LES PRATIQUES DES SORCIÈRES
A la magie noire ou blanche les sorcières joignent la médecine et la pharmacie. Elles ont des drogueries avec des fioles innombrables : sirops, juleps, onguents, baumes, émollients d’une variété infinie. Bemèdes de bonne femme, mais dont l’expérience a fait connaître l’efficacité et dont la préparation s’est perfectionnée d’ûge en âge. Paracelse, le grand médecin de la Benaissance, brûla en 1527 les livres de médecine de son temps, déclarant qu’il n'y avait d’utiles que les formules des sorcières. Les commères avaient des calmants pour les douleurs, des
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baumes bienfaisants pour les blessures et agissaient sur les maladies nerveuses par la suggestion. C’était la partie sérieuse de leur art. Le plus souvent aussi la sorcière était sage-femme, mais, de même que, dans ce monde étrange, sous la droguiste se cachait l’empoisonneuse, que l’alchimiste était doublé du faux-monnayeur, derrière la sage-femme apparaissait la faiseuse d’anges. Enfin les sorcières étaient des devineresses tirant l’horoscope d’après les cartes et d’après les lignes de la main.
Que déclarèrent les sorcières arrêtées par La Reynie? Marie Bosse dit qu’ « on ne fera jamais mieux que d’exterminer toutes ces sortes de gens qui regardent à la main, parce que c’est la perte de toutes les femmes, tant de qualité que des autres; que la devineresse connaît bientôt quel est leur faible et que par là elle sait les prendre et les mener où elle veut ». Elle ajouta qu’il y avait à Paris plus de quatre cents devineresses et magiciens « qui perdaient bien du monde, surtout des femmes, et de toutes conditions ». La Bosse parla encore de l'argent que gagnaient ses commères, achetant des offices à leurs maris, bâtissant des maisons, et qu’il leur fallait faire autre chose que regarder dans la main pour réaliser pareilles fortunes. La Voisin dit que l’on ne saurait mieux faire que de rechercher tous ceux qui regardent à la main, que « l’on entend dans ce commerce d’étranges choses, lorsque les galanteries n’allaient pas bien, que les empoisonnements étaient pratique courante, que nombre d’entre
eux étaient payés jusqu’à 10 000 lb. (50 000 francs d’aujourd’hui) ». Mômes déclarations par la Leroux, autre sorcière, et par le magicien Lesage. « Il est d’une extrême conséquence, dit celui-ci, de pénétrer ces malheureuses pratiques et de savoir ce mystère d’iniquité, qui est entre tous ceux qui se disent se môler de trésors (chercheurs de trésors), de poudres de projection (pierre philosophale) et autres choses semblables, mais qui entretiennent leur commerce par bien d’autres moyens; les avortements et autres crimes sont de plus grands trésors que la pierre philosophale et la bonne aventure; les gens qui s’adressent à ceux de la cabale traitent ordinairement de l’empoisonnement d’un mari, de celui d’une femme, d’un père et môme quelquefois d’enfants encore à la mamelle. » Il dit encore que « ces malheureux (devineresses et magiciens) s’étaient attiré les protections les plus puissantes, en sorte qu’ils agissaient avec la plus grande assurance et presque en toute liberté ». Ces déclarations sont confirmées par les dossiers que La Reynie put constituer.
Ce que le public demandait aux sorcières c’était, tout d’abord, de lui dévoiler l’avenir, puis de lui faire trouver des trésors. Il y avait pour ceci divers moyens, qui tendaient tous au même but : forcer l’Esprit, c’est-à-dire le démon, par des sortilèges et des imprécations, à se présenter et à indiquer la cachette mystérieuse. « Une femme, écrit Ravaisson, ordinairement une prostituée sur le point d’accoucher, se faisait porter au milieu d’un cercle tracé
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sur le parquet et environné de chandelles noires : lorsque l’enfantement avait lieu, la mère livrait son fils pour le vouer au démon. Après avoir prononcé d’immondes conjurations, le prêtre égorgeait la victime, quelquefois sous les yeux de sa mère; mais, plus souvent, il l’emportait pour le sacrifier à l’écart parce que, au dernier moment, la nature outragée reprenant ses droits, on avait vu ces malheureuses arracher leur enfant à la mort. D’autres fois, on se contentait d’égorger un enfant abandonné, les devineresses n’en manquaient jamais : les filles imprudentes, les femmes légères, les chargeaient d’exposer les fruits d’un amour illégitime; elles avaient même des sages-femmes attitrées et foi't occupées à procurer de fausses couches; les enfants, après avoir reçu le baptême, étaient mis à mort et portés ensuite au cimetière, et, plus souvent, enfouis au coin d’un bois ou consumés dans un four. » Et la sorcière Marie Bosse ajoutait : « Il y a tant de ces sortes de gens à Paris qui cherchent des trésors, que la ville en est toute bondée ».
Ce sont ces pratiques et d’autres, plus abominables encore, qui faisaient écrire à La Reynie : « Il est difficile de présumer seulement que ces crimes soient possibles; à peine peut-on s’appliquer à les considérer. Cependant, ce sont ceux qui les ont faits qui les déclarent eux-mêmes, et ces scélérats en disent tant de particularités, qu’il est difficile d’en douter. »