LUI
Ofi bat la gën^fâle à cJncj heures dit niatifl. — t Vous venei me chercher? • — Le testament. — « A ma femme! • — Le cohcierge Mathey. —La voiture et les gendarmes.— Ordre de la Gommuhe.
— L'angle des rues. — Cris de grâce sans é.;ho. — Batz, Devaux et leurs amis. — Leur vaine tentative. — Dispositions de la place de là RévolhtiOD. •-- L'échafaud et les piques. ^ La foule Immense. >— Louis recommande M. de Firmont aux gendarmes. -» Derniers outrages. — Lutte du roi. — Les marches glissantes. — - € Taiseï-VOUsl • — Derniôf'eâ paroles. — La têie montrée au peuple. — La manne d'osier. — Commotion. — Lettre à la Gohvertlion. «^ Voici du sang du tyran. -^ Terrible imprécation* •— Les habits de deuil. -— Le cachet. — Réflexions.
Depuis cinq heures du matin, la g(!^nérale battait; lespa- • vés de la grande cité tremblaient sous le bondissemeut des canons et sous le trépignement des chevaux.
A lieuf heures, le bruit répandu sur plusieurs quartiers de la ville se concentra vers le Temple. Les portes s'ouvrirent avec fracas; Santerre, accompagné de sept ou huit munipaux, entra dans la cour à la tête de dix gendarmes, quUl plaça sur deux rangs.
A ce bruit, le roi sortît de son cabinet et se trouva en face de Santerre.
— Vous venez me chercher? dit-il.
— Oui.
— Je vous demande une minute.
Le roi rentra dans son cabinet, et oirectivement, au bout d^une miuute, il en sortit.
il6 LE DRAME DE QUATRE-VINGT-TREIZE
Son confesseur le suivait. Le roi tenait à la main son testament, et, s'adressant à un municipal, nommé Jacques Roux, ancien prêtre assermenté :
— Monsieur, lui dit-il, je vous prie de remettre ce papier à la reine.
Puis, se reprenant, avec une dignité mêlée de larmes :
— Ama*femmel
— Gela ne me regarde pas, répondit le prêtre. Je suis ici pour une seule chose : pour vous conduire à Péchafaud.
Alors, le roi, s'adressant à un municipal nommé Gobeau :
— Remettez, je vous prie, dit-il, ce papier à ma femme. Vous pouvez en prendre lecture; il y a des dispositions que je désire que la Commune connaisse.
Gléry était derrière le roi, près de la cheminée. Le roi le chercha des yeux, et, Payant trouvé au moment où celui-ci s'avançait pour lui donner sa redingote :
— Merci, lui dit-il, je n'en ai pas besoin; donnez-moi seulement mon chapeau.
Gléry le lui tendit. La main du roi rencontra celle du valet de chambre, l'égalité de la mort joignit ces deux mains dans une dernière, dans une suprême, dans une douloureuse étreinte.
Alors, s'adressant aux municipaux :
— Messieurs, dit le roi, je désirerais que Gléry restât près de mon iils, qui est accoutumé à ses soins, et j'espère que la Gommune accueillera cette demande.
Puis, se tournant vers Santerre, et le regardant en face ;
— Partons! dit-il.
LE DRAME DE OUATRE-VINGT-TREIZE Ht
Louis descendit Pescalier avec une dignité qui ne lui était pas habituelle, mais que donne ai tout homme l'approche du moment où il connaîtra ce grand mystère qu'on appelle la mort. Santerre et ses municipaux semblaient le suivre et non le conduire.
Au bas de l'escalier, il rencontra le concierge. La veille, le concierge, au moment où le roi s'approchait de la cheminée pour se chauffer, s'était insolemment placé devant lui, et le roi, chose rare chez lui, s'était laissé emporter à un mouvement de violence.
En se trouvant en face de cet homme, Louis se rappela cette scène de la veille.
Alors, il s'approcha de lui, et, avec toute l'humilité d'un chrétien :
— Mon ami, dit-il, j'ai eu un peu de vivacité hier envers vous ; je vous prie de me pardonner.
Mathey non-seulement ne répondit point, mais encore tourna le dos au roi, qui demandait un pardon^ lorsque c'eût été à lui de pardonner.
Le roi était en habit brun, en culotte noire, en bas blancs et en gilet de molleton; il monta dans une voiture; cette voiture était verte et l'attendait à l'entrée de la seconde cour.
Deux gendarmes attendaient à la portière : l'un d'eux monta le premier et s'assit devant, le roi monta ensuite et fit asseoir son confesseur près de lui à gauche; l'autre gendarme monta le dernier, s'assit près de son compagnon et ferma la portière. '
Ces deux gendarmes étaient, l'un un lieutonnnt, et
l'autre un maréchal des logis de gendarmerie ; le lieutenant s'appelait Leblaîic.
Là voiture rdiild.
Le roi lisait les prières des agonisants et les psaumeâ de David.
Paris semblait désert; un ordre, de la Commune avait interdit à tout citoyen qui ne faisait point partie de la iiiilice armée, de traverser les rues qui détoiichaient sur le bbulevara,ou de se montrer aux fenêtres sur le passage (lu cortège. Aussi, sous ce ciel bas et fcrumeux, au milieu de cette atmosphère sombre où fourmillaient les piques, n'entendait-on à*aiitre bruit que les roulements de soixante tambours, le piétinement des chevaux et la marche des fédérés.
De temps en temps, à l'angle d'une rue, on voyait briller comme une étincelle : c'était la lance d'un canonnier qui se tenait mèche allumée près de sa pièce.
Ce bruit qui se feisait aiitour du roi rempécnait de recevoir les exhortations de son confesseur; mais le prêtre priait auprès de lui, et priait pour lui.
Le roi, aussi, priaii incessamment poiir lui-même ; il était calme, sinon héroïque: il marchait à là mort, sinon là tête haute, comme un chevalier, du moins les mains jointes comme un chrétien.
Peu de cris s'élevèrent sur son passage : quelques cris de grâce au sortir du Temple : ces cris moururent sans écho.
Arrivé en cet endroit du boulevard situé entre la rué lalQtiMartin et l» rue 8a!ai'D@nU| m tm dô li rud Seau-
regard, une espèce de tumulte fit faire halte au cortège et lever la tête au roi. Dix ou douze jeunes gens, — hélas! voilà tout ce qui se présenta de trois mille qui s'étaient engagés! — dix bu douze jeunes gens, conduits par le baron de Batz et par son secrétaire Devaux, venaient de rompre la haie et se précipitaient vers la voiture en criant :
— A nous, ceux (}ûî veulent sauver le roi!
Mais ce cri de provocation mourut sans écho, comme était mort le cri de grâce.
Repousses par la gendaimerie, les conspirateurs se perdirent dans les rues voisines; deux ou trois furent pris et exécutés plus tard.
Le ftlhèbre ôottége reprit sa marche, un instant suspen** due, sane qu6 riéfl ttoùblftt davantage le silence et' Tim*» mobilité du peuple; a l'eudi-oit où est aujourd'hui la Madelelnet et au moméût môme où le roi, regardant de« vafit Ihl, pouvait voir la meichitie fatale, un raydn de pâte soleil d'hiver glissa & travers leê unages^ ou plutôt s'infiltra dans la brume, dorant Téchafaud, les piques, et ces tuiUienii de têtes; pdvé tnouvant qui s'étendait de tous cotés aussi loin que la vue pouvait atteindre.
Il était dix heures cinq minutes dtt 'màtitl.
Tout était prêt, où ii'âltèndait ^\ué que lé patient.
Sous les colonnes de la Marine étaient les commissaires de la Commune, placés là pour dresser procès-verbal de re^écptiop ;, autour de réchafoud, on avait fait ùrie (jfrande
plu» Yidii bordée âd osnoaii su delà de eôtte plaoo vidi,
des troupes ; au delà de ces troupes, comme nous avons dit, les spectateurs.
Les spectateurs étaient donc très-éloignés, à la portée de la voix à peine.
La voiture s'arrêta au pied de l'échafaud, et il sembla que cette voiture, en s'arrôtant, pesait d'une partie de son poids sur la poitrine de chacun; le trajet avait duré deux heures.
La guillotine était placée juste en face de la grande allée des Tuileries» de manière à ce que, de la plate-forme de Péchafaud, le condamné pût voir le palais qu'il avait habité.
C'était là, sur le parapet, sur les terrasses, sur les toits des maisons, sur les arbres noirs et dépouillés de feuilles, que, dès le jour, s'étaient rassemblés tous ces curieux qui faisaient Je reste de Pa,ris désert. Comme, à un coup reçu au cœur, le sang par toutes les artères semble se précipiter vers le cœur, de môme par toutes les artères aboutissant à la place de la Révolution, toute la population parisienne émue s'était précipitée.
En sentant la voiture s'arrêter, le roi leva la tête ou plutôt abaissa sur ses genoux ses mains et son livre; puis, s'adressant à son confesseur :
— Je crois, dit-il, que nous voilà arrivés.
M. de Firmont répondit par un simple signe de tète.
Un des trois fils de Samson, bourreau de Paris, ouvrit la portière; mais le roi la referma, et, d'un ton d'autorité, d'un ton presque royal, plaçant en signe de protection dernière sa main sur les gpuoux de son confc^sseur :
--Messieurs, dit-il aux gendarmes, je vous recommande monsieur que voilà; ayez soia qu'après ma mort, il ne lui soit fait aucune insulte.
Personne ne répondit ; le roi voulut insister, mais la portière se rouvrit sous la main de Texôcuteur.
— Oui, oui, répondit celui-ci, sois tranquille; nous en aurons soin, laisse-nous faire.
Le roi descendit ; à l'instant môme, il fut entouré par les aides de l'exécuteur; mais il les repoussa, ôta luimême son habit, détacha sa cravate et resta couvert de son gilet de molleton blanc.
Restait à couper les cheveux et à lier les mains.
Laquelle se révolta à ces derniers outrages, de la di-* gnité royale ou de la faiblesse humaine? Dieu seul le sait. Mais, lorsque Louis sentit que les exécuteurs lui touchaient les mains, il se débattit violemment.
— NonI non! cria-t-il, faites votre métier, mais ne me liez pas les mains; non, je ne me laisserai pas lier les mains.
Une lutte allait s'élever au pied de l'échafaud; lutte dans laquelle la force de l'homme et la dignité du roi eussent succombé, quand le confesseur intervint.
— Sire, dit-il, subissez ce dernier outrage; c'est une ressemblance de plus entre vous et ce Dieu qui va être votre récompense.
Alors, tendant de lui-même ses deux mains aux exécuteurs :
— Faites ce que vous voudrez, dit-il; je boirai le calice
122 lE DRÀMS DE QUATRE-VINGT-TREIZE
jusqu'à la lie; et ses mains furent liées, non pas avec une cofde, mais airec iin moiichbiK
Les marchés de l'échafaud étaient roides, hautes et glissantes: il les monta soutenu parlé bras dii prêtre. Pendant ce trajet; il t ém afraîâèëtnetlt physitjliè ; mais cette faiblel^se ne dura qu'un itist&Qt. Arrive stlr la dernière marche, le cœur se releva et la tété avec lui; alors^ il échappa pour ainsi dire à soti confëssettrj'et, le visage rouget la voix brève, il courut vêts le côté gauche de l'échafaudi regardant encore plus qu'il n'ébotitait si les tambours allaient continuer de battre.
Puis, d'une voix terrible, d'ude voiX danë lattuelle rhomme qui va mourir met ses dernières forces^ il leur cria :
— Taisez-vous I
Et, voyant que, malgré cet ordr^» ils continuaient :
— Oh ! s'écria-t-il, je suis perdu, !
Et cependant on s'impatientait; il y avait non pas diversion, mais retard dans le spectacle ; quelques voix crièrent aux bourreaux :
— Allons, dépêchez-vous donc.! ,
Les bourreaux se jetèrent sur le roi et lui mirent les sangles; pendant cette suprême opération, il cria:
— Je meurs innocent; je pardonne à mes ennemis; je désire que mon sang soit utile aux Français et qu'il apaise la colère de Dieu,
Ce furent ses dernières paroles; une seule voix» celle du prêtre répondit,
— Fiii de laiot Louiii' (pODtei au de) | dtt-ilt
La bascule joua, le couteau glissa dans la rainure, et la tête que ia couronne avait blessée le j(^ur de son sacre tomba dans le panier fatal.
Le bourreau l'y poursuivit, la saisit par les cheveux et la montra au peuple.
Almi mourut LbUii XYI, le 21 janvier 1793, à dix hetlres dix minutes du matin, à TÀge de trente^neuf ans cinq moi» et trois jours; après avoir régné dix-huit ans et être resté prisonnier cinq mois et huit jours. La Convention n'av&it été que son juge; la Commune fut son tortureur et son bourreau.
Quoi qu'en aient dit les journalistes révolutionnaires, peu 'de eri!l de « Vive la Ré^iublique! » se firëtit etltendre; rémotion était grande, profonde; c'était plus qu'un homme qu'on décapltbit^ ô'était un principe; c'était plus qu'une existence qu'on éteignait, c'étaient huit: siècles de monarchie qu'on faisait rentrer au néant.
Les restes du toi furent enfermés datis une mânne d'osier trêpàtée à cet effet âiir l'êchafaud, et qtlll put voir eti y tilohlâht; puis ils furent conduits dans une charrette, au diiietièré de la Madeleine et placés dans une ïosse entre deux lits de chaux vive. On y établit iitte garde pendant deui jours,
il y eut dans Paris une vive commotion, un terrible mouvement de douleur, tin ancien militaire, décoré de la croix de Saint-Louis, mourut de douleur en apprenant ^exécution du roi; une femme 0e jeta à la Seine; un U» braira, autrefoii attaché aux Mdau8*Piaiiiirft« dt^vlnt fou 1
enfiû, un perruquier de la rue Gulture-Saiûle-Catherine se coupa la gorge avec son rasoir.
Le lendemain, à l'ouverture de la séance, la Convention reçut une lettre qu'elle ouvrit et lut.
Un homme demandait qu'on lui donnât le corps du roi, afin qu'il le fît ensevelir près de ce qu'il avait de plus sacré, près du corps de son père.
La lettre était bravement signée, et portait l'adresse de celui qui l'avait écrite.
D'un autre côté, une sorte de rage se manifesta autour de réchafaud ; beaucoup de spectateurs, citoyens, fédérés, soldats, s'élancèrent vers l'échafaud et trempèrent leurs mouchoirs dans le sang; des officiers du bataillon de Marseille mirent ce mouchoir ensanglanté à la pointe de leur épée, et parcoururent les rues, faisant flotter le funèbre étendard et criant :
— Voici du saog du tyran !
Quelque chose de plus terrible encore se passa ; un homme trempa dans ce sang, non pas son mouchoir, mais son bras, et, en amassant dans sa main tout ce qu'elle en pouvait contenir, il aspergea ce sang sur la tète des spectateurs en disant :
— Frères, on nous a menacés que le sang de Louis Capet retomberait sur nos têtes : eh bien, qu'il y retombe I Républicains, le sang d'un roi porte bonheur.
Maintenant, rétablissons un fait, rectifions une grande erreur. Ce ne fut point Santerre qui ordonna le fameux roulement de tambour, ce fur...
. Pourquoi dirions-nous qui ce fui?... La tête du roi tomba
LE DRAME DE QUATRE-VINGT-TREIZE lâS
pendant ce roulement, laissant une immense problème à résoudre à l'avenir, voilà tout.
Le matin, la reine avait demandé à descendre comme il était convenu ; mais on sait Tordre qu'avait donné le roi, celui-là fut ponctuellement exécuté.
Alors, la pauvre reine déjà à moitié veuve écoula; elle entendit tout, vociférations du peuple, roulements des tambours, départ de la voiture; elle recommanda à ses enfants, à qui Dieu enlevait leur père, et qui se pressaient contre elle, qui devait bientôt leur être enlevée, d'imiter le courage de leur père et de ne point tirer vengeance de sa mort Elle ne déjeuna point; mais, la faiblesse triomphant, elle fut obligée de prendre quelque nourriture à une heure.
Dans la journée, elle apprit le supplice avec tous ses détails; elle écouta tristement, dignement, et, quand le récit fut fini, elle demanda des habits de deuil pour elle et ses enfants.
La Commune daigna les leur accorder.
On se rappelle que le roi avait donné un cachet pour être remis à son fils ; ce cachet avait paru suspect à la Commune, et, en efi'et, sa forme était peu ordinaire; il était visible qu'il contenait trois parties; chaque partie offrait une face particulière: l'une, son chiffre,; Fautre, la tête d'un enfant casqué; la troisième, celle à laquelle Louis attachait sans doute le plus d'importance, Técu de France, c'est-à-dire le symbole de la royauté.
La Commune confisqua ce cachet.
Louis fut bien malheureux au Temple, en proie qu'il
était à cette incessaDte torture de la Gommune; mais, en ^compense, Dieu lui fit une grande grâce: dans Marie- Antoinette, la reine orgueilleuse certainement, Pépouse égarée peut-être, il retrouva ia femme et la mère ; tous ces grands événements, en courbant la tôte de la fille de Marie-Thérèse, avaient sans doute refoulé les bons sentiments vers le cœur. Le roi comprit au Temple, entre Ta- •mour de ses enfants qui ne l'avait jamais quitté, et l'amour de sa femme qui lui était rendu, quelques-unes de ces joies particulières qui si rarement desserrent le cœur des rois.
Sans doute, il aura beaucoup été remis à la pauvre femme qui, s'étant éloignée de son mari dans le bonheur, s^en rapprocha ainsi dans Padversité.
Et ce retour de la reine s'explique, quoique les choses de sentiment n'aient pas besoin d'être expliquées. Sur le trône, au pouvoir, dans la prospérité, que voyait la reine en regardant le roi? ÎJn homme de visage et de tournure vulgaires, adonné à des amusements grossiers à son point de vue, faisant de la serrurerie, de la mécanique, de la géographie, rognant sur ses mois, discutant siir ses plaiëiré, ne â'eni[)ortant jamais, grognant presque toujours ; maiâ, de grandes vues politiques, de ces vues à la Marie- Thérèse ôii à la Louis Xiv, point. Tout cela était tien peu de chose potir la reine jeune et romanesque, qui voyait, cbffltoè disait M. de ferissac, deux cent ndille amoureux autour d'elle, et, paimices amoureux, des hommes comme Dillon, comme Goigny, comme Vaudreuil, comme Fersen ! - Mais, au temps du malheur^ tout changea. Sous le jour
paie de la captivité, resserré dans les murs du Temple, réduit à un seul serviteur pour tout courtisan, â sa seule famille pour toute affection, Louis XVI lui apparut tet qu'il était, c'est-à-dire, bon homme, bon père, bon mari, ne demandant qu'à aimer et à être aimé ; alors, sa sécheresse disparut, son cœur s'amollit; t^e que n*avait pu faire l'auréole du roi fut fait par Paurëole du martyr.
Pour la première fois au temple, sur le point de le quitter pour toujours, Marie-An toinettè aima le roi.
Ge fut là celte grande consolation que la Providence donna au prisonnier, et que la Commune comprit si bien, que, 'sans nécessité aucune, et pour ajouter seulement une torturé aux autres tortures, elle les séJDarâ.
Puis, vers la fin, de l'amour, la reine passa presque à l'admiration.
Au voyage de Varennes, au 10 août, elle avait vu, elle avait cru même, le roi sans courage.
tl*ést que, pour cette femrrie jeiitie et belle, élevée ail milieu des chevaliers du saint-empire allemand, le courage consistait dand l'épée tirée au combat, dans le regard brillant au milieu du feti, dans le coursier {ioussô par son maître à travers les bataillons et les mêlées, et que Louis XYI était le dernier des hommes chez lequel il fallait cherchei" cette espèce de courage.
Mais, au Temple, en face d'un danger bien autrement réel que celui dont nous venons de parler, en face d'une mort bien autrement sombre et douloureuse que la mort aiîrontée par le héros, elle vit cet homme vulgaire se poétiser peu à peu par sa boulé, sa patience, sa résignation ;
puis, quand les jours véritablement sombres arrivèrent, quand les heures qui menaient à la séparrtion éternelle sonnèrent, elle vit tout à coup le chrétien dépouiller l'enveloppe de Thomme, se transfigurer dans sa passion, et calme monter, à travers les éclairs et la foudre, au Golgotha politique qui lui était réservé.
C'est ce qui fit qu'à la dernière entrevue, c'était cette reine courageuse qui pleurait, ce fut ce roi faible qui la consola.
Puis, Dieu lui faisant encore une grâce, elle aussi devait avoir son expiation sanglante ; elle aussi, rejetant les habits mondains de la femme et les orgueilleux vêtements de la reine, devait être ensevelie dans le linceul immaculé des niartyrs.
La famille royale. — La torche et Tétoile. — Le livre de prières.
— Chaque seconde est une doaleur. — La reine demande Cléry.
— Elle est refusée. — Quinze chemises. — Cléry rendu à la 11herté. — Douleur de la reine. — Surveillance plus sévère. — Cbaumette. — Vol du paquet scellé. — Le chevalier de Rougeville. — Son serment inutile. — Arrêté de la Commune du !•"• avril 93. — Tison et Pacbe. — Turgy dénoncé. — Visites nocturnes. — Le cordonnier Wolf. — Maladie du jeune prince. — Le médecin des prisons Thierry. — La femme Tison devient folle.
— Le bouillon. — Séparation violente de la reine et de son fils.
— Il est remis à Simon. — Cruautés de cet homme. — Noble réponse du dauphin.
Suivons donc la famille royale jusqu'à la mort de Marie- Antoinette, de madame Elisabeth et du dauphin, jusqu'à la mise en liberté de madame Royale, C'est un des privi*
léges des hautes infortunes, d'attirer à elles les regards de l'historien, de les absorber dans la contemplation de leur douleur, au détriment des douleurs privées. Sans doute une vie qui s'éteint est toujours aussi précieuse à celui qui la perd, et à ceux qui la pleurent, soit que cette vie s'éteigne sous la pourpre, soit qu'elle s'éteigne sous le cbaume; mais il en est de ceci comme d'une torche qui nieurt sur la terre ou d'une étoile qui file au ciel; les regards sont pour l'étoile, la curiosité, la sympathie, la pitié même sont pour ce qui tombe de haut.
Revenons donc sur cette journée terrible, et disons comment l'avait passée la reine.
La veille, en revenant de chez le roi, elle avait eu à peine la force de se déshabiller, et de coucher le dauphin ; quant à elle, elle s'était jetée toute vêtue sur son lit, où madame Elisabeth et madame Royale l'entendirent toute la nuit trembler de douleur.
A six heures un quart, la porte des prisonnières s'ouvrit; elles s'attendaient à voir le roi, et crurent qu'on les Tenait chercher : on venait seulement demander un livre de prières pour dire la messe.
La porte se referma sans que la reine sût qu'elle ne reverrait plus son mari ; inadame Elisabeth, son frère, et les deux enfants, leur père. Ils attendirent ainsi jusqu'à^huit heures, tremblant d'espérance à chaque bruit. Enfin huit heures sonnèrent : nous avons dit ce qui s'était passé.
Pour le condamné, la douleur ne fut que d'une seconde; pour cette femme, pour cette sœur et pour ces enfants, ^ qui ne savaient pas à quelle heure avait lieu l'exécution,
chaque seconde fut une douleur. Gombieu de fois chacua d'eux, pendant ces deux heures, pe dut-il pas porter sa main à son cou, coipme s'il septail sur ses vertèbres brisées le froid glacial de Tacier.
^Enfin, vers midi, la reipe n'y put tenir, et, quelque répugnance qu'elle eût à rien demander à. ses gardiens, elle demanda à voir Cléry. On lui avait dit que Gléry était resté avec le roi jusqu'à ses derniers moments, çt elle espérait que le roi avait chargé Gléry de quelque commission pour elle. En effet, on se le rappelle, le roi avait donné à Cléry son anneau de mariage en disant qu'il ne s'en séparerait qu'avec la vie. La vup de Cléry était désirée par tout le monde; dans l'état nerveux où était la rejne, une secousse qui arrivât à lui faire jaillir des yeux les larmes qui noyaient son cœur, la saiivaiep|; d'un étouffement.
La demande fut refusée, on ne daigna pas même y répondre; la môme lettre réclamait des habits de deuil, les habits de depjl furent accordés, cooime nou^ l'ayons dit. Voici le texte de la réponse.
''séance du 23 janvier 1798.
« Le conseil général entend la lecture d'un arrêté de la commission du Temple, sur deux demandes faites par Antoinette.
' » La première, d'un habillement très-simple pour elle, sa sœur et ses enfants.
» Le conseil arrête qu'il sera fait droit à cette demande, n
Quelqu^ temp§ après la reine d^qaa^da dep cji^mise^ pour son iils.
LE DUAME DE QUxVTftE- VINGT-TREIZE l3l
Cette fois, la demande sans doute était exorbitante, car on tarda huit jours à répondre.
Séance du 7 fmier 1793.
a Le congeil entend la lecture d'un arrêté de la commission du Temple, sur la demande de Marie-Antoinette pour avoir quinze chemises pour son fils.
» Le conseil général accorde cette demande. » L'exécution du roi accomplie, tout le monde au Temple
croyait qu'oij allait renyoyçr l3 reinq et gçs enfauts; Çléry était sorti çur ce T^ppftrt :
« Le conseil, considérant qu'il n'y a plus de raisons pour retenir plus longtemps le citoyen Gléry, qui n'a été arrêté que par PelTet d'une mesure générale ; considérant, en outre, que le citoyen Gléry n'a conservé entre ses mains aucun dépôt qui puisse le rendre suspect, et qu'il a toujours rempli ses fonctions auprès de Louis Gapetavec une scrupuleuse fidélité à la République, et n'a même pas réclamé ni reçu le dou que lui a fait Gapet en récompense dé ses services, arrête que le comité de sûreté générale de la Gor<v^ntion sera invité à rendre la liberté au citoyen Gléry. »
La reine et ses enfants avaient donc obtenu un peu plus de liberté; mais, nous l'avons dit, la douleur avait fajt de la reine une autre femme, et, le roi mort, peu lui importait de vivre ou de njourir, d'être jibre ou prisonnière.
Quelquefois elle regardait ses eqfants avec une pitié qui les faisait tressaillir ; aussi cette douleur et cet abattement se communiquèrent-ils à madame Royale, qui, moins forte
que sa mère, tomba malade; on obtint alors que MM. Branler et Lacaze, anciens médecins de la cour, entrassent pour soigner la jeune princesse; la reine ne voulut rien faire de ce qu'ils lui ordonnèrent, mais elle ne put empêcher que leur vue ne lui donnât quelque distraction, ainsi que celle des personnes qui lui apportaient les habits de deuil de ses enfants : tristes distractions qui lui coûtaient de nouvelles larmes ! mais la Providence a voulu que les larmes, nées de la douleur, guérissent la douleur.
Et cependant, celte douleur était si vive et si profonde, qu'à partir du moment où le roi eut quitté le Temple pour aller à Téchafaud, la reine ne voulut plus descendre au jardin, parce qu'en allant au jardin, il fallait passer devant la porte de la chambre qu'avait occupée Louis XVI; cependant, craignant que le défaut d'air ne fit trop ,de mai à madame Royale et au jeune prince, elle demanda, vers la fîn de février, à monter sur la tbur^ demande qui lui fut accordée. Mais bientôt on put s'apercevoir, au Temple, qu'on s'était trompé aux intentions de la Convention. Dumouriez étant passé à l'ennemi, on resserra les prisoni^iers plus étroitement, on construisit un mur de séparation dans le jardin, on mit des jalousies au haut de la tour, on boucha tous les jours avec soin.
L'état de dépérissement dans lequel tombait peu à peu la reine avait attendri tous ceux qui l'entouraient; il n'y eut pas jusqu'à Chaumette qui ne put se soustraire à Timpression générale. Étant venu voir la reine, il lui demanda ce qu'elle désirait : la reine répondit qu'elle désirait que l'on perçât une porte de communication entre son
appartement et celui de madame Élisabolh; malgré Popposition des municipaux, Ghaumelte transmit la demande à la Commune, qui la refusa.
Sur ces eiïtrefaites, ou s'aperçut, dans la chambre des municipaux, que le paquet scellé dans lequel étaient le cachet du roi, son anneau et plusieurs autres objets laissés par lui à sa famille^ avait été ouvert, le scellé brisé et le paquet emporté; on mit cette disparition sur le compte d'un voleur, les objets étant d'or; mais, plus tard, on sut que c'était Toulan qui avait commis ce vol pieux, l'anneau et le cachet ayant été envoyés par liii à Monsieur, frère du roi.
Mais, en attendant, si un voleur avait pénétré jusque dans la chambre des municipaux, un conspirateur, un ami de la reine pouvait y pénétrer. 11 était fort question d'un chevalier de Rougeville caché dans Paris, tout dévoué à la fois à la reine et à la femme, qui avait juré de mourir ou de tirer les prisonniers du Temple.
Il ne put alors tenir ni l'un ni l'autre de ces deux serments", mais, en 1823, il fut fusillé comme royaliste en Espagne.
En conséquence, les précautions redoublèrent. Veut-on avoir une idée de celles qui furent prises, qu'on jette les yeux sur cet arrêté de la Commune :
Séance du \^' avril 1793.
« Sur le réquisitoire du procureur de la Commune, » Le conseil arrête :
» lo Qu'aucune personne de garde au Temple ou autrem. 8
menl, ne pourra y dessiner quoi que ce soit, et que, si quelqu'un est surpris en état de contravention au présent arrêté, il sera sur-le-champ mis en état d'arrestation, et anjené au conseil général, faisant en cette partie les fonctions de gouverneur.
» 2o EpJQîQÎ aiix commi^sgiires ^u coasgjl de service aij Temple de ^e teqiy aucune conversgitiof} familière aveo les persouue^ détenuç^, cofjame m^} de ue sfî changer d'aucune commissiou pour elles.
» 30 Défeqpçe sopt parçiH(?p[)ent faites »uxdits cppi^issaires de rien changer ou innover aux anciens r^gl^pieat» pour la ppUçe 4e J'iptérieur du Temple.
» 4* Aucun employé au service du Temple ne pourra entrer dans la cour.
)» 50 II y aura toujours deux commissaires auprès des prisonniers.
» 60 Tison et sa femme ne pourront sortir de la tour ni communiquer avec qui que ce soit du dehors.
» 70 Aucun commissaire du Temple ne pourra envoyer de lettres, sans qu'elles aient été préalablement lues au conseil du Temple.
» 8® Lorsque les prisonniers se promèneront sur la plateforme de la tour, ils seront toujours accompagnés de trois commissaires et du coiumaudaut du poste, qui les surveilleront scrupuleusement.
» 90 Conformément aux précédents arrêtés, les membres du conseil qui seront nommés pour faire le service du Temple, passeront à la censure du conseil général, et,
lE DRAME DE QDATRB-7INGT-TREIZB 135
sur la réclamation non motivée d'un seul membre, ils ne pourront être admis.
» 160 Et enfin le département des travaux publics fera exécuter, dans le jour de demain, les travaux mentionnés dans son arrêté du 26 mars 1793, savoir : le déblayement du contour de V ancienne chapelle et la jointure des créneaux du haut de la tour. »
Cette défense faite à Tison ie séparait de sa fille; cette séparation mit cet homme au désespoir. Un jour, un étranger apporta des efi'ets à madame Elisabeth et pénétra auprès d'elle; Tison entra en fureur, voyant qu'un étranger entrait au Temple et que sa fille n'y pouvait entrer. Ses cris et ses injures furent entendus de Pache, qui le fit descendre et qui lui demanda d'où venait tout ce bruit.
— De ne pas voir ma fille, répondit-il ; et j'en ferai bien d'autres si on ne me rend pas cette pel'mission.
— Mais, lui dit Pache, vous êtes compris dans une mesure générale, vous n'avez donc pas à voiis plaindre.
— iJahs une mesure générale ! s'écria Tison. Comment se fait-îl alors que des étrangers, des traîtres, parlent aux prisonniers, et que, moi, moi seul, je sois privé de parler à ma filie?
On demanda les noms de ces traîtres, et îison dénonça Turgy.
En effet, dans une des pièces du troisième étage de la tour du Temple, se trouvait un poêle où l*on avait pratiqué des bouches de chaleur. C'était tantôt dans une des bouches, tantôt dans un panier destiné aux ordures, que
Turgy déposait à la dérobée soit un billet d'avis, soit les nouvelles des journaux; les princesses, de leur côté, plaçaient au môme endroit leurs billets, écrits, à défaut d'encre, tantôt avec du jus de citron, qui apparaissait lorsqu'on rapprochait du feu, tantôt avec un extrait de noix de galle. Comme le lieu du dépôt changeait à tout moment, un sigae indiquait celui qui avait été choisi.
M. Hue était en troisième dans ce petit complot. Il voyait Turgy tantôt à un endroit, tantôt à un autre de la banlieue. Là, il lui disait de vive voix ou lui remettait par écrit ce qu'il désirait faire savoir à la reine. Cette correspondance avait surtout pour but de rendre compte à la reine de la situation de l'esprit public, à Paris et en province, des événements qu'amenaient la guerre civile à l'intérieur, la guerre étrangère dans le resté du monde.
Puis, des étrangers, la dénonciation s'étendit à la famille royale.
Un jour, dit le père Tison, la reine, en tirant son mouchoir, avait laissé tomber un crayon; un autre jour, chez madame Elisabeth, il avait trouvé, dans une boîte, des plumes et des pains à cacheter; sa femme, appelée, redit les mêmes choses qu'avait dites son mari; elle dénonça Turgy, elle dénonça un municipal, elle dénonça le docteur Brunier, qui traitait madame Royale d'un mal de pied.
Puis elle signa tont cela, et, le lendemain, elle vit sa fille. C'était le prix de la dénonciation. ,
Aussi, le lendemain, 20 avril, à dix heures et demie du soir, comme les princesses venaient de se mettre au lit, entendirent-elles leur porte s'ouvrir. Elles se levèrent
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précipitamment, inquiètes et de ceux qui leur faisaient cette visite et des causes qui la leur faisaient faire.
C'était Hébert, accompagné de plusieurs municipaux. Ils lurent aux prisonniers un arrêté de la Commune qui ordonnait de les fouiller à discrétion.
L'arrêté fut exécuté à la rigueur, on fouilla jusqu'au fond des matelas.
Le dauphin dormait, Hébert le fil arracher de son lit et poser sur une chaise, où la reine le prit tout transi de froid.
La perquisition aboutit à prendre à la reine une adresse de marchand ; à madame Elisabeth, un bâton de cire à cacheter, et à madame Royale, un sacré-cœur de Jésus et une prière pour la France.
La visite ne fut terminée qu'à quatre heures du matin. Procès- verbal fut fait séance tenante, et Ton força la reine et madame Elisabeth de signer ce procès-verbal, en les menaçant d'emmener le dauphin si elles refusaient. Toute cette fureur venait de ce qu'ils n'avaient trouvé, au lieu de ce qu'ils cherchaient, que des bagatelles.
Ces rigueurs étaient toujours la préface obligée d'autres rigueurs.
Dans la séance du 30 avril» la Commune rendit l'arrêté suivant :
a Le secrétaire-grefiîer donne lecture d'un avis du conseil du Temple, par lequel il annonce que le citoyen Wolf, cordonnier, s'est présenté avec six paires de souliers destinés aux prisonniers du Temple; que, cette fourniture ayant paru suspecte, elle a été arrêtée.
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» Le (conseil général nomme Canon et Simon pour se transporter au Temple» pour faire visiter les six paires de souliers et savoir si» dans leur contexture, il n'existe rien fie suspect, et arrête :
» lo Lorsque, désormais, les prisonniers du Temple auront besoin de quelques effets d'habillement, des commissaires ad hoc seront chargés d'acquérir les objets dans les magasins, et, dans le Cas où il Serait nécessaire de faire ti*availlef, l'ouvrage sera confié à des citoyens connus» qui eux-mêmes ne sauront pas pour qui ils travaillent.
» Les fournitures de tout genre deëtinéés auxdits ptiëonnlers seront toujours boriiâes au simple nécessaire. »
Trois jours après, les municipaux revinrent. Cette fois, cette visite était spécialement destinée à madame Ëlisadeth. Hb avaient trouvé un chapeau d'homme dans sa chambre; ee cliapeau les inquiétait. Us voulurent savoir d'où il venait^ depuis combien de temps elle le conservait et pourquoi elle l'avait gardé.
C'était un chapeau du roi.
Madame Elisabeth donna toutes les explications; elle dit que le chapeau avait appartenu à son frère, et qu'elle te conservait pour l'amour de lui.
Cet amour d'une sœur pour son frère parut suspect au^ municipaux, et ils enlevèrent le chapeau.
Au reste, tout en emportant le chapeau, ils forcèrent madame Elisabeth à signer sa réponse.
Cependant, peu à peu, lapriBon et le défaut d'ftir dé» truisaiont la sinté du jeune prince i depuis quii^ui t@mpi|
il se plaignait d'un violent point de côté qui l'empêchait de respirer. Le 6 mai, à sept heures du soir, )a fièvre le prit, et mênie assez violemment. On le coucha, mais il ne put rester couché : il étouffait. La reine s'inquiéta et demanda un médecin aux municipaux; ihais ceux-ci, qui voyaient des conspirations, dans tout, déclarèrent à la reine qu'elle s'inquiétait à tort et que cette maladie n'avait aucune gravité; cependant, sur ces mstances maternelles qui fléchissent les cœurs les plus durs, ils demandèrent au conseil que M. Ërunîer pût de nouveau visiter les prisonniers au Temple; mais M. Brunier était devenu suspect. Non-seulement on refusa Brunier, mais, comme Hébert aVait vu le matin même le dauphin, et que, le matin, là fièvre était moindre, on ne voulait pas croire à la maladie du jeune prince; ce qui laissa le temps à la maladie de croître et à la fièvre de devenir beaucoup plus forte. Alors, de peur que cette fièvre né fût contagieuse, madame Elisabeth prit dans la chambre de la reine la place de madame Royale, qui, de son côté, reprit la sienne.
Cependant la fièvre continuait el les accèâ devenaient de plus en plus forts, il fallut bien se rendre à l'évidence, et, uii dimanche, le nâêdecin dés jprîsoîis, nommé Thierry, fut introduit près de la famille royale.
Thierry clésabusâ les municipaux, et, sur cet arrêté de la Commune, obtint de donneî* deâ soins atl inalade :
Séance du 9 mai 1793,
R Li àmW géQérfili délibérai sur la mhWe annoneii
l4iÛ LE DRAME DE QUATRE-VINGT-TREIZE
du fils de défunt Capet, et sur la demande de Marie-Aatoinette d'un médecin pour le soigner, arrête que, demain, il entendra à ce sujet les commissaires qui sont aujourd'hui de service au Temple.
» Après avoir entendu la lecture d'une lettre des commissaires qui sont de service au Temple, et qui annonce que le petit Capet est malade, le conseil générai arrête que le médecin ordinaire des prisons Ira soigner le petit Capet, attendu que ce serait blesser l'égalité que de. lui en envoyer un autre. »
Il y eut amélioration dans Tétat du dauphin, mais jamais guérison entière. Dès lors, sa santé fut altérée, et le pauvre enfant, qui, dès l'âge de huit ans, s'était trouvé sans cesse au milieu des secousses,. des transes, des terreurs, des larmes, s'achemina doucement vers cette tombe dont voulurent, depuis, le tirer les Mathurin Bruneau et les comte de Normandie.
Le 31 mai arriva; nous ne pouvons nous jeter dans les détails de cette terrible journée qui tua le Gironde en attendant qu'elle tuât les girondins; nous y reviendrons plus tard; maintenant, nous nous faisons prisonnier avec les prisonniers, et nous ne sortirons du Temple et de la Conciergerie que pour les accompagner à Téchafaud.
Ce fut sur ces entrefaites que la femme Tison devint folle, folle du remords qu'elle éprouvait d'avoir fait cette fausse dénonciation, qui avait redoublé les rigueurs que l'on exerçait contre la reine; elle monta à la chambre de la reine, et, en présence des municipaux, se jetant à ses pieds :
LE DRAME BE QUÂTRB-TI1V6T-TRBIZB 141
— Madame, s'écria-t-elle, je demande pardoa à Votre Majesté! c'est moi qui suis cause de votre mort et de celle de madame Elisabeth. C'est moi qui vous ai dénoncée parce que j'avais vu une goutte de cire sur une bobèche. Pardonnez-moi! pardonnez-moi!
On l'emmena de force, mais le coup était porté : sa folie, à partir de ce moment, ne fit qu'augmenter; elle parlait tout haut de ses fautes, de ses dénonciations, de prison, d'échafaud. Elle se regardait comme indigne de reparaître devant la reine ; elle se figurait que tous ceux qu'elle avait dénoncés avaient péri. Le matin, elle espérait voiries municipaux qu'elle avait accusés; le soir, ne les ayant pas vus, elle se couchait plus triste. La nuit, venaient des rêves affreux qui lui faisaient pousser des cris terribles. Enfin, les municipaux eurent pitié d'elle et lui permirent de revoir sa fille. Elle vint à dix heures du soir, et l'on prévint la femme Tison qu'elle eût à descendre. Gela fit une grande difficulté, la pauvre femme avait peur. Tout en descendant Tescalier, elle se roidissait, disant à son mari :
— N'y allons pas ! n'y allons pas ! on va nous conduire en prison.
Enfin, elle arriva vers sa fille. Mais déjà la folie avait tout tué, même l'instinct maternel : elle ne la reconnut point, et n'était préoccupée que d'une chose, c'est qu'on voulait l'arrêter. On crut la rassurer en lui disant de remonter chez elle. Elle s'élança vivement, en effet, vers l'escalier ; mais, arrivée au haut des degrés, elle ne voulut plus monter ni descendre; ilfallut l'emporter dans sa loge
44â LE DRAME DE QUATRE-yiNGt-THEIZE
.el 1? cpucber de force. Une fois couchée, elle ne fit plus .que pousser des cris et des sanglots. Le médecin la vit Je lendemain , déclara qu'il n'y avait pas de remède, et .qu'il fallait la conduire à l'hôpitai.
En attendant^ on la mit au château du Temple; maïs, sa folie augmentant, on la transporta à PHôtel-Dieu, où Ton •mit une femme auprès d'elle pour l'espionner, et recueil- .lir toutes les paroles qui lui pourraient échapper.
Quoiqu'elle eût Ifort à se plaindre de cette femme, ta reine fut parfaite pour elle; à chaque instant, elle demandait de ses nouvelles. Ayant été malade elle-même, elle un bouillon qu'on lui apporta. Mais, au montent de le efêclamà prendre, elle pensa à la femme Tison, et^ se tournant vers TUrgy :
— Tenez, Turgf , lui dit*elle, elle en a plus grand bem\û encore que Moi. Pôi*tez-lhi ce bouillon»
Tdi'gy obéit, et dënïàndâ un autre bouillon pour la i^inei ihàis 11 Itii fût tefuslè.
Le 3 juillet arriva : il atiienaît aVec lui uiie des pliis grandes douleurs que pût éprouver là reitîë.
Des municipaux entrèrent daiis la chambre des prin^ cesses.
Et, lài^ils lurent un décret portant que le dauphin serait BépsiTi de sa mère, et logé dans Tappartement lé plus sûr de la tour.
, A peine Tenfant eût-il entendu la lecture de cet horrible arrêté, qu'il se jeta tout effaré dans les bras de sa mère, jetant des cris perçants et demandant à ne point être se-
paré d'elle. De son côté, la reine avait d*abord été écrasée' par cet ordre. Mais, sortant de sa stupeur à la vue des hommes qui venaient pour l'exécuter, elle reporta le dau- ' phln dans son lit, et, se plaçant devant ce lit, elle s'apprêta à le défendre.
Il y eut un instant où les municipaux eurent peur de cette femme, de cette mère, de cette lionne, qui leur criait qu'ils pouvaient la tuer, mais qu'ils n'auraient pas son enfant. Une heure se passa ainsi en résistance et en injures, en pleurs et en menaces. Enfin, les municipaux déclarèrent qu'ils allaient tuer le dauphin et madame Royale, si la reine ne cédait. Cette dernière menace brisa la reine, elle laissa tomber ses mains le long de son corps, et s'affaissa sur elle-même au chevet du lit de Fenfant.
Alors, madame Royale et madame Elisabeth tirèrent le dauphin de son lit et l'habillèrent, car la reine n'avait plus de forces. Cependant, lorsqu'il fut habillé, ce fut elle qui le prit et qui le remit aux mains des municipaux. Le pauvre petit embrassa bien tendrement les trois'femmes qui éclataient en sanglots, au milieu desquels on pouvait reconnaître les sanglots maternels, et sortit, fondant en larmes lui-même, au milieu des municipaux.
La reine arrêta les deux derniers, et, presque à genoux, les supplia de demander pour elle, au conseil général, la permission de revoir son fils, ne fût-ce qu'aux heures des repas.
Ils le lui promirent; mais, soit oubli, soit impuissance, la mère et l'enfant étaient séparés pour toujours.
Le lendemain, ce fut une bien autre douleur. La reine ■
apprit que son fils avait élé donné en garde au cordonnier Simon. Pauvre enfant malade, et qui avait tant besoin des soins maternels!
De son côté, le dauphin pleura deux jours entiers, demandant sans cesse à voir sa mère.
La reine gagna au moins t^uelque chose à cette scène.
Les municipaux, fatigués des prières et des obsessions de la reine, ne demeurèrent plus chez elle. Les trois princesses furent mises nuit et jour sous les verrous, mais au moins délivrées de la présence de ces hommes qui leur étaient odieux. Les gardes eux-mêmes, qui, à chaque instant, sous le moindre prétexte, se faisaient ouvrir les portes, ne vinrent plus que trois fois par jour pour apporter les repas et faire la visite des fenêtres. Les prisonnières n'avaient plus personne pour les servir, mais elles aimaient mieux cela. Madame Royale et madame Elisabeth faisaient les lits et servaient la reine. De temps en temps, on montait sur la tour, parce que, le dauphin prenant de son côté Tair sur une plate-forme, la reine le voyait de loin passer, grâce à une meurtrière. Aussi la pauvre mère attendait-elle des heures entièrea guettant ce bonheur, qui passait rapide comme un éclair. C'était sa seule attente, sa seule occupation, son seul espoir. Quelquefois elle en avait aussi des nouvelles, soit par les municipaux, soit par Tison, qui tâchait de racheter sa conduite passée, et qui, voyant Simon, parlait avec lui du dauphin. Mais ce qu'on ne disait pas à la reine, c^étaient les odieux traitements que Simon faisait subir à l'enfant royal. Chaque fois qu'il le surprenait pleurant, il le bat-
tait, de'sorte que l'eQfant, buvant ses larnies, demeurait parfois des heures entières dans rimaiobilitô de ridiotisme. Rien ne pouvait le soustraire aux brutalités de cet homme, ni son âge, ni sa bonté, ni sa figure d^ange. Simon en avait fait son domestique, et le forçait de le servir à table. Un jour, mécontent du service, il lui donna à travers le visage un tel coup de serviette, qu'il faillit lui arracher rœil. Une autre fois, dans un accès de colère, après l'avoir battu sans pitié, voyant que Tenfant en était arrivé à recevoir les coups sans crier, il leva un clienet sur sa tête pour Tassommer, Tenfant ne se dérangea point, n'essaya point de fuir, et Simon jeta son chenet loin de lui.
Le même jour arriva la nouvelle d'une victoire remportée par les Vendéens.
— Que ferais-tu, Gapet, dit Simon, si les chouans le délivraient?
L'enfant jeta sur lui ses beaux yeux bleus, tout resplendissants d'une bonté angélique.
— Je vous pardonnerais, monsieur, répondit -il.
ni.
446 LE DRAME DE OUATUE-VIMGT-ÏREIZE
On annonce à la reine son procès. — On Temmèné à deux heures du matin. — < Rien be me fait pibs inal. * -^ Gardée à Vue à la Conciergerie. — Objets saisis et scellés » — La prison et le ca-* cliot. — Histoire de la Conciergerie. — Aspect du cachot.' — Le gardien Richard. — Sympathie pour la reine. — La maîtresse dû Uidhlcipàl. — De Rotigeville. -^ Le bduquet et le billet. ^ Âueeddtt/ sut le oheTalier de Maison* Iiou§e.
La reiiie en était là de son martyre, quand, le 2 août, on vint réveiller pour lui lire le décret de la Convention qui ordonnait que, sur la réquisition du procureur de 1^ Commune, elle serait conduite à la Conciergerie, afin qu*on lui fit sou procès.
Cette lois, comme elle n'avait plus qu*elle-même à défendre, elle demeura immobile, impassible, écoulant le décret d'un bout à Tautie sdtis se plaindre» sans même avoir Tair de s'étouner. Madame Elisabeth et madame Royale demandèrent aussitôt à suivre leur sœur et leur mère; mais eUes n'eurent pas même un instant cet espoir : la grâce leur fut refusée à la minute même. L'ordre était positif et devait être exécuté sans retard.. Or, il était deux heures du matin, et la reine était couchée. Elle pria donc les municipaux de la laisser seule, ahu qu'elle pût se lever. Mais ils refusèrent, et elle fat forcée de sortir du lit et de s'habiller devant eux.
Ils lui demandèrent ses poches, les fouillèrent, prirent tout ce qu'il y avait dedans, quoiqu'il n'y eût aucun objet d'importance. Après quoi, ils firent un paquet du tout, disant qu'ils allaient envoyer ce paquet au tribunal r(^,volutionDaire,où il serait ouvert devant elle. De tout ce qu'elle désirait emporter, ils ne lui laissèrent qu'un mouchoir pour essuyer ses larmes, et un flacon pour le cas où elle se trouverait mal.
L'heure de la séparation arriva. La reine embrassa tendrement madame Royale, et, de cet accent désespéré, si douloureux surtout lorsqu'il recommande l'espoir, elle lui ordonna d'avoir bien soin de sa tante et de lui obéir comme à une seconde mère. Puis, à son tour, elle se jeta dans les bras de madame Elisabeth et lui recommanda ses enfants.
Madame Royale ne répondit rien, tant elle était atterrée de voir sa mère pour la dernière fois. -Madame Elisabeth lui dit quelques mots tout bas. Alors, sans jeter davantage les yeux sur elles, de peur sans doute que sa fermeté ne l'abandonnât, la reine sortit.
Au pied de la tour, elle s'arrêta un instant pour que les municipaux eussent le temps d'écrire le procès-verbal, qui déchargeait le concierge de sa personne. .
En sortant, elle oublia de baisser la tète et se heurta violemment au guichet ; et, comme le sang vint à la bles- . sure, on lui demanda s'il elle s'était fait mal.
— Non, dit-elle, rien ne me fait plus mal maintenant.
Elle monta en voiture avec uu municipal et deux gendarmes; arrivée à la Conciergerie, on la plaça dans la
chambre la plus humide et la plus malsaine de toute la prison. Là, elle fut gardée à vue par uii gendarme qui ne la quitta ni jour ni nuit.
Les objets qui avaient été enlevés à la reine," et qui avaient été empaqueiés et scellés pour être ouverts, comme on lui avait dit, devant le tribunal, étaient un portefeuille, un miroir de poche, une bague en or enlacée de cheveux, un papier sur lequel étaient gravés deux cœurs en or avec des initiales, un portrait de la princesse de Lamballe, deux autres portraits de femme qui lui rappelaient deux amies d'enfance de Vienne, et quelque signe symbolique, pieuse superstition de madame Elisabeth, qui, en faveur de sa sœur, s'était défaite de ce talisman, précieux préservatif contre l'infortune.
Hélas î les pauvres femmes, voyant ia Providence impuissante, en avaient appelé à la superstition.
Le Temple était sombre, mais la Conciergerie était bien autrement sombre encore. Le Temple, c'était une prison; la Conciergerie, c'était un cachot.
Vous connaissez cette construction massive qui s'élève à l'angle du quai de THorloge et de la rue de la Bariilerie; c'est la Conciergerie, c'est-à-dire le bâtiment qui servait de logement au concierge du Palais. La tour carrée est la même dont relevaient autrefois tous les fiefs du royaume; mais, l'antique demeure des rois ayant été abandonnée à cette autre reine éternelle qu'on appelle ia justice, la Conciergerie devint une prison dont il est question pour la première fois, le 23 décembre 1392, à propos de quelques habitants de Ncvors qui y furent enfermés à cause
de rébellion envers leur évoque. Plusieurs actes du xiv® et duxve siècle, constataient Tinsalubrité de cette prison, quand, au mois d'août 1548, une espèce de typhus décima les prisonniers et amena un ordre donné par le parlement de faire assainir les cachots,
La Conciergerie esi la prison historique par excellence; Gabriel de Lorges, comte de Montgomery, y fut enfermé en 1574 : Catherine de Médicis vengeait ainsi le meurtre du roi Henri IIj Ravaillac à son tour vint y prendre place; puis Cartouche, puis Damiens ; étranges prédécesseurs de Marie-Antoinette, qui précédait elle-même madame Elisabeth, Bailly, Malesherbes, madame Roland, Camille Desmoulins, Danton, André Chénier, Fabre d'Églantine, les girondins, Bories et les sergents de la Rochelle, Louvel, Fieschi, Alibaud et Meunier.
Autrefois, à cet endroit où s'élève la Conciergerie, le sol était de dix pieds plus bas qu'il n'est aujourd'hui; la terre, appelée à décomposer toute matière, monte ensevelissant les monuments, cofnme elle ensevelit les hommes. Ce qui était autrefois hors de terre est donc aujourd'hui sous terre; ces voûtes sombres forment des guichets, des portes, des antichambres; de longs corridors s'ouvrent d'un côté par des arcades sur des cours sombres, de l'autre, en descendant quelques marches, sur des cellules humided et noires. Le quai, cette chaussée que le temps a élevée, sépare la Conciergerie de la Seine, qui, par son suintement, brillante les murailles des corridors et des cachots, tachés de temps en temps par des moisissures blanches ou des mousses verdàtres.
Une aulre communication est établie encore de la Conciergerie q la Seine ; c'est ccllp qui conduisait des fameuses oubliettes du Palais à la riviùre, sur la ber^e de lî\quelle on voit encore la grille par laquelle on emportait les corps, soit pour les jeter à Teau, soit pour leg inhumer : depqiSj M. Peyre, architecte, a transformé ces oubliettes ep un aqueduc.
A droite, en entrant ou en suivant i^ plan incliné que Ton voit du quai, on rencontre le guichet extérieur de la prison; un es^pace d'un mètre environ le sépare d'une grille, qui donne sur un petit escalier aboutigsapt à une grande salle noire et enfumée qu'on nomme Tavant-greffe, ou ie parloir libre.
11 était quatre heures du matin quand Marie-Antoinette franchit ce guichet, entra sous les arcades du cloître, arcades ouvrant sur une cour qui sert de promenade aux prisonniers. Arrivée à la seconde porte qui l'attendait tout ouverte au sortir du guichet, on fit descendre trois marches à la prisonnière, et elle se trouva dans une chanjbre souterraine à laquelle le jour emprunte sa lumière d'une cour entourée de hautes murailles, qui semblent en faire une citerne vide; à gauche, dans le mur de cette première cellule, une porte plus basse que la première, mais dont on avait ôté les ferrements et les verrous, donnait' entrée dans une espèce de caveau mortuaire, dont les pierres, noircies par la fumée des torches, rongées par l'humidité, semblaient suer la mort; une fenêtre plus étroite encore que l'autre, plus treillissée encore de barreaux que la première, tamisait, même dans les plus beaux
jours fle Tété, uiie lumière douteuse qui ressemblait à un crépuscule.
Au fond de ce caveau, en face de cette fenêtre, un misérable lit, un grabat humide, sans ciel, sans rideaux, sur lequel était jetée une de ces couvertures grossières, qui appartiennent aux hôpitaux, attendait la fille d'un César, la femme d'un Bourbon.
Le reste de l'ameublejneot se composait d'une table de sapin, d'un coffre en bois et de deux chaises de paille.
Tout cela était éclairé avec une chandelle de suif, dont la pâle lueur allait se refléter sur le sabre de deux, gendarmes, en faction dans la première chnmbre, et dont la consigne était de ne pas perdre de vue là prisonnière, même peiidant la nuit.
Voilà pour les murailles, voilà pour le fer, voilà pour le chêne : toutes choses qui demeurent sourdes, impassibles et dures à la douleur; mais, là comme au Temple, comme partout où il y a des créatures hiimaines, pénètre, Dieu lé veiit ainsi, pour qu'on ne doute pas de lui, pénètre un rayon d'humanité. La main qu'on avait placée là, pour briser la prisonnière, soutint la femme : la reine, qui avait, au bout de six mois, attendri Tison et sa femme, toucha du premier coup ses nouveaux gardiens.
L'histoire a conservé le nom de ces braves gens : ils s'appelaient Richard.
La femme était royaliste, et c'était en conséquence pour elle une profonde douleur que d'être la geôlière de la reine; aussi, dès le lendemain de l'incarcération de Marie- Antoinette à la Conciergerie, fit-elle porter dans son cachot
le linge et les petits meubles qui pouvaient servir aux premiers besoins; en outre, sous prétexte qu'il y avait quelque argent à gagner à cela, elle se chargea de lui préparer sa nourriture : c'était un moyen d'entrer dans le cachot, de glisser à la' prisonnière un mot d'encouragement, une parole de consolation, une nouvelle du Temple, écho d'une prison venant mourir dans une autre prison ; aussi se chargea-t-elle de faire demander à madame Royale et à madame Elisabeth tous les petits ouvrages de tricot et d'aiguille que la reine avait pu laisser au Temple. Madame Elisabeth et madame Royale remirent aussitôt au messager tout ce qu'elles purent rassembler de tapisseries commencées, de coton, do fil, d'aiguilles et de crochets; mais, sous prétexte qu'avec la laine et le coton, la reine pouvait tresser une corde; sous prétexte qu'avec les aiguilles, elle pouvait se poignarder, rien de tout cela ne lui fut remis.
Voilà les sympathies que la reine trouvait à l'intérieur de sa prison ; mais elle en avait aussi au dehors. Nous avons nommé, quelques pages avant celle-ci, le chevalier de Rougeville, nous avons dit son dévouement veillant sur la reine ; disons ce qu'il fit ou ce qu'il essaya de faire.
Son but était de faire évader la reine; pour arriver à ce but, il se lia avec une femme qui était la maîtresse d'un municipal ; cette femme fut mise dans la confidence et s'engagea à seconder le projet. Un jour, elle invita son amant à dîner, et lui présenta Rougeville, comme un jeune homme de son pays qui était, pour affaires d'intérêt, venu
passer quelque temps à Paris. Pendant le dîuer, la conversation devint iotime, elle tomba naturellement sur la politique ; les événements du jour avaient une telle importance, qu'il était impossible^ ne pas les coudoyer; la mort de Louis XVI, la captivité de Marie-Antoinette, fournirent un texte aux questions du faux provincial.
— Ma foi,ditRougeville, ce doit être un étrange spectacle, que celui d'une reine de France enfermée dans un cachot de la Conciergerie.
— Ne la connaissez-vous point? demanda le municipal.
— Non, reprit avec indilférencc le chevalier.
— Voulez- vous la voir? répondit le municipal. le puis vous faire entrer dans sa prison.
Rougeville ne parut aucunement empressé de jouir de cette faveur; mais la femme insista tant et si bien, que Rougeville parut y consentir par pure complaisance; rheure fut prise pour le jour môme. Dans l'intervalle, sous prétexte que c'était la fêle de la dame de la maison, Rougeville envoya acheter un bouquet et le lui offrit; la dame en détacha galamment un œillet qu'elle donna au chevalier; le chevalier s'absenta un instant et plaça dans le calice de la fleur, un papier roulé sur lequel étaient écrits ces quelques mots :
J'ai à votre disposition des hommes et de l'argent. » Vers six heures du soir, on partit pour la Conciergerie; les visites des municipaux étaient choses si fréquentes, que la reine, assise près de la fenêtre, le coude appuyé sur une table, la tête appuyée sur sa main, n'y faisait pas attention^ perdue qu'elle était dans la contemplation du peu
qui lui venait de jour à travers ses barreaux. Cependant, au bruit affecté que fit le chevalier, elle se retourna et le reconnut pour un de ses défenseurs des Tuileries au 10 août,
I^e muiiicipîil youlait faire ieg honneurs dç gon e^ihibitipn i çQUime Rougeyille se taisait ;
— Parlez dpnc à }a reine, dit- il; Qb î on peut lui parler.
— Que diable voulez- vous que je lui dise ?
— Ce quQ YQus ypudre?.
— Puis-je lui offrir une fleur ?
— Parbleu !
C'était tout ce que désirait Rougeyilje ; il tira l'opillet de sa boutopnière et l'offrit à la reine, qu'il avertit d'un coup d'îeil de chercher ce qu'il renfermait.
En ^ffet, les visiteurs retirés, la reine, restée seule, alla ^'asseoir dans un coin du cachot, effeuilla la fleur, trouva je billet, et lut ce qui était écrit. Tremblante pour les jours de son défenseur, elle piquait sur le billet luimême une, réponse négative avec une épingle, lorsqu'un des gendarmes en faction à la porte du cachot entra brusquement et s'empara du billet. Il en résulta une gpmbre rumeur, le gendarme n'était pas fâché de se donner une grande importance à lui-même en donnant une grande importance au complot : il le dénonça à l'instapt môme à la Communp;mîadame Richard et son (ils furent arrêtés, et la tête de Rougeville fut mise à prix, Heureusement, Rougeville se sauya-
Ce]i)^ qui ont Jq mon roraî^a d.aJJI\çvali$r de Uf^kon^ RougHt ceux qui ont vu ma pièce des Girondins comproa-
LE DHAME DE QUATRE-VINGT-TREIZE l55
dronl sans doutn que JMntrigue en est empruntée au fiiit que nous venons de raconter; mais ce qu'ils ne peuvent savoir, c'est la douloureuse anecdote que je demande à mes lecteurs la permission de consigner ici.
le poman du Chevalier de Maison-Rouge portait d'abord et tout natureileraent le titre de Chevalier de Rougemlle; sous ce titre, Il était annoncé à la Démoeratie paeifigiie^ qui devait le pnblier, lorsqu'un matin, je reçus une lettre conçue eu ceâ termes :
« Monsieur,
» Mon père a marqué dans la révolution française, fl'qne façon si rapide et en môme temps si mystérieuse, que je pe voi^ P319, je vpus Tftvoue, sans inquiétude, copnî^ispant vos principes républicains, son nom en tête d'un rpmftn en quatre volumes. De quels incidents avcz-vous pu accompiignor le fait qui se rattache à son nom? Voilà ce que je vous demanderai avec quelque inquiétude, quoique je cnonaisse, monsieur, tout' le respect que vous professez pour les grandes choses tombées, toutes les sympathies que vous avç? pour les nobles dévouements.
«Veuillez, monsieur, mo rassurer par quelques mots; j'attends une réponse à ma Mtre avec impatience.
» Agréez, monsieur, l'assurance de mes sentiments les plus distingués.
» Marcjuis de Rougkville. »
On comprend que je m'empressai de répondre. Voici ma lettre :
«' Monsieur,
» J'ignorais qu'il existât encore, de par notre France, un homme qui eût l'honneur de s'appeler le marquis de Rougeville. Cet homme, vous m'apprenez son existence et les obligations qu'elle m'impose : quoique mon roman, monsieur, soit tout en l'honneur de monsieur votre père, à partir de ce moment il a cessé de s'appeler le Chevalier de Rougevilley pour s'appeler le Chevalier de Maison- Rouge.
» Veuillez recevoir, monsieur, l'hommage de mes sentiments les plus distingués. »
Un mois à peine s'était écoulé, lorsque je reçus cette seconde lettre :
« Monsieur,
» Appelez votre roman comme vous voudrez : je suis
le dernier de la famille, et je me brûle la cervelle dans
une heure.
» De Rougeville.
» Petite rue Madame, n» 3. •
J'ouvris le tiroir de mon bureau, j'y cherchai la première lettre, je comparai l'écriture de l'une avec l'écriture de l'antre, c'était bien la même.
L'écriture était nette, ferme, correcte, et l'on y eût vainement cherché la trace de la moindre émotion.
J'eus quelque peine à croire à la réalité d'une pareille décision; j'appelai un#cle mes secrétaires, et je renvoyai prendre à l'instant même, à l'adresse indiquée dans la lettre, des nouvelles de M. de Rougeville.
Il venait, effectivement de se tirer un coup de pistolet dans la tête ; mais il n'était pas mort, et, sans répondre de sa vie, les médecins espéraient le sauver.
— Vous irez tous les jours prendre des nouvelles de M. de Rougeville, dis-je à mon secrétaire, et vous me tiendrez au courant de sa santé.
Pendant deux jours, il y eut une amélioration progressive.
Le troisième jour, il revint et m'annonça que M. de Rougeville, pendant la nuit précédente, avait arraché l'appareil de sa blessure, et, le matin, était mort du tétanos.
Revenons à la reine.
138 LE DRAME DE QTJATBE-VINGT-TKEIZE