‹ Le drame des poisonsChapitre 15 sur 37 · LA VOISIN · texte numérisé non relu

LA VOISIN

Aux portraits de Chasteuil l’alchimiste et de Vanens le satanique il faut joindre celui de la plus célèbre des sorcières, Catherine Deshayes, femme Monvoisin, dite la Voisin. C’est d’elle que La Fontaine écrit :

Une femme à Paris faisait la pythonisse...

La Voisin déclara à La Reynie : « Les unes demandaient si elles ne deviendraient pas bientôt veuves parce qu’elles en épouseraient quelque autre, et presque toutes demandent et n’y viennent que pour cela. Quand ceux qui viennent se faire regarder dans la main demandent quelque autre chose, ce n’est néanmoins que pour venir à ce point et pour être délivrés de quelqu’un; et comme elle avait accoutumé de dire, à ceux qui venaient pour cela chez elle, que ceux dont ils voulaient être défaits

LES SORCIÈRES

mourraient quand il plairait à Dieu, on lui disait qu’elle n’était pas bien savante. » Margot, servante de la Voisin, dit que toute la terre y venait. Elle dit encore : « La Voisin tire aujourd’hui une grande suite après elle, c’est une grande chaîne de personnes de toutes sortes de conditions ». Les Parisiens se rendaient chez la devineresse en compagnie ; c’étaient des parties de plaisir. La société joyeuse se répandait sur les pelouses du jardin qui entouraient la maisonnette de la Villeneuve-sur-Gravois. La Villeneuve était l’espace, peu habité, entre les remparts et le quartier Saint-Denis.

On faisait venir la sorcière en ville, dans les salons, comme aujourd’hui les cantatrices en vogue. « En ce temps-là, la Voisin avait autant d’argent qu’elle voulait. Tous les matins, avant qu’elle fût levée, il y avait des gens qui l’attendaient, et tout le reste du jour elle avait encore du monde; après cela, le soir, elle tenait table ouverte, avait les violons et se réjouissait beaucoup: ce quia duré plusieurs années. » Celte existence ne ressemblait plus, comme on voit, à celle de l'aïeule, la sorcière décrite par Michelet : « Vous la trouverez aux plus sinistres lieux, isolés, mal famés, aux masures, aux décombres. Où auraitelle vécu, sinon aux landes sauvages, l’infortunée qu’on poursuivait tellement, la maudite, la proscrite, l’empoisonneuse? »

La Voisin gagnait annuellement cinquante et cent mille francs de notre monnaie; mais l’argent était dépensé en ripailles. Elle entretenait princièrement

ses amants, car elle n’eût pas jugé digne d’elle qu’ils fussent en peine, et ses amants étaient nombreux. Nous trouvons au premier rang le bourreau de Paris, André Guillaume, qui trancha la tête à Mme de Brinvilliers, et qui, par une horrible rencontre, faillit exécuter la Voisin elle-même; puis le vicomte de Cousserans, le comte de Labatie, l’architecte Fauchet, un marchand de vin du quartier, le magicien Lesage, l’alchimiste Blessis et d’autres.

Il faut ajouter que Blessis et Lesage, puis Latour, lui dépensèrent beaucoup d’argent sous prétexte de pierre philosophale, car la Voisin avait une foi sincère en l’alchimie. Elle subventionna de grandes entreprises, contribua à fonder des fabriques, étant très curieuse des progrès scientifiques et industriels; mais en fait d’industriels, elle tomba surtout sur des chevaliers d’industrie qui lui escroquèrent son argent.

Enfin, la Voisin, orgueilleuse de son métier de sorcière, qui faisait se courber devant elle, dans des postures attentives et suppliantes, les personnes du plus haut rang, ne reculait pas devant les dépenses qui lui semblaient utiles à en rehausser l’éclat. Elle rendait ses oracles vêtue d’une robe et d’un manteau spécialement tissés pour elle, qu’elle avait payés 15 000 livres (75 000 francs de valeur actuelle). La reine n’avait pas de parure plus belle que cette « robe d’empereur » qui « fit bien du bruit dans Paris ». Le manteau en était de velours cramoisi semé de 205 aigles « esployées, à deux têtes, d’or fin », doublé de fourrure précieuse; la jupe était en

LES SORCIÈRES

velours vert d’eau, drapé de point de France. Les souliers portaient eux-mêmes des broderies d’aigles esployées, à deux têtes, d’or fin. Le seul lissage des aigles sur le manteau avait coûté 1 100 livres — 5 600 francs d’aujourd’hui. Nous possédons les comptes des fournisseurs.

Mais la Voisin avait conservé, sous le ruissellement de la fortune, des mœurs crapuleuses. Elle est ivre à chaque instant. Elle a des querelles de poissarde avec Lesage. Latour, qui fut son « grand auteur », lui donne des soufflets. Elle se bat avec la Bosse à s’arracher les cheveux. « Un jour, l’Auteur (Latour), étant avec elle sur les remparts, elle fit donner cinquante coups de bâton à son mari par l’Auteur, pendant qu’elle tenait le chapeau de l’Auteur, qui eut pitié de son mari. » En cette occasion, Latour mordit ce pauvre Monvoisin dans le nez. Mais, d’autre part, la devineresse fréquentait chez l’abbé de Saint-Amour, recteur de l’Université de Paris, un janséniste austère, et Mme de la Roche- Guyon était la marraine de sa fille.

Ce mari, que la Voisin faisait bétonner si rudement, paraît cependant avoir été bon homme. Il y avait en ce temps, à Montmartre, une chapelle dédiée à sainte Ursule, qui avait le privilège de « rabonnir » les maris. Il fallait y faire neuvaine et y porter, par une matinée de vendredi, une chemise du méchant époux. Notre sorcière croyait sans délaillance à l’efficacité de cette pratique, et il faut lui rendre justice en constatant qu’elle commençait

toujours par envoyer à Montmartre les femmes qui venaient lui conter leurs chagrins. Elle usa du remède pour son propre ménage, el ce pauvre Monvoisin dut se rendre à la bulte portant lui-méme sa chemise sous le bras. Voilà un mari pour le rabonnissement duquel sainte Ursule ne paraît pas avoir eu à faire de grands efforts.

Lesage, amant de la sorcière, lui conseilla de se débarrasser de Monvoisin. On acheta un cœur de mouton « auquel Lesage fit quelque chose », puis on l’enfouit dans le jardin derrière la porte cochère. Et voilà que Monvoisin fut pris d’un grand mal d’estomac. Il s’écriait que s’il y avait quelqu’un qui voulût le faire périr, on lui donnât un coup de pistolet dans la tète, plutôt que de le laisser languir. La Voisin, saisie de remords, courut aux Auguslins se « réconcilier », c’est-à-dire se confesser et obtenir une absolution générale; elle communia et, à son retour, obligea Lesage à démolir ses sortilèges.

La Voisin raconta très ingénument à La Reynie les débuts de sa carrière. A présent son mari ne faisait plus rien. Il avait été marchand joaillier, puis boutiquier sur le Pont-Marie. Il avait perdu ses bouLiques et alors, voyant son époux ruiné, « elle s’était attachée à cultiver la science que Dieu lui avait donnée ». — « C’est la chiromancie et la physionomie, dit-elle, que j’ai apprises dès l’âge de neuf ans. Depuis quatorze ans je suis persécutée, c’est l’effet des missionnaires (on appelait ainsi les membres d’une congrégation établie par saint Vincent de

LES SORCIÈRES

Paul, alors très populaire, qui s’occupaient activement de convertir les pécheurs et d’ôter les scandales de tous genres). Cependant, poursuit la Voisin, j'ai rendu compte de mon art aux vicaires généraux, le siège étant vacant — c’est-à-dire en 1664, — et à plusieurs docteurs en Sorbonne auxquels j’avais été renvoyée, qui n’y ont rien trouvé à redire. » La Bosse parle également du temps où son amie allait en Sorbonne disputer avec les professeurs sur le fait d’astrologie.

Ainsi la Voisin s’est établie devineresse pour ramener l’ordre et l’aisance dans sa maison. Une de ses commères, la Lepère, lui disait parfois qu’elle ne devait pas s’engager dans de si grands crimes : « Tu es folle! répondait la sorcière, le temps est trop mauvais. Comment nourrir mes enfants et ma famille. J’ai dix personnes sur les bras! » Et, de fait, jusqu’au moment où elle fut arrêtée, la Voisin n’avait cessé de soutenir sa vieille mère, à qui elle donnait de l’argent chaque semaine.

En prétendant que le fond de son art était la physionomie, la Voisin disait vrai. Elle en avait fait une étude approfondie. Nous trouvons sur ce sujet mille et une notes dans son dossier et un « Traité de physionomie appuyé sur six inébranlables colonnes : lrü la sympathie entre l’esprit et le corps; 2e les rapports entre les animaux raisonnables et irraisonnables; 3e la diversité de l’un et de l’autre sexe; 4° la diversité des nations; 5e le tempérament des corps; 6° la diversité de l’àge; et ne pas s’appuyer sur un

seul signe, car souvent les hommes sont attaqués de quelque défaut que la force de leur esprit, avec le secours de la grâce, peut assurément vaincre ». Quand la comtesse de Beaufort de Canillac vint consulter la devineresse, « la dame lui ayant voulu donner sa main sans se démasquer, elle lui dit qu'elle ne se connaissait point aux physionomies de velours, et sur cela la dame ayant ôté son masque... » La Voisin avoua qu’elle lisait bien plus sur les visages que dans les lignes de la main, « étant assez difficile de cacher une passion ou une inquiétude considérable ». Elle n’était pas seulement physionomiste mais finement psychologue et c’est par là qu’elle donnait un fondement à sa sorcellerie. Citons le trait suivant entre bien d’autres.

Marie Brissart, veuve d’un conseiller au Parlement, aimait tendrement et entretenait galamment un capitaine aux gardes, Louis-Denis de Rubentel, marquis de Mondétour, qui devint lieutenant général en 1688. C’est un personnage dont Saint-Simon, censeur sévère, parle ainsi : « Il avait su mépriser les bassesses et se retirer dans sa vertu au-dessus de la fortune ». Mme Brissart lui envoyait de l'argent quand il était à l’armée, après l’avoir équipé de pied en cap au départ. Il advint que le cavalier marqua quelque froideur à sa maîtresse afin que sa bourse s’en ouvrît encore plus largement. La veuve, ne revoyant plus son capitaine, prit alarme et courut chez la Voisin. Celle-ci, assistée de Lesage, commença ses incantations. Le magicien se promenait

LES SORCIÈRES

dans le jardin avec une baguette dont il frappait la terre, répétant : Per Deum Sanclum, per Deum vivum! Puis il disait: «Louis-Denis de Rubentel, je te conjure de la part du Tout-Puissant d’aller trouver Marie Miron (nom de jeune fille de Mme Brissart) et qu’elle possède entièrement son corps, son cœur et son esprit et qu’il ne puisse aimer qu’elle! » Une autre fois il mit dans une petite boule de cire un papier où il y avait les noms de Rubentel et de Mme Brissart, et devant celte dernière jeta la boule dans le feu, où elle éclata avec bruit. Ces beaux sortilèges demeuraient sans résultat quand, un matin, la Voisin, clairvoyante, dit à sa cliente qui pleurait : « Qu’elle écrivait tous les jours et envoyait sa femme de chambre chez Rubentel, mais qu’il n’en faisait a-ucun cas; que c’était un-e méchante conduite pour son dessein d’écrire et d’envoyer tous les jours »; — « et la dame ayant cessé d’écrire et d’envoyer, M. de Rubentel — qui prit peur à son tour de voir se tarir une source précieuse — revint chez elle sans qu’on eût fait autre chose, et néanmoins la dame ayant cru que la Voisin avait fait quelque chose d’extraordinaire, lui donna douze pistoles ».

La sorcière entendait toutes les confessions. C’étaient les rêves bleus, avec des rayons de tendresse, des amoureux de vingt ans, qui venaient à elle rouges d’émoi ou lui écrivaient des lettres tremblantes pour obtenir la fin de leur tourment, qu’elle amollît le cœur barbare de leur « maîtresse » ou qu’elle fléchît la résistance d’un père cruel. Puis

c'élait l’amour charnel et tenace des femmes mûres s’accrochant à l’amant qui les délaisse pour des filles plus fraîches. C’étaient enfin les amours d’ambitieuses, assoiffées d’honneurs et d’argent, qui nous mènent aux horreurs de la « messe noire ».

La Voisin était assistée dans ces monstrueux offices d’un prêtre « louche et âgé », la figure bouffie, avec des veines violettes qui s’entrecroisaient sur les joues à fleur de peau, l’affreux abbé Guibourg. Ancien aumônier du comte de Montgommery, il était alors sacristain de Saint-Marcel, à Saint-Denis. 11 disait la messe selon le rite, vêtu de l’aube, de l’élole et du manipule. « Celles sur le ventre desquelles les messes avaient été dites étaient toutes nues, sans chemise, sur une table servant d’autel, elles avaient les bras étendus et tenaient dans chaque main un cierge. » D’autres fois elles ne se déshabillaient point « et ne faisaient que retrousser leurs habits jusqu’au-dessus, de la gorge ». Le calice était posé sur le ventre nu. Au moment de l’offertoire un enfant était égorgé. Guibourg le piquait d’une grande aiguille dans le cou. Le sang de la victime expirante était versé dans le calice où il se mêlait à du sang de chauve-souris et à d’autres matières obtenues par des pratiques immondes. On ajoutait de la farine pour solidifier le mélange auquel on donnait une forme d’hostie pour être bénit au moment oü, dans le sacrifice de la messe, Dieu descend sur l’autel. La scène est

LES SORCIÈRES, reconstituée par La Reynie d après les interrogatoires des accusés.

Les messes noires n’étaient pas les seules sorcelleries où les rites exigeaient des sacrifices d’enfants. Aussi la Voisin et les devineresses ses commères en faisaient-elles une effroyable consommation. Les enfants abandonnés par les filles-mères, d’autres qu’on achetait aux femmes pauvres, ne suffisaient pas : plusieurs devineresses furent convaincues d'avoir égorgé dans ces monsLrueuses pratiques leurs propres enfants. Voici un détail horrible. La fille de la Voisin, sur le point d’accoucher, ne se fiant pas à sa mère, se sauva de la maison et ne rentra qu’après avoir mis son enfant en sûreté. Les sorcières enlevaient les enfants dans les rues. Le lieutenant de police La Reynie écrit à Louvois : « Se rappeler le grand désordre arrivé à Paris en 1676, plusieurs attroupements, plusieurs allées et venues et mouvements de sédiLion en plusieurs endroits de la ville, sur un bruit qu’on enlevait des enfants pour les égorger, sans qu’on pût comprendre alors quelle pouvait être la cause de ce bruit. Le peuple néanmoins se porta à divers excès contre les femmes soupçonnées d’être de ces preneuses d’enfants. Le roi donna des ordres. Le procès fut fait (à ceux qui s’ameutaient contre; les sorcières), une femme qui avait commis des violences fut condamnée à mort, mais elle obtint une grâce particulière. »

La Voisin pratiquait la médecine comme toutes les sorcières. On trouve dans son dossier des recettes

pour les boutons du visage, un remède pour le mal de tète, la formule d’une « quintessence d’ellébore de laquelle le doyen de Westminster a vécu cent soixante-six ans ». Elle était sage-femmes et surtout avorteuse. « Au-dessus du cabinet (où la Voisin donnait ses consultations) il y avait une espèce de soupente où se faisaient les avortements, et derrière le cabinet il y avait un réduit avec un four où l’on trouva de petits os humains brûlés. » Dans ce four étaient calcinés les petits enfants. Un jour, dans un moment d’épanchement, la Voisin avoua qu’elle « avait brûlé dans le four, ou enterré dans son jardin, les corps de plus de 2 500 enfants nés avant terme ». Ici encore nous trouvons des traits surprenants. La sorcière tenait beaucoup à ce que les enfants venus au monde fussent baptisés avant de mourir. Un soir, la Lepère, sage-femme commère de la Voisin, se trouvait dans le fameux cabinet avec le mari de la sorcière. Celle-ci, qui était dans la soupente, descendit tout à coup, avec une hâte joyeuse, le visage rayonnant, elle criait :

« Quel bonheur! l’enfant a pu être ondoyé! »

Telle est l’horrible et étrange créature — la dernière des grandes sorcières qui hantèrent la pensée de Michelet, — l’étrange femme de qui les forfaits firent frissonner celui qui avait entendu les témoigages des plus redoutables criminels de son temps, Nicolas de la Reynie.

Nous avons le portrait de la Voisin par Antoine Coypel. Elle est représentée allant au supplice dans

LES SORCIÈRES

la chemise en toile des condamnés. Les contemporains la dépeignent petite, rondelette, assez jolie, à cause des yeux extraordinairement vifs et perçants. L’artiste lui a donné une expression de crapaud, mais sans doute a-t-il dessiné sous l’influence d’une idée préconçue. Mme de Sévigné, qui avait un goût singulier pour ce genre de spectacle, la vit monter au bûcher : « La Voisin, écrit-elle, a donné gentiment son âme au diable ». Le confesseur de la sorcière a, de son côté, parlé de sa fin édifiante : « Je suis chargée de tant de crimes, disait-elle avec une émotion très simple et profonde, que je ne souhaiterais pas que Dieu fit un miracle pour me tirer des flammes, parce que je ne puis trop souffrir pour ce que j’ai commis ».

Page 1