LE MAGICIEN LESAGE
Le principal auxiliaire de la Voisin fut le magicien Lesage. C’est une physionomie à part dans ce monde de sorcières, alchimistes et magiciens. Sceptique parmi des croyants, — il dupait les sorcières dont il était le collaborateur, autant que les dames du monde qui venaient lui demander les secours de son art.
Originaire de Venoix, près de Caen, il s’appelait de son vrai nom Adam Cœuret. La Vigoureux trace son portrait : « ayant une perruque roussâtre, mal bâti, vêlu ordinairement de gris, avec un rrfanleau
de bourracan ». Cœurel était marchand de laine. Bien que marié en Basse-Normandie, il promettait à la Voisin de l’épouser si elle devenait veuve. 11 se fit tout d’abord appeler Dubuisson. En 1GG7, il fut arrêté, condamné aux galères pour pratiques démoniaques, et, en 1672, délivré par le crédit de la Voisin. La galère où il ramait voguait en vue du port de Gênes quand les lettres de grâce le joignirent.
Rendu libre, Cœuret revint à Paris, sous le nom de Lesage, et renoua ses relations avec les sorcières.
Toute la science de Lesage consistait en un curieux talent d’escamoteur, par lequel il trompait les devineresses elles-mêmes, leur persuadant qu’il possédait « toute la science de la cabale », et cellesci l’associaient à leurs fructueuses opérations. Les interrogatoires de la Voisin fournissent à ce sujet les plus bizarres renseignements : « Lesage prit un pigeon en vie à la Vallée de Misère (sur le quai de la Mégisserie, où l’on vendait la volaille), et le brûla dans une bassinoire. En ayant sassé les cendres il les mit dans son cabinet. Ce fut le commencement de la quarantaine pendant laquelle il récitait journellement la passion de Notre-Seigneur, dans le cabinet, ayant les- pieds dans l’eau, quoiqu’il gelât très fort. Puis il mettait une nappe blanche sur une table, faisait allumer deux cierges, fit acheter trois verres de cristal, desquels ayant fait son mystère qu’elle (la Voisin) ne connaissait point, il les lui fit renfermer dans une armoire avec une branche de
LES SORCIÈRES
laurier, et ayant cependant toujours la clef sur elle, Lesage lui demanda les trois verres et la branche de laurier qu’il avait mis dans l’armoire, et, où ne les ayant pas néanmoins trouvés, il lui dit qu’il ne lui donnerait plus rien à garder, et l’ayant envoyée dans le jardin, elle les trouva tous trois rangés dans le cabinet du jardin. Et lui ayant demandé comment il faisait tout cela, Lesage lui dit qu’il était de l’apostolat et de la compagnie des Sibylles. »
D’autres fois Lesage célébrait une sorte de messe, travesti en prêtre. Au moment de l’offertoire, il rompait deux petits morceaux de pain ordinaire et, après avoir fait s’agenouiller la Voisin et son mari, l’excellent Monvoisin, il leur donnait à chacun un morceau de pain « de la même façon que s’il les eût communiés, et leur faisait ensuite boire de l’eau bénite qu’il avait, à ce qu’il disait, fait changer en liqueur, et était la liqueur d’un goût extrêmement agréable ». — « Un sergent étant venu chez la Voisin pour l’exécuter, à la requête de Lenoir, tapissier, la Voisin fit appeler Lesage, lui dit quelle était perdue et qu’il y avait quelque chose dans l’armoire qu il fallait ôter, c’était une hostie; et, dans le même temps, Lesage fit sortir la marquise de Lusignan qui était chez la Voisin et lui dit de s’en aller chez elle, et, quand elle y serait, de mettre une serviette blanche sur son lit, pour ce qu’il allait lui envoyer. Et, en effet, l’hostie se trouva chez la marquise, sans que 1 on vît qui l’avait apportée. »
Les prétendues sorcelleries de Lesage consistaient
ainsi en habiletés de prestidigitateur. Elles suffisaient à émerveiller ses clients. 11 leur faisait écrire, par exemple, leurs demandes au démon sur des billets cju il faisait ensuite semblant de jeter au feu, enveloppés dans des boules de cire, et, quelques jours après, il les représentait, en disant que le diable, qui les avait reçus par la voie des flammes, les lui avait renvoyés.
Lesage fut arrêté pour la seconde fois, le 17 mars 1679, et nous verrons l’importance des déclarations qu’il fit aux magistrats.