UNE SOIREE BIEN REMPLIE
Dans celte môme soirée du lundi, où se sont passés lés incidents que nous venons do raconter dans le chapitre précédent, Beaudunois était sorti de l'agence, l'estomac vide, le gousset creux, n'ayant dans sa poche que quatorze malheureux sous pour dîner. Or il était gourmand, et, depuis qu'il était tombé dans la misère, il n'avait jamais eu un si grand appétit. Comment faire?
Il lui était arrivé souvent d'être obligé de se contenter à moins de frais. 11 se résigna donc et se dirigea vers un établissement de bouillon, qui était précisément situé à quelques pas de son bureau.
D'avance il avait ainsi composé son repas : la soupe, le bœuf, un morceau de pain et un verre de vin.
Il entra, s'assit à une table, commanda son dîner, et s'appuya mélancoliquement sur le marbre, en attendant qu'on lui servit son maigre ordinaire.
On venait de lui apporter son potage, quand un consommateur prit place en face de lui, à sa propre table.
Le nouveau venu jeta en s'asseyant un regard de pitié sur la soupe de son vis-à-vis et sur le morceau de bœuf bien sec, bien nu, bien racorni, qui fumait au milieu de l'assiette.
Il commanda, assez haut pour que Beaudunois l'entendît, un potage, une entrée, un demi-poulet rôti, une salade et une bouteille de vin cachetée.
— Est-il heureux ! soupira Alphonse.
Alors il leva les yeux sur ce privilégié, à qui ses moyens permettaient de faire une orgie semblable dans un bouillon. Leurs regards se croisèrent.
— Mais je ne me trompe pas ! s'écria tout à coup l'opulent dîneur, c'est vous que j'ai vu, il y a une heure environ, dans les bureaux de l'agence Aubert.
— En effet... balbutia Beaudunois, c'est bien moi.
Le rouge delà honte lui monta au front, quand il se vit surpris en flagrant délit de misère.
1000 LE DRAME DE PONTCH AttU\
— Ah ! par exemple, cela se trouve à merveille ! fit l'inconnu. Moi qui déteste dîner seul! Vous allez me tenir compagnie.
Ne commandez pas autre chose, allez! Il y en aura bien pour deux dans ce qu'on va m'apporter, car je n'ai pas si faim que je le croyais. Dans tous les cas, la marmite est là, la cave n'est pas loin, nous ne mourrons ni de faim ni de soif, je vous en réponds.
Il accompagna ces mots d'un éclat de rire bruyant.
— Vous avez l'air d'un bon enfant, dit-il rondement. Je suis enchanté de vous avoir rencontré.
Beaudunois ne protesta pas. Au contraire, sa longue figure s'épanouit en un sourire qui signifiait : « Je ne suis pas fâché non plus de cette bonne aubaine. »
Il avait reconnu cet individu. C'était celui qui s'était présenté vers cinq heures dans les bureaux de l'agence, et qu'il avait pris pour un officier de cavalerie.
La conversation s'engagea.
. Après avoir fait quelques façons, Alphonse finit par accepter un morceau de poulet, un verre de vin, des légumes, de la salade... bref, il dîna comme cela ne lui était pas arrivé depuis longtemps. La première bouteille fut suivie d'une seconde, puis d'une troisième, de sorte qu'à la fin du repas, Beaudunois était un peu gris et devenait très bavard.
— Ma foi ! dit-il, je ne m'attendais guère à faire ce soir un pareil festin. Je ne le" regrette pas, il est très bon. Mais, je vous l'avoue, si je ne regardais pas plus à la dépense que vous ne paraissez le faire, ce n'est pas dans un boui-boui pareil que je viendrais.
— Ah ! je sais bien, fit l'inconnu, mais que voulez- vous... depuis vingt-sept ans que j'ai quitté Paris, je l'ai un peu perdu de vue. Je ne sais plus quel est le restaurateur en vogue, et, franchement, se faire empoisonner dans un endroit ou dans un autre...
— C'est juste, dit Beaudunois en savourant une dernière gorgée de bordeaux.
— Connaissez-vous bien votre Paris, vous? demanda l'inconnu.
— Ah! je crois bien ! gémit Alphonse, il me coûte assez cher pour que je le connaisse.
— Vraiment?
— Il me coûte plus de cinq cent mille francs, mon cher monsieur.
— Eh bien ! où pourrions-nous prendre du bon café ?
LE ORAME DE PONTCHARRA
Vous voulez me tirer les vers du nez, dit-il. (P. i004.)
UV. 126. — LE DRAME DE PO.NTCHARP.A. — P. SAUMERK. — J. ROUFF 8T C^^ ÉD.
uv. 126
— Au Palais-Royal, au café de la Rotonde, si vous voulez ; c'est à deux pas.
— Allons! fît l'inconnu en se levant.
11 sortit avec Beaudunois, qui se trouvait en belle humeur, et qui, de l'œil, lutinait au passage toutes les demoiselles de magasin.
Si Aubert était passé près d'eux en ce moment, il aurait certainement reconnu l'amphitryon de son secrétaire, l'ombre de Kouchnine, Laurent, le vieux soldat d'Afrique.
Celui-ci avait promis, en effet, à son maître, de ne pas perdre de vue le but qu'il se proposait d'atteindre en arrivant à Paris. Tout d'abord il voulait savoir ce que c'était que ce M. Aubert, et il s'était mis en observation à quelques pas de la maison.
Il Tavait vu sortir en voiture, un peu avant cinq heures, et, surle-champ, il était monté chez l'agent.
— Je trouverai bien une domestique, un employé, se disait-il, et, avec un louis ou deux, je saurai tout ce que je voudrai.
Ce fut Beaudunois qui le reçut.
— M. Aubert va rentrer, dit-il. Je l'attends d'un moment à l'autre. Si vous voulez prendre la peine de vous asseoir, il ne tardera pas.
Laurent ne jugea pas à propos de rester.
Il sortit, en annonçant qu'il reviendrait, et alla reprendre son poste d'observation.
Il commençait à perdre patience, lorsqu'il vit une voiture s'arrêter enfin h la porte de l'agent d'affaires.
\ubert en descendit rapidement et monta chez lui.
Quelques instants après, parut Beaudunois.
— Voilà mon homme ! se dit Laurent, qui le reconnut aussitôt. Il le suivait curieusement, cherchant un moyen quelconque d'entamer la conversation.
11 ne l'avait pas encore trouvé, quand Beaudunois entra dans l'établissement de bouillon que nous avons indiqué.
A travers les glaces de la devanture, Laurent suivit du regard les évolutions de celui qu'il observait. Il le vit s'asseoir piteusement à table, commander tristement sou maigre repas ; il vit enfin la servante lui apporter son chétif morceau de bouilli.
— Bien, se dit-il, je tiens mon prétexte ! 11 est clair que ce malheureux n'a pas de quoi manger.
Aussitôt il entra et vint s'asseoir à sa table. Le moyen d'entrer eu conversation était tout trouvé.
La gourmandise d'Alphonse lui vint puissamment en aide. A la
fin du dîner, Beaudunois était très gai. Évidemment le café, arrosé de quelques verres de liqueurs, le rendrait communicatif. A la fin de la soirée, il serait gris comme un Polonais.
Laurent ne se trompait pas.
Après deux ou trois verres de fine Champagne, suivis d'un nombre plus considérable encore de verres de chartreuse, Alphonse lui avait raconté l'odyssée de sa décadence.
Bien entendu il n'avait pas dit un mot de la condamnation qu'il avait subie.
Au café et aux liqueurs avaient succédé les bocks.
Alphonse ingurgitait toujours et commençait à ne plus avoir conscience de ce qu'il disait.
— En ai-je perdu et gagné de cet argent ! s'écriait-il. Je suis sûr, tel que vous me voyez, qu'il m'est passé plus de quinze cent mille francs espèces dans les mains. J'ai joué avec Paris, avec la province, avec l'étranger. Je connais tous les jeux du monde. Anglais, Espagnols, Américains, Itahens,* Allemands, Russes, j'ai tout battu.
— Quoi ! des Russes aussi? fit Laurent.
— J'en ai connu à la douzaine, mon cher ami.
— En vérité ?
— Oui, mon vieux, parole d'honneur! Il n'y en a qu'un à qui je garde rancune. Celui-là m'a joué un tour... il y a de cela... oui, il y a bien dix-sept ans... Tiens ! c'était même au mois de novembre, en 1855. . je m'en souviens !
Laurent, eette fois, dressa l'oreille.
— Quel tour vous a donc joué ce personnage? demanda-t-il en affectant la plus profonde indifférence.
Beaudunois essaya de soulever ses paupières appesanties. Son grand œil bleu recouvra durant l'espace d'une seconde sa limpidité ordinaire, tandis qu'un sourire ironique glissait sur ses lèvres.
— Vous voulez me tirer les vers du nez, dit-il.
Et il accompagna son sourire d'un mouvement de tête négatif qui signifiait : « Mais vous ne saurez rien. » Laurent fit signe au garçon d'approcher.
— Cette bière empâte la bouche, dit-il; donnez-nous un carafon de kirsch.
Beaudunois ne protesta pas, et savoura même en véritable gourmet le verre que lui servit Laurent.
Puis il passa la main sur son front, que les fumées de l'ivresse alourdissaient.
— Qu'est-ce que nous disions donc? fit-il, comme un homme qui essaye de secouer un sommeil irrésistible.
— Vous me parliez d'un tour qu'un monsieur, un Russe, je crois, vous avait joué il y a plusieurs années. Est-ce qu'il avait triché au jeu?
— Non.
— Est-ce qu'il vous avait volé de l'argent ?
— Au contraire.
— Il vous en avait donné alors ?
Beaudunois se redressa fièrement.
— Donné ou prêté, corrigea Laurent.
— Oui, c'est cela.
— Dans quelles circonstances?
— Oh! mon cher, c'est tout une histoire...
— Voyons, fit Laurent qui versa un second verre de kirsch à son nouvel ami.
— Figurez-vous, mon vieux, que j'avais perdu onze mille francs au cercle, dans la soirée précédente, que j'avais fait flèche de tout bois, que je n'avais plus aucune ressource, et que je ne savais plus 011 donner de Ja tête. A peine s'il me restait quatre ou cinq louis pour me faire enterrer.
— Comment! s'écria involontairement Laurent. Pour vous faire enterrer!
— Sans doute, puisque j'allais me faire sauter la cervelle.
— Vous!
— 3Iais tu i.e comprends donc rien, vieille bête ! fit Beaudunois. Si je ne pouvais pas payer dans les vingt-quatre heures les onze mille francs que j'avais perdus, on mo mettait à la porte de mon cercle et, par conséquent, de tous les autres cercles de Paris. J'étais perdu, déshonoré...
Il se mit à rir^ avec une sorte d'amertume.
Laurent ne songea pas à se formaliser de ce que son interlocuteur le tutoyait et l'appelait « vieille bête ». Le rire nerveux qui avait accompagné les dernières paroles de Beaudunois lui fit mal, mais ne l'intéressa que plus vivement à ce récit.
— Ainsi vous alliez vous tuer? demanda-t-il.
— Oui, répondit Beaudunois avec quelque difficulté. J'étais déjà couché sur mon lit... le canon du pistolet effleurait ma tempe... quand j'entendis frapper à ma porte...
— Ouvrez! me criait une voix du dehors. Affaire pressée...
— Je me levai, reprit Beaudunois, et j'allai ouvrir la porte avec quelque hésitation, car je ne connaissais pas le timbre de cette voix...
11 s'arrêta. Sa langue s'épaississait de plus en plus, et, pendant qu'il parlait, ses paupières appesanties se fermaient malgré lui.
— Eh bien, qui était-ce ? interrogea Laurent. C'était votre Russe?
— Tu l'as dit, mon vieux.
— Comment se nommait-il?
— Puisque je te répète que je ne le connaissais pas.
— Mais que venait-il faire chez vous?
— 11 venait m'apporter de l'argent.
— Beaucoup?
— Vingt-cinq mille francs.
— Pourquoi faire?
— Pour payer mes dettes, parbleu!
— Il savait donc que vous en aviez?
— C'est probable.
— Cependant vous venez de me dire que vous ne le connaissiez pas
— Ah! tu vois, fit Beaudunois. Te voilà comme moi, tu n'y comprends rien, pas vrai?
Il eut une lueur d'intelligence en prononçant cette dernière phrase, mais elle s'éteignit aussitôt. Sa têle inerte s'abaissa sur sa poitrine.
Il essaya de lutter encore contre le sommeil de plomb qui s'emparait de lui.
— Le fait est... contiiiua-t-il d'une voix à peine intelligible, que c'est drôle tout de même... un homme qu'on n'a jamais vu... Comment, diable! a-t-il pu deviner que... j'étais ruiné... que j'avais perdu onze... la veille... et que j'allais me faire sauter...
Il n'avait plus la force d'achever les phrases qu'il avait commencées.
Il se pencha en avant, appuya ses coudes sur le marbre de la table, et laissa tomber sur ses bras sa tête qu'il était incapable de soutenir.
Laurent ne put réprimer un geste de colère, et le secoua avec une telle force qu'il failht lui faire perdre l'équilibre.
Cette secousse éveilla momentanément Beaudunois.
— Qui vous a dit que c'était le 17 novembre? dit-il tout à coup, avec un visage décomposé par la terreur.
Il tenta de se redresser, mais ses forces le trahirent et sa tête
retomba comme une masse sur ses deux bras, qui n'avaient pas quitté la table.
Ce fut en vain que Laurent eut recours aux moyens les plus énergiques pour l'arracher à cet anéantissement : rien n'y fit.
De guerre lasse, il appela le garçon.
— Tenez, dit-il en lui glissant un louis dans la main, voilà un de mes amis qui est indisposé ; mais je ne sais pas où il demeure. Faites-le soigner et reconduire chez lui. Demain matin vous m'apporterez son adresse, et je vous donnerai un second louis.
— Soyez tranquille, monsieur, ça nous connaît, fit le garçon. Demain, à huit heures, je serai chez vous.
Laurent déchira une feuille de son carnet, sur laquelle il inscrivit son nom et celui de l'hôtel Meurice, la lui remit et s'éloigna. Il rentra directement chez lui. .
— Ah çàl d'oii sors-tu? lui demanda son maître.
Laurent lui raconta ce qu'il avait fait et lui fit part des singuliers aveux que Beaudunois avait laissé échapper.
— Et tu as quitté cet homme? s'écria Kouchnine. Vite! va te mettre à sa recherche et ne reviens pas avant de l'avoir retrouvé.
— Rassurez-vous, maître, dit Laurent, demain matin, à huit heures, nous aurons son adresse exacte. Mais, ne l'aurions-nous pas, qu'il nous serait toujours facile de le retrouver, puisqu'il est employé à l'agence Aubert.
— C'est juste. Alors il faut que demain vers onze heures il soit chez moi. Arrange-toi pour cela.
— C'est que vous m'aviez chargé d'aller prendre des nouvelles de 3L Trigomec.
— J'irai moi-môme dans la journée, ne t'en occupe pas. Ce sera, du reste, infiniment plus convenable à tous égards.
— Comme il vous plaira, maître, fit Laurent.
— Est-ce tout ce que tu avais à me dire?
— Absolument.
— Ainsi, à ton avis, ce Beaudunois est un homme bien élevé, qui a été riche, qui a joué et perdu, mais qui n'a plus grand souci de sa dignité? ^
— Je le crois.
— Alors, cet homme doit aimer l'argent, mon ami, et, avec quelques billets de mille francs, il nous sera facile d'obtenir de lui tout ce que nous voudrons.
— Probablement, mais laissez-moi toute la matinée pour me
renseigner sur son compte. Vous, de votre côté, écrivez à l'ambassadeur et priez-le de s'informer si ce Beaudunois n'a pas un casier judiciaire. Il vous est aisé de déclarer que vous êtes sur le point de traiter avec lui un affaire importante et que vous désirez être bien édifié sur son compte. Or, la communication de son dossier, qu'on nous refuserait, à nous simples particuliers, on ne la refusera pas à notre ambassadeur.
— C'est convenu, fit Kouchnine.
Quant à Beaudunois, après avoir dormi pendant deux heures, il fut réveillé par le garçon au moment oii le café allait fermer.
Il lui donna son adresse et se laissa reconduire en voiture avec une merveilleuse docilité.
Le lendemain matin, il avait la tête lourde, les lèvres brûlantes, le gosier en feu.
Il ne se rappelait plus comment son amphitryon de la veille l'avait quitté. Il se souvint seulement que son patron l'avait prié de venir de bonne heure à l'agence.
A neuf heures un quart, il arriva.
Aubert était tout habillé.
— Ah! vous voilà, dit-il. Bien. Je suis obligé de sortir; mais j'espère être de retour vers midi. Si quelqu'un venait, priez d'attendre, et attendez vous-même que je sois rentré.
Après avoir fait ces recommandations, il sortit et monta en voiture. Il allait chercher M""" de Yarlades, à laquelle il avait donné rendez-vous, et qu'il devait conduire auprès de Germaine.
Après le départ d'Aubert, Germaine était restée seule dans la chambre qui lui avait été assignée, et avait eu le temps de réfléchir à l'inconséquence qu'elle avait commise.
Certes, ce n'était pas au-devant d'une intrigue si comphquée qu'elle croyait aller. Elle s'imaginait qu'on la conduirait directement auprès de son père et de sa mère.
Cliémence ne lui avait-elle pas dit qu'ils vivaient encore ?
Cette assertion avait même donné fort à penser à la jeune fille.
Jusqu'ici elle avait cru, avec M""" Trigomec et Fernand, que la malheureuse femme auprès de qui elle avait été recueillie était sa mère.
Ce n'était donc pas vrai?
Mais alors, qu'était-ce que cette femme, et comment Germaine se trouvait-elle auprès d'elle?
Sans s'en douter, Clémence avait détruit d'un mot le patient
C'est un collier russe. (P. 1013.)
échafaudage que les Trigomec avaient élevé depuis dix-sept ans. La vieille fille, qui croyait parler à une folle, ne s'imaginait pas que ses paroles eussent la moindre portée.
Germaine y avait naïvement ajouté foi. De nouveau elle s'aventurait dans le domaine des conjectures, sans qu'aucun indice pût la guider.
UV. 127. — LE DRAME DE PONTCHARRA. — P. SAUMÈRB. — J. RODFF ET C'^, ÉD. LIV. 127
Pourquoi ses parents étaient-ils obligés à tant de circonspection? Sa naissance était donc le résultat d'une faute? Les ennemis qui s'acharnaient jadis après elle existaient donc encore?
Mais si ^es parents en étaient réduits à s'entourer de si grandes précautions, comment osaient-ils recourir à tant d'intermédiaires?
C'était une vieille femme qui avait conduit Germaine dans la maison du Trocadéro. C'était un homme bien mis, quoique dépourvu d'élégance et de distinction, qui s'était présenté à elle aussitôt qu'elle était arrivée. Enfm, c'était une jeune et jolie femme dont on lui avait annoncé la visite pour le lendemain matin!
Quel rôle jouaient cette Clémence, cet homme, cette jeune femme? A quel degré étaient-ils liés avec ses père et mère?
Dans tous les cas, ce secret, qu'on lui cachait avec tant de soin, avait bien des confidents !
Germaine ne savait plus que penser. Elle songeait à la douleur de sa mère adoptive, au désespoir de Fernand, quand ils recevraient le petit mot qu'elle leur avait écrit.
— Oui, se disait-elle alors, mais lorsque je reviendrai vers eux, riche et illustre, lorsque je leur apporterai deux ou trois fois peut-être la fortune qu'ils viennent de perdre, comme ils me remercieront!
El son pauvre petit cœur s'épanouissait d'avance à l'idée du bien qu'elle allait faire à ceux qui l'avaient tant aimée, pour qui elle aurait donné sa vie.
Cette réconfortante perspective, la seule qui l'eût guidée, du reste, lui rendit un peu de courage.
Elle jeta un long regard sur la chambre qu'on lui avait donnée.
Cette chambre lui parut froide et nue.
Si bien qu'Aubert eût essayé de la meubler, il n'avait pas pu y apporter, en effet, ces petits riens qu'on entasse jour par jour dans un appartement, et qui le meublent bien plus, à la longue, que les gros meubles dont il est garni.
Involontairement, Germaine comparait cette chambre à la sienne, qui était peuplée de tant de menus objets, ou plutôt de tant de souvenirs !
Ce fut Clémence qui vint l'arracher à sa rêverie.
Elle portait dans ses bras du pain, des assiettes, des serviettes et des couverts.
— Comment! vous n'avez pas de lumière! s'écria-t-elle.
Elle alluma les deux bougies, prit une table et dressa le couvert.
LE DRAME DE PONTGHARRA iOH
— Ah! je VOUS préviens, mon enfant, dit-elle, il ne faudra pas être trop difficile. La maison n'est pas très bien montée.
— C'est mieux que cela chez mes parents, n'est-ce pas? demanda Germaine.
— Je ne sais pas, répondit Clémence. Je ne suis jamais allée chez les Benoît, moi.
— Les Benoît! répéta la jeune fille stupéfaite.
— Eh! oui, vos parents, quoi.
— Mais je ne m'appelle pas Benoît, moi! se défendit vivement Germaine. Qu'est-ce que cela signifie?
Clémence la regarda en face.
— Suis-je bête! se dit-elle à voix basse. Voilà que j'oublie qu'elle est folle, et qu'elle ne veut pas être la fille de M. Benoît.
' — Pardon, excuse, mademoiselle, reprit-elle à haute voix, je me trompais. C'est qu'il est si difficile à retenir et à prononcer ce diable de nom.
— Quel nom?
Celui de vos parents, parbleu!
— Vous les connaissez bien, n'est-ce pas ?
— De nom seulement. Comment nommez-vous cela donc? Troisgomeux, Trégomère..., Trég...
— Trigomec, dit la jeune fille.
— Ah! c'est cela. Trigomec!
— Mais ce n'est pas de ceux-là que je vous parle, fit Germaine avec humeur.
— Desquels donc?
— De ceux qui vous ont envoyée vers moi. Car c'est bien vous qui m'avez écrit, n'est-ce pas?
— Sans doute, c'est moi.
— Et c'est bien au nom de ces parents, que je ne connais pas encore, au nom de mon père et de ma mère qui vivent encore — vous me l'avez dit?
Ah! diable! elle y tient! pensa Clémence.
— Oui, oui, ajouta-t-elle de ce ton qu'on emploie pour se débarrasser d'un importun.
— Eh bien? interrogea Germaine, comment se nomment-ils? Oh demeurent-ils? que font-ils?
Fort heureusement Aiibert avait donné l'ordre à Clémence de se retrancher derrière une ignorance absolue et de feindre le plus profond mystère.
— Au besoin, avait-il recommandé, vous répondrez que \ous n'avez agi que sur mes instructions, mais sans donner mon véritable nom, surtout! Si elle insiste pour le savoir, dites celui qui vous passera par la tête.
— Ah! mademoiselle, répondit-elle à demi-voix, comme si elle craignait d'être entendue, il faut être raisonnable et ne pas me faire de questions auxquelles je ne pourrais pas répondre.
— Mais les questions que je vous pose sont toutes naturelles. Je vous parle de ceux qui vous ont envoyée vers moi.
— Ah! c'est différent; mais celui-là a dû répondre déjà, puisque vous l'avez vu tout à l'heure.
— Qui? ce grand brun à favoris noirs...
— Lui-même.
— C'est donc lui qui vous a dit de m'écrire, de m'assigner ud rendez-vous?
— C'est lui, au nom de vos parents.
— Qu'est-il donc auprès d'eux? Leur intendant, peut-être...
— Vous le saurez plus tard, mon enfant. Quant à moi, on m'a mise ici pour vous servir et défendu de vous rien dire, sous peine de perdre ma place; vous ne voudriez pas que je risque mon pain pour satisfaire votre curiosité.
— Mais enfin, comment se nomme ce monsieur qui agit au nom de ma famille? Ceci n'est pas une indiscrétion, je pense, fit Germaine.
— Il se nomme Durand, répondit Clémence d'un ton sec. A présent voulez-vous dîner? Je vais vous apporter le potage.
A ces mots, elle sortit, laissant Germaine plus incertaine que jamais.
Quelques instants après, Clémence reparut, une soupière fumante entre les mains.
— Avez-vous bon appétit? fit-elle. Allons! goûtez-moi cela. Vous verrez que je ne cuisine pas trop mal.
La jeune fille s'était mise à table, mais ne se servait pas. Elle promenait de la soupière à la domestique un regard défiant. Clémence comprit cette pantomime éloquente.
— Qui sait?... dit-elle. Vous croyez peut-être qu'il y a de la poison dans votre soupe...
Elle saisit une assiette, qu'elle remplit, et dont elle mangea aussitôt le contenu.
— Vous voyez qu'il n'y a pas de danger, fit-elle.
Elle prit ensuite la bouteille de vin qui était sur la table.
LE DRAME DE POiNTCHARR]A 1013
— Vous avez peut-être peur aussi qu'on ait mis de leau danum ou de ïeau de pium dans votre vin, n'est-ce pas?
Elle prit un verre, le remplit à moitié et le vida d'un seul trait.
— Maintenant, vous êtes rassurée, j'imagine. Eh bien! dînez, se vous ne voulez pas qu'on me reproche de vous avoir laissée mourn de faim.
Clémence avait parfaitement deviné ce qui se passait dans l'espri' de la jeune fille. L'exemple qu'elle lui avait donné dissipa tous les soupçons de Germaine.
Quand elle eut achevé son repas, Germaine pria Clémence de lui t^nir compagnie, aussitôt que son ouvrage serait terminé.
La domestique y consentit, — à la condition, stipula-t-elle, que vous ne m'adresserez pas de questions saugrenues comme tout à l'heure.
Elle voyait cette enfant si douce, si tranquille, elle lisait dans ses regards tant de candeur et de bonté, qu'elle ne pouvait pas se figurer que cette enfant fût folle.
Germaine lui promit tout ce qu'elle voulut.
Vers huit heures, Clémence monta dans la ciiambre et prit place au coin du feu.
— Vous avez donc peur, ma pauvre demoiselle, que vous désirez me voir auprès de vous? demanda-t-elle.
— Je n'ai pas précisément peur, fit Germaine; vous avez l'air d'une brave et bonne femme, au contraire, et cependant...
— Vous n'êtes pas trop rassurée.
— C'est vrai. Fort heureusement, j'ai emporté mon talisman.
— Ah! vous avez un talisman? Vous êtes bien heureuse. Qu'est-ce donc? fit curieusement la domestique.
— C'est un collier.
— En quoi est-il donc?
— En or, tout simplement.
— Il est donc bénit par le pape?
— Je ne sais pas, dit Germaine.
Tout en parlant, elle avait ôté son collier, l'avait pris dans sa main et le contemplait silencieusement.
— Tiens ! s'écria Clémence. Ce n'est pas un bijou français, cela. C'est un collier russe.
Elle se pencha vivement en avant.
— Oh! c'est singulier ! s'écria-t-elle avec une extrême agitation; on dirait que c'est celui de la comtesse J,
Il serait difficile d'exprimer la surprise de Germaine en présence de cette exclamation inattendue.
— Quel collier? quelle comtesse ? demanda-t-elle avec vivacité. L'intonation singulière avec laquelle elle adressa coup sur coup
ces deux questions, rappela Clémence à la raison.
— Eh bien, vous ne répondez pas? fit Germaine avec insistance.
— Que voulez-vous que je vous réponde, ma petite demoiselle? que j'ai eu autrefois une maîtresse qui avait un collier dans le genre de celui-là? Oui, c'est vrai. Mais quoi? il y a plus d'un âne à la foire qu'on appelle Martin.
— Sans doute, mais comment s'appelait cette dame?
— M""" de Rajac, dit Clémence, qui donna au hasard le nom d'une des maisons dans lesquelles elle avait servi jadis.
— Était-elle Française?
— Comme moi.
— Et son prénom, quel était-il?
— Amélie.
— Ah! fit Germaine désappointée.
Elle garda un moment le silence.
— Avez-vous bien vu ce collier dont vous parlez et que vous avez cru reconnaître tout à l'heure?
— Madame me l'a montré plus de vingt fois.
— Avez-vous remarqué qu'il portât un nom découpé et ciselé dans l'ornementation de la croix qui le termine?
— Jamais, répondit Clémence qui se troubla légèrement. Celui que vous avez en porte donc un ?
— Oui.
— Quel est-il?
— Olga.
Clémence se renversa brusquement en arrière et laissa échapper un éclat de rire un peu forcé.
— Vraiment ! fit-elle alors, ce nom d'Olga est ciselé sur la croix de votre collier?
— Je vous l'affirme.
— Mais d'oij vous vient-il ce collier? où l'avez-vous acheté?
— Je ne l'ai pas acheté. On l'a trouvé sur la femme auprès de qui Ton m'a recueillie.
— Vous avez donc été recueillie?
— Mais oui, vous le savez bien.
— Ah! par les Benoît, alors?
— Du touL par M"' Trigomec.
Clémence commençait à prendre un vif intérêt à la conversation de la jeune tille. Cette dernière réponse la désarçonna.
— Est-ce ennuyeux que cette enfant soit folle! se dit-elle. Il n'y a pas moyen de causer un instant avec elle, sans qu'elle revienne à ses Trigomec. Pourquoi, diable! ne veut-elle pas s'appeler Benoît? C'est cependant bien plus facile à prononcer que Trigomec !
Elle se ravisa.
— Pourtant, si elle disait vrai, continua-t-elle in petio... si ce collier portait réellement le nom d'Olga, ce serait, à n'en pas douter, celui de la comtesse. Il faut que je m'en assure.
Elle reprit à haute voix :
— Voulez-vous me permettre d'examiner ce collier, ma chère demoisehe ?
— Volontiers, fît Germaine avec empressement. Et elle le tendit à Clémence.
Celle-ci n'y eut pas plutôt jeté les yeux, qu'elle devint pâle.
— Mais c'est qu'elle a raison ! dit-elle à voix basse. Le nom d'Olga s'y trouve ! c'est bien celui de la comtesse !
Elle le tournait et le retournait dans tous les sens.
— Je ne peux pas m'y tromper, poursuivait-elle en le considérant avec la plus scrupuleuse attention. Je l'ai eu tant de fois entre les mains ! C'est le même. C'est bien le même !
Elle n'er revenait pas. Si décidée qu'elle fût à ne rien laisser voir de l'émotion que cette découverte lui causait, il ne lui fui pas possible de cacher à Germaine la stupéfaction qu'elle éprouvait.
— Je n'y comprends rien! se disait-elle. Comment la cousine de M. Aubert est-elle devenue propriétaire de ce bijou? Je le lui demanderais bien; mais à quoi cela m'avancerait-il? Une folle... elle me dira tout ce qui lui viendra à l'esprit... Qu'importe après tout?... Essayons toujours.
Elle leva les yeux sur Germaine, qui semblait suspendue à chacun de ses mouvements.
— Ne me disiez-vous pas qu'on avait trouvé cet objet sur une femme auprès de qui vous étiez? demanda-t-elle.
— C'est vrai, répondit la jeune fdle.
- Quelle était cette femme?
— Je l'ignore.
— Mais qu'est-elle devenue?
— Elle est morte.
Germaine prononça ces trois mots avec un accent si déchirant, que Clémence en fut émue.
— Morte! s'écria-t-elle. Comment?
— Empoisonnée.
— Par qui?
— Je ne sais pas.
— Combien y a-t-il de temps?
— Dix-sept ans.
— Vous étiez bien jeune alors?
— J'avais dix ou onze mois, prétendent les médecins.
— Quels médecins?
— Ceux qui ont fait l'autopsie du cadavre.
Clémence frissonna. Un trouble de plus en plus prolond s'emparait de tout son être.
En effet, la fille de la comtesse Bt-douroff avait dix mois quand Clémence l'avait quittée, et il y avait de cela juste dix-sept ans !
Elle dévisagea Germaine et se mit à détailler l'un après l'autre les traits de sa figure.
Était-ce une illusion? il lui sembla que ces traits étaient identiquement les mêmes que ceux de la comtesse, dont elle avait aussi les cheveux blonds et dorés.
Elle allait peut-être lâcher une parole imprudente, quand elle se souvint du portrait qu'elle avait vu chez son maître et de l'observation que celui-ci lui avait faite.
— Ce portrait, lui avait-il dit, est celui de la sœur aînée de Germaine, qui vient de mourir. Vous verrez, du reste, qu'il y a entre Germaine et ce portrait une assez grande ressemblance.
En effet, c'était frappant! Ce portrait que Clémence avait pris pour celui de la comtesse était presque celui de Germaine!
— Décidément, se dit-elle, je crois que la folie se gagne et que je deviens folle à mon tour. Dieu! que M. Aubert a bien fait de m'avertir! C'est qu'il a raison! Cette petite cause avec tant de sagesse apparente, elle a un air si triste et si désolé en parlant de toutes ces choses-là, qu'on jurerait qu'elle dit la vérité. J'ai bien envie de m'en tenir là...
— Mais comment vous rappelez-vous tous ces détails? demandât-elle pourtant, poussée par une invincible curiosité.
— Parce qu'on me les a répétés cent fois
— Qui?
— M"" Trigomec et Fernand.
Jft r&iniel répondit-elle. (P. 1021.)
Ah! c'est juste! fit Clémence d'un ton qui signifiait : Laissonslui sa marotte.
— D'ailleurs, reprit Germaine, alors même que ce triste sujet n'aurait pas servi de thème à nos longues conversations, n'ai-je pas une copie de l'enquête qui a été dressée par le procureur de la République?
UV. 128. — LE DRAME DE PONTOHAlUiA. - P. SAUNIÈRE. — J. HOLFF ET C'e, ÉD. LIV. 128
— Une enquête! dit Clémence. Il y a donc eu un crime commis?
— Certainement, puisque les médecins ont constaté qu'elle était morte empoisonnée.
— Où?
— Dans un garni de la rue de Flandres.
— A la Villette?
— Oui.
— Comment était cette femme?
— Elle me ressemblait tant, que nous avons toujours cru que c'était ma mère.
— Décidément, elle n'en démordra pas, pensa Clémence.
— Oh! que je regrette de n'avoir pas ce portrait sur moi! fît Germaine. Je vous l'aurais montré. J'ai eu l'idée de l'emporter en venant ici, mais j'ai craint qu'on ne me le prenne. Or, je n'ai plus que celui-là pour le moment, et j'y tiens, vous comprenez. Fernand l'avait confié à un photographe pour le faire reproduire, mais celui-ci n'en a encore remis qu'une épreuve et Fernand l'a donnée.
— A qui?
— A un nommé Pierre Aubert.
Clémence tressaillit.
— Vous le connaissez? dit la jeune fille.
— Non, mais j'en ai entendu parler. N'est-ce pas un monsieur qui tient une agence...
— De renseignements, c'est bien cela.
— Et qui demeure rue de Rivoli...
— N° 93, vous l'avez dit. Eh bien! c'est justement pour tâcher d'obtenir des renseignements sur ma famille que Fernand lui a donné cette épreuve.
— Y a-t-il longtemps?
— Cinq jours au plus.
Clémence ne savait plus que penser. C'était donc le portrait qu'elle avait vu sur le bureau de son maître?
— Et vous êtes sûre, fit-elle, que c'est celui de la femme à côté de laquelle on vous a trouvée, de votre mère enfin?
— Si j'en suis sûre ! C'est le parquet qui l'a fait tirer sur la demande de M""" Trigomec.
— Et comment était-elle vêtue? dit Clémence. Elle devait avoir de beaux habits, puisque vous croyez appartenir à une famille riche et illustre.
— Je n'en étais pas certaine, mais ce collier me l'avait fait
supposer, avant que voire lettre vînt me confirmer dans cette idée. Au contraire, tout dans le costume de cette malheureuse femme devait me faire croire qu'elle était pauvre.
— Pourquoi?
— Parce que — ainsi que l'enquête Ta minutieusement constaté, et comme ce portrait en fait foi — la victime portait : une chemise de grosse toile, un col et des manches en calicot, une mauvaise robe de laine noire, des bas en coton écru, des souliers lacés et un bonnet de linge.
Pour le coup, Clémence bondit de son siège.
Quelque résolue qu'elle fût à écouter sans sourciller tout ce que lui dirait Germaine, elle ne put entendre sans frémir la nomenclature de ces divers objets. Mot pour mot, c'étaient ceux qu'elle avait remis au général avant de quitter l'hôtel!
— Non, non, disait-elle en se promenant avec agitation, j'en ai assez! Je le sens... c'est moi qui deviendrais folle.