COMMENT SE CONVERTIT CLÉMENCE
Cequi avait décidé surtout Fernand à se rendre chez Kouchnine, c'étaient ces mots :
« Il s'agit de Germaine. »
Logiquement, il aurait dû se rendre chez Octavie Chiffoux, qui était venue la première, mais il ne se figura pas qu'une femme comme Tata pût avoir des motifs bien sérieux de l'entretenir. Sans doute elle avait appris le duel dont elle avait été la cause involontaire, et était venue prendre des nouvelles du blessé.
Aussi Fernand se dirigea vers V Hôtel Meurice et se présenta chez le marchand de pierreries, au moment où deux heures venaient de ■ sonner.
Kouchnine bondit en l'apercevant. Il courut à lui, le conduisit vers un fauteuil, dans lequel il le fit asseoir, et se penchant avidement vers lui :
— C'est bien vous, dit-il précipitamment, ou, du moins, c'est bien M""" votre mère qui a recueilli, le 18 novembre 1855, dans un hôtel meublé de la rue de Flandre, tenu par la femme Cujard, une jeune enfant de dix mois.
— Oui, répondit Fernand.
— Et cette enfant vit encore ?
— Oui, monsieur.
Kouchnine, sans songer à ce que cette démonstration avait d'extraordinaire, lui sauta au cou et l'embrassa.
— Ah! que vous êtes bon! s'écria-t-il.
Le jeune avocat était au comble de l'étonnement.
— C'est moi qui suis son oncle, mou cher monsieur! Le propre frère d'Olga! s'écria Kouchnine.
Ce nom fut pour Fernand une révélation. C'était ce nom, en effet, qui se trouvait enlacé dans les ciselures dont le collier de Germaine était orné.
— Pardon, mon cher monsieur, dit-il en calmant du geste son interlocuteur. Je comprends votre joie et je suis sur le point de la partager, mais un mot d'explication est nécessaire.
— Je vous écoute, fit Kouchnine.
— Celle que vous appelez Olga était donc la mère de Germaine?
— Précisément.
— Et la femme qui est venue mourir dans une misérable chambre de ce garni obscur, c'était Olga?
— Elle-même.
— Le collier qu'on a trouvé sur elle en la déshabillant lui appartenait-il?
— C'est moi qui le lui avais donné.
— Vous avez la preuve de ce que vous avancez ?
— Preuve irréfutable ! Preuve vivante, mon cher monsieur !
— Et c'est...
— C'est le témoignage de l'individu qui a conduit Olga dans Thôtel de la rue de Flandre.
— Je vous crois, dit Fernand à demi convaincu; mais avouez que vous auriez pu agir avec moins de légèreté.
— Je ne comprends pas, fît Kouchnine interdit.
— Au lieu d'attirer chez vous Germaine à notre insu, il aurait été plus convenable de venir trouver ma mère et de lui apprendre la
vérité.
— Je l'ai essayé, mon cher monsieur. Tout à l'heure, quand je suis allé chez vous, c'est à M""" Trigomec que je voulais m'adresser, mais on m'a dit qu'elle était malade et ne pourrait pas me recevoir.
— Eh! je ne vous parle pas d'aujourd'hui, répUqua Fernand avec un peu d'aigreur, c'est d'hier qu'il est question.
— Comment, hier! s'écria Kouchnine. Mais, hier, je ne savais rien !
— Est-il possible?
— Il n'y a pas plus de trois heures que j'ai reçu les aveux de l'homme dont je vous ai parlé. Il n'y en a pas deux que j'ai quitté le Palais de justice, où j'ai appris que la fille d'Olga avait été recueillie par ]\P' Trigomec.
— Ainsi, ce n'est pas vous qui avez écrit ou fait écrire à Germaine et qui lui avez donné rendez-vous ?
— Ce n'est pas moi.
— Ainsi elle n'est pas chez vous?
— Non! répondit Kouchnine stupéfait.
Puis, aussitôt, les traits empreints d'une angoisse indicible :
— Elle n'est donc pas chez vous? demanda-t-il.
— Mais non.
— Depuis quand?
— Depuis hier.
— A quelle heure ?
— Vers cinq heures, un peu avant dîner.
— Mais alors, où est-elle? fit Kouchnine, en proie à une sorte d'égarement.
— Je l'ignore, répondit Fernand. J'ai cru que c'était pour me l'apprendre que vous étiez venu chez moi.
Une inquiétude mortelle se peignit sur le visage de ces deux hommes.
— Mon Dieu! ,qémit Kouchnine, vais-je perdre cette enfant au moment où je croyais l'avoir retrouvée?
— Cependant, reprit Fernand, nous avons reçu hier soir de Germaine un billet, dans lequel elle s'efforçait de nous rassurer, en nous disant qu'elle était auprès de sa nouvelle famille.
— Sa famille ! fit Kouchnine, dont toutes les craintes se réveillèrent". Qu'est-ce que cela signifie? Est-ce que le comte Badouroff... Oh ! alors elle est perdue pour nous !
— Pourquoi? Quel est ce Badouroff? interrogea le jeune avocat.
— C'est le frère du général, du mari et du meurtrier d'Olga.
— Que dites-vous?
— La pure vérité, mon cher monsieur, dit Kouchnine avec une grande animation. Mais venez. Tout n'est pas perdu peut-être. Le comte demeure Hôtel du Rhin, sur la place Vendôme, à deux pas d'ici, et s'il n'est pas encore parti, il faudra bien qu'il s'explique.
A ces mots, il entraîna Fernand et sortit.
Au moment oij le jeune avocat traversait la galerie voûtée qui longe la rue de Rivoli, pour monter dans la voiture que Kouchnine lui désignait, il fut abordé par Ernest.
— Ah! te voilà ! dit Hamil, je viens de chez toi.
— Qu'est-ce que tu me voulais?
■ — Je voulais te féliciter.
— De quoi?
— De ton prochain mariage et de celui de ta sœur.
— Avec qui ?
— Avec M""" de Varlades et avec M. Aubert.
— Tu es fou !
— C'est toi qui es fou ! riposta Ernest. Voyons, je quitte à l'instant M""' de Varlades. C'est eUe qui m'a appris que Germaine avait signé la promesse d'épouser M. Pierre Aubert, et qui m'a avoué, maintenant que tu étais libre, qu'elle espérait que tu accepterais sa main. Ce n'est pas un rêve, cela!
Kouchnine frappait du pied avec impatience, en voyant queTentretien se prolongeait.
— Venez, venez, dit-il à Fernand, nous n'avons pas une minute à perdre.
Fernand ne l'écoutait pas.
Ce que lui apprenait Hamil était si étrange, si invraisemblable, qu'il ne voulait pas s'éloigner sans avoir le dernier mot de cette énigme.
— Voyons ! fit-il comme un homme qui cherche à rassembler SCS idées, à quelle heure as-tu vu M°" de Varlades?
— A une heure environ.
— C'est alors qu'elle t'a informé de ces prétendus mariages?
— Oui.
— Et que lui as-tu dit?
— Rien. J'étais tellement étonné...
— En effet, il v a de quoi. Sais-tu si M""* de Varlades est chez elle ?
— Elle doit y être encore, car il n'est pas trois heures, et ce n'est que vers trois heures et demie qu'elle va faire son tour au Bois.
— Bien. As-tu fait part de ce qu'elle t'a appris à quelqu'un de nos amis ?
— Non, je n'ai vu personne. Je voulais aller chez toi avant tout, pour savoir à quoi m'en tenir; car c'était en contradiction tellement llagrante avec ce que tu me disais l'autre jour...
— Tu as bien fait, je t'en remercie. Fais-moi le plaisir de me garderie secret jusqu'à ce soir. Je t'attends, et je te dirai ce qu'il en est. Me le promets-tu?
— Parbleu !
— Alors à ce soir, et jusque-là, pas un mot!
— C'est convenu.
Fernand serra la main d'Ernest et revint vers Kouchnine, qui se démenait comme un possédé.
— Pardon, lui dit-il, mais en pareille circonstance, il ne faut pas agir à la légère. Or, je tiens une piste, je veux la suivre.
Alors il lui raconta ce que Victor lui avait répété.
— Donc, continua-t-il, M°" de Varlades a vu aujourd'hui Germaine, ou quelqu'un qui connaît sa retraite. Donc, c'est chez elle qu'il faut aller. Voulez-vous agir de votre côté et moi du mien, ou bien consentez-vous à m'accompagner ?
Kouchnine hésitait. Son instinct et sa haine le poussaient à aller directement chez Badouroff ; mais il réfléchit que Fernand était mieux au courant que lui des divers intérêts qui s'agitaient autour de Germaine, et qu'en sa qualité d'avocat, il avait surtout une plus grande habitude de ces sortes d'affaires.
— Je ne vous quitte pas, répondit-il.
— Alors, venez, dit Fernand.
11 donna au cocher l'adresse de la comtesse et monta en voiture. Dix minutes après, les chevaux s'arrêtaient à la porte de l'hôtel.
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Des menaces? dit-elle. (P. 1068.)
Kouchnine était très ému. D'après ce que lui avait raconté Beaudunois, c'était dans cet hôtel que s'était passé le drame mystérieux qui a\ait précédé la mort d'Olga.
Quand il y pénétra, il avait le cœur serré. Fernand, à qui il avait fait part de celte circonstance, était lui-même un peu troublé.
On lui avait dit que M"" de Varlades était chez elle.
Allait-elle le recevoir? Comment aborderait-il la question? Il ne
LIV. 134. — LE DRAME DE POiYTOHABRA. — P. SAUNIÈRE. — J. ROtFF ET C'e, ÉD. UV. 13*
pouvait pas agir envers une femme de son monde comme envers une coquine, et pourtant un pressentiment secret lui disait qu'elle n'étail pas étrangère à ce qui venait de lui arriver.
Pendant qu'il se livrait à ses réflexions, Kouchnine examinait le salon.
— C'est dans cette pièce, se disait-il, que Beaudunois est entré le jour du crime. C'est d'ici que ma pauvre sœur est partie, emportant déjà dans ses entrailles le germe de la mort horrible qui l'a frappée...
Enfin parut Clara, rayonnante de beauté.
Kouchnine fut émerveillé.
Bien que la jolie veuve fut habituée à ces témoignages de muette admiration, elle en fut d'autant plus flattée, cette fois, que Fernand était là pour le remarquer.
Elle s'avança vers lui, le sourire aux lèvres, et lui tendit vivement la main.
Le jeune avocat feignit de ne pas s'en apercevoir et s'inclina profondément.
La comtesse se mordit les lèvres. Elle avait mieux auguré de cette visite. On est toujours disposé à croire aux choses que l'on désire.
Efle désigna froidement deux sièges aux visiteurs, mais fixa les yeux sur l'étranger, qu'elle dévisagea avec une certaine arrogance.
Ensuite elle se tourna vers Fernand, comme pour lui demander une explication.
Celui-ci comprit tout ce qui se passait dans l'esprit de la jolie veuve.
— Pardonnez-moi, madame, dit-il, si j'ai pris la liberté de vous amenerM. Alexandre Kouchnine, que j'ai l'honneur de vous présenter ; mais il avait autant et même plus de titres que moi à réclamer l'explication que je viens solliciter.
Pendant la fin de cette phrase, Kouchnine et Clara avaient échangé un salut cérémonieux.
— Une explication? fit M""' de Varlades, dont ce mot avait blessé l'oreille.
— Oui, madame, reprit Fernand, à qui le sentiment du danger avait rendu toute sa présence d'esprit. J'ai vu tout à l'heure Ernest Hamil, et il m'a appris des choses si étonnantes que j'ai refusé d'abord d'y ajouter foi. Cependant, comme il m'a dit les tenir de votre propre bouche, j'ai bien été forcé de me rendre à l'évidence. Seulement, il y avait dans les assertions d'Ernest des obscurités qu'il n'a pu mex-
pliquer, mais autour desquelles, je l'espère, vous voudrez bien faire la lumière.
— Voyons... fit la jolie veuve.
— Il s'agit de Germaine, madame, de Germaine, dont M. Kouchnine est l'oncle maternel.
— Comment! s'éeria Clara. C'est donc vrai! Cette enfant a retrouvé sa famille ?
— Depuis trois heures seulement, madame.
— Et elle le sait?
— Je ne crois pas, madame.
— Ah ! c'est juste 1 fit étourdiment la jeune femme.
— Voilà un mot, dit Fernand, qui prouve qne vous êtes mieux renseignée que moi, madame.
— Peut-être, monsieur.
— Sûrement, voulez-vous dire ; car enfin qui vous a conté cette fable de Germaine s'engageant par écrit à épouser M. Pierre Aubert:*
— Ce n'est pas une fable, monsieur, mais une incontestable vérité.
— Dont vous avez la preuve?
— Je ne l'ai plus, mais je l'ai eue entre les mains.
— Quand?
— Aujourd'hui même.
— Et qui vous l'a fournie?
— M. Aubert en personne.
— Ah ! dit Fernand avec un sourire ironique, vous êtes liée avec M. Aubert.
— Je suis en relations d'affaires avec lui.
— D'affaires? Serait-ce au sujet de certaine noie qui figurait dans son fameux livre rouge, et qui concernait M"' Clara Desrochers?
Elle devint cramoisie de honte et de colère sous ce sanglanl affront.
— Je conçois alors que vos intérêts soient les mêmes en cette concurrence, continua Fernand. Un service en vaut un autre, n'est-ce pas? Mais défiez-vous de lui! madame! C'est un homme habile que cet Aubert! Parti des rangs infimes de la société il a su se faire en peu de temps une fortune considérable. Parquets moyens? Je crois qu'il serait prudent de ne pas trop le rechercher. Aussi je crains que, pour flatler vos secrets désirs, ou pour vous extorquer de l'argent, il n'ait eu recours à un procédé peu délicat...
— Lequel, monsieur? demanda Clara, qui dévorait sa colère.
— Ce serait de vous montrer un acte taux, revêtu d'une signature également fausse...
— Oh! quant à cela, non! fit sèchement la jolie veuve. .La signature n'est pas fausse.
— Vous connaissez donc l'écriture de Germaine?
— Non, monsieur, répondit Clara, qui tenait enfin sa vengeance toute prête et qui voulait la savourer.
— Alors vous avez une lettre d'elle, avec laquelle vous avez pu comparer cette signature...
— Pas davantage répondit M"' de Varlades, qui se réjouissait d'avance du coup qu'elle allait frapper.
— Vous voyez bien que j'avais raison, dit Fernand, et que vous avez été dupe d'un adroit fripon. Germaine est incapable d'avoir pris un engagement semblable.
— C'est ce qui vous trompe, monsieur. A moins que je n'aie été dupe de mes yeux et de mes oreilles, de ce que j'ai vu et entendu.
Fernand sentait gronder l'orage derrière le ton mielleux de la comtesse.
— Qu'avez-vous vu? qu'avez-vous entendu? demanda t-il pourtant.
— J'ai vu Germaine signer de sa propre main le consentement dont j'ai parlé, prononça nettement la jolie veuve.
— Vous l'avez vue. Mais où?
— Chez M. Aubert, dans la maison de qui elle est depuis hier.
— Ah! prenez garde, madame! fit le jeune avocat; car si ce que vous venez d'avancer est une calomnie...
Clara se leva froide et hautaine.
— Des menaces? dit-elle. Vous oubliez que vous êtes chez moi, monsieur! J'aurais le droit de me retii-er sans ajouter un mot; mais comme je ne veux pas être soupçonnée de mensonge, rendez-vous, si cela vous plaît, rue du Bel-Air, n" 63, au Trocadéro, et vous verrez si j'ai dit un mot qui ne soit pas de la plus scrupuleuse vérité.
Après avoir enfoncé ce poignard dans le cœur de Fernand, elle salua dédaigneusement et disparut.
— Qu'avez-vous donc fait à cette femme? demanda Kouchnine. Fernand lui prit le bras et l'entraîna sans répondre.
11 jeta au cocher l'adresse que lui avait donnée M""" de Varlades. Au bout de quelques instants il était devant la maisonnette.
Trois fois il sonna à la porte sans que personne lui répondît. Suivi de Kouchnine, il escalada la clôture de planches et pénétra dans
l'enclos. La porte de la maison était fermée! Us firent le tour du bâtiment, et aperçurent au rez-de-chaussée une fenêtre ouverte, celle de la cuisine. Ils entrèrent et parcoururent la maison du haut en bas. Elle était vide !
Dans la seule chambre qui fût meublée, Fernand remarqua que les fenêtres étaient cadenassées. Etait-ce là qu'on avait enfermé Germaine? Enfin un objet blanc attira ses regards. Il s'en empara. C'était un mouchoir. Il l'examina au grand jour : c'était celui de Germaine! Donc la comtesse avait raison. Germaine avait habité cette pièce! Mais alors qu'était-elle devenue?
Fernand demeurait atterré. Quoi? Clara avait dit vrai! Germaine était chezAubert! Que signifiait cette monstruosité?
Mais Kouchnine ne lui laissa pas le temps de réfléchir longtemps à ces étrangetés.
— J'en étais sûr, dit-il. Nous avons perdu un temps précieux. Croyez-moi, allons chez Badouroff. Là seulement nous avons quelque chance de pénétrer ce mystère.
Fernand se laissa entraîner, et le coupé se dirigea rapidement vers la place Vendôme.
Ce que ne comprenait pas notre héros, nous allons l'expliquer en peu de mots.
11 était environ onze heures du matin lorsque Tata avait quitté Germaine pour aller chez Fernand.
Au moment oti elle y arriva, il venait de sortir et se rendait au Palais. Tata n'eut pas l'idée de l'y relancer. Pour elle, le Palais était un dédale au milieu duquel les hommes d'affaires, seuls, parvenaient à se retrouver.
Elle avait donc laissé sa carte à la domestique, en lui recommandant bien de dire à son maître qu'il ne manquât pas de venir chez elle aussitôt qu'il serait rentré.
A une heure, n'ayant pas vu Fernand, elle retourna chez lui, toujours avec aussi peu de succès.
Elle rentra, résolue, cette fois, à attendre la visite du jeune avocat.
Pendant ce temps, Germaine était restée seule.
A onze heures et demie, Clémence vint lui servir à déjeuner, mais la jeune fille refusa de prendre toute espèce de nourriture.
— Pourtant, fit observer Clémence, vous ne pouvez pas vous laisser mourir de faim.
— Je mourrai de faim, s'il le faut, répondit résolument Ger-
maine, mais je ne prendrai rien tant que je serai la prisonnière de M. Auberl.
La vieille fille était fort embarrassée.
Était-ce définitivement en face d'une folle ou d'une personne raisonnable qu'elle se trouvait?
La conversation qu'elle avait surprise entre son maître et Germaine lui donnait à croire qu'elle avait affaire à une personne raisonnable; mais les cent francs et les recommandations qu'elle avait reçus affirmaient le contraire. ,
Pourtant elle inclinait à croire qu'Aubert l'avait trompée.
En effet, n'avait-il pas parlé lui-même avec le plus grand sérieux de la famille Trigomec, alors qu'il n'avait pas dit un mot de son cousin Benoît.
Dans ce cas, Aubert l'aurait donc prise pour dupe? C'était donc pour lui faire jouer le rôle de geôlière qu'il l'avait placée auprès de cet enfant?
Tout r amour-propre de la vieille fille se révolta à l'idée que son maître s'était moqué d'elle.
Elle résolut de s'en assurer.
— Que diable! se disait-elle, si cette petite est folle, je le verrai bien. Il y aura toujours un point sur lequel sa folie finira par se manifester.
Elle s'approcha de Germaine avec beaucoup de douceur, prit un siège à côté d'elle, et voulut s'emparer d'une de ses mains.
— Laissez-moi! fît vivement la jeune fille. Vous êtes aux ordres de cet homme : je ne veux pas que vous me touchiez du bout du doigt.
— Je ne suis aux ordres de personne, répliqua Clémence. Je ne veux que ce qui est juste et honnête. Si mon maître vous a fait le moindre mal, je suis avec vous contre lui.
Germaine la regarda avec incrédulité.
— Mais répondez-moi b^en franchement, continua Clémence. Est-ce bien vrai que votre père est absent de Paris et qu'il vous a confiée à son cousin?
— Je ne sais ce que voug voulez dire; je n'ai ni père ni cousin.
— Pourtant rappelez-vous bien... M.Benoît...
— Eh bien, quoi? voilà déjà deux fois que vous prononcez ce nom-là. Qu'est-ce que cela signifie?
— Ne connaissez-vous personne qui porte le nom de Benoît?
— Personne.
LE DRAME DE POiNïGHARRA 1071
— ■ N'aviez-vous une sœur aînée qui est morte et qui était mariée à un M. Durand?
— Je n'ai pas plus de sœur que de père ni de cousin.
— Ainsi aucun lien de parenté ne vous attache à M. Aubert?
— Lui! ce misérable! Il y avait près de quatorze ans que je ne l'avais vu, quand il s'est présenté devant moi, hier soir.
— Et vous ne vous appelez pas M"^ Benoît? Germaine la regarda en face.
— Est-ce que vous vous moquez de moi? demanda-t-elle.
— Mais, non, mademoiselle, protesta Clémence, je vous jure...
— Alors c'est donc de vous qu'on s'est moqué, ma pauvre femme. Les joues de la vieille fille s'empourprèrent de honte et de colère
à la fois.
— Ah! si je le savais... fit-elle d'un air menaçant.
— Mais n'en doutez pas, répondit Germaine. Pour que vous m'adressiez sérieusement des questions semblables, il faut qu'on vous ait fait un conte à dormir debout.
— Par exemple ! dit Clémence piquée au vif.
— C'est si facile à prouver! reprit la jeune fille. Tenez : allez de ce pas rue Thérèse, n" 19, demandez M"" Trigomec, et dites-lui que sa fille est ici. Rien n'est plus facile, vous le voyez. Prenez une voiture à mes frais pour être plus tôt revenue, j'y consens. Vous êtes parfaitement tranquille, n'est-ce pas? Non seulement vous pouvez m'enfermer, mais je vous jure sur l'Évangile que je ne ferai pas un mouvement avant que vous ne soyez revenue! De cette façon, vous serez convaincue, du moins. Voulez-vous?
Clémence l'écoutait avec un reste de défiance. Cependant elle avait entendu Aubert parler des Trigomec : donc la version de la jeune lille offrait quelque vraisemblance.
— Ainsi, dit-elle, vous n'êtes pas M"^ Benoît, vous êtes M'"^ Trigomec?
— Cela va vous paraître bien difficile à comprendre, répondit Germaine, mais je ne suis ni l'une ni Vautre. Pourtant c'est sous le nom de Trigomec que je suis connuedepuis dix-sept ans, puisque c'est à cette époque que M""" Trigomec m'a recueillie.
— Quel âge avez-vous donc?
— Dix-huit ans bientôt, je crois.
— Comment ! vous n'en êtes pas sûre? ,
— Non. J'ai été abandonnée par mes parents à un âge que les médecins ont tixé à dix mois environ.
— Ah! c'est juste. Vous m'avez raconté cela hier. C'est donc bien vrai?
— Quel intérêt aurais-je à vous tromper?
— Et l'histoire de cette femme empoisonnée, qui vient mourir dans un misérable hôtel, n'est pas un pur effet de votre imagination?
— En voilà la preuve, fit Germaine en montrant son collier. — Ah ! s'il pouvait parler! ajouta-t-elle, en levant les yeux au ciel.
— Et qui vous dit qu'il n'ait point parlé? s'écria tout à coup Clémence, vaincue par l'accent de vérité dont les paroles de cette enfant étaient empreintes.
— Que dites-vous?
Clémence allait continuer, elle s'arrêta. De nouveau, le doute avait surgi en elle.
— Mais ce portrait que j'ai vu! fit-elle à demi-voix.
— Quel portrait?
— Celui d'une femme morte, qui vous ressemble trait pour trait. Ce n'est donc pas votre sœur aînée? C'est donc encore un mensonge?
— Oui, mille fois oui, je vous l'ai déjà dit hier.
— Eh bien ! mademoiselle, écoutez-moi bien, reprit Clémence : cette femme dont j'ai vu le portrait chez M. Aubert, je l'ai connue, moi.
— Vous l'avez connue ! vous savez son nom ! s'écria Germaine dont le cœur battait avec force.
— J'ai été à son service pendant tout le temps qu'elle a passé à Paris.
— C'était bien ma mère, n'est-ce pas?
— Et, si cette femme est votre mère, je vous ai plus de cent fois portée dans mes bras.
— Son nom! son nom! je vous en supplie!
— Elle se nommait la comtesse Badouroff et son mari était général dans l'armée russe.
— Russe! c'est bien cela, j'en étais sûre... balbutia la jeune fille ivre de joie.
— Et de son nom de baptême elle s'appelait Olga, continua Clémence. Olga, le nom qui est gravé sur ce colher que je lui ai passé plus de cent fois autour du cou.
— Vous! ne cessait de répéter Germaine. Vous! vous avez connu ma mère ! Et vous ne me l'avez pas dit hier !
— Ah ! c'est qu'hier je ne savais pas bien des choses que j'ai surprises aujourd'hui. Au fait, je puis bien vous l'avouer, mon enfant, —
Elles sortirent précipilamnieut et gagnùreul les quais. (P. 1078.)
ce n'est pas vous qui me trahirez ! — j'ai écoulé et entendu ce malin la conversation que vous avez eue avec M. Pierre Aubert. Voilà pourquoi j'ai provoqué entre nous une nouvelle explication. Il y a hien des choses qui vous ont échappé, comme il y en a qui m'échappent aussi dans celte ténébreuse afïaire; mais apprenez dés à présent que les habits dont votre mère était couverte c'est moi qui les lui ai fournis
sur la demande du général.
UV. 135. — LE DRAME DE PONTCnARBA. — f>. SAUMftRK. — J. ROUFF ET C'*, ÉD.