‹ Le drame de PontcharraChapitre 72 sur 77 · COMMENT GERMAINE RETROUVA SON PÈRE · texte numérisé non relu

COMMENT GERMAINE RETROUVA SON PÈRE

Badouroff n'était pas content.

Comme César, il s'imaginait sans doute, en arrivant à Paris, qu'il lui suffirait de paraître pour vaincre, c'est-à-dire pour retrouver la fille de son frère et pour se débarrasser d'elle.

— J'irai jusqu'à un million, se disait-il, pour la faire renoncer à toute prétention. Si elle accepte, tout sera fini. Si elle refuse, tant pis pour elle !

Ce « Tant pis pour elle! » était gros de menaces dans la bouche du comte. Il n'était pas pour rien le frère du général.

En s'adressant à l'agence Aubert, il espérait arriver plus vite à un résultat.

Dans cette prévision, il avait fait rédiger par un notaire français une renonciation d'Olga à la succession paternelle. Ce papier élait revêtu de toutes les formes voulues, et ne quittait jamais la poche du comte.

S'il l'avait fait rédiger à Paris, c'était afin qu'Olga ne pût élever par la suite aucune réclamation, dans le cas oîi elle se serait fait naturahser Française. S'il avait toujours cet acte sur lui, c'est qu'il comptait d'un moment à l'autre se trouver en face d'Olga, et qu'il voulait être préparé à toutes les éventualités.

Aussi, comme il ne se fiait pas absolument au zèle et à la sagacité d'un étranger, il avait, de son côté, remué ciel et terre pour découvrir celle qu'il cherchait.

Il n'avait rien trouvé!

Il était de mauvaise humeur. 11 s'en voulait à lui-même, et il en voulait à Aubert, dont il accusait l'indifférence ou la mauvaise volonté.

— Cet homme-là, pensait-il, en sait assurément plus long qu'il ne m'en a dit. Dès les premières confidences que je lui ai faites, il était sur la voie. Comment se fait-il que depuis plus de huit jours il me laisse sans nouvelles?

11 résolut d'aller chez l'agent d'affaires et de lui témoigner son mécontentement.

Il était un peu plus de midi quand il arriva chez Aubert.

Celui-ci était également assez mal disposé. Depuis plus d'une heure et demie, il attendait, pour aller déjeuner, que Beaudunois fût de retour.

Or, on se rappelle que Beaudunois avait été mandé par Kouchnine et qu'il en avait reçu cinq mille francs. Jamais, tant qu'il lui resterait quelque chose d'une somme de cette importance, Beaudunois ne devait reparaître dans les bureaux de l'agence.

Aubert, qui ne soupçonnait rien de ce qui s'était passé, attendait impatiemment son secrétaire et se promettait de lui laver la tête d'importance aussitôt qu'il rentrerait.

En attendant, il réfléchissait aux chances diverses de succès que présentait le plan qu'il avait imaginé.

L'affaire s'annonçait sous les plus heureux auspices, puisque déjà, grâce à M""" de Varlades, il possédait l'engagement pris par Germaine de lui donner sa main, sous peine d'une indemnité de cinq cent mille francs.

D'aucune façon cette indemnité ne pouvait lui échapper, puisque, seul, il connaissait le secret de la naissance d'Olga et le chiffre de sa fortune.

Tôt ou tard il ferait les révélations nécessaires. Sans doute il aurait préféré s'exécuter dès à présent et s'assurer les cinq millions du général, mais il aurait voulu, avant de rien dire, que son mariage avec Germaine fût un fait accompli, et qu'un contrat bien authentique, formulé d'après les indications qu'il aurait fournies, lui donnât irrévocablement et sur-le-champ la jouissance de cette magnifique dot.

Malheureusement, après avoir signé cet engagement, la jeune fille se montrait rebelle à toute idée de conciliation, La violence que lui avait faite Aubert, en l'attirant dans un piège, loin de lui paraître une preuve d'amour, ainsi qu'avait inutilement essayé de le lui faire croire l'agent d'affaires, lui semblait un procédé indigne, contre lequel elle avait énergiquement protesté.

Comment la réduire à merci? Fallait-il lui rendre la liberté? Continuerait-il à la garder prisonnière?

Lui rendre la liberté... Aubert n'aurait pas demandé mieux; mais il sentait que la vérité allait éclater d'un moment à l'autre. Tout le monde s'en mêlait à la fois : Badouroff, Kouchnine, Fernand. Il était impossible que ces gens-là ne finissent pas par se rencontrer.

Si vous me louchez, j'appelle à mou secours. [P. 10S7.

LIV. 136. — I.E DIîAAIE TE POMCnARnA. — P. SAITMKHE. — J. ROUFF ET C'" KD.

Liv. 136

Qu'en résulterait-il? Certes, il y avait des chances pour que Germaine versât au moins entre les mains de l'agent d'affaires le dédit de cinq cent mille francs qu'elle avait souscrit ; mais qu'était-ce que ce chiffre infime en proportion des millions qu'il avait rêvés !

Enfin rien ne prouvait que Badouroflf, Kouchnine et Fernand consentissent à ce que Germaine payât cette somme énorme. Ils ne manqueraient pas de faire valoir qu'elle lui avait été arrachée par surprise. Si Aubert ne se soumettait pas, ils pouvaient le menacer de déposer une plainte au parquet, réaliser cette menace même...

Aubert ne s'en souciait pas.

Au contraire, s'il gardait Germaine prisonnière, il parviendrait peut-être à triompher de sa résistance. Seulement il s'agissait de la surveiller de près, et, pour cela, Aubert ne s'en rapportait pas trop à Clémence.

Aussi, après avoir adopté ce parti AÎolent, il résolut de ne se fier qu'à lui du soin de garder sa proie. Le rez-de-chaussée était vacant. Il y ferait apporter quelques meubles, s'y installerait, et, de cette façon, serait rassuré contre toute tentative d'évasion.

Au besoin, il fermerait son agence pour quelques jours. Cinq millions en valaient bien la peine !

Cette affaire l'avait depuis quelques jours définitivement absorbé. 11 ne s'occupait plus de rien. Sur son bureau gisaient, pêle-mêle, entassés, les papiers qu'il avait réunis ces jours derniers, sans qu'il songeât à les mettre en ordre.

Lorsque le comte arriva chez lui, lorsque, après l'avoir interrogé sans succès, il lui fit part des démarches qu'il avait faites personnellement, il fut frappé de l'air contraint et préoccupé de Pierre Aubert.

Celui-ci n'avait répondu que vaguement aux questions qui lui étaient posées ; il avait à peine écouté le récit des déceptions nombreuses dont Badouroff lui donnait la nomenclature.

— Qu'est-ce que cela signifie? se demandait le comte.

Il considérait attentivement l'agent d'affaires, dont ses insistances augmentaient d'une façon visible le malaise et la mauvaise humeur. Enfin son regard tomba sur le bureau et les papiers qui l'encombraient.

Au milieu de ces papiers, il aperçut un objet qui attira plus particulièrement son attention. C'était un morceau de carton blanc, dont il ne voyait que le coin ; mais ce coin permettait de distinguer l'angle d'un fond noir, semblable à ceux qui caractérisent les portraits photographiés.

Il le prit négligemment, tout en causant, et y jeta les yeux.

A peine l'eut-il regardé, qu'il se leva de son siège et courut d'un seul bond vers la fenêtre.

Quand Aubert fît un mouvement pour lui reprendre ce portrait, le comte était déjà hors de portée et l'examinait au grand jour.

Son visage se contracta subitement ; à deux ou trois reprises il promena alternativement son regard du portrait à Aubert et d'Aubert au portrait, comme pour avoir l'explication de ce qu'il voyait.

L'agent d'afi'aires avait eu le temps de se remettre de cette surprise.

— Eh bien? fit-il le plus naturellement du monde, quand vous aurez fini de manger des yeux le portrait de ma cousine, vous me le rendrez.

— De votre cousine ! s'écria Badouroff interdit. Ce portrait est celui...

— De M""" Durand, fille aînée de M. Benoît, qui est morte au printemps dernier de la poitrine, et dont son mari m'a prié de faire tirer une demi-douzaine de reproductions.

On voit que le même mensonge lui servait à plusieurs fins.

Mais Badouroff n'était pas probablement aussi facile à persuader que Clémence.

Il demeurait près de la fenêtre et ne détachait pas ses yeux de la photographie.

Le ton si parfaitement naturel sur lequel Aubert lui avait parlé l'avait un moment déconcerté; mais, plus il accordait d'attention à l'examen du portrait, plus il était convaincu qu'Aubert mentait.

— Ce portrait, finit-il par dire lentement et en accentuant chacun des mots qu'il prononçait, est celui de la comtesse Olga, ma bellesœur. Comment se fait-il qu'il soit entre vos mains?

Aubert haussa les épaules.

— Vous rêvez ! fit-il brusquement,

— Je suis sûr de ce que j'avance. J'ai passé deux ans à Saint Pétersbourg chez mon frère, après son mariage, je connais donc parfaitement la fille du colonel Kouchnine, et j'affirme que cette image est bien fidèlement la sienne.

Et, du bout de son ongle, il frappait sur le morceau de carton.

— Je vous répète que c'est celui de ma cousine, dont le mari...

— Oui, interrompit Badouroff, je me souviens de ce que vous m'avez dit. Eh bien ! donnez-m'en la preuve.

— Quelle preuve ?

— En vous adressant celte demande, M. Durand vous a écrit.

— Sans doute.

— Alors où est sa lettre?

— Sa lettre ! fit Aubert avec un gros rire, derrière lequel il essaya de dissimuler son dépit. Est-ce que vous vous imaginez que je fais collection des autographes de M. Durand?

— Ainsi vous ne l'avez pas ?

— Certainement non.

— Qu'en avez-vous fait ?

^ — Est-ce que je sais? J'ai allumé un cigare avec.

— Et vous ne pouvez me prouver en aucune façon que ce portrait est celui de votre cousine ?

— Sur-le-champ, non. Mais puisque vous ne me croyez pas, j'écrirai à mon cousin en le priant de me confirmer la demande qu'il m'a faite et de me répondre par le courrier.

— Ce qui demandera... combien de temps?

— Trois jours au moins.

— Il n'habite donc pas Paris?

— Non, il est en province.

— A quel endroit?

— A Cannes, répondit Aubert, qui choisit la ville la plus éloignée.

— Bien, fit Badouroff, en ghssant le portrait dans sa poche; jusque-là, je le garde.

— Plaît-il? dit Aubert, qui s'avança d'un air menaçant.

— Vous n'allez pas me le reprendre de force, j'espère? demanda le comte, qui se mit sur la défensive.

L'agent d'affaires sentit qu'il allait commettre une maladresse. Il se contint.

— Après tout, gardez-le, ce portrait, puisque vous y tenez, dit-il. Cela ne fera jamais que retarder de quelques jours la commission dont j'étais chargé.

— A la bonne heure! fit Badouroff. Du reste, je suis prêt à vous le rendre aussitôt que vous m'aurez donné la preuve de ce que vous avancez.

— Cela ne tardera pas, dit l'agent d'affaires, eu prenant son chapeau.

— Vous sortez?

— Oui, je suis attendu.

— Où donc?

i086 LE DRAME DE PONTCHARRA

— Au Trocadéro, répondit Aubert.

Il n'eut pas plutôt prononcé ces deux mots, qu'il aurait voulu les rattraper.

— Eh bien! venez avec moi, proposa le comte. Ma voiture est en bas, je vais au bois de Boulogne : en passant, je vous jetterai à la porte de la maison oii vous allez.

— Non, c'est inutile, je vous remercie, se défendit vivement Aubert.

— Comment! vous refusez?

— Oui, je n'ai pas encore déjeuné.

— A pareille heure !

— J'attendais que mon secrétaire fût rentré pour sortir à mon tour; mais comme il ne vient pas et que je meurs de faim, il faut bien que je me décide à partir.

— Alors je vous laisse, dit le comte, qui se dirigea vers la porte. Mais il battit en retraite avec une excessive lenteur. Évidemment

il avait une arrière-pensée. Il espérait sans doute qu'au dernier moment Aubert le rappellerait et lui donnerait de nouvelles explications.

L'agent d'affaires le reconduisit avec la plus grande politesse, mais ne prononça pas un mot.

Le comte se retira.

Dès qu'il fût parti, Aubert ouvrit sa caisse, glissa dans son portefeuille deux ou trois billets de banque, mit une poignée d'or dans son gousset, et sortit après avoir fermé à double tour sa porte d'entrée.

— Ma foi! tant pis pour Beaudunois s'il est à pied pour quelques jours! murmura-t-il; cela lui apprendra à faire l'école buissonnière.

Il sortit, entra dans le café le plus proche, se fît servir deux œufs sur le plat et une tasse de chocolat, qu'il ingurgita en quelques minutes, et se mit en route.

11 avait été sur le point de monter en voiture, mais il poursuivit son chemin à pied.

— Il fait beau, pensa-t-il, mieux vaut marcher, cela me fera du bien.

Il longea la rue de Rivoli, traversa diagonalement la place de la Concorde et s'engagea dans l'avenue du Cours-la-Reine.

A peine avait-il fait quelques pas, qu'il se dissimula brusquement derrière le tronc d'un gros marronnier.

A quelques pas devant lui, et suivant la direction contraire, il avait aperçu deux femmes.

Bien qu'elles fussent encore à une assez grande distance, il lui avait semblé reconnaître Germaine et Clémence.

Elles marchaient très vite et jetaient autour d'elles des regards soupçonneux.

Aubert n'en pouvait pas croire ses yeux. Etait-ce une illusion? Comment! après avoir été si patiemment endoctrinée, après avoir louché cent francs dans la matinée, Clémence s'était laissé prendre aux protestations de la jeune fille !

Il en doutait encore. Penché derrière le tronc du marronnier qui l'abritait, il observait les deux femmes qui se rapprochaient de plus en plus.

Cependant le doute n'était plus possible. Elles allaient passer près de lui... elles le touchaient presque.

Il se montra tout à coup et leur barra le passage.

Assurément la fameuse tête de Méduse, dont la cuirasse de Minerve était armée, ne produisit jamais sur les téméraires assez osés pour combattre la déesse un plus grand effet que l'apparition de Pierre Aubert.

Tandis que Germaine poussait un petit cri d'effroi et portait la main à son cœur, Clémence courbait la tête comme une coupable et ne savait plus quelle contenance garder.

— C'est bien gentil à vous, fit ironiquement Aubert, d'être venues à ma rencontre, mais ce n'est pas prudent. Fort heureusement j'arrive à temps. Rentrons.

Il voulut prendre le bras de Germaine, mais elle se dégagea rapidement, et, le toisant d'un regard indigné :

— J'espère, dit-elle, que vous n'aurez pas l'audace de me faire violence en pleine rue.

Aubert hésitait. Ses traits s'étaient contractés, ses épais sourcils se fronçaient, la rage crispait ses lèvres, la fureur allumait son regard d'éclairs menaçants.

Il fallait en finir pourtant.

11 s'avança vers la jeune fille, qui recula aussitôt de deux ou trois pas.

— Si vous me touchez, j'appelle à mon secours, dit-elle résolument.

Malgré cette attitude énergique, Aubert s'imagina probablement que Germaine reculerait devant un scandale public. Il s'approcha d'elle, et lui prit le bras avec une telle force qu'elle poussa un cri.

Clémence intervint.

— Voyons, monsieur, soyez raisonnable, dit-elle. Conduisons mademoiselle chez M"" Trigomec et vous vous expliquerez.

Pour toute réponse, Aubert la repoussa avec une telle force qu'elle tomba.

Il voulut profiter de cette diversion pour entraîner la jeune fille; mais Clémence s'était relevée avec une vivacité que redoublait la colère.

— Ah! c'est comme cela! rugit-elle.

Elle courut après Aubert, sauta sur lui comme une furie, et se pendit littéralement au collet de son pardessus, qu'elle déchira.

Celui-ci allait probablement riposter par un formidable coup de poing, lorsque des pas précipités se firent entendre, et un homme se dressa devant lui.

A son tour, Aubert demeura pétrifié. Il venait de reconnaître le comte Badouroff!

— De grâce, monsieur, protégez-nous, supplia Clémence en s'adressant à ce personnage ; protégez surtout cette pauvre enfant!

Le comte jeta les yeux sur la jeune fille et fut frappé instantanément de la ressemblance qui existait entre elle et le portrait dont il venait de s'emparer.

Il allait provoquer une explication, quand il vit Germaine pâlir, chanceler...

Elle serait tombée, car Aubert lui avait lâché le bras, si le comte ne s'était précipité en avant pour la retenir.

Il nhésita pas, lui. Il venait de voir son coupé se ranger le long du trottoir. Il enleva Germaine dans ses bras, la porta dans sa voiture, y poussa Clémence qui le suivait affolée, ferma la portière, et grimpa sur le siège.

— A l'hôtel! cria-t-il au cocher. Vingt francs pour toi si l'on ne peut pas te suivre.

Le cocher cingla ses chevaux d'un coup de fouet qui les fit hennir de douleur, et la voiture s'éloigna avec une rapidité vertigineuse.

En vain Aubert, comprenant ce qui allait résulter de cet enlèvement, essaya-t-il de se jeter à la tête des chevaux. Il fut bousculé, meurtri; il aurait été écrasé s'il n'avait pas lâché prise.

Quelques rares passants avaient assisté à cette scène. Deux ou trois d'entre eux avaient été témoins des violences de l'agent d'affaires envers Germaine et Clémence.

Quand ils virent les deux femmes disparaître dans le coupé, ils battirent des mains

C'est biou lait cria uu tili. (1089.)

C'est bien fait! cria un titi en faisant de ses mains un porte-

voix.

Car Aubert s'était élancé sur les traces de la voiture. Il ne se souciait pas de rester là, d'être le noyau d'un rassemblement, d'attirer l'attention des sergents de ville, de donner des explications compromettantes.

UV. 137. — LE DRAME bE rONTCHARUA. — P. SAUNIÈRE. ~ J. ROUFF Et G'^, ÉR. LIV. 131

Tout cela — depuis le moment où Aubert s'était montré, jusqu'à celui où le comte était intervenu — s'était passé avec une rapidité que la plume est impuissante à traduire.

Bien certainement la scène n'avait pas duré deux minutes.

Aubert, toujours courant, dévoré d'une rage farouche, ne pouvait cependant pas lutter de vitesse avec deux chevaux frais et vigoureux, dont le pourboire promis au cocher augmentait encore la fantastique allure .

Il fut promptement distancé...

Pendant ce temps la voiture se dirigeait vers l'hôtel du Rhin, où demeurait Badouroff.

Les événements l'avaient merveilleusement servi.

En quittant Aubert, il était encore plus mécontent qu'auparavant. Loin d'être dupe de l'aisance apparente avec laquelle l'agent d'affaires lui avait répondu, il hésitait à croire que le portrait dont il s'était emparé fût celui de M"* Durand.

— Et si ce n'est pas celui de M"' Durand, se disait-il, c'est certainement celui d'Olga. Pourquoi ce coquin n'a-t-il pas voulu en convenir? Quel intérêt a-t-il à me cacher la vérité?

Le comte ne savait trop que penser.

— Il faut que je fasse surveiller cedrôle-là! murmura-t-il.

Il était, en effet, bien résolu à le faire, quand il se rappela qu'Aubertlui avait manifesté l'intention de se rendre au Trocadéro.

Or, pour aller de la rue de Rivoli au Trocadéro, Aubert ne pouvait prendre que les quais ou le Gours-la-Reine, en passant derrière les bâtiments de l'Exposition.

Ce fut là que Badouroff fît arrêter sa voiture.

Il mit pied à terre et observa.

Depuis une demi-heure à peine il était à son poste, lorsqu'il vit venir Aubert.

Il fit signe à son cocher de le suivre et ne quitta pas des yeux l'agent d'affaires.

Aucun des détails de la scène qui avait provoqué les violences d'Aubert ne lui avait donc échappé. S'il n'avait pas entendu les paroles que celui-ci avait échangées avec les deux femmes, il avait du moins la certitude qu'elles refusaient d'obéir à ses injonctions.

Intervenir en un pareil cas était un coup de maître. Badouroff n'y manqua pas.

La ressemblance de Germaine avec le portrait qu'il avait sur lui le frappa d'autant plus, qu'il y avait fort peu de temps que ce portrait

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était entre ses mains et que, depuis trois quarts d'heure, son attention s'était concentrée sur ce point.

Il eut donc comme une vague intuition que ces deux femmes pourraient l'éclairer. Pour y parvenir, il fallait avant tout les soustraire à l'influence de l'agent d'affaires.

L'évanouissement de la jeune fille était un prétexte providentiel, dont le comte songea immédiatement^à profiter.

Quelques secondes après, sa voiture les emportait et les déposait à l'hôtel.

Deux femmes de chambre s'empressèrent, sur un ordre de Badouroff, et transportèrent Germaine dans l'appartement du comte.

Quant à lui, pensant bien qu'Aubert ne laisserait pas sa proie lui échapper si facilement, il ne pénétra que le dernier sous la porte cochère.

— Pour quelque raison que ce soit, recommanda-t-il aux domestiques, je n'y suis pour personne. Ne l'oubliez pas!

A son tour il monta l'escaher et entra dans son appartement. Déjà Clémence, aidée d'une femme de chambre, prodiguait ses soins à Germaine, qui revenait à la vie.

Le comte se tenait discrètement dans la pièce voisine.

Au bout de quelques minutes, la femme de chambre se retira.

— Comment va cette jeune personne? demanda-t-il.

— Bien, monsieur le comte, elle est tout à fait remise.

— Alors, veuillez lui demander si elle consent à me recevoir. La camériste revint sur ses pas, reparut quelques instants après

et fit signe à Badouroff qu'il pouvait entrer.

Germaine était debout ; sauf la pâleur légère qui avait envahi ses joues, son visage ne conservait aucune trace des commotions qu'elle venait d'éprouver.

Le comte s'.avança et s'inclina devant elle avec une politesse cérémonieuse.

— Mademoiselle est complètement rétablie? demanda-t-il d'une voix mielleuse.

— Complètement, monsieur, répondit Germaine, il ne me reste plus qu'à vous demander pardon de l'embarras que je vous ai causé et à vous remercier des soins aue vous m'avez prodigués.

— Vous partez, mademoiselle ?

— Sans doute, dit la jeune fille. Je ne veux pas abuser plus longtemps de votre hospitalité.

— Oh! n'ayez aucune crainte à cet égard, mon enfant. J'aurai

même l'honneur de mettre ma voiture à votre disposition pour vous accompagner ; seulement j'aurais désiré vous adresser quelques questions.

Germaine allait faire signe à Clémence de se retirer. Badouroff l'arrêta d'un geste.

— La présence de cette femme ne me gêne aucunement, dit-il, et à moins que vous ne voyiez quelque inconvénient à répondre devant elle...

— Au contraire, monsieur, répondit vivement la jeune fille, à qui cette proposition inspira aussitôt la plus grande confiance.

Clémence resta donc auprès d'elle, pendant que le comte et Germaine prenaient place sur deux fauteuils.

— Vous connaissez M. Aubert? demanda le comte.

— Fort peu, monsieur.

— Alors de quel droit exerçait-il contre vous les violences dont j'ai été témoin?

— Mon Dieu! c'est assez difficile à dire... balbutia Germaine.

— Veuillez m'excuser si j'insiste, reprit Badouroff; mais j'ai moi-même à me plaindre de cet homme, et je ne serais pas fâché de savoir ce qu'il est.

— C'est un misérable! s'écria la jeune fille avec un reste de colère.

— Alors, mes défiances étaient fondées. Ne pouvez-vous pas me dire en quoi vous avez à vous plaindre de lui?

Germaine hésitait a se confier à un étranger.

— Je comprends ce que mon insistance peut avoir d'indiscret, fit le comte; mais je suis gentilhomme, mademoiselle. En outre, regardezmoi bien : je suis vieux, je pourrais être votre père.

Le ton de parfaite urbanité sur lequel s'exprimait Badouroff, les inflexions persuasives qu'il avait su donner à sa voix, triomphèrent des scrupules de Germaine.

— Eh bien ! monsieur, dit-elle, voici en peu de mots ce qui s'est passé.

Mû par je ne sais quel sentiment, M. Pierre Aubert avait demandé ma main à M"'' Trigomec, ma mère adoptive, qu'un revers de fortune venait de ruiner entièrement. J'avais refusé, car je ne connaissais ce M. Aubert que pour lui avoir fait autrefois la charité, quand je reçus une lettre, signée d'un nom de femme, dans laquelle on m'informait que ma famille avait retrouvé mes traces et voulait se faire connaître à moi. Cette lettre réclamait de ma part un secret absolu.

J'aurais dû m'en défier. Cependant, comme on me disait que cette famille était riche et puissante, j'acceptai le rendez-vous qui m'était donné.

— Si cette famille est riche, me disais-je, elle ne refusera pas de venir en aide à ceux qui m'ont recueillie, élevée, aimée pendant dix-sept ans. Je pourrai alors leur rendre la fortune qu'ils ont perdue...

On me conduisit dans une petite maison située sur les hauteurs du Trocadéro, en me promettant que ma famille viendrait m'y voir le lendemain.

Le lendemain, c'est aujourd'hui. Or, ce matin, une jeune femme, bien mise, assez distinguée, se présenta.

Après une lutte de quelques instants, provoquée par des considérations qu'il serait trop long d'énumérer, et dans laquelle il s'agissait surtout de conjurer la ruine de M"^ Trigomec et de son fils Fernand, elle obtint de moi un consentement écrit d'épouser M. Aubert, et se retira.

Bientôt après, cet homme parut. Sans doute il avait obtenu de moi ce qu'il voulait, car il changea brusquement de ton et me déclara qu'il ne me présenterait à ma famille que le jour où je serais sa femme.

La lâcheté de ce procédé m'indigna. Je refusai de me soumettre à de semblables conditions et je regagnai ma chambre. Les persiennes. les croisées, les portes, en avaient été verrouillées. J'étais prisonnière !

Fort heureusement, — et, je puis le dire, par un véritable miracle — cette femme, qui m'accompagne et qui était préposée à ma garde, avait été jadis au service de ma famille. Un collier que je lui montrai, des détails que je lui fournis, lui prouvèrent que je n'étais pas folle ainsi qu'on avait essayé de lui persuader, mais que j'étais la fille de ses anciens maîtres. Elle se mit aussitôt à mes ordres, s'offrit à m'accompagner, et nous partîmes. Ce fut alors que je rencontrai M. Aubert.

Pendant ce court récit des infortunes de Germaine, le comte l'avait examinée avec la plus grande attention. La ressemblance de la jeune fille avec sa belle-sœur l'avait frappé. Et précisément elle venait de dire qu'elle avait été recueilhe et élevée par des étrangers, qu'elle ne connaissait pas sa famille. Était-ce donc en présence de la fille d'Olga que le hasard l'avait jeté?

11 voulut éclaircir sur-le-champ ce point important.

— Pardon, mademoiselle, dit-il, y aurait-il indiscrétion à vous demander le nom de la famille à laquelle vous croyez appartenir?

- — Clémence, qui est restée à leur service pendant tout le temps

qu'ils habitaient Paris, m'a dit que nia mère se nommait Olga Kouchnine et que mon père était le général comte Badouroff.

— Oh ciel! est-il possible! s'écria le comte, en se levant et en portant la main à son cœur, comme pour en comprimer les battements.

— Quoi donc? fît Germaine interdite.

— Ah ! mon enfant, vous avez bien raison de dire que le doigt de Dieu se montre clairement en cette circonstance. Tenez...

A ces mots, il fouilla dans son portefeuille d'une main tremblante, y prit une de ses cartes et la tendit à la jeune fille. Elle y jeta rapidement les yeux.

— Comment! balbutia-t-elle. Ce nom...

— Je suis le frère du général; votre oncle, mon enfant! Voilà plus de trois semaines que je vous cherche et que je m'étais adressé à ce coquin d'Aubert.

L'émotion le suffoquait. Il chancela, s'appuya sur le dossier de son fauteuil, dans lequel il se laissa tomber.

Germaine crut qu'il allait se trouver mal et se précipita à son secours.

— JNon... ce n'est rien... monenfant. C'est lajoie... le bonheur...

— Pauvre oncle! disait Germaine.

Il la prit dans ses bras, et la couvrit de baisers. Tant d'affections, tant de caresses, avaient profondément ému la pauvre enfant.

— Et mon père? demanda-t-elle.

— Mort, hélas! gémit Badouroff en essuyant une larme.

— Et ma mère?

— Morte aussi, probablement, car on n'a jamais eu de ses nouvelles, répondit-il en courbant la tête.

Tout à coup, comme s'il secouait à regret ces souvenirs douloureux, il se redressa.

— Mais je suis là, moi, mon enfant! dit-il; et ce que vous auriez demandé à votre père, vous pouvez me le demander sans crainte.

Germaine était toute bouleversée. Elle ne savait plus oii elle en était, elle ne se rappelait plus ce qu'elle avait dit.

Clémence s'agitait de son côté, en proie à une émotion violente. Elle avait tiré son mouchoir de sa poche pour essuyer ses larmes. Cette rencontre providentielle l'avait mise à l'envers.

Quant à Badouroff, il ne perdait pas de vue son objectit. Il avait joué son rôle d'oncle eu comédien consommé. Les deux pauvres femmes avaient été dupes de ses démonstractions mensongères, de son

attendrissementsimule.il le voyait. Aussi ne voulait-il pas laisser se refroidir les excellentes dispositions dans lesquelles elles se trouvaient.

— Vous me disiez, reprit-il avec bonté, que vous n'aviez accepté le rendez-vous qu'on vous avait donné que pour venir en aide à ceux qui vous avaient recueillie.

— C'est la vérité, fît vivement Germaine.

— Ces personnes sont donc dans le commerce?

— Non. M"" Trigomec est la veuve de l'ancien président du tribunal de Rennes, et Fernand, son fils, est avocat au barreau de Paris.

— Comment ont-ils été ruinés alors?

— Fernand avait confié deux cent mille francs — tout ce qu'il possédait — à un ingénieur de ses amis qui avait acheté une filature, et qui a fait de mauvaises affaires.

— Eh bien, que songiez-vous à faire pour vos parents adoptifs? Germaine le regardait, mais n'osait formuler aucune proposition. Il lui prit la main et l'attira doucement auprès de lui.

— Voyons, dit-il d'un -ton paternel, est-ce que vous aviez espéré rendre à ces braves gens ce qu'ils avaient perdu?

— Oh! mon oncle, fit Germaine en joignant les mains, si c'était possible!

— C'est fait, mon enfant.

— Comment? s'écriçi la jeune fille. Vous auriez la bonté de...

— Est-ce que vous retournez maintenant chez M"' Trigomec?

— Oui, mon oncle. Vous voulez bien que je vous appelle mon oncle, n'est-ce pas?

— Je le crois bien, chère enfant! Il y a si longtemps que je désirais entendre ce nom résonner à mon oreille ! Mais revenons aux Trigomec, puisque nous nous occupons d'eux.

— Ah! oui, c'est juste.

— Seriez-vous bien contente de leur apporter la somme en question?

— Tout de suite? fit Germaine étonnée.

— Sans doute.

— Comment! ce n'est pas plus difficile que cela!

Le comte tira de son portefeuille une traite en blanc de la maison Rothschild.

— Je n'ai qu'à remplir par un chiffre quelconque la ligne que voici, dit-il, pour que l'on vous compte à l'instant le montant de la traite.

— Ah! fil Germaine, qui marchait de surprise en surprise.

— Et ce n'est pas deux cent mille francs que je vous donnerai, mon enfant. Sans savoir au juste à quel chiffre se monte la fortune de mon frère, je suis sûr qu'il vous a laissé cinq cent mille francs pour le moins. Les voulez-vous? Parlez.

— Si je les veux! s'écria Germaine, qui se croyait au pays des fées.

— Seulement il y a une petite formalité à remplir, fît observer Badouroff en souriant.

Cette condition, que posait son oncle, n'effraya nullement Germaine.

Elle était littéralement éblouie, fascinée.

Jamais elle n'avait entendu parler d'une somme pareille que, pour ainsi dire, à l'état de légende; jamais surtout elle ne s'était imaginé que cette somme fût si promptement réalisable.

Badouroff lisait sur ce visage ingénu tout ce qui se passait dans l'esprit de la jeune fille.

Sa magnificence avait produit grand effet. 11 s'agissait maintenant d'acquérir la certitude qu'elle ne s'était pas fourvoyée.

— Avant tout, mon enfant, dit-il, constatons bien qui nous sommes. Vous m'avez parlé d'un collier que cette femme a reconnu. Est-ce du collier byzantin que portait toujours Olga qu'il s'agit? Dans ce cas, je le connais à merveille aussi : le nom d'Olga figure dans les ornements de la croix qui le termine.

— C'est bien cela ! fit Germaine, ravie de trouver un témoin de plus de ce que lui avait affirmé Clémence.

— Et vous l'avez sur vous?

— Le voici, répondit la jeune fille.

Le comte l'examina avec une minutieuse attention.

— 11 n'y a pas à s'y méprendre, dit-il. C'est bien celui de ma belle-sœur. Qui vous l'a donné?

Germaine lui raconta en quelques mots le drame de la rue de Flandres.

Badouroff tressaillit légèrement. Depuis longtemps il avait la conviction que le général avait tué sa femme. Maintenant il en avait la preuve.

— Je ne comprends rien à cette histoire, reprit-il pourtant; mais puisque vous avez le portrait de la victime, ne pourriez-vous pas me le montrer?

— C'est facile, dit Germaine : vous n'avez qu'à m'accompagner chez M"' Trigomec.

LE DRAME DE PûNTCHaRRA

Deux grands laquais. (P. 1102.)

Le comte ne s'en souciait pas. Il se rappela tout à coup qu'il avait sur lui certain portrait dont il s'était emparé chez Aubert, et qu'il avait cru reconnaître pour celui d'Olga.

11 le tira de sa poche et le mit brusquement sous les yeux de sa nièce.

— Et celui-ci, le connaissez-vous? demanda-t-il.

LIV. 138. — LE DRAME UE PO.VrClIAliRA. — P. SAU.MÉHE. — J. KOUIF ET C'", ÉD. LIV . 138

— Mais c'est lui! c'est celui de ma mère ! s'écria Germaine. Qui vous l'a donné? C'est donc M. Aubert?

— Ce drôle en avait donc un semblable?

— Oui. C'était Fernand qui le lui avait confié pour l'aider dans les recherches dont il l'avait chargé.

— Ainsi, fit Badouroff, ce Pierre Aubert savait que vous n'étiez pas la fille des Trigomec?

— Parfaitement.

— Et depuis combien de temps avait-il demandé votre main?

— Depuis huit jours à peine.

Le comte comprit aussitôt de quelle perfide machination Germaine et lui-même auraient été victimes, si le plan formé par l'agent d'affaires avait réussi.

Évidemment Aubert savait tout, et avait voulu s'approprier le nom et la fortune dont la fille d'Olga était héritière.

Néanmoins il ne jugea pas à propos de communiquer à Germaine la découverte qu'il venait de faire. Cela l'aurait entraîné à de longues exphcations, dont le moindre inconvénient aurait été de refroidir l'enthousiasme de sa nièce.

— Ah! mon enfant! s'écria-t-il en la pressant dans ses bras avec un attendrissement parfaitement joué, remercions Dieu du miracle qu'il vient de faire, car je ne puis plus en douter à présent: vous êtes bien la fille de mon frère, celle d'Olga, et le même sang coule de nos veines I

A ces mots il l'embrassa tendrement.

— Oui, poursuivit-il, un secret pressentiment me disait qu'un crime avait été commis. Je ne veux en accuser personne. Une faut pas que le doute horrible empoisonne les joies que nous savourons en ce moment. J'ai donc bien fait d'obéir à ce pressentiment, d'accourir en France, où je vous soupçonnais malheureuse, pour vous arracher à la misère et au désespoir.

11 alla s'asseoir devant une table, prit une plume, et remplit la traite qu'il avait montrée à Germaine.

— Aussi, je n'hésite plus, continua-t-il. Voici les cinq cent mille francs que je vous ai promis. Prenez ma voiture, courez chez Rothschild, rue Laffitte, présentez-vous à la caisse, et l'on vous comptera immédiatement cette sommée. Il est possible que je dépasse de quelques mille francs le chiffre de ce qui vous appartient, mais je ne me repentirai jamais d'une générosité dont ma propre nièce aura l'honneur et le profit.

Aces mots, il lui tendit la traite qu'il venait de remplir.

— J'étais tellement convaincu que je finirais par découvrir votre retraite, et j'étais si empressé de vous venir en aide, ajouta-t-il, que j'avais fait préparer, atout hasard, une petite renonciation à tous vos droits sur Théritage de mon frère, en échange de ce que j'étais prêt à vous donner. Cette renonciation, la voici. Vous comprenez que c'est une simple formalité etqu'entre nous il n'y a pas de surprise. Si vous voulez bien la signer, vous serez libre, et, dans quelques minutes, vous aurez payé dix fois la dette de reconnaissance que vous avez contractée envers les Trigomec.

Tout en parlant, il avait déplié l'acte qu'il avait fait préparer et montrait du doigt à Germaine la place oià elle devait signer.

La naïve enfant était si heureuse d'avoir retrouvé sa famille, si fière en songeant qu'elle apporterait une fortune à sa mère et à Fernand, qu'elle prit la plume et signa précipitamment.

Elle ne s'aperçut pas que Clémence se grattait le nez et essayait d'attirer son attention.

Elle était si franchement possédée de joie, qu'elle ne vit et n'entendit rien que ceci : c'est que dans cinq minutes elle aurait cinq cent mille francs en portefeuille.

De son côté, son oncle rayonnait. Jamais affaire ne s'était conclue à la si complète satisfaction des deux parties.

Le comte lui prit la main, descendit avec elle jusque dans la rue, la mit en voiture, et donna lui-même à son cocher l'adresse de la maison Rothschild.

Le coupé s'éloigna et Badouroff regagna son appartement en se frottant les mains .

Il était parfaitement sûr que le caissier ferait honneurà sa signature. 11 l'avait prévenu que d'un moment à l'autre il voulait avoir à sa disposition un million en billets ou en espèces.

Or, il s'en était tiré avec la moitié de ce qu'il avait sacrifié d'avance! Maintenant le titre de comte et les millions de sou frère lui appartenaient bien définitivemenl.

En effet, Germaine, accompagnée de Clémence, se rendit à la maison de banque, présenta son chèque, et toucha cinquante liasses de dix billets de mille francs chaque.

Puis elle remontaen voiture et se fit conduire chez M""' Trigomec.

En vain Clémence ne cessait de lui dire :

— C'est égal, à votre place je n'aurais pas signé, moi. Votre père était plus riche que ça, j'en suis bien sûre.

Germaine ne l'écoutait pas.

— Plus riche que cela! disait-elle en montrant le volumineux paquet quelle tenait à la main. Est-ce qu'on peut être plus riche que cela? Vont-ils être étonnés quand ils me verront arriver avec une fortune semblable ! Car elle est bien à moi, cette fortune. Vous êtes là pour en témoigner auprès d'eux, vous resterez avec moi, vous leur direz que vous ne m'avez pas quittée d'un instant.

— Oh! pour ça, oui, fit Clémence. Je suis prête à en jurer !

Le coupé marchait pendant ce temps au grand trot réguher des deux chevaux.

— Dieu! que cette voiture va lentement! murmurait Germaine. Nous n'arriverons donc jamais!

De la rue Laftitte à la rue Thérèse, il n'y a pourtant pas loin.

Aussi Germaine avait à peine achevé cette phrase, que le coupé s'arrêtait devant la porte de sa maison.

Elle mit pied à terre, et monta l'escalier avec une telle rapidité que Clémence ne parvint pas à la suivre.

Quand elle arriva devant la porte, elle s'arrêta.

Son cœur battait à lui rompre la poitrine. Une incroyable émotion lui serrait le gosier, (ju'allait dire M"' Trigomec ? comment seraitelle accueillie par Fernand?

Elle sonna, et fut soulagée d'un grand poids quand la domestique lui apprit que Fernand n'était pas là.

Il lui semblait plus facile de se justifier d'abord auprès de sa mère adoptive.

— Attendez-moi, dit-elle à Clémence. Tout à l'heure je vous appellerai.

Elle disparut, et entra sur la pointe du pied dans la chambre de J\r° Trigomec.

La pauvre dame était assise dans son fauteuil, au coin du feu, et tournait le dos à la porte par laquelle Germaine était entrée.

Elle paraissait maladive et attristée. Elle ne se dérangea même pas au bruit de la porte qui s'ouvrait.

— Qui est là? demanda-t-elle d'une voix dolente.

Voyant qu'on ne lui répondait pas, elle allait se retourner, quand elle se sentit enlacée par deux bras mignons, tandis que la tête blonde de Germaine se penchait au-dessus de la sienne.

— Ah! c'est vous, mademoiselle? demanda-t-elle d'une yoîî sévère ; d'oîi venez-vous?

En approchant du fauteuil de sa mère, la jeune fille avait tout

bonnement laissé tomber ses cinq cent mille francs sur le lapis, afin de pouvoir l'embrasser.

Tant de sévérité ne l'effraya pas. Pourtant elle se laissa glisser sur ses deux genoux et leva sur M""' Trigomec ses yeux bleus, suppliants et baignés de larmes.

La pauvre femme n'eut pas le courage de résister à cette prière, dont le mutisme n'empêchait pas l'éloquence.

Elle se pencha sur Germaine et la baisa au front.

— Méchante! dit-elle.

Puis, incapable de résister aux élans de son cœur, elle lui prit la tête dans ses deux mains et la couvrit de baisers.

— Mais, enfin, d'oti viens-tu? lui demanda-t-elle pour la seconde fois. •

Germaine l'embrassa à son tour, se leva, lui prit les mains, la força de quitter son fauteuil, et l'amena devant sa fortune.

Dans leur chute, quelques liasses de billets s'étaient entrouvertes, et le chiffre magnifique « mille francs » apparaissait en caractères lumineux.

— Qu'est-ce que cela? murmura M"* Trigomec.

— Cela, mère, se sont des billets de mille francs. Il y en a dix par liasse, il y en a cinquante liasses, et tout cela est à vous!

Aces mots, Germaine prit les liasses les unes après les autres, les fit sauter en l'air avec des cris de joie qui n'ont d'équivalents dans aucune langue ; puis, saisissant les deux mains de M""" Trigomec, elle l'entraîna dans une ronde fantastique autour des billets de banque dont le tapis était jonché.

— Mais tu es folle! disait la chère dame tout essouflée. Qu'est-ce que cela signifie?

— Tu vas le savoir, dit enfin la jeune fille.

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