnine insistait, Fernand, toujours calme et impassible en apparence, se rapprocha de lui.

— Monsieur, dit-il d'une voix que la colère faisait trembler, je ne refuse pas, moi, de me battre de nouveau avec vous, dussent mes témoins m'abandonner; mais, comme il faut en finir, je n'accepte pas, je vous en avertis, d'autre duel que celui-ci : nous poserons à terre un mouchoir, devant lequel nous nous placerons face à face ; on nous remettra à chacun un pistolet, dont un seul sera chargé, et nous tirerons à bout portant.

Ce n'était pas un pareil danger qui aurait fait reculer Kouchnine; mais ses témoins ne lui laissèrent pas le temps de répondre, et refusèrent énergiquement de se faire les complices d'une semblable boucherie.

D'accord enfin avec Matifon et Delarue, ils déclarèrent à leur tour que l'honneur était satisfait, et entramèrent Kouchnine, qui se résignait difficilement à cette décision pacifique.

Quand il fut en voiture avec Laurent, quand la surexcitation que le combat avait provoquée en lui fut un peu apaisée, il se prit à sourire.

— Il faut avouer, dit-il, que j'ai été brutal et grossier envers ce jeune homme.

Cette phrase surprit Laurent, mais lui fit plaisir. Elle lui prouvait que la colère était passée, et que son maître revenait aux idées généreuses qui constituaient le fond de son caractère.

Nul mieux que lui, en effet, ne connaissait cette nature ardente et vigoureusement trempée, violente parfois, mais loyale et bonne, et qui, si elle se laissait facilement emporter, savait aussi promptement reconnaître ses torls.

— Ma foi! maître, je ne vous l'aurais pas dit si vous n'en étiez pas convenu vous-même, fit Laurent, mais je suis de votre avis : vous avez été un peu vif.

— Et injuste, ajouta Kouchnine, car, par deux fois, M. Trigomec aurait pu me tuer, s'il l'avait voulu.

Dès qu'il fut rentré à l'hôtel, il prit une plume, du papier, de l'encre et écrivit :

« Mon cher Monsieur,

« Je m'en accuse humblement, je me suis conduit envers vous comme un sauvage. Bien qu'il soit un peu tard pour reconnaître mes torts, je ne veux pas vous laisser plus longtemps sous l'impression fâcheuse que ma manière d'agir a dû vous causer. Ces excuses écrites que je vous demandais, c'est moi qui vous les adresse, et qui vous prie d'oublier le mouvement d'incroyable colère auquel j'ai cédé.

(( J'espère que de cette déplorable rencontre il ne vous restera qu'un souvenir : celui des regrets que je vous exprime du plus profond de mon cœur.

« Quant à moi, je me rappellerai éternellement que vous avez deux fois épargné ma vie, et je vous supplie de me croire le plus reconnaissant et le plus dévoué de vos serviteurs.

« Alexandre Kouchnlne. »

Il plia la lettre, la glissa sous enveloppe et la remit à Laurent.

— Sur-le-champ, ordonna-t-il, fais porter cette lettre à M. Trigomec !

Et comme Laurent s'éloignait :

— Demain, ajouta-t-il, tu iras en personne prendre de ses nouvelles.

Fernand venait de rentrer quand on lui donna cette singulière épître.

Malifon et Delarue étaient encore auprès de lui.

111a parcourut et ne put retenir un long éclat de rire.

— Qu'as-tu donc ? demanda Matifon.

Pour toute réponse, Fernand lui tendit la lettre de Kouchnine, sur laquelle Hamil jeta également les yeux.

— Sauvage! s'écria-t-il. Il a bien dit le mot, par exemple!

— Oui, fît Delarue, mais bon sauvage après tout. Du diable si ce n'est pas un brave et honnête homme qui écrit une lettre comme celle-là !

— En effet, dit Fernand. Aussi, très franchement, je ne me sens pas la force de lui en vouloir, et je veux lui en donner la preuve.

Il se mit devant son bureau et répondit :

« Mon cher Monsieur, « C'est de ce même bras que vous avez atteint que je vous écris. Merci. Je ne me souviens plus que de votre loyauté. »

Il signa et chargea Matifon de faire parvenir ces quelques mots à Kouchnine.

Cependant il avait éprouvé quelque difficulté à tracer ces trois lignes. Sa blessure, sans le faire souffrir beaucoup, commençait à s'enflammer et avait amené dans le bras une certaine raideur.

On aurait bien voulu cacher à M"" Trigomec et à Germaine le danger qu'il avait couru, mais on avait été forcé de prévenir le médecin de la famille.

Son arrivée mit le feu aux poudres.

Après avoir pansé la plaie, qu'il quahfîa de simple égratignure, il ordonna à Fernand de porter le bras en écharpe pendant quelques jours, et s'éloigna, suivi d'Hamil et de Delarue.

Ce fut alors que M""" Trigomec et Germaine entrèrent en scène.

— Comment! tu t'es battu ce matin! s'écria la jeune fille.

— Et nous ne le savions pas! ajouta sa mère.

■ — Mais à propos de quoi? demandèrent-elles à la fois.

Fernand ne pouvait pas avouer que c'était pour les beaux yeux d'Octavie Chiffoux.

Il raconta que, la veille, en soirée, il avait eu une discussion politique avec un Russe, qu'ils s'étaient animés tous les deux, que Kouchnine s'était fâché, l'avait provoqué, et avait été si grossier — il le reconnaissait lui-même — que Fernand avait été forcé d'accepter le combat.

A l'appui de son dire, il montra aux deux tremblantes femmes la lettre que son adversaire venait de lui envoyer.

Bien qu'elles le vissent sain et sauf, bien que le \locteur les eût

rassurées, elles ne pouvaient s'empêcher de frémir à l'idée du danger que le malheureux avait couru !

Fernand avait oublié ce désagréable incident. La bonne Inmeur lui était revenue. Il eut donc facilement raison de ces craintes puériles, et parvint à ramener sur leur front la paisible sérénité des meilleurs jours.

Toute pensive, Germaine regagna sa chambre. Au moment oh elle en ouvrait la porte, la domestique s'approcha d'elle avec précaution et lui tendit une lettre.

— On m'a bien recommandé, dit-elle à voix basse, de ne la remettre qu'à vous, à vous seule.

Et elle se retira sur la pointe du pied.

Germaine fut très surprise. Son premier mouvement avait été de refuser cette lettre; mais le mystère dont s'était entourée la domestique piqua sa curiosité.

Elle poussa le verrou de la porte, déchira fiévreusement l'enveloppe, et lut :

« Mademoiselle,

« Il vous souvient certainement des circonstances dans lesquelles vous avez été recueillie par la famille Trigomec. Un heureux hasard me les a révélées, ainsi qu'une foule de détails qui s'y rattachent. Si vous voulez connaître le nom de la riche et illustre famille à laquelle vous appartenez, trouvez-vous aujourd'hui, à cinq heures, devant le porche de l'église Saint-Germain-l'Auxerrois. J'y serai et je vous conduirai vers ceux qui m'ont confié le soin de vous guider.

« Recevez, mademoiselle, mes très humlîles salutations.

« Clémence.

« P. S. — J'ai reçu de votre famille des instructions précises. Elle ne veut momentanément se faire connaître qu'à vous. Je dois vous prévenir que, si vous ne veniez pas absolument seule à ce rendez- vous, je ne me montrerais pas. »

De même que, quand elle avait reçu la lettre, Germaine, aussitôt après qu'elle en eût achevé la lecture, eut l'idée de la soumettre à M"' Trigomec, à Fernand, et de leur demander conseil; mais la teneur à\i post-scriptum l'arrêta.

Elle ne connaissait pas du tout cette Clémence qui lui écrivait. Sans être précisément une lettre anonyme, cette lettre n'avait donc pas grande valeur à ses yeux.

Fallait-il n'en tenir aucun compte? La déchirer ou la brûler? Ce fut son premier mouvement.

— Ne suis-je pas heureuse? se disait-elle. N'ai-je pas instamment prié Fernand et sa mère de ne faire aucune recherche? Et c'est moi qui, de mon propre chef, irais... non, ce serait absurde!

Il est vrai que, depuis six jours, bien des événements étaient survenus.

Au moment oii Germaine suppliait sa mère et son frère adoptifs de ne tenter aucune démarche pour pénétrer le mystère qui recouvrait sa naissance, ils étaient relativement riches. Aujourd'hui, ils étaient si complètement ruinés que Fernand avait dû renoncer de lui-même au projet qu'il avait formé d'épouser Forpheline.

Or, on disait à Germaine, dans cette lettre, que sa famille était illustre et riche. Illustre..., peu importait à la jeune fille ; elle ne tenait pas du tout aux banales prérogatives de la naissance. Riche... c'était autre chose !

Il y avait dans ce mot de quoi lui donner à réfléchir.

Si sa famille était riche, en effet, et si elle voulait se faire connaître, ce ne pouvait être que dans le but d'améliorer le sort de celle qu'elle avait perdue, et de témoigner sa reconnaissance à ceux qui avaient recueilli et élevé la petite abandonnée.

JDonc Germaine, directement ou indirectement, par elle-même ou par les siens, pouvait concourir au bien-être des Trigomec et relever leur fortune. Peut-être serait-elle à même de leur restituer ce qu'ils avaient perdu...

Cette perspective était séduisante. Elle aplanissait toutes les difficultés.

Bien certainement, Fernand n'accepterait pas de la main à la main trois ou quatre cent mille francs que lui offrirait Germaine. Il était trop fier pour cela.

Mais, puisqu'elle était riche, Germaine pourrait jouer à son tour le rôle auquel avait renoncé Fernand. Ce mariage, qui était six jours plus tôt le plus cher de ses désirs, et que la faillite de Descoublac avait empêché, deviendrait plus que jamais réalisable, et ce serait la jeune fille qui aurait la joie ineffable d'en hâter la célébration. Ce serait-elle — juste retour des choses d'ici bas! — qui rendrait à ses bienfaiteurs l'opulence qu'ils avaient perdue !

Elle chérissait trop M"" Trigomec, elle avait pour Fernand une passion trop violente, pour que la possibilité d'atteindre un résultat semblable la fît hésiter plus longtemps.

Elle promena autour d'elle un regard inquiet. (P. 979.)

Elle résolut donc de garder le silence qu'on exigeait d'elle, et d'aller au rendez-vous qu'on lui donnait.

Pierre Aubert avait habilement manœuvré en rédigeant cette lettre. Il savait bien qu'en parlant de fortune à Germaine, au moment où ceux qu'elle aimait étaient dans l'embarras, elle saisirait avec empressement ce moyen inespéré de leur venir en aide.

LIV. 123. — LE DRAMF. DE PON TClI.UiUA. — P. SALMÉKE. — J. ROL'FF ET C", ÉD. LIV. 123

Quant à la manière dont il avait fait parvenir cette lettre à la jeune fille, elle était d'une simplicité primitive. Il avait tout bonnement glissé un louis dans la main de la domestique.

Il ne lui restait plus qu'à recueillir le fruit de son adroite combinaison.

Le matin, il avait reçu à huit heures la visite de son entrepreneur, qui était venu lui annoncer que les réparations étaient terminées.

Aubert sauta avec lui dans une voiture et se rendit à sa maison du Trocadéro. Elle avait un aspect riant et coquet qui étonna son propriétaire lui-même.

Le terrain qui l'entourait n'avait pas été défriché, mais on avait fauché les herbes desséchées qui l'encombraient.

Autour de la maison, la place avait été soigneusement nettoyée et sablée ; une allée avait été tracée de la porte de la rue à celle de la maison; la façade avait été badigeonnée en jaune clair, et les persiennes grises avaient été couvertes d'une couche de peinture.

A peine Aubert était-il arrivé, que le marchand de meubles apportait ce qui lui avait été commandé, et se mettait à l'œuvre, aidé par les deux ouvriers qu'il avait amenés.

En deux heures, la chambre était en ordre, les rideaux des fenêtres et du lit étaient posés.

Dans la pièce destinée à Clémence, un lit de fer, une table de toilette et deux chaises furent promptement mis en place.

Dans la cuisine, les ustensiles nécessaires étaient accrochés.

La transformation était complète.

A onze heures, Aubert put reyenir che2 lui et écrire à Germaine la lettre que l'on connaît.

Après avoir sommairement déjeuné, il se rendit chez un loueur de voitures, choisit un coupé et donna des instructions précises.

Il ne voulait pas se montrer à la jeune fille. Or, la mode veut, depuis quelque temps, que les cochers et les valets de pied portent sur les épaules de larges pèlerines en foift-rure, dans lesquelles leur visage disparait presque en entier.

Aubert exigea donc tout spécialement du loueur que son cocher portât une fourrure de ce genre et qu'on en mît une seconde à sa disposition, dans le cas oti il voudrait se faire accompagner d'un domestique.

Comme le mois de novembre tirait à sa fin, cette précaution n'avait rien que de très rationnel.

Le loueur promit qu'à quatre heures et demie le coupé serait devant la porte d'Aubert.

En le quittant, celui-ci se rendit chez un marchand d'habits. Il y fit choix d'une longue et large redingote bleue, garnie de boutons dorés, sur lesquels brillaient en relief les armoiries les plus compliquées.

A cinq heures moins un quart, il descendit, accompagné de Clémence, s'affubla de sa livrée bleue, et mit pied à terre sur le trottoir qui se trouve en face de l'église Saint-Gcrmain-l'Auxerrois ; puis il jeta sur ses épaules la pèlerine de fourrure que le cocher lui donna et attendit.

Clémence se tenait immobile, profondément enfoncée dans la voiture, suivant les ordres que son maître lui avait donnés.

A cette époque de l'année, il fait presque nuit à cinq heures.

Debout à la portière du coupé, Aubeft avait l'air d'un valet de pied, dont la maîtresse fait ses dévotions à l'église, et qui n'attend que son retour pour remonter sur le siège.

Cinq heures venaient de sonner quand une jeune femme, à l'allure rapide et craintive, déboucha de la rue de Rivoli et s'arrêta devant l'église.

Elle promena autour d'elle un regard inquiet, et se retourna à plusieurs reprises, comme pour s'assurer qu'elle n'avait pas été suivie.

Aubert l'avait reconnue, mais, avant de lancer Clémence, il voulait acquérir la certitude que personne n'avait accompagné la jeune fille.

Au bout de cinq minutes, et lorsqu'il eut attentivement fouillé les ténèbres de plus en plus épaisses, il appela Clémence.

— Ma cousine est là, dit-il, je l'aperçois. Clémence se pencha vivement en avant.

— La voici, fit Aubert en désignant Germaine, mais n'oubliez pas ce que je vous ai dit. Elle ne s'appelle pas Benoît, et elle s'imagine qu'on va la conduire vers une famille inconnue.

— Bon, bon! fit Clémence. Je sais à quoi m'en tenir.

— Alors, allez la chercher.

Elle mit pied à terre et se dirigea vers la jeune fille, qu'elle aborda.

— A la bonne heure! mon enfant, dit-elle d'une voix câline; vous êtes venue au rendez-vous que je vous ai donné.

— Oui, madame. C'est donc vous qui m'avez écrit?

— Moi-même.

— Et c'est ma famille qui vous envoie?

— Vous le voyez : la voilure nous attend. Germaine jeta les yeux dans cette direction.

Elle aperçut un très joli coupé, sur le siège un cocher, à la portière un valet de pied. Elle ne douta plus qu'on lui eût dit la vérité et que sa famille fut riche en effet.

— Vous êtes seule? demanda-t-elle.

— Absolument, mademoiselle,

— Mais qui vous envoie? Est-ce mon père? Est-ce ma mère?

— Tous les deux, mon enfant, répondit Clémence avec une tendre pitié.

— Ils vivent donc?

— Ils se portent comme vous et moi.

— Et oii sont-ils?

— Vous allez le savoir, si vous voulez bien me suivre.

A ces mots, Clémence lui prit la main et l'entraîna vers le coupé.

— Vous ne pouvez donc pas me dire oià nous allons, fit Germaine, qu"un reste de défiance vint ébranler.

— Cela m'est expressément défendu, mademoiselle.

La jeune fille hésita quelques instants. Enfin ce fut elle qui, par un brusque mouvement, entraîna Clémence vers le coupé, dans lequel elle monta résolument.

Clémence prit place à côté d'elle, la portière se referma, le valet de pied Aubert monta sur le siège à côté du cocher, et le cheval partit au grand trot.

Quelques minutes après, il s'arrêtait devant la maisonnette de la rue du Bel-Air.

Guidée par Clémence, Germaine pénétra dans la chambre qui lui était destinée.

Dans la cheminée, le feu était tout préparé. Une allumette suffit pour le faire fiamber.

— Maintenant, dit Clémence à la jeune fille, attendez-moi, je reviens à l'instant.

Elle descendit et alla prendre les ordres de son maître.

— Courez aux provisions et achetez-en pour trois ou quatre jours, lui recommanda-t-il. Je désire que vous ne laissiez pas ma cousine seule un moment. Pendant ce temps, je vais causer avec elle et voir si elle est devenue plus raisonnable.

— Ça c'est vrai qu'on ne dirait pas qu'elle est folle, dit Clémence. Elle a l'air si doux, si bon, si honnête...

— Oui, mais ne vous y fiez pas! Vous êtes prévenue...

— Ma foi! vous avez bien fait, monsieur; sans cela j"aurais été sa première dupe.

— Elle ne vous a rien dit en voiture?

— Rien. Elle m'a seulement demandé à plusieurs reprises si nous arriverions bientôt.

— Et pour vous suivre, elle n'a pas fait de difficultés?

— Pas trop, vous l'avez vu. Elle m'a adressé quelques questions relativement à sa famille.

— Que lui avez-vous répondu?

— Que son père et sa mère vivaient encore, qu'ils l'attendaient... Il fallait bien flatter sa manie, à cette pauvre enfant.

— Sans doute. Il s'agit maintenant de lui faire prendre patience, car vous savez aussi bien que moi que son père ni sa mère ne viendront jamais.

— Parbleu! puisqu'ils n'existent pas.

— Et si elle se fâchait... si elle voulait sortir malgré vous... il faudrait s'y opposer, l'enfermer dans sa chambre au besoin...

— Pauvre petite! fit Clémence. Enfin, du moment que c'est pour son bien, on s'y conformera.

— Allez donc, et dès que vous serez de retour, vous lui préparerez à dîner.

Clémence sortit et courut aux provisions.

Aubert ôta sa pèlerine, la longue redingote de livrée qui l'enveloppait, et monta à l'étage supérieur.

Il avait soigné sa toilette pour se présenter devant Germaine.

Il frappa discrètement à la porte de la chambre.

La jeune fille s'élança toute joyeuse à sa rencontre. Probablement elle s'attendait à voir entrer Clémence, sinon ses mystérieux parents; mais elle recula brusquement jusqu'au fond de la chambre, en apercevant un homme jeune et bien mis.

Aubert s'en aperçut et entreprit de la rassurer.

— Ne craignez rien, mademoiselle, lui dit-il, ce n'est pas un ennemi qui vient à vous — tout au contraire.

— Mais enfin, monsieur, qui êtes-vous? que me voulezvous?

Tout en prononçant ces paroles, elle examinait Pierre avec attention. Il lui semblait que les traits de ce nouveau personnage ne lui étaient pas inconnus, mais elle aurait été fort embarrassée de dire où elle les avait vus pour la première fois.

Aubert tremblait que Germaine ne reconnût en lui l'ancien

982 LE DRAME DE POiNTGHARRA.

ouvrier ciseleur, auquel elle avait fait jadis la charité en compagnie de M""" ïrigomec.

Il est vrai que plus de treize années s'étaient écoulées depuis cette époque. Le petit Pierre était maintenant grand et fort; une barbe épaisse encadrait son visage, il portait les habits d'un gentleman.

Enfin Germaine était si jeune, en ce temps-là, que ses souvenirs ne pouvaient pas être bien précis. Aubert y comptait bien.

Il n'avait pas trop présumé de sa bonne étoile. Elle eut beau le dévisager, elle ne parvint pas à mettre un nom sur les traits de l'agent d'affaires.

— Mademoiselle, lui dit-il avec le plus profond respect, quand je vous donnerais mon nom, il ne vous apprendrait absolument rien, car il n'a pas l'honneur d'être connu de vous.

— Mais alors, monsieur, à quel titre êtes-vous ici? demanda Germaine que l'inquiétude commençait à gagner.

— Je suis un ami de votre famille, mademoiselle.

— Eh bien! où est-elle, cette famille? Pourquoi ne s'est-elle pas encore montrée?

— Pour des raisons de haute prudence, mademoiselle. Les circonstances dramatiques dans lesquelles vous avez été recueillie devraient vous faire comprendre de quelles précautions infinies vos parents sont obligés de s'entourer.

— Mais que peuvent-ils redouter de moi, monsieur? Leur secret n'est-il pas le mien?

— Sans doute, mademoiselle. Aussi ne doutent-ils pas de votre discrétion; mais, avant de se faire connaître, ils désireraient savoir quelles sont vos intentions, votre manière de voir, vos projets d'avenir...

— Et c'est vous qu'ils ont chargé de m'interroger? fît Germaine dont les sourcils se froncèrent.

— Non, mademoiselle. Je n'ai pas qualité pour provoquer ni recevoir de semblables confidences. Ils ont prié une dame de leurs amies de venir vous voir en leur nom. Cette dame est jeune, jolie, distinguée. Vous la jugerez, du reste, quand vous la verrez. Seulement, comme elle ne pouvait pas venir aujourd'hui, on m'a chargé de vous annoncer sa visite pour demain .

— Comment, pas aujourd'hui! comment demain! s'écria Germaine qui bondit. Est-ce que vous avez la prétention de me garder ici jusqu'à demain?

— Il le faut bien, mademoiselle.

— Mais c'est impossible, monsieur! Voici bientôt l'heure du dîner. On s'est peut-être aperçu déjà de mon absence, on me cherche, on s'inquiète...

— Qu'à cela ne tienne, mademoiselle. Si vous voulez bien me donner un mot pour les personnes qui vous attendent, je vais le faire parvenir à l'instant,

— Mais ce n'est pas un mot qui peut leur suffire, monsieur! Je veux sortir sur-le-champ!

— • C'est la seule chose que je ne puisse pas vous accorder, mademoiselle.

— Je suis donc prisonnière ici?

— Vous vous exagérez sing^ulièroment les choses, mademoiselle. Vous êtes ici chez vous, la domestique qu'on vous a donnée est tout à vos ordres, et moi-môme, si je puis vous être utile...

— Pourtant, fit Germaine dont les narines roses se gontlèrent de colère, si je ne veux pas rester ici. . .

— J'en serais désolé pour vous, mademoiselle ; mais ce serait contrevenir aux ordres que nous avons reçus de vos parents, et dans ce cas...

— Vous emploieriez la force pour me retenir peut-être, interrompit Germaine d'un ton de superbe défi.

Aubert s'inclina, mais ne répondit pas.

Son silence fit comprendre à la jeune fille que ses craintes n'étaient que trop fondées.

— Oh! cela ne sera pas! s'écria-t-elle. Je crierai, j'appellerai à mon secours.

Aubert se leva froidement, alla ouvrir la fenêtre, les persiennes, et se tournant vers Germaine :

— Criez, mademoiselle, dit-il. Appelez au secours, si bon vous semble; mais je vous en avertis, si vous ne reculez pas devant un scandale de ce genre, c'en est fait de votre fortune ! Jamais vous ne connaîtrez votre famille.

Germaine, qui s'était élancée déjà vers la fenêtre, s'arrêta court.

Aubert s'empressa de mettre à profit ce moment d'hésitation.

— Puisque vos parents sont obligés de recourir, même envers vous, à des précautions semblables, c'est qu'ils sont dans une situation telle qu'un éclat les éloignerait de vous sans retour. Au lieu de porter un grand nom, vous resterez la fille obscure que vous êtes, au lieu

OSi LE DRAME DE POiNTCHARRA

d'êlre riche et de venir en aide à ceux que vous aimez, vous resterez pauvre comme par le passé. Clioisissez.

A ces mots, il s'effaça pour lui livrer passage.

— Mais alors que faut-il faire ? Parlez, au nom du ciel! s'écria Germaine avec un accent déchirant.

Aubert referma lentement la fenêtre, les persiennes, et revint à

elle.

— Il faut attendre à demain, répondit-il.

— Sur mon honneur, je vous l'ai dit, monsieur, on m'attend.

— Faites ce que je vous ai conseillé, mademoiselle. Écrivez un mot, et je vous promets qu'avant une demi-heure, il sera remis à son adresse.

Germaine jeta autour d'elle un regard hésitant.

— Mais je n'ai rien de ce qu'il faut pour écrire, fit-elle observer. D'ailleurs, que dirais-je à ceux que ma disparition va désoler?

Aubert tira de sa poche un portefeuille, y prit une feuille de papier, une enveloppe et un crayon.

— Rien de plus simple, répondit-il, écrivez. La jeune tille s'empara du crayon.

Aubert dicta :

(( Chère mère, « N'ayez aucune inquiétude. Je vais enfin retrouver ma famille ! Je suis dans une maison qui lui appartient, servie par un de ses domestiques, et parfaitement traitée. Demain, je l'espère, mes parents se feront connaître. Dans tous les cas, mon absence ne se prolongera pas au delà de quelques jours, et je vous reviendrai plus riche et plus aimante que jamais. »

— Signez, cachetez votre lettre et mettez l'adresse, dit Aubert quand il eut terminé la rédaction de ce billet.

Germaine obéit. La réaction s'était faite en elle. A la surexcitation qui, tout à l'heure, s'était emparée d'elle, venait de succéder un profond abattement.

— A quelle heure viendra la personne dont vous m'avez annoncé la visite? demanda-t-elle.

— J'espère qu'elle sera ici demain matin, à dix heures, mademoiselle.

— Au nom du ciel! qu'elle se hâte, monsieur, car d'ici là, je

ne vivrai pas.

— Vous avez tort, mademoiselle. Dormez et dormez tranquille.

Portez cette lettre à sou adresse. (P, 987. J

Les deux portes qui donnent accès dans votre chambre sont munies de verrous intérieurs. Vous êtes donc parfaitement chez vous, vous le voyez. Enfin Clémence couche dans une pièce voisine de la vôtre. Au premier appel, vous la verrez accourir.

Germaine suivait d'un regard attentif toutes les indications que lui donnait Aubert. Elle put donc se convaincre qu'il disait la vérité, et cela la rassura un peu.

L1V.124. — Li; DRAME DE PONTCHARRA. — P. SAUNIKRE. — J. ROCFF ET C>», ÉD.

uv. 124.

LE DRAME DE PONTCHA.RRA

Quand il la vit enfin plus calme, il se retira, remonta dans le coupé qui l'avait amené et se rendit chez M""" de Varlades.

C'était sur la jolie veuve qu'il comptait pour décidée Germaine à lui donner sa main.

M"° de Yarlades achevait sa toilette, quand on lui annonça la visite d'Aubert. Elle donna l'ordre qu'il fût introduit, et alla le rejoindre au salon.

— Eh bien ? demanda-t-elle. Vous avez dutiiouveau?

— Oui, madame.

— Quoi?

— L'oiseau est en cage.

— Germaine?

— Vous l'avez dit.

— Où est-elle?

— Dans une petite maison que je possède à dix minutes de chez

vous.

Clara était stupéfaite.

— Mais comment avez-vous fait? demanda-t-elle.

— Vous savez, répondit Aubert,que cette jeune fille a été adoptée parM'^'Trigomec?...

— Oui.

Eh bien ! je lui ai écrit que sa famille avait retrouvé ses traces,

qu'elle voulait se faire connaître ; je lui ai donné un rendez-vous. . .

— Et elle y est venue?

— Sans difficulté.

— Alors, qu'attendez-vous de moi ?

— Peu de chose, madame. Je lui ai dit, sans vous nommer, que vous étiez une amie de sa famille et que vous viendriez demain matin causer avec elle, pour savoir quels étaient ses intentions, ses projets d'avenir. Le terrain est donc préparé. C'est à vous de la décider.

— A quoi?

— A m'épouser, parbleu ! Sans cela Fernand est à jamais perdu

pour vous.

— Bien, je l'essayerai.

— Pourrai-je venir vous prendre à dix heures du matin?

— Oui, je serai prête.

— Alors à demain, dit l'agent d'affaires en se retirant.

Il remonta en voiture et se fit conduire au coin de la rue des Moulins. Là, avisant un commissionnaire, il lui donna la lettre que Germaine avait écrite à M""" Trigomec.

— Portez cette lettre à son adresse, dit-il en mettant un généreux pourboire dans les mains de l'Auvergnat. Il n'y a pas de réponse.

Il le suivit des yeux, le vit entrer dans^ la maison, et reparaître les mains vides un instant après.

— Bien! pensa-t-il. Voici ma lettre à destination. Maintenant, allons dîner.

Il rentra chez lui, car il avait recommandé à Beaudunois de Fattendre.

— Personne n^est venu? demanda-t-il.

— Si, monsieur.

— Qui?

— M"° Tata. Elle voulait même s'installer ici jusqu'à ce que vous rentriez; mais, comme vous ne m'aviez pas donné d'ordres à cet égard, je n'ai pas cru devoir le permettre.

— Vous avez bien fait. Ensuite?

— Elle m'a chargé de vous dire qu'elle rentrait chez elle, et qu'elle vous priait d'y aller aussitôt que vous seriez de retour.

— Ah! fît Aubert avec humeur. J'ai bien d'autres chiens a fouetter en ce moment. Est-ce tout?

— Pas encore, monsieur. Il est venu aussi un homme de quarante-cinq ou six ans, que je n'ai jamais vu.

— A-t-il donné son nom?

— Non, monsieur.

"» — Quel homme est-ce?

— 11 est bien mis, mais dépourvu de toute élégance. Sa moustache et sa barbiche commencent à grisonner; il porte des pantalons larges du haut, étroits du bas, et sa désinvolture ressemble à celle d'un officier de cavalerie.

— A-t-il dit qu'il reviendrait?

— Oui, monsieur.

— Est-ce tout, cette fois?

— Absolument.

— Bien! vous êtes libre. Tâchez seulement de venir demain matin de meilleure heure, car je serai forcé de m'absenter.

— Je serai ici à neuf heures, si monsieur le désire.

— C'est cela. Soyez exact.

Beaudunois s'éloigna.

Aubert resta seul.

— C'est une véritable persécution! s'écria-t-il. Mais qu'a-t-elle donc, cette Tata? Depuis trois jours, elle est sans cesse sur mes

talons! Hier, dimanche, ne voulait-elle pas me faire passer la journée avec elle? Aujourd'hui elle a envie de dîner en ville. Et demain, alors... qu'est-ce qu'il lui faudra? C'est intolérable, à la fin! Décidément, j'ai eu une bonne idée de songer à cette petite Germaine... bonne idée à tous les points de vue... et pourvu qu'elle consente... C'est qu'elle est jolie comme un cœur!... Cinq millions!... et comte par-dessus le marché...

Aubert en resta là. Les besoins impérieux de son tempérament robuste commençaient à se manifester par de violents tiraillements d'estomac. Il avait faim, le rêveur!

Oii irait-il dîner? Dînerait-il seul?

— Ma foi ! s'écria-t-il, jouissons de nos derniers jours de céhbat! Et, machinalement, il se dirigea vers le domicile de Tata.

Elle l'attendait avec une impatience qui menaçait de tourner à la colère.

— Ah! te voilà! lui dit-elle en l'apercevant. Ce n'est pas malheureux. Il va être sept heures.

— Ma chère amie, répliqua-t-il, quand on est dans les affaires^ on ne sait jamais à quelle heure on sera libre.

Cette réponse, nous ne l'inventons pas. Elle est dans la bouche de tous les maris qu'un retard, volontaire ou non, ramène à une heure indue au foyer conjugal. Enla lisant, bien des femmes se souviendront de l'avoir entendue. Si cette phrase ne se présente pas trop souvent, elle peut être vraie; mais si elle devient le refrain banal de chaque jour, que les malheureuses prennent garde!

Tata savait à quoi s'en tenir. Elle avait une expérience précoce de l'humanité.

— On est toujours hbre quand on veut, répondit-elle en haussant les épaules.

Pourtant elle ne jugea pas à propos de faire une scène — ce qui est encore l'expression consacrée en pareil cas.

Elle mit à la hâte sa pelisse fourrée et son chapeau.

— Oti allons-nous? demanda-t-elle, chez toi?

— Non, au restaurant, dit Aubert.

■ — Tiens! pourquoi pas chez toi?

— Parce que Clémence n'y est pas.

— Où est-elle donc?

— Elle m'a demandé à aller passer quelques jours dans sa famille.

— Mais combien de temps restera-t-elle absente?

— Elle ne me l'a pas dit.

— Et tu ne lui as pas fixé un délai?

— A quoi bon? qu'est-ce que tu veux que cela me fasse que cette femme reste un jour de plus ou de moins absente?

— Mais ton ménage...

— Ah! fît Aubert impatienté, ne vas-tu pas te mettre à la torture à propos de Clémence? De quoi te mêles-tu? Si son absence se prolonge trop, je la remplacerai. Rien n'est plus simple.

Tata n'insista pas. Elle regarda seulement son amant entre les deux yeux, comme pour lui défendre le mensonge.

Elle lui trouva Fair contraint, et remarqua qu'il se détournait avec embarras.

— Viens-tu? demanda-t-il avec humeur.

— Voilà! fît Tata qui accourut.

Mais, en descendant l'escalier, elle se disait :

— Bien sûr, il y a quelque chose. Voilà trois ou quatre jours que je m'en doute... il faudra pourtant que je tire cela au clair...

Elle se garda bien de laisser deviner sa pensée.

Un quart d'heure après, ils étaient attablés tous les deux chez Brébant, dans un ravissant cabinet de l'entresol.

Entre gens qui ont une arrière-pensée chacun, et qui ne veulent pas se l'avouer, rien n'est plus pénible que le tête-à-tête, surtout quand il est inoccupé. Or, dix minutes, un quart d'heure peut-être allaient s'écouler avant qu'on leur servît le potage.

— Qu'as-tu fait tous ces jours-ci ? demanda Aubert pour se donner une contenance.

— Rien, répondit Tata, je me suis ennuyée à mourir.

— Pourquoi? Tu ne manques pas de distractions pourtant.

— Oh! parbleu, si j'en voulais, j'en aurais par-dessus la tête, des distractions. Ainsi, pas plus tard que samedi, je suis allée en soirée.

— Chez qui?

— Chez un ami de Fleur-de-Péché.

— Qui se nomme?...

— Le vicomte de Lothi.

— Tiens! fit Aubert, j'ai entendu parler de ce nom-là il y a quelques jours... Eh bien! qu'y as-tu fait?

— Rien. Il y avait là un vieux mangeur de chandelles, une espèce de cosaque, qui me dévorait des yeux, qui me poursuivait dans tous les coins... il s'appelle Rouchnine.

990 LE DRAME DE PONTCIlARRA.

— Ah! fit Aubert qui devint très attentif.

— Oui. J'ai vu là aussi un certain Fernanrl Trigomec...

— Comment! ils se connaissent! s'écria involontairement l'agent d'affaires.

Le trouble dans lequel ces deux noms avaient jeté son amant frappa la jeune femme. Cependant elle feignit de n'avoir rien vu.

— Oh! il y avait là bien d'autres personnages, continua-t-elle. Le baron d'Estival, Ernest Hamil, Henri Matifon, Edouard Delarue, Adrien Lasserre, Henri de La Chenevière... que sais-je, moi! une ribambelle de beaux messieurs.

Tout en prononçant cette liste des noms qu'elle avait retenus, elle observait Aubert du coin de l'œil.

Il n'avait pas fait un mouvement.

Donc, Rouchnine et Fernand Trigomec seulement l'intéressaient.

A l'instant même, elle acquit la preuve qu'elle ne s'était pas trompée.

— Ce Rouchnine dont tu me parlais, fît négligemment Aubert, comment est-il ?

— C'est un grand et solide gaillard de quarante et quelques années, dont la moustache épaisse et les favoris bien fournis commencent à grisonner.

— C'est bien lui, pensa Aubert.

Il reprit à haute voix :

— Et tu dis qu'il causait avec un certain Fernand Trigomec?

— Je n'ai pas dit qu'ils causaient ensemble. Tant s'en faut!

— Comment ? Que signifie ce tant s'en faut ?

— Il signifie que ces deux pauvres diables, loin d'être bien ensemble, sont au contraire brouillés à mort.

— Qu'en sais-tu ?

— Belle malice ! puisque c'est à cause de moi.

— Vraiment? demanda Aubert qui reprenait son assurance. Conte-moi donc cela.

— Volontiers. Figure-toi que ce Rouchnine ne me lâchait pas d'une semelle et ne cessait de me répéter que les beautés du Caucase n'étaient que de la Saint-Jean à côté de moi. Une fois, c'est bien, cela fait même plaisir à entendre; mais deux fois, trois fois, vingt fois, cela tourne à la scie! Je ne savais plus comment m'en dépêtrer.

Fort heureusement, je vois arriver M. Fernand Trigomec, qui causait avec un de ses amis.

Je ne le connaissais pas, mais il avait une tête qui me plaisait.

Pour me débarrasser de mon Kouchnine, je ne fais ni une ni deux. Je saute sur le bras de ce jeune homme";' je lui réclame une danse qu'il ne m'avait pas promise, je l'entraîne, et nous nous sauvons, poursuivis par les regards furibonds de mon inflammable étranger.

Une seconde fois la même scène se renouvelle. Pour le coup, M. Fernand me déclare que je ne dois plus compter sur lui comme épouvantait. Bon, je m'y étais résignée, lorsqu'en allant faire un tour dans la salle à manger, je m'aperçois qu'on m'avait placée à côté de mon opiniâtre soupirant. Vivement, j'enlève la carte sur laquelle était inscrit son nom, et je lui substitue celle que je trouve, au hasard. Va te faire lanlaire! c'était le nom de M. Fernand que j'avais pris!

— Sans le vouloir? fît Aubert avec incrédulité.

— Parole d'honneur ! répondit Tata en toussant légèrement.

— Bien. Continue.

— Voilà mon Russe qui se fâche, qui réclame sa place et qui vient s'installer à côté de moi. Ma foi! je n'y tiens plus. Je me lève, j'envoie Fleur-de-Péché s'asseoir à ma place, je prends la sienne...

— Et, toujours par hasard, c'est encore à côté de M. Fernand que tu vas te mettre.

— Oh! cette fois, je l'avais bien fait exprès, avoua Tata. J'étais furieuse. H est vrai que je m'en suis johment repentie après.

— Pourquoi?

— Parce que j'ai mis le feu aux poudres sans m'en douter.

— De quelle façon?

— Après le souper, Kouchnine est allé demander une explication à Fernand, qui l'a envoyé promener; ils ont échangé leurs cartes, et...

— Ils se sont battus? interrogea Aubert sans cacher la joie que ce dénouement lui causait.

— Ce matin.

— Et qu'en est-il résulté ?

— M. Fernand a été légèrement blessé, après avoir épargné deux fois la vie de son adversaire.

— Qui te l'a appris?

~ Fleur-de-Péché.

— Mais qui le lui a dit ?

— M. Matifon.

— En effet, s'écria Aubert. Je me souviens à présent ! Ce Malifon est un des amis intimes de M. Fernand Trigomec.

Ce fut en ce moment que le garçon entra.

Le dîner mit fin à toute explication et se passa assez gaiement.

Aubert était soulagé d'un grand poids. Tata espérait que son amant resterait auprès d'elle jusqu'au lendemain matin. Ils donnèrent donc sans contrainte carrière à leur vaillant appétit.

Après une courte promenade, Pierre annonça cependant qu'il allait rentrer chez lui: Il avait, disait-il, des affaires importantes à traiter le lendemain matin.

Tout ce que put obtenir Tata, ce fut qu' Aubert lui sacrifiât une partie de la soirée.

Un peu après minuit, il la quitta.

— Mais quelles affaires peut-il donc avoir tout à coup, qui absorbent ainsi le temps qu'il me consacrait autrefois, se demandait la jeune femme.

Elle n'était pas loin de se considérer comme la plus malheureuse des créatures.

Qu'aurait-elle dit, si elle avait assisté à la scène déchirante qui se passait chez les Trigomec, à l'heure oii elle était tranquillement attablée à côté de son amant ?

Six heures et demie venaient de sonner, quand M""' Trigomec s'étonna de ne pas voir paraître Germaine.

Ordinairement elle ne restait jamais si tard dans sa chambre et venait toujours tenir compagnie à sa mère.

]^mo Trigomec sonna la domestique.

— Mademoiselle a sans doute oublié l'heure, lui dit-elle. Veuillez la prévenir qu'on va bientôt se mettre à table.

— Mais... répondit en hésitant la domestique, mademoiselle n'est pas encore rentrée.

— Elle est donc sortie ?

— Oui, madame.

— Seule?

— Oui, madame.

— Y a-t-il longtemps?

— Une heure et demie environ.

— Et vous ne m'avez pas prévenue !

— Prévenue de quoi? fit la domestique avec une feinte naïveté. J'ai cru que mademoiselle sortait avec la permission de madame.

— Vous a-t-elle dit oti elle allait ?

— Non, madame.

— Bien. Tenez votre dîner prêt, fit M°" Trigomec. Germaine ne tardera pas à rentrer.

Mais je ne m; trompe pas! (P. 999.)

La domestique se retira. Elle ne demandait pas mieux que de ne pas subir un plus long interrogatoire. Elle supposait à juste titre qu'entre Tabsence de Germaine et la lettre qu'elle lui avait secrètement remise, il y avait une corrélation directe.

M"" Trigomec se leva et alla dans la chambre de sa fille. Cette chambre était vide', mais parfaitement en ordre.

LIV. 125. — LE DRAME DE FO.TrCUARRA. — P. SAUNlÈRt:. — J. HOUrt ET C'«, ÉD. U»'. 123.

Cela ne rassura pourtant pas la pauvre mère. Elle alla trouver son fils dans son cabinet.

— Est-ce que tu as chargé Germaine de quelque commission pressée? lui demanda-t-elle.

— Non, répondit Fernand en relevant brusquement la tête. Est-ce qu'elle n'est pas là?

— Non, elle est sortie depuis une heure et demie.

— C'est singulier !

— Elle peut être sûre que je la gronderai d'importance quand elle rentrera, dit M°' Trigomec.

— Tu feras bien, car c'est vraiment bien mal à elle de nous donner des inquiétudes semblables.

Au même instant, la domestique apporta une lettre. Fernand jeta les yeux sur l'enveloppe.

— Ah! l'écriture de Germaine ! s*écria-t-il.

Il décacheta vivement la lettre et la parcourut du regard. 11 devint subitement très pâle.

— Servez le dîner, ordonna-t-il à la domestique. La pauvre Germaine avait trop présumé de ses forces et n'était pas encore bien rétablie. En allant faire quelques emplettes dans le voisinage, elle a' été prise de faiblesse, s'est évanouie, de sorte qu'on a été forcé d'envoyer chercher un médecin et de la mettre au ht dans la maison oii elle se trouvait. Mais ce ne sera rien, paraît-il, quelques jours seulement...

En achevant ces mots, il congédia la domestique.

— Comment ! dit M""^ Trigomec affolée de terreur, Germaine va rester loin de nous quelques jours ! Je ne le souffrirai pas ! Je cours la chercher. Oii est-elle? Parle! mais parle donc!

Fernand, accablé de douleur, fatigué par la blessure qu'il avait reçue le matin , ne prononçait pas un mot, ne faisait pas un mouvement.

Sa mère lui arracha des mains le billet qu'il tenait encore de ses doigts inertes.

Elle lut jusqu'au bout avec une expression d'angoisse indicilDle.

— Qu'est-ce que cela signifie? demanda-t-elle.

— Je n'y comprends rien, dit Fernand, as-tu remarqué que la lettre de Germaine est écrite au crayon?

— Oui.

— Donc, poursuivit-il, cette lettre n'a pas été écrite dans des conditions normales, devant un bureau, dans un appartement confortablement installé.

— Tu crois qu'elle n'est pas dans sa famille?

— J'en suis sûr. Si sa famille avait retrouvé ses traces, la première chose qu'elle devait faire, c'était de s'adresser à nous.

— En effet, fit M""Trigomec, dont ce raisonnement redoubla les inquiétudes.

— Ensuite, si elle était dans sa famille, il est plus que probable que, pour nous écrire, on lui aurait fourni de l'encre et des plumes.

— C'est vrai ! s'écria la pauvre mère de plus en plus alarmée. Mais alors que s'est-il donc passé?

— Il est évident que Germaine est victime de quelque ténébreuse machination qui nous échappe, et, loin de me rassurer, plus j'y pense, plus j'ai peur.

— De quoi?

— Je serais fort embarrassé de le dire ; mais il y a une chose que nous ne devons pas oublier...

— Laquelle?

— Les circonstances dans lesquelles nous avons recueilH cette enfant.

— C'est juste! fit M"' Trigomec qu'un frisson nerveux vint agiter.

— Rappelle-toi cette femme empoisonnée, qu'un inconnu amène, à demi morte, dans le garni de la rue de Flandres...

— Oh! je m'en souviens bien!

— Pour moi, cela ne fait pas l'ombre d'un doute : cette femme était victime de quelque terrible vengeance, et... qui sait ?... peut-être Germaine n'a-t-elle échappé au même sort qu'à cause de son extrême jeunesse...

— Que dis-tu?

— Peut-être la haine de ceux qui avaient frappé la mère s'acharne-t-elle aujourd'hui après la fille...

— Tu penses donc qu'un crime a été commis, que Germaine?... ]\P* Trigomec ne put achever sa phrase, tant l'émotion la

paralysait.

— Je ne dis pas que cela soit, fit observer Fernand. Je dis seulement que cela pourrait être; car, dans ce cas-là, celui ou ceux qui la poursuivent se garderont bien de se faire connaître à nous !

— Alors que vas-tu faire?

— Je n'en sais rien. Il est clair que le plus simple serait d'aller déposer une plainte chez le commissaire de police; mais je crains que cette démarche ne soit inutile ou dangereuse.

— Pourquoi ?

— Inutile, parce que ceux qui ont ravi Germaine ont depuis longtemps préparé leur guet-apens et l'ont combiné de manière à défier toutes les recherches. Inutile encore, si le crime est déjà commis, ce que je me refuse à admettre,

— Mais lu as dit aussi que cette démarche pouvait être dangereuse. A quel point de vue?

— Supposons que Germaine soit au pouvoir de ce ou ces misérables, et qu'ils aient reculé jusqu'à présent devant un meurtre. Attirer l'attention de la police, é.bruiter cet enlèvement, ce serait les pousser à se défaire d'un témoin compromettant, d'une preuve vivante de leur culpabilité. Enfin, ajouta Fernand, ce serait livrer notre nom en pâture à tous les journaux, et, je te l'avoue, depuis qu'Aubert m'a fait lire dans le Livre rouge, cette pensée seule me donne le frisson.

— Oui, tu as raison, toujours raison! dit tristement M""" Trigomec. Ah! qu'il est bien vrai le proverbe qui prétend qu'un malheur n'arrive jamais seul! Hier la ruine, aujourd'hui le chagrin... la mort peut-être.

Deux grosses larmes coulaient en même temps sur la joue ridée de la pauvre femm-e.

— Mais j'y pense ! fit-elle tout à coup en s'essuyanl les yeux. Pour que Germaine ait quitté la maison, il faut que quelqu'un lui ait parlé ou lui ait écrit.

— Bien certainement, approuva Fernand.

— Qui donc a pu se glisser auprès d'elle ou lui faire parvenir mie lettre à notre insu?

— Qui? Notre domestique, parbleu!

— Ah! si je le savais...

— Que ferais-tu?

— Je la renverrais immédiatement.

— C'est la première pensée qui me soit venue, chère mère, dit Fernand avec douceur; mais j'ai réfléchi, et je crois que congédier notre domestique, ce serait nous priver, en cas de besoin, d'un témoignage précieux.

— Comment! tu veux que je garde cette traîtresse auprès de

moi!

— Je te laisse hbre de faire ce que tu voudras, mais mon avis serait de ne rien laisser voir, de ne lui adresser momentanément aucun reproche.

— Je me conformerai donc à tes désirs, mais cela me sera pénible, je ne te le cache pas.

— Rassure-toi. J'espère que ton supplice ne sera pas de longue durée.

— Tu as donc en tête quelque projet...?

— Rien, je n'ai rien. J'avoue que cette disparition me casse bras et jambes ; mais je suis convaincu que Dieu m'inspirera, ou que les événements viendront à notre aide.

Mon sang-froid a l'air de t'étonner, ma pauvre mère! Tu te demandes si je suis bien ton fils, et non pas quelque égoïste cuirassé d'avance contre toutes les émotions... Ah! ne crains rien. Ce calme n'est qu'apparent. Tout mon être frémit, tout mon sang se révolte à l'idée que notre chère Germaine ne reviendrait pas. Certes, elle a manqué de confiance en nous. Mais quel que soit le sentiment qui l'ait fait agir, je suis convaincu que ce sentiment est noble, bon, généreux. Tout ce qu'on pourra me dire d'elle ne me persuadera jamais qu'une nature aussi loyale, un cœur aussi élevé, soient déchus en un instant de l'estime qu'ils se sont acquise.

J'aime Germaine autant que toi, mère; je l'aime plus que toi, même, car je l'aime d'un amour que tu ne peux pas ressentir, car elle est mon bonheur, ma vie. Tant qu'elle était près de moi, j'avais la force de me taire, parce que je m'enivrais à toute heure du parfum d'angélique chasteté qui était en elle. Maintenant qu'elle n'est plus là, il me semble que ma passion a grandi, que je l'aime plus encore. Tout ce qu'il y avait en elle de candeur, de beauté, de charme, se représente à mon esprit pour la rendre plus attrayante mille fois qu'elle ne l'a jamais été. Tout me revient à la mémoire : son innocence, sa douceur, l'admiration naïve qu'elle me témoignait. Aussi, je te le jure, si le malheur voulait que Germaine ne nous fût pas rendue, je sens que je ne survivrais pas à sa perte !

Fernand s'était animé en prononçant ces paroles. Les sentiments tumultueux qui l'agitaient lui avaient fait oubher sa prudence habituelle . Il ne s'apercevait même pas qu'il déchirait le cœur de sa mère, qu'il menaçait pour ainsi dire de perdre du même coup sa fille et son lils.

Ce fut en voyant chanceler la malheureuse femme qu'il comprit combien était cruel et coupable le désespoir auquel il s'était laissé aller.

11 lui saisit les mains avec empressement.

— Ah! pardon, mère, fit-il, je ne sais plus ce que je dis. Tu le vois, je suis moins fort que tu ne te l'imaginais, puisque j'ai eu l'horrible courage d'étaler à tes yeux mes angoisses, comme si lu n'avais pas assez de celles que tu ressens déjà. Mais c'est fini. Tiens,

regarde-moi. Je veux te donner l'exemple de la résignation ; je ferai passer en toi la foi qui m'anime, afin que tu supportes vaillamment avec moi le coup qui nous a frappés.

En effet, il se leva de son fauteuil, résolu sinon calme, et se rapprocha de sa mère, sur le front de laquelle il déposa un baiser respectueux.

— Allons nous mettre à table, dit-il avec un sourire amer. La vie a des exigences auxquelles nous ne pouvons pas nous soustraire. Viens donc, et tâche de présenter comme moi un visage impénétrable à la curiosité de notre domestique.

Il lui offrit le bras et l'entraîna.

Trois couverts étaient dressés, selon la coutume, sur la nappe immaculée, comme pour leur rappeler l'absence de celle qu'ils s'efforçaient en vain d'oublier.

Faut-il dire qu'ils firent à peine acte de présence à table, et qu'ils ne touchèrent à aucun des mets qu'on leur servit ?

Il leur tardait d'en avoir terminé avec la pénible contrainte qu'ils s'imposaient. Au bout d'une longue demi-heure, ce supplice eut une fm.

j^|me Xrigomec regagna sa chambre, suivie de Fernand. Pendant une heure, ils demeurèrent assis eu face l'un de l'autre, sans échanger une parole, absorbés chacun dans les plus sombres rêveries.

Fernand, sous prétexte qu'il avait un travail urgent à achever, demanda enfin à sa mère la permission de se retirer.

La vérité est qu'il lui tardait d'être seul, pour se livrer sans témoin à la douleur qu'il éprouvait.

Toute la soirée, toute la nuit se passèrent pour lui dans un anéantissement absolu. Ce fut inutilement qu'il essaya de chercher dans le sommeil le repos dont il avait besoin : il ne parvint pas même à fermer la paupière.

Quand vint le jour, il était harassé de fatigue, il avait la fièvre, sa blessure le faisait beaucoup souffrir.

Dans la matinée, le docteur arriva et fut très étonné de trouver son malade en pareil état.

11 ordonna des potions calmantes, des soporifiques, et promit de revenir le lendemain.

Il était neuf heures et demie quand il se retira. C'était l'heure à laquelle AP" de Varlades s'habillait pour se rendre près de Germaine.

LF DRA.ME DE PONTCHARRA. î»0.0

Page 1