‹ Le Drame de quatre-vingt-treizeChapitre 6 sur 13 · LVI · texte numérisé non relu

LVI

Richî^rtî rmpho^ par B^uU ^ h CQRciprjïerjp. r-, JL^s fleurs el les fruits. — Les reliques. — Ljîs cheyeux de )a reine. — La couche ■> de chaux. — La couverture de coton. — La boucle de cheveux.

— La jarretière, -r Fonquier-Tinville. --r Chau?eausLagardp et Trpnchoo-Ducoiiidr^y, t^ La feine au tribunal r(îyplntipi)naire-

— Les juges et le président. — L'acte d'accusation, Tinterrogatoire. — Indignation de la reine. — Les quatre questions. — Sentence de mort. ~ La salle d'attente, -t? Lettre de la reine. --=■ l.es ^rpis abbé^ coi)fes^ears refusé^. — |f)sist^nçp <La dernier.

— Espérance de la reine. — La robe blanche de la dernière toilette. — Courage de la reine. — Cris du peuple. — La chalrette. -7 L'Assomption, -r- La bénédiction clandestine, -r L'épbafaud et Sanson. — Dernières paroles de la reine. — On montre ^^ \^le au peuple. — Le 16 octobre 1793.

Richard et sa femme, avons-nous dit, soupçonnés d'être les complices de Rougeville, avaient perdu leur place : il s'agissait de nommer quelqu'un à ce poste important, et Ton songeait à l'infûme Simon, quand deux anciens concierges de la Force, madame Bault et son mari, sollicitèrent avec tant d'instances, qu'ils obtinrent de remplacer les Richard. Autrefois, la princesse les avait protégés, et, au moment où à son tour elle pleurait les pauvres protecteurs qu'elle avait perdus, elle vit tout à coup apparaître, sans pouvoir y croire d'abord, des visages amis.

L'ordre avait été donné par la Commune de mettre la reine à l'ordinaire des prisonniers, c'est-à-dire au pain noir et à l'eau; Teau de la Seine faisait mai à la reine, et, depuis longtemps^ elle sollicitait de boire de Teau d'Ar«

LE DRAME DE QUATRE-VINGT-TREIZE io9

cucil dont elle avait Thabitude; madame Bault fit venir de Teau d'Arcueil en cachette, et lui prépara elle-même ses aliments; puis, après le nécessaire vint le luxe : les marchandes de fleurs et les marchandes de fruits de la halle, anciens fournisseurs des maisons royales, apportaient des melons, du raisin, des pêches, et même des bouquets, que le concierge, au risque de sa tête, faisait passer à sa prisonnière.

C'était bien audacieux, et, un jour, cette audace faillit avoir sa punition; les administrateurs de la police s'aperçurent que, pour intercepter l'humidité, on avait tendu une vieille tapisserie entre le lit et la muraille, attention, dirent-ils, qui sentait son courtisan d'une lieue.

Bault répondit que c'était pour assourdir les plaintes de la reine, qui pouvaient être entendues des autres prisonniers.

On se contenta de l'excuse.

La reine n'avait que deux robes, l'une blanche, l'autre noire; l'humidité les faisait tomber en lambeaux, trois chemises les seules qu'elle possédât, et ses bas et ses souliers imprégnés d'eau, en étaient venus à être hors de service; la fille de madame Bault fit passer à la reine d'autres bas, d'autres chemises et d'autres souliers, et distribua, comme deâ reliques, ces bardes que le malheur et la prison avaient sanctifiées; mais ce que la reine ne pouvait remplacer, c'étaient ces beaux cheveux blonds déjà atteints à Varennes, et qui blanchissaient et tombaient, comme, à l'approche de la mort de l'arbre, se fanent et tombent les feuilles qui faiôaient sa chevelure,

160 LE DRAMB DE QUATRE-VINGT-TIIEIZB

Puis, grâce à une surveillance moins active, à un relâchement de rigueur de ses deux gendarmes, la reine avait une autre distraction : elle écrivait à Taide d'une aiguille sur la muraille noircie. C'est une des premières consolations des prisonniers, on le sait, que de laisser après eux, sur les murs des cachots qu'ils ont habités, la trace de leur douleur ou de leur résignation. Ce que la reine laissait à ceux qui habiteraient le cachot après elle, c'étaient quelques passages de psaumes et de rÉvaagile, quelques vers des poètes allemands et italiens; tout cela était mélancolique, sombre, mais résigné. Un jour, un commissaire, attendri, voulut les copier : ses collègues firent passer à l'instant même une couche de chaux sur la muraille. Le dernier gémissement était condamné à s'éteindre avec le souille, l'écho à mourir avec la voix.

Les lourdes couvertures de la prison étouffaient la reine dans son sommeil, elle désira une couverture pfUs légère, une couverture de coton. Bault eut l'imprudence de transmettre ce désir au procureur général de la Commune, qui en frissonna d'horreur.

— Qu'oses-tu demander là ? s'écria-t-il ; une couverture de coton pour la veuve Capet? Tu mériterais d'être envoyé à la guillotine !

La reine était profondément reconnaissante de tous les soins que ceà braves gens avaient pour elle. Un jour, elle essaya de glisser dans la main de Bault une boucle de cheveux cachée dans une paire de gants.

Les gendarmes surprirent le geste, s'emparèrent des

gants et des cheveux et les remirent à Fouquier-Tiaville.

Ces gants et ces cheveux étaient destinés à ses enfants; la moindre chose venant d'eux Jui eût paru si précieuse, qu'elle eût voulu leur faire le même bonheur, en donnant, qu'elle eût eu à recevoir ; alors, elle commença une de ces œuvres de patience comme les prisonniers ont seuls le courage d'en accomplir : elle eiïîla le vieux tapis tendu près de son lit, et, à Taide de deux cure-dents d'ivoire, elle tricota une jarretière qu'elle laissa glisser à ses pieds quand elle fut achevée.Bault, de son côlé, laissa tomber par mégarde son mouchoir; le mouchoir tomba sur la jarretière, et, en ramassant l'un, il ramassa l'autre.

Les jours s'écoulèrent ainsi, plus longs sans doute pour les prisonniers, mais fugitifs cependant pour eux comme pour Jes élus du bonheur. Le 13 octobre arriva et Fouquier-Tinville avec lui.

11 venait signifier à MariCiAntoinette son acte d'accusation.

Elle Pécouta, ^ave et dédaigneuse; on la mettait enfm en face de la mort, elle redevenait aussi forte que ses bourreaux.

Deux avocats avaient sollicité J'honneur de la défendre. Jeunes tous deux, pleins de sentiments généreux, ils vour laient rattacher leur nom, leur vie et peut-être leur mort au procès de la pauvre reine ; c'est un laissez passer pour l'avenir, que ces suprêmes attachements offerts aux grandes infortunes.

Ges deux défenseurs étaient MM. Ghauveau-Lagarde et Tronchon-Ducoudray.

La reine, restée seule après la lecture de l'acte d'accusation, jeta quelques mots en réponse à cet acte. Elle n'espérait pas son salut, elle voulait seulement que cer-^ taines imputations ne subsistassent point sans êtro réfutées.

Le lendemain, on lui annonça qu'on Tattendait pour la conduire au tribunal révolutionnaire; elle pouvait y aller drapée dans des haillons, elle pouvait faire rougir la République, la France, les Français de la misère oii ils laissaient tomber celle qui avait été leur reine.

Elle eut la dignité de ne point chercher une pareille vengeance.

Elle s^habilla, au contraire, du mieux qu'elle put, pe fjt coiffer par la fille Baplt, et, au bout de dix minutes, répondit qu'elle était prête;

On ouvrit les porter : une double Jiaie de gendarmerie s'étendait de son cachot au -prétoire; derrière ces gendarnaes, le peuple, qui la regardait passer avec les yeux ardents de la vengeance qui va être satisfaite, était entassé. Elle entra dans la salle de ce pas dont parle Virgile, et qui révèle la reine ou la déesse.

Assise au banc des accusés, elle dominait les spectateurs : jusqu'au dernier moment, le hasard la faisait plus élevée que ceux qui l'abattaient.

Les juges étaient Hermatm, Foucault, Sellier, CoflRhhal, Deliége, Ragmay, Maire, Denisot et Masson.

Hermann était le président.

Le tribunal laissa à la foule tout le temps nécessaire pour contempler cette grande misère, ce suprême abaissement -puis le président Hermann commença Finterrogatoire.

r^ Quel est votre nom? demanda-t-il.

•— Je m'appelle Marie-Antoinette de Lorraine d*Aùtriche, répondit la reine.

— Votre état?

— VQuve de Louip, ci.- devant roi des Français, î- Votre âge?

•— Trente-sept ans.

Le greffier fit lecture de Pacte d'accusation. 11 contenait h la fois un exposé des crimes qu'on eût pu reprocher à Catherine de Médicis et à Marguerite de Bourgogne *.

La reine écouta l'énuméralion de ces crimes, sans étonnement, sans émotion, comrne une femme habituée à s'entendre dire de pareilles infamies; soit résignation, soit indifférence, soit que son âme eût déjà par la pensée quitté la terre, elle avait Tair d'écouter encore, mais de ne plus entendre, et cependant, tout le temps que dura la lecture de cet acte, sa main distraite joua sur la barre du fauteuil de fer, comme eût fait celle d'une pianiste sur la touche d'un clavecin.

La lecture de l'acte d'accusation terminée, Taudition des témoins eut lieu; quelques-uns de ces témoins commençaient à passer à l'état d'accusés.

Manuel, Bailly, furent ce qu'on devait attendre qu'ils

Page 1