LES ALCHIMISTES
A côlé du groupe des sorcières et des magiciens, apparaît celui des alchimistes et des « philosophes », représenté par les Vanens, les Ghasteuil, les Cadelan, les Rabel, les Bachimont. On a dit que Louis de Vanens avait été arrêté le 5 décembre 1677.
Les origines de cette association d’alchimistes et de chercheurs de pierre philosophale avaient été des plus dramatiques. François Galaup de Chasteuil, deuxième du nom — le gaillard appartenait à une illustre famille de Languedoc qui avait fourni des hommes de la plus haute distinction dans les armes, la religion et la littérature, — en était le chef, ou, pour employer l’expression de la « cabale », en était Y auteur. Sa vie a bien été la plus fantastique qu’on puisse rêver. Né à Aix, le la novembre 1625, il était le second fils de Jean Galaup de Chasteuil, procureur général à la Cour des Comptes d’Aix. Son frère aîné, Hubert, avocat général au Parlement de la même ville, était « réputé pour la beauté de son esprit et la profondeur de son savoir »; son frère cadet, Pierre, était poète, ami de Boileau, de La Fontaine, de Mlle de Scudéry. Après de bonnes éludes, François fut reçu docteur en droit. En 1644, il devint chevalier de Malte. 11 rendit à l’Ordre des services signalés et le grand maître, Lascaris, attacha sur sa poitrine la croix d’honneur. François
LES SORCIÈRES
devint ensuite capitaine des gardes du grand Condé. En 1652, il se retira à Toulon, arma un vaisseau et, sous pavillon maltais, fit la course contre les Musulmans. Les corsaires d’Alger le prirent et l’emmenèrent prisonnier. Après deux années d’esclavage, il vint à Marseille, où il se fit religieux, devint prieur des Carmes. Il introduisit dans le couvent une jeune fille, une enfant svelte et blonde, avec de grands yeux clairs. Il la tint enfermée dans sa cellule, la rendit enceinte. Quand elle fut sur le point d’accoucher, Chasteuil, assisté d’un frère lai, l’étrangla dans son lit, et, par une nuit noire, la porta dans l’église même du couvent, où il fit sauter plusieurs dalles et creusa une fosse pour l’enterrer. C’était un bruit sourd dans le silence des voûtes. Un pèlerin, endormi contre un pilier, s’éveille : il voit les sinistres travailleurs, aux rais de la lune que nuançaient les vitraux de couleur. Figé d’épouvante, il demeure blotti dans un coin et, à la pointe du jour, quand l’église est ouverte, court avertir les magistrats. Chasteuil est arrêté, jugé, condamné. Il allait être pendu quand, au pied du gibet, survient Louis de Yanens, capitaine des galères, avec plusieurs soldats. Chasteuil et Vanens étaient liés d’amitié. Chasteuil fut délivré. Emmenant son sauveur, il se réfugia à Nice.
Cachés dans un coin écarté, les deux compagnons commencèrent de travailler à la pierre philosophale, c’est-à-dire à convertir le cuivre en argent et en or. Chasteuil s’était occupé d’alchimie et se croyait
maître du fameux secret. Plein de gratitude pour le service rendu, il donna à Vanens le secret de l’argent, mais pour celui de l’or il ne voulut rien dire, « ne croyant pas Vanens assez prudent pour cela ». Peu après nous trouvons Chasteuil au service du duc de Savoie, capitaine-major des gardes de la Croix-Blanche et, chose incroyable, précepteur de son fils! Tout en s’occupant d’éduquer le jeune prince de Piémont, Chasteuil continuait de « philosopher », et trouva une huile qui convertissait, il en paraissait du moins convaincu, les métaux en or. Il faisait aussi des traductions d’auteurs sacrés et profanes, des petits prophètes, de Pétrone, de la Thébaïde de Slace et il faisait des vers. Chasteuil venait de dépasser la quarantaine. Un contemporain donne son portrait : « D’une taille médiocre, très maigre, toujours incommodé d’une toux très grande causée par une blessure qu’il avait reçue dans le corps, le dos rond, un peu voûté, la bouche relevée, peu de barbe, les cheveux noirs et plats, le teint blême et basané ». Moréri ajoute : « M. de Chasteuil était un gentilhomme des plus accomplis, qui possédait parfaitement la philosophie platonicienne ».
Vanens et Chasteuil se lièrent avec Robert de Bachimont, seigneur de la Miré, qui avait épousé une cousine du surintendant Fouquet. Ce Bachimont possédait è Paris une maison proche le 7'emple, avec quatre fours de digestion : un grand au troisième étage, deux plus peLits dans une chambre à côté et un grand dans la cave; il avait un
UN CABINET D ALCHIMISTE AU XVIIe SIECLE D’après une estampe des Illustres Proverbes, de Lagniet.
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appariement à Compïègne à YÉcu de France, où ce n’élaient que creusets, athénors, alambics, vaisseaux de terre et de verre, cucurbites, fourneaux philosophiques à feu ouvert et à feu clos, grilles et mortiers, cornues et matras, sels ammoniacs et limailles de fer, et mille manières de poudres, de pâtes et d’eaux; enfin il avait une autre installation à l’abbaye d’Ainay, près de Lyon, savamment aménagée pour la fusion des métaux, la distillation des simples et autres pratiques d’alchimie. L’association ne tarda pas à s’accroître d’un personnage considérable, Louis de Vasconcelos y Souza, comte de Castelmelhor, qui avait réellement gouverné le Portugal pendant cinq ou six ans, comme favori d’Alphonse VI. Bachimont dit que Castelmelhor lui donna le secret du rouge dans le verre. Après la mort du duc de Savoie, le 12 juin 1675, Castelmelhor se retira en Angleterre où il gagna la faveur de Charles II, alchimiste et astrologue passionné. Il assista à la mort du monarque anglais, et ce fut lui qui amena le prêtre catholique qui lui administra l’extrême-onction.
Chasteuil et ses associés cherchaient la pierre philosophale, dont le contact devait convertir les métaux en or, et ils croyaient comme la plupart des alchimistes devoir la trouver dans la solidification du mercure. « Les philosophes hermétiques ont découvert, écrit M. Iiuysmans — et aujourd’hui la science moderne ne nie plus qu’ils aient raison, — ils ont découvert que les métaux sont des corps
composés et que leur composition est identique. Ils varient donc simplement entre eux suivant les différentes proportions des éléments qui les combinent; on peut, dès lors, à l’aide d’un agent qui déplacerait ces proportions, changer les corps les uns dans les autres, transmuer, par exemple, le mercure en argent et le plomb en or. Et cet agent c’esL la pierre philosophale, le mercure; non le mercure vulgaire qui n’est pour les alchimistes qu’un métal avorté (M. Iluysmans se sert d’une autre expression), mais le mercure des philosophes, appelé aussi le lion vert. »
On trouve parmi les papiers de la Voisin un poème manuscrit en l’honneur de la pierre philosophale :
De l’or glorifié qui change en or ses frères.
Le secret doit consister en un élixir dont une seule goutte jetée
... dans une mer profonde
Où couleraient fondus tous les métaux du monde
Suffirait pour la teindre et fixer en soleil.
Chasteuil et ses collaborateurs ne cherchaient pas seulement la solidification du mercure, qui devait produire la pierre philosophale, mais à liquéfier 1 or à froid; ce qui devait donner une panacée universelle. « L’or liquide restitue la santé, la force, donne de l’embonpoint aux vieillards, ôte les pâles couleurs aux filles, guérit de la peste, etc. »
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A défaut de mercure solidifié, ils cherchaient, pour la transmutation des métaux, ces poudres ou huiles de projection, dont il est tant question à cette époque, et, comme nous le verrons, ils eurent les meilleures raisons du monde pour croire avoir mis la main sur le secret, au moins en ce qui concernait l’argent.
En 1676, nos compagnons s’installèrent tous à Paris, où ils s’adjoignirent trois collaborateurs importants à des titres divers : l’empirique Rabel, médecin célèbre en son temps; un riche banquier parisien, Pierre Cadelan, secrétaire du Roi, et un jeune avocat au Parlement, Jean Terron du Clausel. Celui-ci logeait avec Vanens, rue d’Anjou, dans la maison qui avait pour enseigne Le Petit Hôtel d’Angleterre. Ce qui faisait sa valeur dans la compagnie, c’est qu’il pouvait distiller librement, ayant obtenu une « licence ». La science de Rabel semblait devoir être précieuse. Cette science était réelle. L’eau de Rabel, qu’il inventa et à laquelle il a laissé son nom, est encore employée de nos jours : mélange d’alcool et d’acide sulfurique qui sert d’astringent dans les hémorragies. Rabel avait composé un autre élixir dont les bienfaits innombrables étaient célébrés par des annonces en prose et en vers que les réclames modernes les plus retentissantes n’ont pas surpassées. Quant à Cadelan, il donnait l’argent. Bodin parle en termes très exacts des alchimistes : « Ils tirent bien la quintessence des plantes et font des huiles et des eaux admirables et salutaires et dis-
courent subtilement de la vertu des métaux et transmutation d’iceux; mais avec cela ils font de la fausse monnaie ». Au moment où Cadelan fut arrêté avec ses associés il allait prendre à ferme la Monnaie de Paris. Était-ce pour y faire de faux louis d’or comme les historiens l’ont supposé? Nous croyons plutôt que c’était pour écouler les produits de la fabrication alchimique de ses associés, car à ce moment ils n'avaient plus de doute sur l’efficacité des formules de Chasteuil. Un lingot d’argent fondu par Vanens et porté par Bachimont à la Monnaie de Paris, y venait d’être reçu à onze deniers douze grains pour fin. Il est à peine utile d’ajouter que ce ne pouvait être que par suite d’une erreur de l’employé préposé à la Monnaie; ce fameux argent que Vanens et Chasteuil faisaient avec du cuivre n’était que du métal blanc. Ce n’en était pas moins pour nos compagnons un succès qui ouvrait devant eux les plus vastes espoirs.
Quand Louis de Vanens fut arrêté, le 5 décembre 1677, au matin, Louvois crut avoir saisi un espion. Il avait mis la main sur un alchimiste, et bienlô.t toute la bande, Terron, Cadelan, M. et Mme de Bachimont, Barthomynat, dit La Chaboissière, valet de Vanens, étaient, les uns à la Bastille, les autres à Pierre-en-Cize. Chasteuil venait de mourir tranquillement à Verceil. Babel était passé en Angleterre où Charles II le logeait, nourrissait, pensionnait et accablait de présents. Dans la suite, il rentra en France et fut incarcéré à son tour.
LES SORCIERES.
Nous considérions comme essentiel de faire connaître ce groupe d’alchimistes et de « philosophes » à cause de Louis de Yanens. Ce jeune gentilhomme de Provence, « dégagé détaillé et bien fait », avait de brillantes relations à la Cour, où il était sur le pied d’intimité avec l’éblouissante maîtresse du roi, la marquise de Montespan. D’autre part, il fréquentait assidûment chez la Voisin et fut même quelque temps son « auteur ». Yanens a été le trait d’union entre les alchimistes et les sorcières. Il était un fervent des pratiques démoniaques. Son valet, La Chaboissière, déclara qu’une nuit il dut se rendre avec son maître et un ecclésiastique dans les bois aux environs de Poissy, où, avec des imprécations et des invocations à 1’ « Esprit», on chercha des trésors. Vanens était un satanique. Il était enfermé à la Bastille dans une même chambre avec d'autres détenus, selon l’usage. Il avait avec lui une sorte d’épagneul tanné et blanc. Vers l’heure de minuit, il récitait des prières sur le ventre du chien et faisait des bénédictions. Puis il prenait un livre d’heures où il y avait l’image de la Vierge, et appliquait cette image au derrière du chien, disant : « Sors, diable! voilà ta bonne maîtresse! » Aux observations de ses compagnons de captivité il répondait « que Dieu ni le roi ne l’empêcheraient de faire ce qu’il faisait ». Pour mesurer l’âpreté étrange et l’énergie de ces superstitions, il faut songer que Vanens était à la Bastille et qu’il n’ignorait pas que ces pratiques pouvaient le mener au bûcher..
On comprendra par la suite toute l’importance qu'il faut attacher au personnage de Vanens en se rappelant les lignes suivantes que l’on trouve dans les notes de Nicolas de La Reynie : « Revenir à La Chaboissière (le domestique de Vanens) sur le fait qu’il n’a voulu être écrit dans son interrogatoire, après en avoir entendu la lecture, que Vanens s’était mêlé de donner des conseils à Mme de Montespan, qui mériteraient de le faire tirer à quatre chevaux ».