‹ Le drame de PontcharraChapitre 71 sur 77 · LIV · texte numérisé non relu

LIV

— Quoi! ce costume...

— Des pieds à la tête il m'appartenait.

— Et ce que vous me dites en ce moment vous seriez prête à le répéter?

— Quand il vous plaira.

— Et à en témoigner au besoin?

— Eût-ce devant le cadavre de ma pauvre maîtresse, que j'aimais tant !

— Merci ! dit Germaine qui lui prit la main. Je vous ai mal jugée, je vous en demande pardon. Vous êtes une honnête femme, Clémence.

— Oh ! quant à cela, je m'en vante, mademoiselle. J'ai mes défauts, je ne dis pas non, mais je n'ai jamais fait de tort à personne. Et maintenant, mademoiselle, parlez : que voulez-vous faire?

— Mais je ne sais pas, moi, ma brave femme. C'est à vous...

— A moi ! se défendit Clémence, qui se leva respectueusement. Il ferait vraiment beau voir que je ne fusse pas aux ordres de la fdle de mes anciens maîtres.

— Eh bien! voyons, dit Germaine. Mettons un peu d'ordre dans nos idées, car ce que vous venez de m'apprendre est tellement étrange, . . Vous dites que vous avez servi ma mère pendant tout le temps qu'elle est restée à Paris. Elle l'a donc quitté devant vous^?

— Voici tout ce que je peux vous dire à ce sujet, répondit Clémence. Le 17 novembre 1855, le général nous fit partir à la hâte de l'appartement que nous occupions, sous prétexte que d'un moment à l'autre il allait recevoir son ordre de rappel à Saint-Pétersbourg. 11 nous conduisit alors dans un hôtel de la rue de Chateaubriand, qu'il louait tout meublé, disait-il, et au jour le jour. Dans la soirée,, vers huit heures, il me fit venir et m'annonça que l'ordre qu'il attendait était arrivé, et qu'il fallait partir le soir même. Il me congédia en me mettant un billet de cinq cents francs dans la main, et m'ordonna de m'en aller sur-le-champ. Au moment où je me retirais, il prétendit que la comtesse, en vertu d'un inexplicable caprice, désirait que je lui laissasse un costume complet parmi ceux que je portais habituellement dans mon service. Si bizarre que me parût cette fantaisie, j'apportai au général ce qu'il me demandait, et je m'éloignai.

— Mais la comtesse? fit observer Germaine, où était-elle ?

— Dans sa chambre, probablement, puisqu'elle m'avait permis de regagner la mienne, en me disant que mon service était fini.

— Ainsi vous ne l'avez pas vue monter en voiture ? Vous n'avez pas assisté à son départ ?

— Non, mademoiselle.

— Tout s'explique, dit la jeune fille. On vous a éloignée pour accomplir plus facilement le crime qu'on méditait. Mais qui l'a commis, ce crime? Le coupable, quel est-il?

— Ah ! je l'ignore, mademoiselle,

— Et vous n'avez aucun soupçon? Vous qui êtes restée si longtemps dans la maison, vous n'avez rien remarqué qui allirât votre attention ?

— Je ne dis pas cela, mademoiselle. Ainsi, il est bien évident que le général était horriblement jaloux.

— De qui?

— De tout le monde, peut-être même du capitaine Alexis.

— Ah! quel était cet officier? Vous ne m'en avez pas encore parlé.

— Le capitaine Tadoreff était aide de camp du général. Tous les jours, même plusieurs fois par jour, il était à la maison.

— Est-ce qu'il avait donné au général des motifs sérieux de jalousie ?

— Sérieux... dit Clémence avec un peu d'hésitation... je ne le pense pas... Cependant il me paraissait clair comme le jour qu'il aimait la comtesse.

— Vous vous en éliez aperçue?

— Tous les domestiques le pensaient comme moi.

— On en parlait donc à l'office?

— Oui, mademoiselle,

— Et que disait-on?

Clémence se taisait.

— Oh! parlez sans crainte, fit Germaine. Je vous ai trop d'obligations pour ne pas tout entendre de votre bouche. D'ailleurs, je cherche à m'expliquer le meurtre dont ma mère a été victime ; vous seule pouvez m'aider à en deviner les causes.

— Eh bien! mademoiselle, répondit Clémence, on disait que le capitaine Alexis aimait la comtesse et qu'il en était aimé.

— Et vous, qui voyiez souvent et de près cette malheureuse, le croyiez-vous ?

— Oui, mademoiselle, je le croyais ; mais entendons-nous ? Je donnerais ma tête à couper que, malgré tout, la comtesse n'a pas failli à ses devoirs de mère et d'épouse.

— Ah ! c'est votre conviction?

— C'était aussi celle de tous ceux qui la servaient, dit Clémence

avec chaleur. — Voyez-vous, mademoiselle, ajouta-t-elle d'un ton confidentiel, s'il y avait eu la moindre des choses entre la comtesse et le capitaine, nous aurions été les premiers à nous en apercevoir.

— Ainsi vous estimiez votre maîtresse ?

— Mieux que cela, mademoiselle, nous l'aimions, nous l'adorions. Pour ma part, je ne vous cache pas que de tous les maîtres que j'ai servis, elle est la seule qui m'ait inspiré de l'affection.

Le cœur de Germaine se sentit soulagé d'un grand poids. Rien n'est plus significatif, en effet, qu'un tel éloge dans la bouche d'un domestique — rien n'est plus rare surtout.

— Et le général s'était sans doute aperçu de ce que vous aviez remarqué ? demanda-t-elle.

— C'est probable, mademoiselle ; mais le général était un caractère sombre, farouche, emporté. Il n'en a rien dit à personne où s'il a choisi un confident, c'est certainement à Yvan qu'il s'est adressé.

— Quel est cet Yvan ?

— Un sauvage comme lui, qu'il avait amené du fin fond de la Russie, qui lui obéissait comme un chien, et que nous détestions cordialement.

Germaine se tut. Elle tremblait d'aller plus loin dans cet interrogatoire. Dès à présent elle craignait de deviner la vérité. La jalousie du général donnait carrière à toutes les suppositions. Or, elle ne voulait pas, devant Clémence, accuser son père.

— Tout cela est bien vague, soupira-t-elle. Qui sait si Dieu nous permettra jamais de débrouiller le fil de ces tragiques événements ?

Clémence, elle-même, n'avait pas voulu dire tout ce qu'elle savait. Elle n'avait pas parlé du suicide du capitaine. Elle n'osait pas non plus démontrer trop clairement la culpabihté présumée de son ancien maître.

— De telles choses, se disait-elle, ne sont pas bonnes à révéler à une enfant de cet âge-là.

Aussi, quand elle la vit pensive et absorbée, elle ne voulut pas lui permettre de s'appesantir sur ce drame terrible.

— Pardon, mademoiselle, dit-elle timidement; mais voudriezvous me permettre, à mon tour, de vous adresser une question...

— Je vous écoute, fit Germaine.

— Vous me disiez -tout à l'heure que vous n'aviez pas vu M. Aubert depuis près de quatorze ans quand il s'est présenté devant vous hier soir. Vous l'avez donc connu autrefois?

— Fort peu, naturellement, j'étais si jeune!

Elle raconta alors à Clémence ce que M°' Trigomec et Fernand avaient fait jadis pour l'ouvrier ciseleur et pour sa mère.

— Et c'est après avoir contracté envers vous une telle dette de reconnaissance qu'il agit de la sorte! s'écria la vieille fille indignée.

— Hélas! vous le voyez, gémit la pauvre enfant. Clémence se leva brusquement.

— Oh! fit-elle avec énergie, il ne sera pas dit que je me ferai plus longtemps la complice d'une telle infamie. Venez, mademoiselle, partons! Je vais vous accompagner chez M"" Trigomec.

Elle s'arrêta confondue. Germaine n'avait pas fait un mouvement.

— Eh bien! vous ne venez pas? dit-elle. Qu'attendez-vous?

— J'attends que Fernand vienne me chercher, répondit la jeune fille.

— Il sait donc que vous êtes ici? Il doit donc venir?

— Oui. La personne qui est sortie tout à l'heure, m'a promis d'aller le prévenir.

— Mais il y a près d'une heure qu'elle est partie, mademoiselle !

— Sans doute, mais il y a loin aussi de la rue Thérèse au Trocadéro.

— Alors, attendons encore, dit Clémence avec résignation; mais je sais bien que si j'étais à votre place...

— Est-ce que M. Aubert doit revenir? fit Germaine effrayée.

— Il ne me l'a pas dit, mais soyez sûre qu'il ne tardera pas...

— Et vous voudriez éviter sa présence, je conçois cela.

— Moi? s'écria la vieille fille. Ah! par exemple! Éviter la présence de M. Aubert ! Avec ça que je me gêne avec lui! Si vous voyiez de quel ton je lui parle, quand il se permet de me faire une observation...

— Vous ne l'aimez donc pas?

— Pourquoi l'aimerais-je? Un vaniteux, un sot, un ignorant, un parvenu, qui se figure, parce qu'il a quatre sous, que le shah de Perse n'est pas son cousin.

Si peu d'envie qu'elle en eût, Germaine ne put s'empêcher de sourire.

— D'ailleurs, poursuivit Clémence, je ne suis plus à son service, je n'y veux plus rester. Je me placerai ailleurs... je me retirerai dans quelque coin... j'attendrai que vous ayez besoin de quelqu'un...

— Du tout, protesta Germaine; si telle est réellement votre intention et si vous avez envie de me servir, je vous garderai près de moi.

— Comment! s'écria la vieille fille. 11 se pourrait... la fille de madame la comtesse daignerait... j'entrerais dès à présent au service de M'" Olga!... car je ne vous l'ai pas dit encore, vous vous appelez Olga comme votre mère. Vous me permettrez bien de vous appeler Olga, n'est-ce pas? Cela me semblera si bon! Cela me reportera à un temps 011 j'étais heureuse....

— Vous ne l'êtes donc plus? fit Germaine, émue de ces marques d'affection, quoiqu'elles s'adressassent bien plus à sa mère qu'à elle-même.

— Hélas! mademoiselle, non, je ne suis plus heureuse. Ma mère est morte, mon frère aussi, tous deux dans une misère atroce, bien que je me sois saignée aux quatre veines pendant toute ma vie pour les arracher à l'inconduite. Alors le chagrin et le désespoir se sont emparés de moi, et, pour me consoler... pour oublier plutôt...

Elle n'osa pas achever et courba son front rougissant.

— Eh bien! qu'avez-vous fait? demanda Germaine.

— J'ai bu, ma chère demoiselle, j'ai cherché dans l'ivresse un soulagement à ma douleur! — Mais c'est fini, se hâta-t-elle d'ajouter. Du moment que vous me tendez la main, je suis sauvée! En vous voyant, je me rappellerai ma jeunesse, mes jours tranquilles, mes joies naïves d'autrefois...

— C'est ce que nous verrons, dit la jeune fille; car, je ne vous le cache pas, le défaut dont vous venez de vous accuser est peut-être le seul que je ne vous pardonnerais pas. J'espère voir dans votre sincérité un témoignage de repentir et un gage de votre conduite à venir, sinon...

Elle la menaça de son petit doigt et la regarda d'un œil sévère. Soudain elle se leva avec agitation.

— Et Fernand qui ne vient pas! murmura- t-elle.

— Je vous le dis, mademoiselle, partons! Partons le plus tôt possible.

— Oui, vous avez raison, fit Germaine. Autant sortir à l'instant de cette situation intolérable.

A ces mots, elle s'habiUa à la hâte.

— Etes-vous prête? demanda-t-elle à Clémence.

La vieille fille avait déjà dénoué les cordons de son tabher. Elles sortirent précipitamment et gagnèrent les quais. Déjà elles allaient atteindre la place de la Concorde, quand Germaine tressailht et pâlit horriblement.

Elle venait de reconnaître Pierre Aubert I

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