BEAUDUNOIS SE DÉCIDE A PARLER
Avant de poursuivre cette explication, il est nécessaire de raconter comment Tata se trouvait rue du Bel-Air à pareille heure.
Les inexactitudes et les préoccupations de son amant ne lui avaient pas échappé.
Aussi, lorsque le lundi soir, c'est-à-dire la veille, Aubert l'avait quittée en prétextant qu'il avait le lendemain des affaires urgentes, Octavie ChifToux avait résolu de savoir quelle espèce d'affaires absorbaient si fort, depuis quelque temps, l'homme sur lequel elle avait jeté son dévolu.
En manière d'espionnage, Tata avait un principe : c'est qu'à Paris on se défie d'un homme qui vous suit, qu'on le remarque, qu'on l'évite, qu'on parvient même à le dépister, tandis qu'on se défie rarement d'une voiture.
Le lendemain matin, elle se rendit donc en voiture rue de Rivoli, s'arrêta devant le numéro 90, et envoya un commissionnaire demander au concierge du numéro 93 si M. Aubert était sorti.
Le concierge ayant répondu négativement, Tata se renfonça dans sa voiture et attendit.
Elle était à peine à vingt pas de la maison. Nul ne pouvait donc entrer ni sortir sans qu'elle s'en aperçût.
Au bout de quarante minutes, Aubert se montra enfin et s'élança dans un des fiacres qui stationnent sur la place du Louvre.
Tata désigna ce fiacre à son cocher et lui donna l'ordre de le suivre à cinquante pas environ, mais sans jamais le perdre de vue.
• — Il y aura bon pourboire, ajouta-t-elle.
Avec une promesse semblable, on ne peut pas se figurer ce que l'on obtient d'un cocher à Paris.
Aubert s'arrêta rue de Chateaubriand, chez la comtesse de Varlades.
Tata était sur le point de se précipiter et de pénétrer dans Thôtel dont son amant avait franchi le seuil, lorsqu'elle l'en vit sortir, précédé d'une jeune femme.
Elle observa la contenance de ces deux personnages.
La femme, très gracieuse et très élégante dans son ensemble, affectait une supériorité hautaine envers son cavalier.
Celui-ci, au contraire, était poli, prévenant, obséquieux.
Ce fut lui qui ouvrit la portière, qui aida la jeune femme à monter, qui posa sa main étendue devant la roue, pour que les jupes de sa compagne ne la frôlassent pas en passant.
— Trop de prévenances ! pensa Tata. Cette femme n'est pas sa maîtresse.
Au même instant, la voiture dans laquelle ils avaient pris place s'éloigna d'un train assez rapide.
Naturellement, celle de Tata la suivit.
Quelques minutes après, toutes deux s'engageaient dans ce quartier, désert encore à cette époque, qu'on appelle le Trocadéro.
Cette fois, il fallait agir avec prudence, car les fiacres étaient encore plus rares que les passants dans ce lieu solitaire. Il importait de ne pas se faire remarquer.
Fort heureusement, la belle comtesse et Aubert étaient tellement absorbés dans leurs combinaisons, que pas un d'eux n'eut l'idée de s'assurer qu'ils n'étaient pas suivis.
Tata fut un peu déconcertée quand elle vit son amant s'arrêter devant sa maison.
Elle ne la connaissait pas, mais Aubert lui en avait parlé à deux ou trois reprises, et lui avait exprimé les regrets que lui laissait cette infructueuse acquisition.
Qu'est-ce que cette jeune femme allait faire avec Aubert dans cette maison? Avait-elle l'intention de la louer? Était-ce un simple contrat de propriétaire à locataire que Tata était venue surprendre. Ce n'était pas la peine de se lever si matin!
Cependant elle avait remarqué qu'Aubert avait sonné avant (Tentrer.
Alors, il y avait quelqu'un dans cette maison. Or, Pierre lui avait toujours dit que sa maison était déserte. Donc, c'était depuis peu de
jours qu'elle était habitée, c'est-à-dire depuis le moment où Aubert avait paru si préoccupé.
Tata vit entrer bientôt après le serrurier.
— C'est bien cela, pensa-t-elle. Il y a un locataire là-dedans, et ce locataire s'est plaint que les portes ne fermaient pas.
Curieuse, elle fixa les yeux sur la porte close.
Elle en était à une assez grande distance, car pour justifier la présence d'un fiacre stationnant en pareil lieu, elle avait été forcée de s'arrêter devant la maison la plus proche. Or, une distance de deux cents mètres au moins la séparait de celle d'Aubert.
Il est vrai que rien ne gênait la vue, et que rien par conséquent ne pouvait échapper à l'œil perçant de la jalouse Octavie.
L'attente fut longue et cruelle.
Ces démonstrations de fierté d'une part, de servile politesse de l'autre, étaient-elles une feinte ? Aubert avait-il converti sa maisonnette en un temple de rendez-vous galants?
Tata n'était pas loin de le penser, lorsque enfin la jeune femme sortit et monta en voiture. Elle était seule.
Le cocher de Tata se préparait docilement à suivre, quand elle s'écria sans se montrer :
— Ne bougez pas!
En effet, qu'était devenu Aubert? Pourquoi était-il dans la maison? C'était lui qu'il importait de surveiller!
Quelques minutes après, il sortit à son tour.
Pendant quelques instants, il s'arrêta sur le seuil de la porte, parlant avec volubilité et agitant le doigt, comme un. homme qui fait, avant de s'éloigner, d'importantes recommandations.
Tata ne put pas voir à qui il les adressait. Il était facile de deviner pourtant que c'était à un domestique, car il avait le geste bref et gardait son chapeau sur la tête.
11 s'éloigna enfin et la porte se referma derrière lui.
Donc, il n'y avait plus à en douter : la maison était habitée. Par qui?
Tata avait lu une foule de romans, dans lesquels les petites maisons des grands seigneurs du siècle dernier jouaient un rôle fort important.
Elle s'imagina qu'Aubert avait suivi le déplorable exemple des roués de la Régence, et que, dans cette maison, il avait installé une femme qu'il voulait dérober à tous les regards. Sans cela, pourquoi tant de recommandations avant de partir?
A ce prix, seulement, ce billet de cinq cent francs vous appartiendra. (P. 10i7.)
UV. i31. — LE DRAME DE PONTCHARhA. ~ P. SAUiMÈRE. — J. ROUFF ET G'", ÉD. LIV. 131.
Tata no se trompait qu'à moitié. Par liasard sa jalousie ne s'était pas trop égarée.
Dès que son amant eut disparu au tournant de la rue voisine, elle mit pied à terre. Et voilà comment elle se trouvait en face de Germaine, qu'elle prenait pour la maîtresse d'Aubert.
Cependant, l'air de candeur empreint sur le visage de la jeune fille, le ton de dignité sur lequel elle s'exprimait, ses chaleureuses protestations avaient imposé à Tata.
Après s'être préparée à un pugilat, elle se contentait d'une explication. C'était déjà beaucoup.
Tout lui démontrait, en effet, que Germaine était bien réellement prisonnière. Aussi, en reconnaissant que la jeune fille avait dit la vérité, elle avait levé la tète d'un air menaçant.
— Mais qui êtes-vous? lui demanda-t-elle,
— Je suis la fille de M""" Trigomec.
— Quel Trigomec? fit Tata. L'avocat?
— Oui, madame.
— L'ami de Victor de Lothi?
— Précisément. Vous le connaissez?
- Je le crois bien ! Il s'est battu pour moi hier matin.
Germaine chancela. Ce qu'elle venait d'apprendre lui brisait le cœur. Comment! Fernand connaissait cette fille ! Il s'était battu pour elle!
Tata vit que la pauvre enfant allait se trouver mal.
— Pardonnez-moi, dit-elle, j'ai fait une sottise en vous parlant de ça, car alors M. Fernand est votre frère ; mais rassurez-vous, mademoiselle, quand je dis que je le connais... je vais vous conter ça...
Et, sur-le-champ, elle lui expliqua de quelle façon s'était élevée la querelle entre Fernand et Kouchnine.
Germaine se sentit soulagée d'un grand poids.
— Mais comment ètes-vous ici, alors? lui demanda Octavie.
La jeune fille lui raconta brièvement qu'elle avait été adoptée par M""" Trigomec, qu'elle devait avoir, par conséquent, une autre famille, et que c'était sous le prétexte de la lui faire connaître qu'Aubert l'avait attirée dans cette maison.
— Mais dans quel but?
— Ah! je l'ignore, ou plutôt je ne le sais que troj)... mais je n'y comprends rien, fit Germaine.
— Est-ce qu'il vous aimerait? Est-ce qu'il aurait eu l'audace...
— On a foules les audaces vis-à-vis d'une prisonnière, répondit Germaine. Déjà il avait demandé ma main à ma mère, il y a cinq jours, et je l'avais repoussé. Aujourd'hui, il m'a envoyé la comtesse de Yarlades, une complice à lui, probablement, qui m'a extorqué mon consentement écrit à ce mariage, en me faisant entrevoir la possibilité de sauver M"' Trigomec et Fernand de la misère.
— Mais c'est indigne cela ! se récria Tata, car enfin il a un but en agissant ainsi. Je le connais, mon Aubert. Il n'est pas de ceux qui attachent leurs chiens avec des saucisses.
— Je ne le connais pas, moi, madame ; mais je suis sûre maintenant que je suis victime de quelque sombre perfidie et que mon emprisonnement a une cause qui m'échappe.
— Ah! c'est comme cela! fit Tata. Mais vous n'êtes pas prisonnière, mademoiselle ! mais vous êtes libre ! Venez avec moi et ne craignez rien. D'un coup de poing bien appliqué, je me charge de faire dégringoler à Clémence toute la hauteur du Trocadéro ; j'ai une voilure en bas, je vous emmène...
Elle s'arrêta, voyant que la jeune fille ne faisait pas un mouvement.
La situation était délicate.
Germaine ne pouvait pas dire à cette femme qui offrait si généreusement de la délivrer : — Madame, je ne veux pas quitter cette maison en votre compagnie. Je serais plus compromise mille fois, si l'on me voyait avec vous, que je ne le suis à l'abri de ces murs et de ces verrous.
— Eh bien? fit Tata. Vous ne répondez pas.
— Mon Dieu, madame, excusez-moi, dit Germaine, mais je vous avoue que les moyens violents me répugnent.
— Par exemple ! Est-ce que vous voulez rester ici?
— Non, mais j'aimerais mieux en sortir dans d'autres conditions, ne pas m'enfuir comme une coupable, m'en aller la têts haute, appuyée sur un bras dont la vigueur suffirait à me protéger sans lutte, dont l'honorabilité serait en même temps ma sauvegarde.
— Je comprends, fit Tata en rougissant légèrement. Malheureusement, nous n'avons pas cela sous la main. Comment faire?
— Rien ne serait plus simple, madame, si vous vouliez bien me rendre un service...
— Un service, mademoiselle! dit Tata, décidément vaincue par tant de douceur et de modestie. Mais parlez : je suis à vos ordres.
Germaine lui sourit avec une douceur angélique.
— Puisque vous offrez si gracieusement de me servir, madame, dit-elle, et puisque vous avez l'honneur de connaître M. Fernand Trigomec, je vous serais très obligée, en sortant d'ici, de vouloir bien aller le trouver et de lui dire ce qui se passe.
— N'est-ce que cela? s'écria Tala. Mais, en effet, rien n'est plus simple. Comment n'y avais-je pas songé? J'y vais, mademoiselle, j'y vais à l'instant.
— Ah! que vous êtes bonne, madame!
— J'ai précisément une voiture qui m'attend à deux pas... Mais pardon... j'oubliais... je ne sais pas où demeure M. Fernand, moi.
Cet aveu acheva de rassurer Germaine sur les relations qui existaient entre la jeune première et l'avocat.
— Il demeure rue Thérèse, n" 19, répondit-elle.
— Bien. Dans vingt minutes, je serai chez lui, et dans une heure il sera ici.
A ces mots, Tata se dirigea vers la porte. Au moment d'en franchir le seuil, elle s'arrêta :
— Je vous demanderais bien le secret, dit-elle; mais cette vieille pie de Clémence ne manquera pas de tout raconter à son maître... Ainsi, je vous dispense de toute discrétion.
— Croyez, madame, fit Germaine, que je vous suis très reconnaissante de ce que vous faites pour moi et que je ne l'oublierai de ma vie.
— Oh! ne me remerciez pas tant, répliqua Tata. Je n'y ai pas grand mérite, allez! C'est bien un peu pour mon compte que je montre tant de grandeur d'âme.
Elle salua d'un petit geste protecteur et disparut.
Pendant ce temps, Aubert avait regagné son appartement, persuadé qu'il avait pris toutes les précautions imaginables, et que la jeune fille se rendrait bientôt à merci.
Quant à Beaudunois, dont les fumées de l'ivresse alourdissaient encore le cerveau, il avait dormi pendant une bonne heure et demie.
Depuis que Clémence n'était plus à la maison, Aubert allouait généreusement un franc à son secrétaire et l'envoyait déjeuner dehors.
L'heure allait sonner. Beaudunois, qui était très gourmand, préparait avec ce franc un menu chimérique, quand on sonna à la porte de l'agence.
C^était un domestique en livrée.
— M. Beaudunois? demanda-t-il.
— C'est moi, monsieur.
d046 LE DRAME DE PONTCHARRA
Le domestique lui remit une lettre et se retira. Alphonse jeta les yeux sur la suscription, et lut :
« Monsieur Beaudunois, secrétaire de l'Agence Aubert, 93, rue de Rivoli. »
Cela Fétonna. Qui pouvait lui écrire à cette adresse? Cependant il n'y avait pas d'erreur possible. La lettre était bien pour lui.
Il la décacheta curieusement.
Non, jamais on ne vit se transformer d'une minute à l'autre une physionomie comme le fît celle de Beaudunois. En un instant elle s'éclaira d'une joie ineffable, tandis que ses regards s'animaient d'une lueur d'ardente convoitise.
11 y avait bien de quoi ! Voici ce que contenait cette singulière épître :
« Monsieur, a Si un billet de cinq cents francs pouvait vous être agréable, vous n'avez qu'à venir le chercher aussitôt, rue de Rivoli, à l'hôtel Meurice. Vous demanderez M. Laurent. »
Pas de signature.
Était-ce une mystification ? Alphonse le pensa d'abord. Pourtant le domestique qui lui avait remis cette missive portait une livrée et semblait appartenir à une bonne maison.
Quel était ce Laurent ? à quel titre olfrait-il cinq cents francs à Beaudunois? Était-ce un joueur qui l'avait connu jadis, et qui, ayant appris sa détresse, avait eu la charitable pensée de lui venir en aide?
Ce fut à cette idée qu'Alphonse s'arrêta.
Aussi, ne voulant pas laisser à de si excellentes dispositions le temps de se refroidir, il se rendit sur-le-champ à l'hôtel Meurice, demanda M. Laurent, et fut introduit dans un salon oii se tenaient deux personnages.
L'un était son amphitryon de la veille; l'autre, Kouchnine, lui était absolument inconnu.
Quand il vit entrer Beaudunois, Laurent tira de sa poche un billet de cinq cents francs, le déplia, l'étala sur la table et posa dessus un presse-papier.
— Vous voyez, monsieur, que je suis prêt à m'exécuter, dit-il ; mais vous n'avez pas supposé que je vous donnerais ces cinq cents francs pour le seul plaisir de vous obhger, n'est-ce pas? Donc, nous allons reprendre, si vous le voulez bien, notre conversation d'hier soir au point où nous l'avons laissée.
— Volontiers, fit Beaudunois, qui ne se souvenait pas plus de ce qu'il avait dit que de ce qu'il avait fait.
— Je crois devoir vous prévenir, reprit Laurent en désignant son maître, que monsieur est un autre moi-même, que je n'ai pas un secret pour lui, et que vous pouvez parler devant lui aussi librement que si nous étions seuls...
Beaudunois jeta un regard oblique sur Kouchnine. Celui-ci était étendu paresseusement dans un immense fauteuil au coin du feu, et paraissait étranger à tout ce qui se passait autour de lui.
— Maintenant, asseyez-vous, dit Laurent en montrant une chaise à Beaudunois.
Quant à lui, il resta debout devant la cheminée.
— Vous me parliez, hier soir, d'un tour que vous avait joué certain Russe, il y a dix-sept ans, dans des circonstances que vous n'avez pas suffisamment précisées, mais dont vous avez gardé un fidèle souvenir. Voulez-vous vous expliquer à ce sujet?
Beaudunois devint horriblement pâle. Comment ! il avait parlé de cela, lui! Ce n'était pas possible. Il crut qu'on lui tendait un piège
— Je ne sais pas ce que vous voulez dire, monsieur, répondit-il. Laurent sourit d'un air de pitié.
— Rappelez vos esprits. 11 s'agissait d'un Russe qui était venu vous apporter vingt-cinq mille francs un jour que, perdu de dettes et à bout de ressources, vous alHez vous brûler la cervelle.
Cette fois Beaudunois était livide.
— Comprends pas ! fit-il en ébauchant un horrible sourire.
— Voyons, dit Laurent, soyez raisonnable et contez-nous cette histoire. A ce prix seulement ce billet de cinq cents francs vous appartiendra.
La tentation était forte. Alphonse eut pourtant le courage de résister. Sa sûreté avant tout !
— Je conviens, dit-il, que je me suis oublié hier, et que j'étais un peu gris. J'ignore ce que j'ai pu vous raconter, mais je m'étonne que vous ayez attaché la moindre importance aux propos d'un homme qui avait perdu la raison.
— Au contraire, répliqua Laurent. In vino ueritas, dit le proverbe.
— Pour cette fois, il a tort, monsieur.
— Ah! prenez garde! fit l'ancien zouave qui prit une attitude menaçante. Ne me forcez pas à vous rappeler qui vous êtes, ni à recourir aux grands moyens !
Beaudunois crut devoir jouer l'indignation.
— Comment, qui je suis! s'écria-t-il. Quels grands moyens, s'il vous plaît?
— Puisque vous m'y contraignez, répondit Laurent, je vous rappellerai que, par jugement de la cour d'assises, en date du 8 avril 1864, vous avez été condamné pour faux à un an et un jour de prison.
Alphonse courba la tête.
— J'ajouterai, continua l'ancien soldat, qu'avec des antécédents semblables, vous seriez promptement arrêté, si je déposais contre vous une plainte au parquet. Or, j'y suis fermement décidé, je vous en avertis, si vous ne vous exécutez pas à l'instant.
— Mais, monsieur, répondit Beaudunois, vous pouvez déposer votre plainte. Je n'ai rien à craindre de la justice dans les circonstances dont il est question.
— Raison de plus pour parler, fit Laurent. Voyons, répondez: c'est oui ou c'est non.
Alphonse se vit acculé. Il tenta de se défendre.
— Ce serait oui, si vous étiez raisonnable, dit-il ; mais pour un billet de cinq cents francs...
11 jeta sur la table un regard méprisant et secoua négativement la tête.
— Vous refusez ? demanda le zouave.
— Net, répondit Beaudunois.
— Alors vous pouvez vous retirer, monsieur ; mais je ne menace jamais deux fois, je vous en préviens. Dans un quart d'heure, j'aurai déposé ma plainte.
Quelque tranquillité qu'il affectât, Alphonse avait une peur
atroce.
Cependant il se leva de son siège. Il était toujours temps de capituler .
Kouchnine, chaudement enveloppé d'une robe de velours noir garnie de fourrures, n'avait pas encore prononcé un mot ni fait un
geste.
— Un instant ! dit-il. Que monsieur formule une proposition.
Beaudunois s'arrêta. Il comprit que Laurent n'était qu'un comparse et que le véritable maître de la situation était celui qui venait de parler.
— Monsieur dit-il, en se retournant vers Kouchnine, si vous connaissez les masques, un secret comme celui que je possède vaut dix mille francs.
Et maintenant demanda t-il en étendant la main. (P. 1056.)
— En voulez-vous la moitié? fit nonchalamment le marchand de pierreries.
— Non, monsieur, pas un sou de moins.
— Allez donc ! fit Kouchnine. Comme il faudra bien que vous répondiez au juge d'instrucliou, et que je suis dès lors certain d'avoir ce secret pour rien, vous êtes libre.
Il ne se retourna même pas pour voir si Beaudunois se retirait.
UV. 132. — LK DRAME DE POMCHARRA. — P. SAUMURE. — J. ROUFF ET C'«, ÉD. LIV. 132
Celui-ci comprit qu'il n'obtiendrait rien. De cinq cents francs ïh était monté à cinq mille, c'était déjà bien joli !
— Soit ! fit-il en se rapprochant, mais j'y mets une condition.. .
— Laquelle?
— C'est que je ne serai pas inquiété.
— Mais votis avez dit tout à l'heure que vous n'aviez rien à redouter de la justice.
— Et c'est la vérité, monsieur, vous en jugerez par vous-même. Seulement la justice est tracassière, surtout envers ceux qui, comme moi, ont eu le malheur de commettre une faute. Or, je ne veux pa§ m'exposer à ses sévérités, même au prix que je viens d'accepter.
— Et si je ne m'engage pas à vous promettre l'impunité, que ferez-vous ? demanda Kouchnine.
— Ni pour or ni pour argent, ni devant vous ni devant le juge d'instruction, je ne parlerai, répondit Beaudunois.
— Eh bien ! je vous engage ma parole, monsieur. Cela vous
suffît-il ?
— Sans doute, mais ne saurai-je pas en présence de qui je vais m'expliquer? dit Alphonse.
— Je me nomme Kouchnine, monsieur, et je suis Russe ; mais mon nom ni ma nationalité ne vous apprendront rien. Et même, il est possible que je fasse fausse route, et que le secret dont vous êtes possesseur n'ait aucun rapport avec ce qui m'intéresse. Cependant il n'y aura rien de changé aux conventions que nous venons d'établir. Donc, parlez sans crainte, je suis tout oreilles.
Sur uij signe de son maître, Laurent passa dans la chambre voisine, et en revint aussitôt, tenant dans la main cinq rouleaux d'or de mille francs qu'il déposa sur la table, à la place du billet qu'il y avait • mis.
La vue de ces lingots bien-aimés, dont Beaudunois avait désappris le maniement depuis tant d'années, répandit sur ses traits une expression de béatitude qu'il n'eut pas le courage de contenir.
— Eh bien ! oui, commença-t-il sans quitter des yeiix la récompense qui lui avait été promise, ce que j'ai dit hier soir à M. Laurent est vrai ; mais il y a dans cette aventure tant de secrets impénétrables pour moi, que vous me croirez à peine quand je vous dirai que je ne sais même pas le nom du Russe dont je vous ai parlé.
— Attendez, fît Kouchnine. Nous allons d'abord nous reportera la date que vous avez citée. Vous avez dit que c'était en novembre et qu'ily avait dix-sept ans. Vous rappelez-vous bien exactement le jour?
LE DRAME DE PONTCHARRA I05f
— Oh ! répondit Beaudunois, que ce souvenir faisait frissonner encore, je n'ai eu garde de l'oublier ! C'était le 17 novembre 1855.
— Le matin ou le soir?
— Le soir.
— Alors, je vous écoute, car cette date est bien celle à laquelle doit remonter l'enquête que nous avons résolu de poursuivre.
— Il était six heures du soir, reprit Alphonse, quand ce personnage se présenta chez moi. Je vous l'ai dit, j'étais perdu, j'allais me tuer. Comment avait-il appris que j'étais dans cette situation désespérée? je l'ignore. Ce qu'il y a de certain, c'est que son intervention me sauva la vie, et que, ne pouvant pas faire autrement, je me soumis aveuglément à tout ce qu'il exigea de moi.
— Ainsi, il refusa de vous donner son nom?
— Oui.
— Mais vous avez retenu son signalement?
— Certes. Je le vois encore : il paraissait âgé de trente-cinq ans. Il était grand et fort, d'un blond coloré ; il avait des cheveux abondants et la barbe bien fournie.
— C'est bien lui! s'écria Kouchnine, c'est le général, '
— En effet, dit vivement Beaudunois, j'en fis la remarque à cette époque. Sa parole brève et sa raideur m'avaient fait soupçonner que c'était un soldat.
— Quelle espèce de service exigea-t-il de vous?
— Pas grand'chose, en apparence. 11 ne s'agissait, selon lui, que d'aller prendre dans son hôtel une femme du commun et sa fille, et de les conduire, dans la voiture qu'il mettait à ma disposition, chez une certaine dame Cujard, qui tenait un garni dans la rue de Flandre.
— 11 demeurait donc dans un hôtel?
— Rue de Chateaubriand, n° 47. Cet hôtel appartient aujourd'hui à la comtesse de Varlades. Le hasard m'y a ramené, il y a cinq ou six jours. Seulement cet hôtel est beaucoup mieux meublé qu'il ne l'était alors.
— 11 n'était pas en bon état?
— Il était tout neuf, au contraire, et magnifiquement décoré ; mais on voyait qu'il avait été chichement pourvu à la hâte de meubles de rebut, et qu'il n'était habité que depuis quelques heures.
— Ah ! fit Kouchnine, qui s'intéressait de plus en plus à ce récit. A quelle heure vous y êtes-vous présenté?
— A neuf heures.
— Qui vous a introduit?
10o2 LE DRAME DE PUNTCHARRA
— Un domestique habillé à la russe.
— N'était-ce pas un homme de quarante ans, petit, trapu, aux pommettes saillantes, au front déprimé, au visage aplati et encadré d'une épaisse barbe noire?
— Précisément.
— C'était Yvan ! dit Kouchnine en se tournant vers Laurent. Et s'adressant à Beaudunois :
— Est-ce de ce nom qu'il l'a appelé devant vous?
— Il s'est bien gardé de prononcer aucun nom devant moi.
— Je comprends cela. Continuez, je vous prie.
— Quand j'arrivai à l'hôtel, reprit Alphonse, ce domestique m'introduisit dans un boudoir d'abord, puis dans un salon dont la nudité me frappa. Quelques instants après, l'inconnu, celui que vous appelez le général, vint m'y rejoindre, et m'annonça qu'il allait m'amener la jeune femme dont il m'avait parlé. Elle était très malade, disait-il, et venait de perdre connaissance.
— Était-ce vrai?
— Ce n'était que trop vrai, monsieur, fit Beaudunois. Il m'avait prévenu, du reste. Mais il l'avait fait en des termes tels, que j'avais soupçonné vaguement un crime. La rue déserte dans laquelle se trouvait cet hôtel, les meubles affreux que j'y avais aperçus, enfin la récompense relativement énorme qui m'était promise, avaient accru mes soupçons. Il me semblait que cette rue avait été choisie, que cet hôtel avait été meublé tout exprès pour accomplir quelque sinistre vengeance. Volontiers j'aurais cru que la femme dont il me parlait était la sienne, si je ne l'avais vue paraître dans un costume tellement pauvre qu'il fit évanouir en moi cette pensée.
— Elle était donc mal habillée ?
— De vêtements on ne peut plus grossiers, monsieur. Pourtant, je dois vous l'avouer, si peu de temps que j'aie eu pour l'examiner, la finesse de sa peau, la blancheur de son teint, celle de ses mains surtout m'ont presque démontré depuis que ce costume était un déguisement.
— Ah! c'est votre opinion? demanda Kouchnine, en proie à une violente émotion.
— Et cette conviction n'a fait que grandir en moi, à mesure que se sont accomplis les événements qu'il me reste à vous raconter.
— Pardon, mais ne pourriez-vous pas me dire comment était cette femme?
— Une femme ravissante, monsieur! fit Beaudunois avec feu.
LE DRAME DE PONTGHAKRA i053
Vingt-deux ans au plus, des cheveux blonds, crépélés autour d'un front mat, de grands yeux bleus, alanguis par la souffrance, une petite bouche, des lèvres roses comme le carmin, un ovale irréprochable...
Kouchnine laissa tomber sa tête dans ses mains.
— Plus de doute! murmura-t-il. C'était Olga!
Il se redressa soudain. Son regard brillait d'un éclair de haine.
— Eh bien? demanda-t-il. Qu'en avez-vous fait?
— Le comte pi'avait quitté pour aller la chercher, mais elle était déjà si faible qu'elle était incapable de se soutenir, et qu'il dut m'appeler pour lui porter secours. 11 tenait sur le bras un tout jeune enfant, enveloppé dans une couverture de laine. A nous deux, nous la portâmes dans la voiture qui stationnait en bas de l'escalier, et sur le siège de laquelle se trouvait le même domestique qui m'avait introduit. Après l'avoir installée sur les coussins, sans qu'elle prononçât même une parole, nous mîmes son enfant sur ses genoux, je pris place à côté d'elle, et l'inconnu referma la portière.
— Va! dit-il à son domestique.
Aussitôt le coupé s'éloigna et partit.
Où aUions-nous? Je l'ignorais, poursuivit Beaudunois. J'étais une machine. Mais je pensais et j'inclinais de plus en plus à croire que j'étais le complice involontaire d'un crime. Sans être un savcmt, je n'ignorais pas qu'il existe des stupéfiants qui, pris à une certaine dose, amènent la paralysie d'abord, la mort ensuite.
Or, il s'agissait évidemment d'un cas semblable, car la jeune femme conservait une immobilité et un silence absolus. J'avais tellement peur qu'elle ne mourût pendant le trajet, que je lui prenais les mains de temps en temps pour m'assurer qu'elle vivait encore.
Enfin, nous arrivâmes à destination. Devant moi se balançait la lanterne d'un hôtel meublé. J'y entrai, je racontai que je descendais de chemin de fer, que ma femme était au plus mal, et que je n'avais pas pris le temps de réclamer mes bagages, afin de fairet donner des soins immédiats à la malheureuse.
Aidé par la maîtresse du logis, je couchai cette pauvre femme sur un ht, dans la meilleure chambre que je trouvai, je payai une quinzaine d'avance, je plaçai l'enfant à côté d'elle, et je m'esquivai sous prétexte d'aller chercher un médecin.
J'avoue que ma première pensée fut de fuir au plus vite. Cependant, malgré ma frayeur, j'eus un remords. Laisserais-je mourir sans secours cette femme, que je savais condamnée? Je n'en eus pas,
d0o4 LE DRAME DE PONTCHARRA
le courage. Je me rendis chez le docteur dont M""" Cujard m'avait indiqué l'adresse, et le priai d'aller sur-le-champ donner ses soins à la mourante. Il y courut aussitôt, pendant que je me dirigeais à toutes jambes vers la barrière, et que je sautais dans la première voiture que je rencontrai.
— Eh bien? demanda vivement Kouchnine. Qu'arriva-t-il? Le savez- vous?
— Je ne l'appris que trois jours après, à Dijon, oii je m'étais réfugié le lendemain, pour aller recueillir la succession de ma grand'mère. Hélas! je ne m'étais pas trompé, monsieur. J'appris par les journaux que la malheureuse jeune femme était morte dans ce misérable garni, sans avoir repris connaissance, sans avoir prononcé une parole.
— Et vous n'avez jamais été inquiété?
— Jamais. Sur les conseils du général, je m'étais affublé d'une blouse blanche et coiffé d'une casquette de soie noire, profondément enfoncée sur les yeux. Tout ce que la femme Cujard put déclarer, ce fut que j'étais grand, mince, et que je portais de longs favoris blonds. Or, mes favoris, je les avais coupés en rentrant chez moi.
— Et vous n'avez pas eu la curiosité de vous informer depuis de ce que l'enfant était devenu?
— Non, monsieur; j'ai eu trop peur, je l'avoue.
— Mais, s'il y a eu crime, il y a eu enquête...
— Non seulement il y a eu enquête, mais, sur la déclaration du médecin, on a fait l'autopsie du cadavre, à ce qu'il paraît.
— Qu'a-t-elle révélé?
— Je rignore, monsieur.
— Dans tous les cas, nous devons retrouver au Palais de justice la trace de la procédure.
— Sans aucun doute, répondit Beaudunois, mais rappelez-vous ce que vous m'avez promis, monsieur. Vous ne direz pas que c'est moi qui vous ai fourni ces renseignements.
— C'est convenu, fît Kouchnine.
Alors il se tourna vers Laurent.
— Allons, dit-il, nous n'avons pas un instant à perdre.
— Vous ne voulez pas connaître la lin de cette histoire? demanda Alphonse.
— Elle a donc une suite?
— Non moins terrible ! fît Beaudunois, en hochant gravement la tête.
— Je VOUS écoute alors, dit Kouchnine, qui reprit place dans le fauteuil qu'il avait quitté.
— Vous sentez bien, reprit Alphonse, que le général ne m'avait pas remis d'emblée les vingt-cinq mille francs qu'il m'avait offerts. Il ne m'avait donné que ce dont j'avais immédiatement besoin pour payer mes dettes. Le reste, il ne devait me le livrer qu'après que je lui aurais rendu compte de la mission dont il m'avait chargé. Nous avions donc pris rendez-vous pour dix heures, au boulevard Rochechouart, en face des abattoirs.
Quand j'arrivai, le général m'attendait, et comme je venais de couper mes favoris, comme j'avais quitté mon déguisement, il ne me reconnut pas tout d'abord.
Quand je l'interpellai, il se tourna vivement vers moi, et je vis luire dans sa main le canon d'un pistolet.
Je lui racontai ce qui s'était passé. Cela cadrait sans doute au mieux avec ses secrets désirs, car il me remercia, me remit scrupuleusement les quatorze mille francs que je venais chercher, et m'annonça que j'étais libre.
Par malheur, notre conversation avait été entendue par un agent de police, qui se tenait caché, à quelques pas de nous, dans l'ombre du mur d'enceinte. Nous en avions dit assez long pour motiver son intervention.
Au moment oh j'allais me retirer, cet homme s'approcha de nous, et nous somma de le suivre, afin d'expliquer au commissaire de police les paroles que nous venions de prononcer. Il nous menaça dans le cas où nous essayerions de résister, d'appeler à son aide, ai moyen d'un sifflet qu'il nous montra.
Je me croyais perdu et je m'apprêtais à obéir, quand le général, peu soucieux de fournir des exphcations à la justice, l'étendit uses pieds d'un coup de pistolet. Puis, m'entraînant, presque malgré moi, vers le coupé qui l'attendait, il m'y fit monter, y monta à son tour, et nous partîmes aussitôt à une allure dont je ne saurais vous exprimer la vertigineuse rapidité.
11 fallait fuir, en effet. Au bruit de la détonation, des sergents de ville étaient accourus. Pendant que les uns enlevaient le corps de leur camarade, les autres s'élancèrent à notre poursuite. Mais nous roulions avec une vitesse telle qu'au bout de cinq minutes nous les avions perdus de vue.
Quelques instants après, nous étions à l'Arc de Triomphe, et le général me rendait enfin la liberté. ' •
C'est encore par les journaux que j'ai appris à Dijon le nom de sa dernière victime. J'y trouvai relaté, assez exactement, le meurtre de l'agent de police, et je sus qu'il se nommait Jacques Aubert.
— Aubert! fît Kouchnine. Mais c'est le nom du directeur de l'Agence dans laquelle vous êtes employé!
— Et le nom s'écrit exactement de la même façon.
— Cet homme serait-il donc son parent?
— Je l'ignore, monsieur, répondit Beaudunois. Je vous avoue que je n'ai jamais essayé de faire la lumière autour des événements mystérieux dont j'ai été le complice involontaire. Vousêles le premier, et le seul, qui m'ayez arraché ces aveux. Encore, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le dire, ne l'aurais-je fait ni pour or ni pour argent, si vous ne m'aviez pas donné votre parole que vous me garderiez le secret.
— Et je vous le promets encore, d'autant plus volontiers qu'en somme vous avez fait preuve envers Olga d'une humanité dont je vous sais gré. Il ne me reste donc plus qu'à m'exécuter et à vous donner ce que je vous ai promis. Avant tout, cependant, je me vois forcé d'y mettre une condition essentielle.
— Qui est... demanda Beaudunois, tremblant.
— Que vous me laisserez votre adresse et que vous vous tiendrez à ma disposition pour témoigner, en cas de besoin, des faits que vous venez de raconter.
— Jamais! protesta Alphonse. Comment, monsieur, vous vous engagez à un silence absolu et vous voulez me faire comparaître comme témoin!
— Non pas en justice, rassurez-vous, mais ici, chez moi, sous ma protection.
— Ah! c'est différent, dit Alphonse. En ce cas, monsieur, voici ma carte.
Malgré sa déchéance, il avait encore des cartes de visite, ce Beaudunois!
— Et maintenant... demanda-t-il, en étendant la main vers les rouleaux d'or posés sur la table.
— Prenez, répondit Kouchnine. Cet argent est bien à vous. Alphonse s'empara des rouleaux que sa main avide caressa avec
une sorte d'amour. 11 les enfouit dans son pantalon et s'éloigna.
Dès qu'il fut parti, Kouchnine se leva, en proie à une grande agitation.
— Tu le vois, dit-il à Laurent, les pressentiments de mon père
LE DRAME DE POiNTGHARRA
li y a encore une feuille et. . . (P. 1058.)
ne le trompaient pas, quand il accusait le général d'avoir tué sa fille !
11 demeura quelques instants silencieux et rêveur.
— Allons ! fit-il tout à coup en se redressant avec énergie. Courons au Palais et vengeons cette pauvre Olga, s'il en est temps encore.
Une voiture à deux chevaux attendait toujours à la porte de l'hôtel depuis que Kouchnine était à Paris.
UY. 133. — LE DRAME DE PONTCHARRA. — P. SAUNIÈRE. — J. ROUFF ET C'», ÉD.
UV. 133
Il descendit à la hâte, suivi de Laurent, et se fit conduire à l'ambassade, afin de réclamer l'assistance d'un des secrétaires.
Chemin faisant, il serrait dans les siennes les mains de celui qui, pendant si longtemps, avait partagé ses dangers.
— C'est pourtant à toi, disait-il, que je dois cette heureuse ^lécouverte !
Arrivé à l'ambassade, il pénétra dans le cabinet du secrétaire, auquel il avait été particulièrement recommandé. Celui-ci se mit à sa disposition avec le plus grand empressement.
Une demi-heure après, ils étaient au Palais de justice et se rendaient au parquet.
Kouchnine déchna ses nom, pi'énoms, qualités, exposa sa demande, et déclara quels hens de parenté l'unissaient à la jeune femme au nom de laquelle il désirait obtenir communication de Fenquête.
Bien qu'il donnât une date précise, la recherche fut longue à faire.
Enfin il vit entrer un commis greffier, tenant à la main un dossier assez volumineux.
Les pièces qu'il contenait, et que Kouchnine parcourait avec une avidité fiévreuse, ne lui apprirent rien de plus que ce que lui avait dit Beaudunois. A la fin du dossier, pourtant, il trouva tout à coup le portrait de la victime.
— C'est elle! s'écria-t-il. Je n'en puis plus douter maintenant. Il saisit le portrait et l'approcha de ses lèvres.
— Pauvre Olga! murmura-t-il avec un accent de profonde douleur. Soudain il releva la tête.
— Mais l'enfant! demanda-t-il. Qu'est devenu l'enfant?
Le substitut l'observait avec ce flegme particulier aux magistrats, que leur profession même cuirasse contre les émotions d'autrui.
— Il ya encore une feuille à l'a fin du dossier, fit-il remarquer. Kouchnine s'en empara et lut.
<( L'enfant qui se trouvait dans la chambre de la victime a été recueilli par M"" Trigomec, à qui on l'a confié, sur la demande qu'elle en a faite. Cette dame demeure à Paris, rue de Trévise, n' 27.
« C'est une enfant du sexe féminin, âgée de dix à onze mois, à laquelle M"^" Trigomec a déclaré vouloir donner le nom de Germaine.
« Un double du portrait de la victime a été remis également sur sa demande à cette dame.
« Paris, le dix-huit novembre mil huit cent cinquante-cinq. »
LE DRAME DE PONTCHARRA i0o9
Ce document était signé du commissaire de police et du magistrat qui avaient procédé à l'enquête.
— Trigomec ! fît Kouchnine. Mais je connais ce nom-là! C'est celui de ce jeune homme contre qui je me suis battu hier malin I Est-ce qu'il serait pour quelque chose?...
Pui=^ se tournant vers le substitut :
— Cette dame Trigomec vit-elle encore? demanda-t-il,
— Je l'ignore, monsieur, mais c'est probable, puisque aucune autre pièce ne suit celle dont vous venez de prendre connaissance.
Kouchnine prit à la hâte l'adresse de M""' Trigomec, remercia le substitut, et sortit.
Il était si troublé, si ému, que Laurent fut obligé de ranimer son courage.
Kouchnine se lit conduire rue de Trévise, oiî on lui doima la nouvelle adresse de M"° Trigomec.
Cette fois* toute incertitude se dissipa. Cette adresse était bien celle de Fernand. Donc ce Fernand, qu'il avait voulu tuer, était le tils de M""" Trigomec, de la femme qui avait recueiUi et élevé sa nièce ! Une sueur froide mouilla son front à la pensée qu'il avait failli commettre ce meurtre impie.
Arrivé rue Thérèse, Kouchnine monta au premier étage et sonna.
Ce fut la domestique qui ouvrit la porte.
— M""" Trigomec? demanda-t-il.
— Elle n'est pas visible, monsieur.
— Comment ! elle est sortie?
— Non, monsieur. Depuis hier madame est souffrante et garde le ht.
— Et M. Fernand ?
— M. Fernand n'est jamais ici à cette heure-ci, monsieur.
— Où donc est-il ?
— Au Palais.
— Et quand rentrera-t-il?
— Je ne pourrais pas vous le dire au juste, monsieur...
— Cest qu'il s'agit d'une affaire urgente...
— C'est comme un fait exprès alors...
— Quoi donc?
— Tout à l'heure une jeune dame vient de se présenter et de demander M. Fernand. Comme vous, elle paraissait très agitée ; comme vous, elle désirait entretenir monsieur d'une affaire urqonle.
Elle m'a laissé sa carte, en me priant de dire à monsieur de pa?ser chez elle aussitôt qu'il serait de retour.
— Attendez, dit Kouclinine, je vais vous donner la mienne.
11 tira de son portefeuille une carte, sur laquelle il écrivit au crayon ces quelques mots :
« M. Fernand Trigomec est instamment prié de passer à l'hôtel Meurice dès qu'il sera rentré. Il s'agit de Germaine. »
Il se retira en mettant un louis dans la main de la domestique.
Il frémissait d'impatience. L'indisposition de AP" Trigomec ne lui avait pas permis de savoir immédiatement ce qu'était devenue Germaine.
D'un autre côté, il était enchanté d'apprendre que la blessure de Fernand n'aurait pas de conséquences fâcheuses, puisqu'elle lui permettait, dès à présent, de vaquer à ses occupations.
Il rentra chez lui, fort anxieux, et s'installa au coin du feu, dévorant du regard l'aiguille de la pendule, dont il accusait la lenteur désespérante.
Tata était comme lui.
C'était elle qui, en quittant Germaine, s'était présentée chez Fernand et avait laissé sa carte.
Lorsque le jeune avocat revint au logis, il était environ une heure et demie. 11 y avait près de deux heures que Kouchnine et Tata l'attendaient.
La domestique lui remit les deux cartes qu'on avait laissées.
En y jetant les yeux, Fernand fut presque également étonné.
Que lui voulait M"° Octavie Chiffoux ? Que lui voulait Kouchnine?
Il ne comprenait rien. Cependant, entre ces deux personnages, il n'hésita pas longtemps. Ce fut chez Kouchnine qu'il se rendit, sans se douter de ce que cette préférence, toute naturelle, allait coûter à Germaine.