‹ Le drame de PontcharraChapitre 68 sur 77 · LA PRISONNIÈRE · texte numérisé non relu

LA PRISONNIÈRE

Germaine la considérait avec étonnement.

— Mais qu'avez-vous donc? demanda-t-elle. On dirait que ce que je viens de vous raconter vous a mise tout à l'envers.

— Il y a de quoi, répondit Clémence. Vous me parlez de crime et de poison au moment oti je vais me coucher.

— Ah! vous avez peur?

— Je le crois bien! dit la vieille domestique, enchantée que Germaine mît d'elle-même sur le compte de la frayeur l'émotion qu'elle ressentait.

— Alors, fit doucement la jeune fille, ne parlons plus de cela. Dites-moi seulement quand je verrai mon père et ma mère?

— Je ne le sais pas, moi, mon enfant. Ce sera probablement demain.

— On ne vous l'a donc pas dit ?

— Ma foi! non. Aussi, croyez-moi : le plus sage est d'attendre patiemment et de dormir sur vos deux oreilles.

iO'2U LE DRAME DE PO.NTCHARRA

— Hélas! je n'en ai guère envie !

— Bah! à votre âge on dort toujours. D'ailleurs, n'ayez aucune inquiétude; tirez les verrous quand je serai partie, et, si vous avez besoin de moi, ne vous gênez pas pour m'appeler, je couche dans la chambre voisine.

Germaine voulut s'assurer de ce que lui disait Clémence, et reconnut qu'en effet le lit de fer de la domestique était dans une pièce contiguë à son cabinet de toilette.

Elle rentra dans sa chambre, où elle s'enferma, et se mit au lit.

Les prédictions de Clémence ne se réalisèrent qu'à moitié. La jeune fdle dormit, mais ce fut d'un sommeil agité, plus fatigant, pour ainsi dire, que l'insomnie.

Le lendemain matin, à sept heures et demie, Clémence frappa à sa porte.

Elle venait allumer le feu et apportait une tasse de chocolat fumant.

Germaine le but, se leva et s'habilla.

L'ennui commençait à la gagner. Pour s'occuper, elle voulut absolument aider Clémence à faire la chambre, et put ainsi atteindre neuf heures et demie, sans trop penser à la singularité de sa position.

Enfin, au moment oii dix heures venaient de sonner, elle entendit dans la rue le bruit d'une voiture.

Elle courut à la fenêtre, toute palpitante d'espoir. C'était un simple fiacre.

Elle fut un peu désappointée.

Cependant elle vit descendre du coupé une femme, dont le visage était couvert d'une voilette épaisse, mais qui était très élégamment mise et qui était certainement jeune, à en juger par la légèreté avec laquelle elle mit pied à terre.

Elle était accompagnée de ce même individu à favoris noirs, qui s'était présenté la veille devant Germaine, et qu'elle avait pris pour un intendant.

Elle courut reprendre sa place au coin du feu.

Quelques secondes après, on frappa à la porte de sa chambre

— Entrez ! dit-elle d'une voix qu'elle s'efforça d'affermir.

M"' de Varlades entra, fît tomber le voile qui masquait ses traits, et adressa à la jeune fille un adorable sourire.

Germaine fut éblouie. Jamais beauté plus complètement parfaite ne s'était offerte à ses regards.

— Eli bien I mon enfant, dit Clara, comment avez-vous passe la nuit?

— Mal, madame, iort mal, comme \ous l'auriez probablement passée vous-même, si vous aviez été à ma place.

La jolie veuve prit un fauteuil et vint s'asseoir à côté de la jeune fille.

— Vous êtes une amie de ma famille, m'a-t-on dit? demanda Germaine.

— Je la connais, en effet, répondit évasivement la comtesse en rougissant légèrement. C'est d'elle que je viens vous parler.

— Je vous écoute avec recueillement, madame.

— Je n'ai pas besoin, mon enfant, de vous rappeler tout ce que M""' Trigomec et son fds ont fait pour vous, commença Clara.

— Assurément, madame, leurs bienfaits ne s'effaceront jamais de ma mémoire.

— Vous savez également quels revers sont dernièrement venus les atteindre.

■ — J'ai ressenti profondément le chagrin qu'ils ont éprouvé. • — M. Fernand, reprit la jolie veuA^e, avait formé certains projets, auxquels cette catastrophe l'a forcé de renoncer. Ce fut le tour de Germaine de rougir.

— Ah!... balbutia-t-elle. Vous savez...

— Je sais tout. M. Fernand voulait vous épouser; il l'avait annoncé à ses amis.

— C'est vrai, madame, dit la jeune fille en baissant les yeux.

— Bien, fit la comtesse. Maintenant, promettez-moi de répondre franchement à la question que je vais vous poser...

— Je vous le promets, madame.

— L'aimez-v(^s ?

Germaine ne s'attendait pas à une question si catégorique. Cependant, loin de rougir et de se troubler, elle releva fièrement la tête.

— Je l'aime, répondit-elle.

La jolie veuve dissimula le dépit que cet aveu lui causait.

— Tant mieux! dit-elle. Vous n'en serez que mieux disposée à le tirer d'embarras, car vous ne savez pas tout, mon enfant...

— Quoi donc? Encore un nouveau malheur?

— Vous allez en juger, mademoiselle. M. Fernand vous a-t-il dit qu'une veuve jeune, jolie, portant un nom illustre, ayant dès à présent soixante mille francs de rentes, bien liquides, et appelée à en posséder le double un jour, avait demand,^ sa main?

1022 LE DRAME DE POiNTCHARRA

— Non, madame, fit Germaine étonnée.

— C'est le monde renversé, n'est-ce pas? fit Clara en souriant. Cela est pourtant ainsi.

— Et cette personne n'ignorait pas qu'il était ruiné?

— Elle le savait.

— Elle l'aime donc aussi?

— Sans aucun doute.

— Eli bien? demanda la jeune fille haletante, qu'a dit Fernand?

— Il a refusé.

Germaine respira plus librement et ne chercha pas à cacher la joie qu'elle éprouvait.

— Oui, dit M""" de Varlades qui ne la perdait pas de vue. Je conçois que ce refus fasse battre votre petit cœur; mais permettez-moi de vous le dire, mon enfant, il y a beaucoup d'égoïsme au fond de votre allégresse,

— Comment! s'écria la jeune fille interdite.

— Certainement, mon enfant, carie refus de M. Fernand l'empêche de rétabhr ses affaires et le condamne à un labeur incessant.

— Mais il est jeune, il a du courage...

— J'en suis convaincue. Aussi il se tuera à la peine.

— Mais ne serai-je pas là, moi, madame? Ne m'a-t-on pas assuré que ma famille était riche et illustre? Refusera-t-elle à mes prières de venir en aide à ceux qui m'ont recueillie, élevée?...

— Qu'en savez-vous? Qui a pu vous faire supposer que vos parents aient une fortune assez limpide pour qu'il leur soit permis d'en distraire impunément une somme aussi forte?

— Comment, madame! vous ne croyez pas...

— Je crois que vous vous faites étrangement illusion, ma pauvre demoiselle ! Ne parlons pas de ces utopies, et envisageons la situation sous son côté pratique. Le voulez-vous?

Germaine était un peu ébranlée. Cette inconnue était une amie de sa famille, lui avait-on dit. Donc elle devait savoir à quoi s'en tenir sur les dispositions de ses parents à l'égard de leur fille.

— Je le veux bien, madame, répondit-elle.

— Eh bien! dit la jolie veuve, je ne vous le cache pas : il ne faut compter en quoi que ce soit sur vos parents. C'est vous, et c'est vous seule, qui pouvez d'un mot rendre la fortune à ceux que vous aimez, et cela sans rien demander à personne.

— Moi! fit Germaine étonnée. Oh! alors, madame, parlez : je suis prête à tout.

— Nous allons bien le voir, car je vais vous indiquer l'unique moyen dont vous disposiez.

— Et c'est...

— C'est de permettre à M. Fernand d'épouser la comtesse de Varlades.

— Ah ! c'est donc elle qui a demandé sa main?

— Oui; vous la connaissez?

— Je n'ai pas cet honneur, madame; mais j'ai entendu parler d'elle.

— Par qui?

— Par Fernand.

— En bien ou en mal?

— Il rendait hommage à sa beauté, madame; mais, pour le reste, il se tenait sur une réserve qui ne témoignait pas en faveur de cette dame.

— A-t-il donc articulé contre elle quelque grief?...

— Aucun, madame. Pas devant moi, du moins.

— Alors c'est qu'il n'avait rien à lui reprocher, soyez-en sûre, répliqua la jolie veuve avec aigreur.

— Je ne dis pas cela, madame. D'ailleurs, si Fernand avait voulu épouser la comtesse, ce n'est pas moi qui Fen aurais empêché.

— C'est ce qui vous trompe, mon enfant.

— Pourijuoi?

— Parce que M"" de Varlades a beau être belle, jeune et riche, elle a aux yeux de M. Fernand un énorme défaut...

— Vraiment? fît vivement Germaine. Lequel?

— Celui de ne pas être aimée.

— Comment voulez-vous alors qu'il épouse une femme qu'il n'aime pas?

— C'est que son intérêt, sa santé, son avenir en dépendent, et que ce serait de votre partie comble de l'égoïsme et de l'inirratitude

y que de vous y opposer.

— Mais, encore une fois, je ne m'y oppose pas, madame! fit Germaine.

En même temps elle essuya une larme. Le reproche que Clara venait de lui adresser lui brisait le cœur.

— Je vous demande pardon, mon enfant, vous vous y opposez, je ne dirai pas intentionnellement, mais matériellement.

— En quoi faisant?

— En laissant à M. Fernand la liberté d'accepter ou de refuser ce qui lui est offert...

— Mais comment...

— Et, interrompit la comtesse, en lui laissant espérer qu'un jour ou l'autre, il pourra se marier avec vous.

— C'est vrai ; mais je ne vois aucun moyen de lui enlever sa liberté d'action, de détruire en lui cette espérance.

— Pourtant vous l'avez eu entre les mains, insinua Clara.

— Mais, quand?

— Quand vous avez repoussé de votre côté les brillantes propositions qui vous étaient faites.

— Ah! vous voulez parler de M. Pierre Aubert?

— Vous l'avez dit, mon enfant. Comprenez-vous à présent? Elle ne comprenait que trop, la pauvre Germaine! Ce qu'on lui

demandait, c'était de se sacrifier au bonheur de celui qu'elle aimait.

Ce qu'elle comprenait moins — et cela redoublait sa surprise de minute en minute — c'était qu'il ne fût question jusqu'ici que d'elle et des Trigomec, et pas du tout de son père ni de sa mère.

Enfin, comment la jeune femme qui se trouvait en face d'elle était-elle si bien au courant des choses que Germaine elle-même ignorait?

— Eh bien! mon enfant, reprit M""" de Varlades qui lisait comme dans un livre ouvert sur le visage de la jeune fille tout ce qui se passait au fond de son cœur, vous ne répondez pas?

— Que voulez-vous que je réponde, madame? fit Germaine, je suis très indécise.

— Je ne le vois que trop. Pourtant il faut prendre un parti. 11 s'agit de savoir si vous, qui prétendez être pénétrée de reconnaissance pour les bienfaits dont les Trigomec vous ont comblée, vous voulez les laisser dans la gêne relative où les plonge votre silence.

— Mais au nom de qui me demandez-vous ce sacrifice? demanda Germaine.

— Au nom de M""" Trigomec et de Fernand.

— Oh ! je ne vous crois pas, madame; ni ma mère ni mon frère ne sont capables d'avoir inspiré une démarche semblable.

— Vous ne me comprenez pas, ou je me suis mal exphquée, mon enfant. Au lieu de dire en leur nom, j'aurais dû dire dans leur intérêt, corrigea Clara.

— A la bonne heure ! Mais en quoi leur intérêt touche-t-il si fort

Vous êtes uu infâme! (P. 1032.^

ma nouvelle famille, qu'avant de se faire connaître à moi, elle exige par votre bouche que je renonce à mon amour?

— Là-dessus, ma chère, demoiselle, je serais fort en peine de vous répondre, dit la johe veuve avec embarras. Vous aurez saus doute plus tard l'explication de cette énigme.

— Plus tard! se récria Germaine. Je ne peux cependant pas

ut. 129. — LE DHASIK I)K l'O.N I CIIAHnA. — P. SAUMKnK. — J. ROUKF ICT C»", ÉD.

Liv. 129

rester indéfiniment dans une situation qui prête aux équivoques les plus fâcheuses.

— Tout ce que je puis faire, mon enfant, dit la comtesse avec douceur, c'est de transmettre votre scrupule à ceux qui m'ont envoyée vers vous; mais, avant tout, il faut que je remplisse jusqu'au bout la mission dont on m'a chargée. Je l'ai acceptée, parce que je sais combien les Trigomec ont été bons et affectueux envers vous, parce qu'on m'a dit aussi combien votre cœur était sensible et votre âme généreuse. Eh bien! le moment est venu de prouver que votre reconnaissance n'est pas un vain mot. Et vous hésitez! Mais quiconque ne vous connaîtrait pas comme moi croirait que la gratitude vous pèse et que vous ne demandez qu'à vous en affranchir!

— Oh! madame! fit Germaine d'un ton de reproche.

— Eh! ma chère petite, pardonnez-moi si je suis un peu vive; mais c'est que vos hésitations me font bondir, dit avec vivacité M""^ de Varlades. Vous êtes comme toutes les jeunes filles, je le vois bien. Vous vous imaginez que la vie est un lit de roses éternelles, sur lequel on n'a qu'à s'étendre à côté de celui qu'on aime... C'est le rêve, cela, mon enfant, ce n'est pas la réalité. Pour vivre, il faut manger, se vêtir, se loger; pour avoir une famille à soi, il faut l'élever. Tous ces besoins divers aboutissent au même mot : l'argent. Cela signifie que, si l'on n'en a pas, on meurt de faim. C'est brutal ce que je vous dis là, mais c'est vrai. Je puis vous en parler plus savamment que personne, moi. J'étais riche, j'étais jeune, j'étais jolie, n'est-ce pas? Qui croyez-vous que j'aie épousé? Un homme riche, jeune et beau? Pas du tout! Des considérations, qu'il serait trop long de vous énumérer, m'ont jetée dans les bras d'un vieillard. Bien mieux que vous j'étais à même de choisir, pourtant. Eh bien! je ne l'ai pas pu. Voilà la vie, ma pauvre demoiselle! Or, c'est à l'indigence, ou tout au moins aux privations, que vous vous condamnez en persistant dans votre silence. Que ces privations ne vous effrayent pas, je le conçois. Vous ne savez pas ce que c'est que de gagner de l'argent, vous. Si vous ne croyez pas qu'on n'a qu'à se baisser pour en prendre, vous croyez du moins qu'on peut s'en procurer avec du travail. Certes, on le peut, mais dans quelles proportions? Et combien meurent à la peine! C'est l'avenir qui est réservé à M. Fernand, si votre raison ne l'emporte pas sur votre amour. Encore ne vous parlérje pas de M""" Trigomec. Elle est pourtant d'un âge auquel les privations sont un véritable danger...

— De grâce, madame! assez! fit Germaine en se détournant. Assurément Clara avait un peu exagéré les choses; mais elle

avait dit vrai. La jeune fille le sentait bien. Le tableau que lui avail dépeint la jolie veuve lui déchirait le cœur.

— Ainsi vous consentez? fît la comtesse, qui avait toutes les peines du monde à étouffer la joie dont elle était pénétrée.

Germaine baissa la tête et s'affaissa sur son fauteuil.

— Je consens, répondit-elle d'une voix si faible, que M"" de Varlades la devina plutôt qu'elle ne l'entendit.

— Vous n'aurez pas lieu de vous en repentir, du reste, reprit la comtesse. M. Pierre Aubert est jeune, il n'est pas vilain homme, il a trente-cinq mille...

— Je sais... je sais... interrompit Germaine. Epargnez-moi du moins le supplice d'entendre faire son éloge en un pareil moment.

— Alors, dit Clara, il ne vous reste plus qu'à signer.

— A signer quoi? demanda brusquement la jeune fille.

— Votre promesse de mariage avec Aubert.

— Comment?

La jeune femme démasqua alors un rouleau, qu'elle avait tenu jusqu'alors caché sous sa pelisse, et qu'elle étendit sur la table.

Ce rouleau se composait d'une feuille de papier timbré, d'un porte-plume et d'un petit encrier portatif.

— Dans la prévision de ce qui arrive, dit-elle, on m'avait remis ces divers objets, pour que je pusse fournir à mon retour la preuve de votre consentement.

— Ainsi ma parole ne suffît pas? fît douloureusement Germaine.

— Elle me suffirait parfaitement, si j'étais quelque chose en tous ces débats, répondit Clara ; mais je ne suis qu'une mandataire, songez-y bien, et il ne faut pas qu'on doute que j'aie rempli mon mandat.

Germaine jeta les yeux sur le papier et lut :

« Je, soussignée, Germaine, fille adoptive de M""' Trigomec, déclare, librement et de mon plein gré, m'engager à épouser dans le délai d'un mois M. Pierre Aubert, agent d'affaires ; déclarant en outre que si je manquais à cet engagement formel, je payerais audit Pierre Aubert, ou à quiconque le représenterait, une somme de cinq cent mille francs à titre d'indemnité.

« Paris, le vingt-trois novembre mil huit cent soixante-huit. »

— C'est cela, fît la comtesse. Maintenant vous n'avez qu'à prendre la plume et à ajouter :

« Approuvé l'écriture ci-dessus. »

Puis vous signerez comme vous le faites habituellement.

En disant ces mois, elle avait appuyé sur le ressort de l'encrier, qu'elle avait ouvert, et présentait la plume à Germaine.

— Pardon, dit la jeune fille, mais je ne veux pas m'engager à payer une somme que je n'ai pas.

— C'est juste, mais c'est une simple formalité, et à moins que vous n'ayez l'intention de reprendre la parole que vous m'avez donnée. ..

— Je ne reprends jamais ma parole, madame, dit Germaine avec une véritable dignité.

— Alors que vous importe cette formalité ? Elle ne fait que vous engager davantage. C'est tout ce que vous pouvez lui reprocher.

— Elle ne m'engage que trop, puisque je ne pourrais pas y satisfaire .

— Permettez-moi, mon enfant, de m'étonner que vous discutiez si vivement une clause à laquelle vous ne songez pas à vous soustraire. Elle n'a aucune importance, je vous le répète, du moment que vous êtes de bonne foi.

— Vous n'en doutez pas, j'espère, dit fièrement Germaine.

— Non, ma chère demoiselle. Signez et que tout soit fini. Ce sera abréger vous-même les longues heures d'attente gue vous vous plaignez de subir.

Germaine poussa un soupir, saisit vivement la plume et écrivit : « Approuvé l'écriture ci-dessus. »

Puis elle signa « Germaine Trigomec » .

— Est-ce ainsi que vous signez habituellement? lui demanda Clara .

— Je n'ai jamais mis mon nom au bas d'un papier timbré, madame .

— Vous avez écrit des lettres quelquefois ?

— A mes amies, oui madame.

— Et c'est sous ce nom que vous avez été connue d'elles jusqu'à ce jour.

— Oui, madame.

— Cela suffit alors, dit M""" de Varlades en se levant

Elle prit la feuille de papier, l'encrier, la plume, roula le tout ensemble, et se dirigea vers la porte.

— Soyez sûre, mon enfant, que je témoignerai, auprès de ceux que je représente, de votre docilité et de votre excellent cœur.

— J'y compte, fit Germaine.

Elle essuya silencieusement les deux grosses larmes qui coulaient sur sa joue pâhe .

Clara s'inclina une dernière fois et sortit.

Au bas de l'escalier, Pierre Aubert l'attendait avec une impatience indicible.

— Eh bien? demanda-t-il.

— C'est fait! répondit-elle en lui tendant la feuille de papier. Aubert la déroula, et aperçut au bas de la promesse qu'il avait

rédigée la signature de Germaine.

— Enfin! s'écria-t-il le visage rayonnant, elle est à mo' Germaine s'était dirigée vers la fenêtre de sa chambre.

Elle vit sortir de la maison la jeune femme qui venait de la quitter. L'homme aux favoris noirs — c'était ainsi qu'elle désignait Pierre Aubert — accompagna cette femme jusqu'à la voiture qui stationnait devant la porte, et lui fit un salut cérémonieux au moment où elle s'éloigna.

Au même instant, arriva un ouvrier, portant sur l'épaule la trousse et le marteau des serruriers.

Aubert lui fit signe d'entrer et revint avec lui dans la maison.

Une minute après, Clémence frappait à la porte.

Elle avait un air singulier. Elle se tenait à distance et jetait sur la jeune fille un regard défiant.

— Mademoiselle voudrait-elle descendre au rez-de-chaussée, dit-elle. Il y a un monsieur qui désirerait lui parler...

— Quel monsieur? demanda Germaine. Celui que j'ai déjà vu hier?

— Oui, mademoiselle.

— Bien, je vous suis.

La jeune lille descendit en toute hâte.

Clémence l'introduisit dans une pièce qui était destinée sans doute à devenir un salon, car elle était tapissée d'un papier blanc et or avec bordure grenat. Pour le moment, elle était absolument vide et nue. Deux chaises de paille y avaient été apportées. Appuyé sur le dossier d'une des chaises, se tenait debout Pierre Aubert.

Envoyant entrer Germaine, il lui désigna le siège placé en face de lui et, du geste, l'invita à s'asseoir.

— Je vous demande pardon, mademoiselle, de vous avoir dérangée, dit-il d'un ton léger; mais il paraît que les serrures de cette maison ne fonctionnent pas très bien, et j'ai fait venir un serrurier qui va les passer en revue. Ici, du moins, nous serons tranquilles.

— Pardon, monsieur, dit Germaine à son tour, mais puisuue

VOUS commandez en maître dans cette maison, pouvez-vous me dire à qui elle appartient ?

— Elle est à moi, mademoiselle.

— Mais qui ôtes-vous, monsieur?

— Je vais vous le dire, mademoiselle ; mais, avant tout, permettez-moi de vous féliciter de la décision que vous venez de prendre.

— Quelle décision, monsieur?

— La personne qui sort d'ici m'a dit que vous aviez consenti à accepter la main de M. Pierre Aubert.

— C'est vrai, monsieur; mais en quoi cet engagement mérilet-il de votre part les félicitations que vous m'adressez?

— C'est que, du même coup, vous avez fait bien des heureux, mademoiselle. D'abord M""" Trigomec et M. Fernand, que vous avez sauvés de la misère; ensuite M""" la comtesse de Varlades, qui va probablement épouser celui qu'elle aime ; enfin ce Pierre Aubert, qui vous connaît depuis votre plus tendre enfance et qui vous aime également de tout son cœur.

— Bien, bien, fit Germaine avec impatience. Je n'ai que faire de vos éloges, monsieur. Arrivons au fait.

— Mais nous y sommes en plein, mademoiselle.

— Comment! est-ce pour m'entretenir de ces prétendus bonheurs que vous m'avez fait demander?

— Oui, mademoiselle.

— Mais ma famille, monsieur. Ne m'en parlerez-vous pas?

— Je n'ai pas le droit de devancer l'heure qu'elle a choisie pour se faire connaître à vous.

— Mais cette heure, quand sonnera-t-elle ?

— Je l'ignore, mademoiselle.

— Comment ! vous l'ignorez ! Ce n'est donc pas de sa part que vous vous présentez ici?

— Le moment est venu de vous apprendre toute la vérité, mademoiselle, dit Aubert.

Tout en parlant, il prêtait une oreille attentive aux bruits extérieurs.

De temps à autre arrivait en effet, à l'oreille, le bruit du marteau du serrurier.

— Mademoiselle, commença Aubert, la vérité est que votre véritable famille existe.

— Ah! fit joyeusement Germaine.

— Un hasard providentiel, je devrais dire mênie une série de

faits miraculeux, ont mis sur la piste de ceux que vous cherchez un homme qui vous est dévoué corps et âme.

— Et cet homme, quel est-il?

— C'est Pierre Aubert.

— Encore ! fit Germaine en fronçant les sourcils.

— Ce Pierre Aubert, pour qui vous paraissez éprouver des sentiments peu bienveillants, mademoiselle, s'est pourtant donné bien du mal pour pénétrer le mystère qui recouvre votre enfance.

— Mais il y est arrivé, je pense, puisque l'on m'a fait venir ici.

— Pas tout à fait, mademoiselle, à mon grand regret.

— Qu'entends-je ! s'écria Germaine qui se leva brusquement de son siège.

— Un peu de patience, mademoiselle, fit doucereusement Aubert. Je vous ai dit que vous alliez tout savoir.

On aurait juré qu'il prolongeait à dessein la conversation, avant d'entrer dans la voie des aveux.

Il fît signe à la jeune fille de reprendre sa place.

Germaine obéit celte fois encore, mais avec une mauvaise humeur manifeste.

— Voyons, monsieur, finissons-en, dit-elle d'un ton bref. Cette situation ne saurait se prolonger indéfiniment.

— Je ne demande pas mieux que de la dénouer, mademoiselle; seulement mettez plus de complaisance à m'écouter.

Germaine se croisa les bras; mais ses petits doigts fuselés s'agitaient avec une sorte de fièvre.

— Je vous disais, reprit son interlocuteur, que ce Pierre Aubert avait tenté l'impossible pour découvrir la vérité. Hier, il croyait avoir atteint le résultat tant désiré, lorsqu'il lui vint un scrupule, que vous allez comprendre.

— Quel scrupule? demanda la jeune fille.

— Si je retrouve cette famille, se dit Aubert, qu'en résultera-t-il pour moi? Kien qu'un remercîment banal, car je n'accepterai jamais quoi que ce soit des Trigomec ou de M"" Germaine.

— Il me semble, monsieur, que les Trigomec ont fait assez jadis en faveur de l'ouvrier Aubert, pour que celui-ci s'estime trop heureux à son tour de leur rendre service.

— Vous avez raison, mademoiselle, et je vous jure sur l'honneur qiie tel a été tout d'abord le sentiment de Pierre. Malheureusement, il vous aimait.

Germaine haussa les épaules et fit un bond sur sa chaise.

1032 LE DRAME DE POxNTCHAKRA.

— Oui, mademoiselle, il vous aimait, poursuivit Aubert. Or, il ii'igjiorait pas que tant que vous resteriez sous le même toit que Fernand, tant que vous subiriez l'influence de votre frère adoptif, il n'aurait aucune chance d'obtenir votre main.

— Qu'entends-je! dit Germaine qui avait peur de comprendre.

— .Alors, voici ce qu'il a fait, reprit Aubert...

Au même moment, retentit dans l'escalier le bruit des pas du serrurier qui descendait.

— Voilà qui est fini! dit-il à Clémence en traversant le vestibule. Il ouvrit la porte, qui se referma lourdement derrière lui. Aubert parut respirer plus librement.

— Dominé par l'amour que vous lui aviez inspiré, continua-t-il, il résolut de vous soustraire à la pernicieuse domination de Fernand. Ce fut alors qu'il vous fit parvenir ce billet qui vous a été remi? hier.

— Quoi! ce ne sont pas mes parents qui me l'ont adressé?

— Non, mademoiselle, c'est lui, c'est Pierre Aubert.

— Et cette maison...

— Est à lui, mademoiselle.

— Ainsi, monsieur, ce Pierre Aubert, c'est...

— C'est moi, dit l'agent d'affaires qui se précipita aux genoux de Germaine.

— Ah! misérable' fit-elle en se reculant avec indignation.

Il essaya de s'approcher d'elle, de lui prendre les mains, toujours se traînant sur ses genoux,

— Laissez-moi ! ne me touchez pas! s'écria-t-elle avec un accent de profond dégoijt.

— Écoutez-moi, je vous en conjure! supplia-t-il. Songez à ce que je souffrais en pensant que vous pouviez appartenir à un autre que moi...

Il avait l'air véritablement convaincu en jouant cette hypocrite comédie de l'amour.

Elle se baissa vers lui, le regarda entre les deux yeux et lui cracha cette injure à la face :

— Vous êtes un infâme!

Sous l'affront, il se redressa.

— Ah! c'est comme cela? dit-il. Ah! vous n'avez aucun égard pour mes souffrances, aucun ménagement pour celui qui tient votre avenir dans sa main, qui, d'un mot, peut vous rendre cette famille que vous demandez à tous les échos! Soit. Pourquoi m'humilierais-je

Elle vit bien que cette jeune fille... (P. 1037.)

plus longtemps, après tout? N'ai-je pas votre promesse écrite? Ne faudra-t-il pas que vous l'exécutiez?

— Jamais ! protesta Germaine avec une énergie farouche.

— Vraiment? fit Aubert avec ironie. Et comment, vous qui paraissez si susceptible en fait d'honneur, appelez-vous ceux qui manquent à la parole qu'ils ont donnée, à l'engagement qu'ils ont signé?

La jeune fille, atterrée, ne répondit pas.

UV. 130. — LE DRAME DE PONTCHARRA. — P. SAUMÈRE. — J. ROUFF ET C'«, ÉD. LIV. 130

— Ah! VOUS voilà moins hautaine, il me semble. Eh bien! nous verrons ce que vous direz lejour où Fernand épousera M"" de Varlades.

— 11 ne l'épousera pas!

— Qui l'en empêchera?

— Moi.

— Vous! lorsque c'est vous qui avez promis à M"" de Varlades ou personne de renoncer à Fernand! En vérité, mademoiselle, vous avez une singulière façon de comprendre la bonne foi !

— Comment! iît Germaine éperdue. Cette femme...

— C'était elle! C'était M"" de Varlades!

La colère, le désespoir, le sentiment de son impuissance, la plongèrent brusquement dans une sorte d'anéantissement, dont Aubert se garda bien de ne pas profiter aussitôt.

Il lui prit le bras, l'entraîna et la ramena dans sa chambre, sans qu'elle fît un mouvement pour s'y opposer.

— Mademoiselle, lui dit-il alors avec une politesse ironique, vous êtes ici chez vous, et je suis le plus humble de vos serviteurs. Quand il vous plaira de tenir l'engagement que vous avez pris, vous n'aurez qu'à me le faire dire, et je m'empresserai d'accourir.

A ces mots, il se retira.

Subitement revenue à elle-même, Germaine bondit el courut vers la fenêtre pour appeler à son secours... Les fenêtres et les persiennes étaient cadenassées ! En même temps elle entendit Aubert pousser extérieurement un fort verrou à la porte de sa chambre.

Prisonnière! Germaine était prisonnière!

Toute la fierté de la jeune tille se révolta contre la violence qui lui était faite.

Elle n'était pas de ces femmes pusillanimes que le danger trouve sans défense, qu'une forte émotion fait évanouir.

Malgré son apparence frêle et délicate, elle avait une âme vigoureusement trempée, un caractère que les obstacles pouvaient vaincre, mais ne domptaient jamais.

Sans savoir comment elle sortirait de sa prison, elle ne doutait pas qu'elle y parviendrait.

Quant à Aubert, il était parti en recommandant à Clémence la surveillance la plus rigoureuse.

— ■ Ce matin, lui dit-il, j'ai reçu la visite du médecin de mon cousin Benoît. C'est lui qui, jusqu'à présent, a soigné Germaine. Eh bien! il craint, paraît-il, qu'une fièvre chaude ne se déclare, et que, dans un accès, la pauvre enfant ne se jette par la croisée. Il m'a

donc expressément recommandé de ne pas la quitter, ou de verrouiller solidement les fenêtres et la porte de sa chambre.

Clémence ne put réprimer un mouvement de frayeur.

— C'est précisément parce que je ne veux pas vous imposer l'obligation de rester constamment auprès de Germaine, que je me suis décidé pour le second moyen, beaucoup plus sûr du reste, que le docteur m'indiquait. Dans un instant, le serrurier va venir. Vous le conduirez dans la chambre et dans le cabinet de toilette de cette enfant, et il fera ce que je lui ai ordonné, pendant que je causerai ici avec elle.

Malgré tant de précautions, ou plutôt à cause de cela, Clémence n'était pas très rassurée. Elle ne se souciait pas d'être la gardienne d'une folle furieuse.

Aubert devina ce qui se passait en elle.

— Tenez, dit-il en lui glissant un billet de cent francs dans la main, voici la moitié de que je vous ai promis.

Cette largesse anticipée eut pour effet d'assouplir immédiatement Clémence.

Elle promit de suivre à la lettre les instructions qu'il lui donnait.

Après avoir indiqué au serrurier les fenêtres et la porte qu'il s'agissait de condamner, elle revint au rez-de-chaussée.

Arrivée dans le vestibule, soit que le doute qui s'était éveillé en elle lui revînt à la mémoire, soit que la curiosité l'y poussât, elle s'approcha à pas de loup de la pièce dans laquelle Germaine et Aubert s'étaient enfermés, colla son oreille contre la porte, et entendit l'étrange conversation que son maître avait avec sa prétendue cousine.

Elle n'y comprenait décidément plus rien.

Était-ce pour flatter la manie de la pauvre folle qu'Aubert se laissait traiter de misérable et d'infâme? Pourquoi tenait-il tant à épouser une fdle qui n'avait pas sa raison? Enfin, pourquoi parlait-il des Trigomec comme s'ils existaient réellement?

El pas un mot de Benoit, le père de cette pauvre enfant!

C'était bizarre.

Quand elle entendit son maître s'élancer au-devant de Germaine et se diriger vers la porte, elle s'esquiva et regagna sa cuisine.

Un instant après, Aubert vint l'y rejoindre.

— Ce que le docteur craignait s'est en partie réalisé, dit-il. La fièvre s'est emparée de la pauvre enfant. Tout à l'heure, je viens d'avoir avec elle une conversation, dans laquelle elle s'est montrée

violente et emportée. Peut-être même avez-vous entendu les éclat de sa voix...

— Non, répondit négligemment Clémence.

Aubert se rassura.

— Laissez se calmer cette exaltation, poursuivit-il, et, quand vous lui apporterez à déjeuner, tenez-vous sur vos gardes, de peur qu'elle ne vous échappe !

— Soyez tranquille, fit Clémence, j'ouvrirai l'œil.

Aubert sortit, convaincu qu'il avait momentanément conjuré tous les périls.

Dix minutes après, tout en réfléchissant à ce qui s'était passé, Clémence prêtait l'oreille aux moindres bruits, lorsque la sonnette placée à la porte de la rue fut violemment ébranlée.

Elle courut ouvrir, et recula, paralysée d'étonnement, en reconnaissant Tata.

— Ah! vous êtes là, vous, la vieille! fit la jeune première; j'aurais dû m'en douter.

Elle entra rapidement. Par un mouvement instinctif, Clémence voulut l'en empêcher, mais Tata la repoussa avec une telle force, qu'elle faillit la renverser.

Puis, sans vouloir rien entendre, elle pénétra dans la maison.

Lorsque Clémence, après avoir fermé la porte de la rue, s'empressa de la rejoindre, Tata avait déjà visité toutes les pièces du rez-de-chaussée, et, voyant qu'elles étaient vides, se préparait à monter au premier.

— Mademoiselle! mademoiselle! cria Clémence. Je vous en conjure, écoutez-moi.

— Rien, je ne veux rien entendre, dit Tata. Je suis sûre qu'il y a une femme ici, je veux la voir.

— Eh bien! oui, il y en a une, dit la vieille fille, mais je vais vous expliquer..

Clémence, qui croyait arrêter la pécheresse par sa franchise, obtint un résultat diamétralement opposé.

Déjà piquée par l'aiguillon de la jalousie, Tata ne connaissait pas d'obstacle. Ce n'était pas une femme, c'était une poudre, un salpêtre, que l'aveu de Clémence fit subitement éclater.

— Ah! il y a une femme! s'écria-t-elle en s'élançant dans l'escalier.

En vain la domestique d'Aubert essaya-t-elle de s'y opposer, en vain se cramponna-t-elle aux jupes de la jeune femme, celle-ci, fort

experte en l'art de la savate, lui décocha un coup de pied en arrière, qui lit perdre l'équilibre à Clémence.

Fort heureusement, la rampe de l'escalier se trouva à portée de sa main, sans cela elle aurait dégringolé, la tête en avant, les cinq ou six degrés à la hauteur desquels se passait cette escarmouche.

Avant que la vieille fdle eût repris son aplomb, Tata était au premier étage et arrivait devant la porte de Germaine, dont elle faisait glisser le verrou.

La jeune fille, à l'oreille de qui était parvenu le fracas de cette lutte homérique, était debout, palpitante d'espoir.

Elle s'imaginait que Fernand avait découvert sa retraite et qu'il venait la délivrer.

Tata s'avança hardiment. Elle s'attendait à se trouver en face d'une rivale de son acabit, et se préparait à faire voler son chignon en morceaux.

L'aspect sévère et digne de Germaine lui imposa.

Elle vit bien que cette jeune fdle n'avait rien de commun que le sexe avec l'adversaire contre laquelle elle avait aiguisé ses ongles. Aussi renonça-t-elle momentanément aux voies de fait.

Cependant elle n'était pas femme à se laisser intimider si facilement.

— Ah! je vous trouve enfin, petite mijaurée' dit-elle d'une voix que la colère faisait trembler.

— Pardon, madame, que me voulez-vous? demanda froidement Germaine.

L'allure et le costume de Tata lui avaient indiqué du premier coup d'œil à quel genre de femme elle avait affaire.

— Oui, oui, fit Tata. Je vous conseille de faire la sournoise. Vous ne savez pas ce que je veux dire, n'est-ce pas?

— Non, madame.

— J'en étais sûre! dit Tata en frappant du pied.

— Je vous le jure sur l'honneur, madame!

— Allons donc! Est-ce que vous me prenez pour une oie? Comment! je vous trouve chez mon amant, dans sa chambre, et vous me demandez ce que je vous veux! Elle est raide, celle-là!

— Encore une fois, je ne vous comprends pas, madame, répondit Germaine avec dignité. On m'a conduite ici par surprise, on m'y retient par la force, vous ne pouvez donc m'accuser en aucune façon...

— Oh! par la force! fit Tata... Quand vous me ferez gober ça, il fera chaud...

— Vous ne me croyez pas? dit la jeune fille. Regardez donc ces persiennes et ces croisées cadenassées; rappelez-vous que, pour entrer ici, vous avez poussé le verrou qui me retient prisonnière.

Tata put se convaincre d'un regard que Germaine avait dit la vérité.

— Ah! c'est ainsi! fit-elle à demi-voix. Eh bien! attends un peu...

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