LE COUP DE FOUET
Dès qu'il eut mis sa ?îièce en voiture, le comte remonta dans son appartement, après avoir levé la consigne qu'il avait donnée.
Il n'avaU intordit sa porte qu'afin de ne pas être dérangé dans
cette comédie attendrissante qu'il avait préparée de longue main.
Bien lui en prit : sans cela, Aubert serait certainement venu se jeter à la traverse de ses projets.
L'agent d'affaires avait pour devise que, pour réussir, il faut de l'audace, de l'audace, et encore de l'audace.
Quand il vit que Germaine et Clémence étaient au pouvoir de Badouroff, il ne douta pas qu'une explication allait avoir lieu entre ces trois personnages et que le secret dont il avait gardé la clef n'en serait bientôt plus un pour personne.
Quoique distancé parla voiture, il suivit ses traces et arriva place Vendôme, au moment oh Badouroff s'enfermait dans son appartement.
Il espérait arriver à temps, non pas pour empêcher l'inévitable explication qu'il prévoyait, mais pour intervenir, pour tirer un mot, un parti quelconque de la situation.
Il ne se dissimulait pas que son plan avait avorté ; mais il avait entre les mains une arme dont il pouvait se servir utilement : c'était le consentement de Germaine. En outre, seul il tenait tous les fils de la ténébreuse intrigue qui s'était terminée par la mort d'Olgà ; seul il pouvait combler les lacunes que ce crime inexplicable avait laissées. Par conséquent, tout espoir n'était pas perdu pour lui de réaliser au moins les cent mille francs que lui avait promis Badouroff.
Malheureusement, quand il se présenta, il était trop tard! On lui répondit que le comte était sorti, et, comme il essayait de passer outre, deux grands laquais se plantèrent devant lui pour lui défendre le chemin de l'escalier.
En toute autre circonstance, cet obstacle n'aurait pas arrêté le fougueux élan d'Aubert ; mais il s'était placé dans une position telle, qu'il était forcé d'agir avec une extrême circonspection.
Or, entamer une lutte avec les laquais, les rosser même, ne l'avancerait à rien qu'à faire un scandale, à être arrêté, conduit chez le commissaire de police, toutes choses que sa sûreté lui conseillait d'éviter.
Assurément, il n'était pas dupe de la consigne que le comte avait donnée, puisqu'il avait vu stationner devant la porte le coupé dans lequel étaient montées .Germaine et Clémence. Cependant il se retira.
Il alla se cacher derrière le piédestal de la colonne Vendôme et observa d'un œil inquiet.
Son cœur était dévoré de rage.
— Imbécile! se disait-il. Cela t'apprendra. Si tu avais surveillé
toi-même ta prisonnière, rien de ce qui te désespère à présent ne sérail arrivé.
Une pensée le préoccupait : qu'allait devenir Germaine?
Maintenant, c'était tout ce qu'il lui importait de savoir. Il croyait Badouroff capable de tout, même de commettre un crime, comme son frère. Donc, il ne fallait pas le perdre de vue.
Certainement ce n'était pas en plein jour, dans un des plus riches hôtels de Paris, qu'un meurtre était possible; mais les coquins ont l'imagination fertile. Qu'allait faire le comte?
, Afin de ne pas être pris au dépourvu, Aubert arrêta la première voiture vide qu'il aperçut et s'y installa.
Au bout d'une longue demi-heure, il vit sortir de l'hôtel ceux qu'il observait, et remarqua avec le plus profond étonnementque Germaine et Badouroff paraissaient être en parfaite intelligence.
Il suivit le coupé qui emportait la jeune fdle, la vit entrer chez Rothschild, d'où elle sortit bientôt avec un paquet volumineux. Cinq minutes après, elle descendait rue Thérèse.
Que s'était-il donc passé? Est-ce que Badouroff avait obtenu de Germaine, moyennant une certaine somme, le désistement qu'il voulait lui arracher?
Évidemment, oui. Ainsi seulement pouvait s'expliquer la visite de la jeune fille à la maison de banque et la facilité avec laquelle le comte lui avait permis de revenir chez M"° Trigomec.
Cette fois Aubert ne se fit plus d'illusion. Tout espoir lui était interdit. C'en était fait à jamais des rêves qu'il avait caressés!
Il rentra chez lui dans un état de démoralisation facile à comprendre.
C'était à peu près l'heure à laquelle Kouchnine et Fernand, après avoir inutilement parcouru la maisonnette vide du Trocadéro, se rendaient chez Badouroff.
Ils furent introduits sans difficulté.
Bien que le comte ne s'expliquât pas le but de leur visite, il pressentit qu'il allait être question de Germaine.
En effet, à peine la porte du salon venait-elle de se refermer, que Kouchnine s'élança d'un bond jusqu'auprès de lui.
— Qu'avez-vous fait de cette enfant? demanda-t-il d'un ton menaçant.
— Quelle enfant? dit Badouroff, sans rompre d'une semelle.
— Eh! vous le savez bien. Trêve d'hypocrisie! fit Kouchnine avec véhémence.
UOi LE DRAME DE PONTCHARRA
Fernand crut prudent d'intervenir. Commencée sur un ton semblable, la conversation devait aboutir à des violences et non pas à des éclaircissements.
— Pardon, monsieur Kouchnine, dit-il, voulez-vous me permettre de prendre la parole? Je suis plus calme, j'exposerai plus clairement ce qui nous amène chez M. le comte.
Le marchand de diamants comprit que Fernand avait raison, et alla se jeter dans un fauteuil en mâchonnant son épaisse moustache.
— Monsieur, dit le jeune avocat en s'adressantà Badouroff, nous avons lieu de croire que vous connaissez, directement ou par l'intermédiaire d'un certain Pierre Aubert, laretraite d'une jeune fille nommée Germaine. Cette jeune fdle est ma sœur adoptive...
— Ah! fit vivement Badouroff, c'est vous qui êtes M. Fernand Trigomec?
— Oui, monsieur; vous savez donc...
— Je sais tout, monsieur.
— Même ce qu'est devenue Germaine?
— Même cela, monsieur.
— Et vous allez me l'apprendre?
— Dans un instant, monsieur, seulement une courte explication préliminaire est indispensable.
Il se dirigea vers la fenêtre du salon, qui donnait sur la place, souleva le rideau brodé et jeta un coup d'œilau dehors. Puis il revint, en faisant de la tête un petit signe de satisfaction.
— Messieurs, dit-il alors, nous avons été joués et dupés tous les trois comme des niais.
— Par exemple! s'écria l'impétueux Kouchnine.
— Par qui? demanda Fernand.
— Par un drôle que nous avions, je crois, honoré tous les trois de notre confiance, et qui, pour me servir d'une locution française fort expressive, nous a littéralement tiré les vers du nez.
— Et cet homme, c'est...
— C'est Pierre Aubert.
— Je m'en doutais, dit Fernand, qui se rappela tout à coup ce que lui avaient appris Victor et M""" de Varlades. Mais comment vous en êtes-vous aperçu?
— J'étais allé aujourd'hui chez cet homme, répondit le comte, afin de le presser. Comme vous, je m'étais adressé à lui pour retrouver la fille de mon frère. Déjà, dès les premiers mots que je lui avais touchés de cette affaire, j'avais soupçonné qu'il en savait plus long
UOè
Ce Badourofï va jouir, à mon nez, à ma barbe des millions qu'il a volés. (P. 1H2.)
qu'il n'avait voulu en convenir. Cependant je n'obtenais rien de lui que des promesses vagues, lorsque je découvris sur sou bureau un portrait dans lequel je reconnus 'les traits d'Olga.
Je lui manifestai mon étonnement, je le pressai de questions : il finit par me répondre que ce portrait était celui d'une de ses cousines, et promit de m'en fournir la preuve.
LIV. 13'.'. — LE DnAME OE rOXTCnAIUlA. — p. SAUMÈUE. — J. IlOUFF ET C'«, ÉD. UV. 139
Je feignis de croire à cette fable, et, comme il m'annonçait qu'il allait sortir pour se rendre au Trocadéro, je lui offris de l'accompagner.
Il refusa. Je me relirai, mais ce refus avait confirmé mes soupçons. Il m'avait semblé même qu'il regrettait d'avoir laissé échapper le nom de l'endroit vers lequel il se dirigeait. Aussi je résolus de percer le mystère dont il s'enveloppait.
J'avais fait arrêter ma voiture derrière les bâtiments de l'Exposition, c'est-à-dire sur le chemin le plus direct qu'il devait prendre, et j'arpentais une contre-allée depuis une bonne demi-heure, lorsque je le vis paraître.
Au moment où je me préparais à le suivre, je le vis s'approcher de deux femmes qui venaient au-devant de lui, les arrêter, et entamer avec elles une discussion dont la vivacité me surprit.
Je me rapprochai vivement, car cet homme cherchait à s'emparer du bras de la plus jeune et essayait de lui faire violence pour l'entraîner.
La ressemblance de cette jeune fille avec le portrait dont je m'étais emparé me frappa.
Tout à coup, soit que mon apparition l'eût vivement ému, soit que les violences d'Aubert eussent provoqué une syncope, je la vis pâlir, chanceler... Elle serait tombée si je ne m'étais élancé à son secours.
Profitant de la stupéfaction de ce misérable, j'emportai Germaine dans ma voiture, j'y poussai Clémence, je montai sur le siège et nous arrivâmes à l'hôtel.
L'évanouissement de Germaine se dissipa promptement, grâce aux soins immédiats que je lui fis donner. Une exphcation s'ensuivit, et jugez de mon étonnement lorsque j'appris qu'elle était la fille d'Olga!
Je ne pouvais pas en douter. Cette Clémence, qu'Aubert avait imprudemment chargée de veiller sur sa prisonnière, avait été jadis au service de mon frère. Ce fut elle qui, la première, reconnut le collier que Germaine avait entre les mains; elle qui, prise subitement de respect et d'amitié pour la fille de son ancienne maîtresse, lui ouvrit les portes de sa prison.
Son témoignage, joint à celui de mes propres yeux, le portrait que j'avais sur moi, et que Germaine me dit avoir été confié par vous à l'agent d'affaires, achevèrent de me convaincre. Je ressentis à sa vue une émotion violente, j'allais lui proposer de rester auprès de moi, lorsqu'elle m'apprit qu'elle avait été recueillie jadis par
M'"" Trigomec, et me raconta à l'aide de quel piège infâme Aubert lui avait fait quitter la maison de sa bienfaitrice.
Comprenant sur-le-champ à quelles inquiétudes cette pauvre dame devait être en proie, je voulus les faire cesser à Finstant.
— Plus tard, me disais-je, nous éclaircirons les obscurités qui planent encore sur le drame dont Olga a été victime. Pour le moment, il faut rendre cette jeune fille à sa famille d'adoption.
— Ainsi, demanda Fernand, dont le visage s'éclaira d'un rayon d'espérance, Germaine...
Le comte l'interrompit du geste, s'approcha de la cheminée, et sonna.
Un valet de pied parut aussitôt.
— Veuillez faire surveiller l'attelage et dire à mon cocher de venir me parler.
Une minute après, le cocher parut.
— A quel endroit avez-vous laissé la jeune personne que je vous avait donné l'ordre de conduire? liii demanda le comte.
— Rue Thérèse, n° 19, répondit le cocher. Badouroff le congédia d'un geste.
— Vous le voyez, messieurs, dit-il, c'est là que vous trouverez Germaine.
A ces mots, il ouvrit la porte du salon et s'effaça pour leur livrer passage.
C'était un congé en bonne forme.
Néanmoins le ton de parfaite courtoisie sur lequel Badouroff s'était exprimé, l'empressement qu'il avait mis à faire reconduire Germaine chez M""" Trigomec, ne pouvaient momentanément éveiller aucune défiance.
Fernand et Rouchnine lui-même étaient étonnés d'une conduite si désintéressée en apparence.
Ils se retirèrent donc sans insister. D'ailleurs que pouvaient-ils demander de plus? Ils allaient retrouver Germaine, qui leur fournirait toutes les explications désirables.
Cependant, tout en se dirigeant vers la rue Thérèse, Rouchnine ne cessait de répéter :
— C'est drôle! mais je suis sûr que Badouroff nous cache quelque chose.
Enfin ils arrivèrent.
— Germaine est-elle là?
Telle fut la première question que posa Fernand à la dômes tique.
— Oui, monsieur, répondit-elle ; il y a plus d'une grande demiheure qu'elle est rentrée.
Fernand allait passer outre.
— Cette dame, qui a déjà laissé sa carte ce matin, est revenue également, dit la domestique.
— Ahl oui. Eh bien?
— Eh bien! elle m'a dit de prévenir monsieur qu'elle l'attendait, qu'il s'agissait d'une affaire de la plus haute importance et qui concernait un membre de sa famille.
Dans la bouche de Tata, une telle phrase avait lieu de surprendre le jeune avocat ; car de quel autre membre de sa famille que Germaine pouvait-il être question? Or, Germaine était là : donc il n'avait plus besoin d'aller chez Tata.
11 fit signe à Kouchnine de le suivre, et pénétra avec lui dans la chambre de sa mère.
j^jmo Xrigomec était dans son fauteuil. A ses pieds, assise sur une petite chaise basse, se tenait Gerntaine. Debout, près d'une fenêtre, était Clémence.
Dès qu'elle vit entrer Fernand, la jeune fille se leva et alla se jeter dans ses bras. Puis, apercevant Kouchnine, elle revint, confuse et rougissante, prendre place auprès de sa mère.
Fernand lui présenta Kouchnine.
Déjà Germaine avait raconté à sa mère tout ce qui s'était passé; M"' Trigomec, tout en la grondant bien fort de sa légèreté, lui avait pardonné sans peine les angoisses auxquelles elle avait été en proie pendant vingt mortelles heures.
Il nous serait impossible, sans nous répéter inutilement, de rentrer avec ces cinq personnages dans les explications qui suivirent leur réunion.
Le récit que fit Kouchnine d'après ce que lui avait confié Beaudunois, les déclarations de Clémence et l'enquête qui avait été faite par le parquet, ne permettaient plus à aucun de ceux qui se trouvaient là de douter que Germaine fût bien la fille de la comtesse et du général Badouroff.
Un seul point demeurait obscur : qui avait commis le meurtre d'Olga? Cependant, en dépit du mystère qui planait encore sur cette question, des présomptions accablantes s'élevaient contre le général.
Ce que tout le monde pensait, personne n'osait le dire hautement.
Un seul homme aurait peut-être pu fournir des détails à cet
égard : c'était Yvan. Encore n'était-il pas prouvé que le comte, sûr de trouver en lui un instrument docile, l'eût pris pour confident de cet assassinat.
Kouchnine s'était aperçu que Germaine, plus que tout autre naturellement, souffrait de cette terrible incertitude. Il se hâta donc de détourner la conversation, en lui demandant quel avait été son entretien avec Badouroff.
Germaine le raconta naïvement. Elle était encore sous le charme de la somme énorme qu'elle avait rapportée. Elle s'imaginait avoir fait une excellente opération.
— J'en étais sûr! s'écria Kouchnine. Ce misérable s'est joué à son tour de vous et de nous.
— Comment? demanda la jeune fille interdite.
Kouchnine lui donna alors le chiffre exact de la fortune du général Badouroff, et lui expliqua que, par arrêté spécial du czar, cette fortune et le titre de comte lui appartenaient, à la condition qu'elle iït valoir ses droits avant l'âge de vingt ans révolus.
— Ainsi, rien n'est perdu! dit-il. Cette renonciation que vous a arrachée Badouroff n'est pas plus valable que le consentement qui vous a été extorqué par M"' de Yarlades au profit d'Aubert, et je me charge... *
— Du tout, interrompit Fernand. C'est moi que cela regarde. Dès demain j'irai déposer au parquet une plainte contre ce coquin d'Aubert, et je vous jure qu'il ne jouira pas longtemps de son insolente impunité. Quant à Badouroff...
Germaine se leva.
— Un instant, de grâce, messieurs! dit-elle. Vous vous hâtez bien de prononcer sur mon sort avant de m'avoir consultée. Il me semble pourtant que ma voix a une certaine valeur dans le chapitre de vos délibérations. Voulez-vous me permettre de vous faire part de mes inébranlables résolutions?
— Assurément, dit Fernand.
Quant à Kouclmine, il laissa échapper un geste d'impatience,. Évidemment l'intervention de Germaine ne lui présageait rien de bon.
— Eh bien! messieurs, poursuivit-elle résolument, les engagements que j'ai pris je les tiendrai, ne vous en déplaise !
— Comment! s'écria Fernand, tu épouserais ce fieffé coquin!
— Non, répondit-elle; mais puisqu'un dédit de cinq cent mille francs a été stipulé, et puisque j'ai cette somme à ma disposition, je payerai ce dédit.
mO LE DRAME DE PONTCHARRA
— Tu es folle !
— Je ne suis pas folle, Fernand. Quelque chose d'obscur et de terrible pèse sur mon berceau, je ne puis pas l'empêcher ; mais je ne souffrirai pas que le moindre soupçon flétrisse un seul acte de ma vie. J'ai été légère, inconséquente, tant pis pour moi! Je payerai mon inconséquence et ma légèreté. Je ne veux que personne, fût-ce le dernier des misérables, puisse m'àccuser, avec quelque apparence de raison, d'avoir agi contre les lois de la probité.
Et comme Kouchnine et Fernand se regardaient, confondus:
— En vérité, je ne vous comprends pas, dit-elle. Ce que je fais est de la plus élémentaire loyauté. Pourquoi donc ces figures consternées? N'est-il pas du dernier comique, au contraire, que ce soit Badouroff qui m'ait fourni le moyen de sortir des griffes de M. Pierre Aubert? Pourquoi vous désoler? Qu'y a-t-ilde changé dans notre situation? Nous n'avions rien hier, nous n'aurons rien demain. Donc, pour le fait dont il est question, Fernand ne déposera pas de plainte contre M. Aubert.
Le jeune avocat courba la tête. Il n'était pas loin de partager ces idées nobles et généreuses. D'ailleurs il n'osait même pas protester. N'aurait-on pas pu l'accuser, lui aussi, de vouloir garder les cinq cent mille francs de Badouroff?
Mais Kouchnine ne se rendait pas si facilement.
— Bien, dit-il avec effort. J'admets à la rigueur que vous vouliez être dupe jusqu'au bout d'un drôle de' cette espèce. C'est bête, mais c'est chevaleresque. Cela vous a un petit air de grandeur qui peut vous tenter; mais j'espère que vous n'allez pas renoncer aux millions de votre père.
— Quel père? demanda Germaine. Le général? Est-il bien mon père? Les Badouroff sont-ils bien réellement la famille à laquelle j'appartiens? Hélas! je ne vous le cache pas, j'aimerais mieux l'ignorer toute ma vie que d'arriver à l'effrayante certitude vers laquelle je m'achemine depuis ujie heure. Parlez-moi de ma mère, de votre sœur, monsieur Kouchnine, je le veux bien. Vous avez aimé la sainte victime, vous. Vous n'avez pas cessé de protester de son innocence. Je vous crois, j'ai du bonheur à vous entendre; mais ne me parlez pas des Badouroff.
Demandez à Fernand ce que je lui disais, il y a huit jours à peine. Quand il a manifesté l'intention d'entreprendre cette funeste campagne, quand il s'estadresséàcet Aubert pour découvrir ce que j'aurais
LE DRAME DE POiNTCHARRA. 1111
préféré ignorer, je le suppliais de n'en rien faire. Il m'aimait, il voulait se marier avec moi. Que pouvais-je désirer de plus? Je n'avais pas de famille, me direz-vous. Pas de famille? Qu'est-ce donc que^ cette sainte et digne femme qui m'a recueillie, que ce courageux jeune homme qui, après m'avoir aimée pendant dix-sept ans comme une sœur, voulait faire de moi la compagne de sa vie? Où trouverai-je ces joies ineffables? Est-ce en Russie? Mais vous savez bien que j'oserais à peine y prier sur la tombe de mon père! Vous n'ignorez pas que son frère deviendrait mon plus mortel ennemi.
Vous me tendriez les bras, vous, peut-être, monsieur Kouchnine; mais vous avez une femme, des enfants. Votre amour pour ces êtres chéris primera toujours, et malgré vous, l'affection que vous me témoignerez. Que ferai-je alors ? Admettons que mon cœur soit libre et que j'épouse un riche seigneur. Est-ce que je connaîtrai les mœurs et les goûts de celui que j'épouserai? Est-ce que j'ai été élevée parmi vous? Est-ce que la Russie est mon pays ? Non : mon pays est celui dans lequel mes yeux et mon esprit se sont ouverts à la lumière, et ce pays-là, c'est la France. Ma famille, c'est celle qui m'a donné des soins, qui m'a aimée, élevée, protégée. Celle-là a droit à tout mon amour. Je ne la quitterai pas pour aller revendiquer au loin des milhons qui, peut-être, sont tachés du sang de ma pauvre mère !
— Ah! c'est comme cela! fît Kouchnine, qui n'avait cessé de mâchonner sa moustache. Eh bien! soit. Mais je suis riche à millions, moi aussi! Mais vous ne m'empêcherez pas de donner à l'enfant de ma sœur ce qu'il me plaira.
— Cet argent n'est pas à vous, il est l'héritage de vos enfants! répondit Germaine.
— 11 n'est pas à moi? s'écria Kouchnine, incapable de se contenir. A qui est-il donc ? Qui donc a risqué cent fois sa vie pour le gagner Mais vous ne savez donc pas que chacun de mes millions représente une blessure! Ah! vous croyez que c'est assis tranquillement derrière un comptoir que j'ai acquis cette fortune. Demandez à Laurent, qui a eu sa part des horions qiie tious avons reçus et distribués. Vous verrez si cet argent ne m'appartient pas. D'ailleurs, ce n'est pas à vous que je donne les deux millions que j'ai réalisés depuis que je suis a Paris, c'est à Fernand, c'est à sa mère ; il me plaît de les rémunérer ainsi de ce qu'ils ont fait pour la fille d'Olga. Et qu'ils ne s'avisent pas de les refuser ; car, sur ma vie ! aussi vrai qu'il n'y a qu'un Dieu, je les jetterai^ dans la Seine!
A ces mots, il saisit la main de Fernand et celle de M"* Trif^omec.
— Voyons, dit-il, prouvez-moi que vous n'avez pas fait de ma nièce une révoltée.
— Ah! que vous êtes bon et que je voudrais être à votre place! soupira M""* Trigomec. C'est si beau de faire des heureux !
Dans la bouche de M""' Trigomec, cette phrase équivalait à un arrêt. Elle avait assez d'âge et de solide probité pour être bon juge en pareille matière.
Germaine s'inclina.
— Puisque vous le voulez, dit-elle, que mon oncle fasse ce que bon lui semblera; mais quant au dédit qui a été stipulé entre M. Aubert et moi, j'entends que Fernand le lui porte à Tinstant, en échange de l'engagement que j'ai signé.
Il fallut tous les raisonnements du monde pour lui faire comprendre qu'il était inutile d'aller au-devant des réclamations d'Auberî, et qu'il était bien juste que celui-ci vînt toucher lui-même la somme à laquelle il avait droit.
Kouchnine s'éloigna enfm, rassuré désormais sur le sort de sa nièce.
Cependant il n'était pas satisfait. On le voyait à l'expression de son visage, et surtout à la façon nerveuse dont il tourmentait sa moustache — ce qui était chez lui un signe évident de colère mal contenue.
— Quoi! se disait-il en rentrant chez lui, ce Badouroff va jouira mon nez et à ma barbe des millions qu'il a volés! Chaque fois que je le rencontrerai, son sourire ironique me poursuivra comme pour railler mon impuissance! Non, mille fois non! cela ne sera pas.
Il se rendit à son ambassade, raconta comment il avait découvert la fille du général Badouroff et demanda qu'il fût dressé dans les vingt-quatre heures — vu l'urgence — un acte de notoriété étabhssant la parfaite identité d'Olga.
Clémence et Beaudunois, qu'il fit venir, déposèrent de ce qu'ils savaient, et le lendemain, à deux heures, Kouchnine était en possession de l'acte qu'il voulait avoir.
Accompagné de Laurent il se rendit alors chez Badouroff, qui se préparait à partir le soir même pour Saint-Pétersbourg.
C'était une belle et bonne nature que ce Kouchnine, en dépit de sa rudesse apparente. La vie aventureuse qu'il avait menée lui avait donné une telle habitude du danger qu'il ne se figurait pas qu'on pût reculer, même au prix de sa vie, devant un obstacle quelconque. D'ailleurs, sa vie, il l'avait risquée tant de fois, qu'une fois de plus ou de moins ne comptait pas.
Badourolf tomba loudroyé... (P. UTi.
Il allait chez Badouroff — et il l'avait annoncé à Laurent — bien résolu à obtenir de lui qu'il rendît la renonciation qu'il avait surprise, ou à le provoquer de telle sorte que le comte fût dans l'impossibilité de refuser le combat.
Badouroff tressaillit en apercevant. Kouclinine. Probablement il sentait que l'orage allait éclater.
LIV. 140. — LE DRAME OE PONTCHAURA. — P. SAUNIÈnE. — J. ROUFF ET C'^ , ÉD. UV. 140
1114 LE DRAME DE PONTCHA.RRA.
— Monsieur, lui dit Kouchnine, vous devinez sans doute ce qui m'amène.
— A peu près, répondit Badouroff.
— Alors il est superflu d'entrer dans d'inutiles explications, fit Kouchnine, que le sang-froid de son interlocuteur avait le don d'irriter. J'irai droit au fait. Vous avez volé hier à ma nièce, qui est la vôtre, une renonciation écrite à la fortune de son père. Cet acte vous allez me le rendre à l'instant! Quant à l'argent que vous avez avancé, il est à votre disposition dès à présent.
— Pardon, fit Badouroff avec hauleut, mais vous employez des expressions...
— Qui rendent parfaitement ma pensée. Donc, ne discutons pas les mots.
L'œil ducomteétincela, mais un sourire mielleux errasurseslèvres.
— Je n'ai pas volé l'acte dont vous parlez, dit-il, Olga l'a signé de son plein gré. La personne qui l'accompagnait peut en témoigner.
— A défaut des mots, voilà que vous discutez les faits, dit Kouchnine. Je ne vous répondrai même pas. L'épithète de voleur ne vous choque pas, je le conçois. Dans une famille d'assassins comme la vôtre, le nom de voleur est, en effet, presque une aménité.
— Ah ! prenez garde ! fit Badouroff.
— A quoi? vous n'espérez pas, je pense, me faire avaler le poison qui a tué Olga et vous êtes trop lâche pour me rendre raison, au grand soleil, sous l'œil de Dieu qui vous a jugé. Vous et les vôtres, vous n'avez de courage que devant les femmes. Tandis que votre frère assassinait la sienne sur un soupçon stupide, vous voliez à sa fille le titre que vous portez. L'or que vous dépensez, vous l'avez ramassé dans le crime, et c'est par un autre crime que vous vous l'êtes approprié.
— Monsieur, dit le comte dont le visage avait pâh, vous oubliez que je suis gentilhomme !
— Un gentilhomme, vous ! Allons donc! le dernier de nos moujiks refuserait de vous serrer la main.
Sous cette injure, la plus sanglante qu'un Russe puisse infliger à un autre Russe, Badouroff tressaillit.
— Et je vous considère si peu comme gentilhomme, poursuivit Kouchnine, que j'ai apporté ici l'arme dont on se sert pour châtier les moujiks rebelles.
A ces mots, il démasqua un fouet solide, composé de deux lanières de cuir, reliées entre elles par des nœuds placés à intervalles égaux.
LE DRAME DE PONTCHARRA Hlo
— Le knout, continua Kouchnine en brandissant son fouet, voilà ce qui convient à des gentilshommes de votre espèce!
A ces mots, il fit siffler la lanière de cuir, qui cingla le visage de Badouroff.
Exaspéré par ce nouvel affront, le plus humiliant pour lui qui fût au monde, le comte bondit en avant et promena autour de lui un œil hagard, comme pour chercher une arme.
— Kt chaque fois que je vous rencontrerai, acheva Kouchnine , c'est ainsi que je vous traiterai.
Les rôles étaient intervertis. Maintenant c'était lui qui était le plus calme en apparence.
Le comte poussa un rugissement terrible.
— Ah! misérable! dit-il d'une voix étranglée. Tout ton sang ne suffira pas à laver cet outrage !
— Eh bien! soit, fit Kouchnine, je consens à te faire cet honneur, mais à une condition.
— Parlons! hurla le comte ivre de rage.
— Laurent, dit Kouchnine, je te confie cet homme : tu m'en réponds sur ta tête. A Vincennes!
L'ancien zouave fit un signe d'assentiment qui rassura son maître.
Badouroff monta dans sa voiture avec Laurent et Kouchnine monta seul dans la sienne.
En passant devant le magasin de Devisme, Kouchnine s'arrêta pour acheter une boîte de pistolets, de la poudre et des balles.
Au bout d'une demi-heure, ils arrivèrent à l'entrée du bois,
A Vincennes, il n'est pas difficile de rencontrer des soldats. Kouchnine en arrêta trois, et mit cinq louis dans la main de chacun d'eux j
— Suivez-moi ! dit-il.
En disant ces mots, il leur montra la boîte de pistolets qu'il tenait cachée sous sa pelisse.
Les soldats comprirent aussitôt quel service on réclamait d'eux.
Cinq louis pourvoir deux /?^'X:i/z5 s'égorger ! c'était double aubaine pour des artilleurs.
Ils s'enfoncèrent dans le bois et s'arrêtèrent au même endroit où Kouchnine et Fernand s'étaient battus l'avant-veille.
Badouroff marchait par bonds désordonnés. Kouchnine paraissait très calme.
Les soldats les observaient curieusement.
— Tiens! s'écria l'un d'eux, en désignant le comte à ses
1H6 LE DRAME DE POiNTCHARRA
camarades. Regarde donc celui-là : on dirait qu'il a reçu un coup de cravache dans la figure.
Il avait fait cette observation presque à haute voix. Tout le monde l'entendit.
— Non, dit Kouchnine. Ce n'est pas un coup de cravache, mes amis, c'est un coup de fouet.
Le comte devint livide, ce qui eut pour effet de faire ressortir, plus rouge encore, le sillon que les lanières du knout avaient laissé sur son visage.
— Finissons-en, dit-il d'une voix rauque, tandis que la ra^e agitait ses membres de tremblements convulsifs.
Laurent s'approcha des soldats, devant lesquels il décHna sa quahté d'ancien zouave, ce qui le mit immédiatement en grande estime auprès d'eux.
Il fut convenu entre eux que le duel aurait lieu à quinze pas, que les adversaires tireraient au commandement, et que le combat recommencerait jusqu'à ce que l'un d'eux fût hors d'état de tenir un pistolet.
Ils chargèrent les armes et placèrent les adversaires à la distance convenue.
Puis ils tendirent à chacun un pistolet.
Il était évident que Kouchnine avait toutes les chances en sa faveur. En homme habitué au danger, il avait devant le danger recouvré tout son sang-froid. Badouroff, au contraire, était dans un état de surexcitation dont il allait bientôt fournir la preuve.
En effet, Laurent, qui devait donner le signal, venait à peine de frapper le second coup dans sa main, quand un coup de feu retentit. C'était le comte qui, dans un mouvement nerveux, avait appuyé trop tôt sur la gâchette, et dont la balle venait de briser une branche d'arbre à une hauteur de cinq mètres au moins.
Il restait donc désarmé en face de Kouchnine, qui avait le droit incontestable de tirer au troisième coup.
Il ne le voulut pas, dédaignant de frapper un ennemi désarmé.
— Rechargez ce pistolet, dit-il aux témoins, en désignant l'arme de Badouroff.
Cette générosité, loin de toucher le cœur du comte, porta à son comble l'exaspération à laquelle il était en proie.
— Ah! tu as beau faire, cria-t-il à son adversaire, tu ne m'échapperas pas.
Kouchnine ne répondit même pas.
Laurent n'essaya pas de s'opposer au désir que son maître venait d'exprimer.
Quant aux soldats, ils admiraient très franchement Kouchnine et confessaient qu'il y avait àQspékins qui avaient du cœur.
Ils rechargèrent le pistolet et le tendirent au comte, dont le regard étincela de haine.
De nouveau, les adversaires furent placés à la distance convenue, et Laurent donna le signal.
Cette fois, les deux détonations se confondirent en une seule, et Badouroff tomba, foudroyé, la face contre terre, sans pousser un cri, sans faire un mouvement.
Les soldats s'empressèrent autour de lui ; mais tout secours était superflu. Le comte avait été frappé au cœur. La mort avait été instantanée.
Quant à Kouchnine, il n'avait pas une égratignure. La balle de Badouroff avait passé en sifflant à son oreille — si près que le sang perlait à travers la peau déchirée.
11 se retira, laissant à Laurent le soin de reconduire à l'hôtel le cadavre de Badouroff et de dresser un procès-verbal de la rencontre.
Loin de prendre la fuite, il se rendit à l'ambassade, y raconta son duel avec le comte, et demanda qu'on rendît les derniers devoirs au malheureux.
A l'appui de sa déclaration, il fît parvenir à l'ambassadeur le procès- verbal rédigé par Laurent, signé de lui et des trois artifleurs. Dans ce procès-verbal, Laurent s'était bien gardé d'oublier l'acte de générosité dont son maître avait fait preuve.
Kouchnine ne fut donc aucunement inquiété.
A Fernand seul il raconta ce qu'il avait fait. Il ne voulait pas effrayer Germaine, dont ce sang fraîchement versé aurait renouvelé les angoisses.
Quant à Kouchnine, il était réellement heureux. Il avait vengé le meurtre d'Olga.