LIV. Kt
son père, elle ne se serait jamais attendue à trouver un précepteur sous une enveloppe tiussi élégante.
— M. Gaétan parle couramment Fallemand et l'anglais, paraît-il, ajouta M. Darneville.
— Vraiment? demanda joyeusement Alice.
■ — Oui, mademoiselle, répondit Gaétan.
— Je songeais précisément que tu as appris très imparfaitement l'anglais à la pension, et que monsieur pourrait achever ton éducation sur ce point essentiel.
— Avec le plus grand plaisir, fît vivement Gaétan.
— Alors, laisse-nous, dit M. Darneville à sa fille. Il ne nous reste plus qu'à stipuler les conditions auxquelles M. du Lac voudra bien faire partie de notre famille.
Alice salua une seconde fois et sortit.
Elle avait disparu depuis longtemps que Gaétan, fasciné par tant do délicate beauté, tenait encore les yeux fixés sur la porte, comme s'il avait voulu la suivre des yeux au delà de ce rempart inexorable.
Ce fut la voix de M. Darneville qui vint l'arracher à sa rêverie.
— Monsieur, disait-il, je viens d'annoncer à ma fille, vous l'avez entendu, que je vous acceptais au litre sous lequel vous vous êtes présenté. En surmontant ainsi mes scrupules, je suis moins influencé, je vous l'avoue, par la recommandation de M"^" Duval, que par celle que vous m'avez fournie vous-même, en me nommant l'abbé Tliéroin.
— Vous avez donc été fort lié avec lui?
— Pas précisément, mais un de mes parents, que j'aimais comme un frère, a contracté jadis envers le capitaine Théroiu de grandes obhgations, de sorte qu'indirectement j'avais voué à cet officier une sincère reconnaissance.
— Vous l'avez connu pourtant?
— J'ai eu deux ou trois fois l'occasion d'apprécier ses rares qualités J'ai même longtemps cherché M. Théroin, en compagnie du parent dont je vous parle, mais il était si bien caché que nous n'avons jamais pu découvrir sa retraite. Et, certes, je ne m'attendais pas, au bout de trente ans, à entendre prononcer son nom dans la touchante oraison funèbre que votre cœur vous a dictée.
— Ce sera donc un bienfait de plus que je devrai à la mémoire de mon vénéré bienfaiteur, dit Gaétan.
— Vous avez raisoji, monsieur, \ous ne pouviez pas venir à moi sous de meilleurs auspices. Il ne nous reste donc plus qu'à traiter certaines questions de détail, sur lesquelles je me montrerai très
coulant. Ayez donc la bonté de me dire quelles sont vos prétentions?
— Mais je n'en ai aucune! se récria Gaétan. Je n'ai jamais professé quoi que ce soit ; c'est la première fois que je mets les pieds à Paris, je ne sais donc rien de ce qui se fait en pareille circonstance. Mais vous, monsieur, qui vous êtes enquis d'un précepteur, vous n'êtes pas sans connaître ces usages. Je m'en rapporte par conséquent à votre sagesse.
— Eli bien! je vous donnerai quinze cents francs par an, la table et le logement.
— Cela dépasserait toutes mes ambitions, s'il m'était possible d'accepter, monsieur ; mais il y a un léger obstacle.
— Lequel?
— C'est que je ne suis pas seul à Paris.
— Vous êtes marié? tant mieux!
— Non, monsieur.
— Qu'est-ce donc, alors? demanda M. Darneville avec défiance.
Et Ton voyait à l'expression de sa physionomie, que son imagination se livrait à une foule d'hypothèses moins flatteuses les unes que les autres.
— J'habite avec la femme qui m'a élevé, l'ancienne gouvernante de l'abbé Théroin.
— Ah! c'est différent, fit M. Darneville, que cette explication rassura complètement.
— Lorsque monsieur le curé est mort, dit Gaétan, il a partagé entre dame Balbine et moi les cinquante mille francs de valeurs qu'il possédait. Cette excellente femme est née à Sainte-IIélène-du-Lac,est entrée au service de l'abbé Théroin le jour même oii il a pris possession de sa cure et ne l'a jamais quitté.
Elle avait pour son maître un attachement profond, obéissant en cola au sentiment que le digne pasteur savait inspirer à tous ceux qui l'approchaient.
Quant à moi, bien qu'elle m'eût assez mal accueilli le jour où l'abbé m'adopta, elle avait fini par s'éprendre pour ma jeunesse d'un amour véritablement maternel. Enfin elle a tout quitté pour me suivre à Paris. Je serais donc bien ingrat si je ne lui en avais pas une grande reconnaissance.
M. Darneville approuva d'un signe de tête.
— Je vous demande pardon d'enirer dans ces détails intimes, s'interrompit Gaétan, mais ils sont presque indispensables pour justifier l'amilié sincère que j'ai vouée à cette honnête femme.
100 LE DUAME DE PONTGHARRV
— Faites, faites, répliqua vivement le père d'Alice, tout ce qui, de près ou de loin, se rapporte à l'abbé ïbéroin m'inspire l'intérêt et le respect. D'ailleurs, ces explications sont pour nous deux un moyen de faire plus ample connaissance.
— Je vous disais donc qu'à la mort de mon bienfaiteur, nous avions été forcés, dame Balbine et moi, de quitter le presbytère.
Nous nous retirâmes tous deux dans une maisonnette qu'elle possédait au bout du village, et de laquelle dépendaient huit ou dix arpents de vigne, de terres et de bois.
Aussi lorsque, par testament, M. Théroinlui léguala moitié de son avoir, dame Balbine refusa d'accepter, sous prétexte qu'elle avait des biens à elle, qu'elle n'avait besoin de rien, et qu'il était bien plus naturel que cette fortune me revînt tout entière.
Plus je m'en défendais, plus elle insistait pour renoncer à son legs en ma faveur. On eut toutes les peines du monde à lui faire comprendre que sa renonciation ne servirait qu'à la déposséder sans aucun profit pour moi, puisque je n'étais pas l'héritier direct du défunt. Lorsqu'on lui eut expliqué pourtant qu'à défaut de parents au degré voulu par la loi, la somme qu'elle refusait d'accepter reviendrait à l'Etat, elle se décida, toucha sa part de succession, et le jour même voulut me faire accepter ses valeurs.
Je m'en défendis, elle insista, si bien que nous faillîmes nous fâcher à ce propos. Je parvins enfin à lui faire entendre raison, et, comme elle prétendait que cet argent m'appartenait, je la priai de me le garder, de peur qu'entraîné par la jeunesse et l'inexpérience, je n'en arrivasse à le dissiper.
La crainte du danger que je lui signalais triompha seule de son obstination.
— Vous avez raison, dit-elle d'un ton significatif, vous retrouverez cela plus tard... avec autre chose.
Un jour, écœuré de mon inaction, je résolus de partir pour Paris, et je fis part à dame Balbine de cette résolution.
Elle me regarda d'un air étonné, et inquiet, et comme elle vit que ma décision était irrévocable :
— Eh bien! partons! fit-elle en poussant un gros soupir.
La liquidation, si simple qu'elle fût, avait duré trois longs mois, continua Gaétan. La vie oisive et monotone que je menais, le vide immense qu'avait creusé autour de moi la mort de mon protecteur, m'avaient presque inspiré de l'horreur pour le village dans lequel j'avais grandi.
M. Darneville écoutait celte simple histoire avec beaucoup d'intérêt.
— J'essayai de persuader à dame Balbine qu'elle était bien âgée pour entreprendre un si long voyage, reprit Gaétan.
— Bien âgée? me répondit-elle. Quand donc m'avez-vous vue bouder devant l'ouvrage?
— Raison de plus pour goûter un peu de repos.
— Du repos ! Et qui donc vous soignerait, entretiendrait vos habits, votre linge? riposla-t-elle avec vivacité.
— Ne vous inquiétez pas de cela, ma bonne. Vivez en paix dans votre maisonnette, cultivez ou affermez vos terres, et je vous promets de venir vous voir de temps en temps.
— Du tout, fit-elle résolument. Vous avez décidé de partir, vous devez avoir raison, nous partirons. Où est ma famille, mon pays, ingrat? Ma famille, c'est vous; mon pays, c'est l'endroit oii vous êtes, où je vous vois tous les jours. Ah! vous vous imaginez, parce que je suis une vieille fille, que j'ai le cœur ratatiné! Vous croyez que je vous ai fait sauter sur mes genoux, soigné, dorloté pendant vingt-trois ans, sans m'attacher à vous, sans ressentir ces douces joies de la maternité, que Dieu ne semble m'avoir refusées qu'afin que je les reporte sur vous? Non pas, mon petit homme. Où vous irez, j'irai, malgré mon grand âge, mes vieilles habitudes, et à moins que vous ne repoussiez la grâce que j'implore...
— Par exemple!
— Alors, c'est dit. Je ne vous demande que le temps de vendre ce que je possède. Quand j'aurai tout mon saint-frusquin dans la poche, il me sera bien plus facile de le glisser dans la vôtre.
— Voulez-vous vous taire, dame Balbine!
— Allons donc! se récria-t-elle. Est-ce que nous ne sommes pas tous mortels? C'est toujours les bons qui s'en vont les premiers, je le sais bien, témoin notre pauvre cher bon curé, mais il n'en est pas moins vrai qu'il faut que cela arrive. Aussi, quand j'y pense, je me dis que je dois être bien mauvaise pour durer si longtemps.
Cette naïve saillie de dame Balbine, la tendresse réelle dont elle m'avait donné tant de preuves, me désarmèrent. Je consentis à attendre qu'elle eût vendu ses biens, acheva Gaétan, et deux mois après nous arrivions à Paris.
— Vous comprenez, monsieur, que je ne puis pas laisser absolument seule une femme qui a quille pour me suivre son pays, la maison dans laquelle elle a été élevée, et qui, en raison de son grand
fige — car elle a soixante-cinq ans, — peut réclamer mes soins d'un instant à Taulre.
— C'est trop juste, fit M. Darneville.
— Je désirerais donc, nop seulement garder mon logement, mais au moins prendre avec elle le repas du soir. Quant à l'heure où vous me rendrez ma liberté, ne vous gênez pas, prenez vos aises, peu m'inporle.
— Rien n'est plus facile, accorda M. Darneville. Vous pouvez être libre à six heures du soir, en vous arrangeant de manière à ce qu'Edmond n'ait dans la soirée que des leçons à apprendre.
— Maintenant, monsieur, ayez la bonté de me dire à quelle heure vous souhaitez que je vienne tous les matins?
— Huit heures, si cela vous convient.
— On ne peut mieux, répondit Gaétan. Quel jour commencerons-nous?
— Demain.
— Je suis à vos ordres, monsieur, fit Gaétan.
En disant ces mots, il se leva et se dirigea vers la porte.
— Attendez donc! l'arrêta M. Darneville. Tout n'est pas fini..
— Parlez monsieur, je vous écoute.
— Nous ne sommes encore convenus d'aucun prix.
— Je croyais que vous m'avez parlé de quinze cents fraucs. — ■ Oui, avec la nourriture et le logement.
— Sans doute, mais puisque je ne puis pas les accepter.
— Eh bien! fit M. Darneville, avez-vous supposé que je consentirais à en profiter pécuniairement?
— Pas un instant, monsieur.
— Alors il est de toute équité que je vous dédommage des frais qui restent à votre charge.
— Je vous remercie, monsieur, mais la somme que vous avez fixée primitivement est bien suffisante.
— Tant mieux! seulement ma conscience ne saurait s'en arranger si facilement que vos besoins, riposta M. Darneville. En conséquence, j'élèverai à deux mille quatre cents francs les appointements que je vous destinais, et vous prendrez avec nous le repas du matin.
— Je suis réellement confus d'une telle générosité, balbutia Gaétan. Soyez convaincu, monsieur, que je ferai le possible et l'impossible pour m'en montrer digne.
— J'y compte bien, fit M. Darneville, en lui tendant la main. Gaétan la serra respectueusement et s'inclina pour prendre congé.
— Ne voulez-vous, pas avant de vous en aller, faire connaissance avec votre élève? demanda M. Darneville.
— Volontiers, dit Gaétan avec empressement.
Sur un coup de sonnette, la femme de chambre accourut.
— Dites à Alice de m'amener Edmond, lui dit son maître. Quelques instants après, la jeune fille parut, tenant son frère par la
main.
— Eh bien! demanda le père à son fds, as-tu fini par faire passer ton chameau par le trou d'une aiguille ?
— Non, répondit Edmond, je n'ai jamais pu.
— Alors, qu'as-tu fait?
— J'y ai renoncé.
— Tu as eu tort.
— Que fallait-il donc faire?
— Il fallait venir trouver monsieur, qui sait tout, dit M. Darneville en montrant Gaétan. Il t'aurait peut-être indiqué un moyen, ajouta-t-il en riant.
— Sans doute, fit Gaétan.
Edmond, Ahce, leur père lui-même, levèrent les yeux sur le jeune précepteur.
— C'est aussi simple que de faire tenir debout le fameux œuf de Christophe Colomb, dit Gaétan. Il ne s'agit que d'avoir une aiguille dont le trou soit plus grand que le chameau.
— Tiens, c'est vrai! s'écria Edmond ravi. Suis-je bête! je n'y avais pas pensé.
— Ni moi non plus, avoua son père.
— Tu n'es cependant pas bête, toi, papa, fit l'enfant. C'est donc que le monsieur a plus d'esprit que nous?
Après avoir donné à Gaétan le spectacle de quelques autres espiègleries, de son fils, l'heureux père le congédia, lui serradenouveau la main et le reconduisit jusqu'à sa porte.
— Il est inutile que vous veniez demain à huit heures du matin, dit-il. Je désire, avant de régler la journée de votre élève, qu'il se iamiliarise un peu avec votre présence et avec l'autorité que je vous donne sur lui dès à présent. Ainsi, pendant les premiers jours, ne le iorcez pas trop, ce serait un trop brusque changement à ses habitudes.
— J'agirai selon vos désirs, monsieur.
— Je vous attends donc entre dix et onze, fit 31. Darneville avec bienveillance.
— Comptez sur mon exactitude, promit Gaétan.
Il salua une dernière fois et s'éloigna.
Chemin faisant, il réfléchissait à ce bizarre enchaînement de faits qui, du sauvetage d'un inconnu, l'avait conduit par degrés auprès d'une ancienne connaissance de l'abbé Théroin.
Le nom de son bienfaiteur semblait être un véritable talisman : devant lui s'ouvraient toutes les portes, s'aplanissaient tous les obstacles. N'était-ce pas encore à ce nom qu'il devait les ressources nouvelles dont il allait disposer?
Deux cents francs par mois! C'était une véritable fortune pour Gaétan, joints aux revenus dont il jouissait déjà concurremment avec dame Balbine. Car la vieille fille l'avait voulu ainsi. Elle contribuait pour moitié aux dépenses de la table. Ce n'était qu'avec une extrême difficulté que Gaétan avait obtenu d'être seul responsable du loyer, — encore n'était-ce qu'à la condition qu'il gagnerait quelque chose.
En attendant, dame Balbine, qui était riche de quarante mille francs y compris les quinze mille francs qu'elle avait retirés de la maisonnette et de ses terres, trichait le plus qu'elle pouvait sur sa dépense, ajoutant de sa poche la différence qu'elle n'inscrivait pas sur son livre, si bien que Gaétan trouvait qu'à Paris la vie n'était pas si chère qu'on le lui avait dit.
Aussi que de douceurs, que de cadeaux il se promettait de donner à la vieille fille! Non pas qu'elle eût besoin de rien. Elle était montée en linge comme on ne l'est qu'en province : elle en avait mis une caisse pleine au chemin de fer; mais un bonnet, un fichu, une robe de soie font toujours plaisir à la plus laide et à la plus vieille des femmes.
Grâce à ces deux cents francs par mois, Gaétan allait pouvoir réaliser toutes ces chimères. Et c'était le lendemain qu'il entrait en fonctions... le lendemain!...