LA CHAMBRE ARDENTE
On imagine la stupeur de Louis XIV, de scs ministres, du lieutenant de police à la découverte de crimes pareils. L’effroi fut d’autant plus grand que les chimistes et médecins experts étaient alors impuissants à retrouver la trace du poison dans les cadavres. Le procès fut confié à une commission spéciale dans l’espoir que, par une procédure plus rapide et plus énergique, elle parviendrait à couper le mal dans sa racine. Ce fut la célèbre Chambre ardente.
Le président en était Louis Boucherat, comte de Compans, — un homme aimable, dit Mme de Sévigné, et d’un très bon sens. Il devint dans la suite chancelier de France. Louis Bazin, seigneur de Bezons, désigné pour remplir les fonctions de rap-
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porteur avec La Reynie, était membre de 1 Académie française. L'office de greffier fut rempli par Sagot, secrétaire confidentiel de La Reynie et greffier ordinaire du Châtelet. « La commission, écrit Ravaisson, avait été composée de l’élite des membres du Conseil d’Élat et tous ces magistrats ont laissé une grande réputation. » Ce tribunal fut appelé la « Chambre ardente » parce que, anciennement, les tribunaux constitués extraordinairement pour juger les grands crimes, siégeaient dans une chambre tendue de noir, tout éclairée de torches et de flambeaux.
La Chambre se réunit pour la première fois le 10 avril 1679 et décida que toute l’instruction demeurerait secrète afin de soustraire à la connaissance du public le détail des pratiques démoniaques, dont les magistrats ne mettaient pas en doute l’efficacité, ainsi que la redoutable composition des poisons.
Voici de quelle manière était ordonnée la procédure :
Les particuliers que le juge instructeur, La Reynie, regardait comme suspects étaient arrêtés par ordre du roi, c’est-à-dire par une lettre de cachet qui tenait lieu du mandat d’amener du juge d’instruction moderne. Les premiers interrogatoires étaient soumis au procureur général et ce n’était que sur ses réquisitions qu’on procédait aux confrontations avec les coaccusés et aux récollements, après lesquels les commissaires adressaient un rapport détaillé à la Chambre. Le procureur présentait des conclusions
et la Chambre décidait si, oui ou non, l’accusé serait « recommandé », c’est-à-dire s’il demeurerait prisonnier en vertu d’un arrêt rendu par elle. En ce cas l’instruction suivait son cours. Quand celle-ci était terminée, toutes les pièces concernant l’accusé étaient lues aux juges, le procureur du Roi prononçait son réquisitoire, tendant à l’acquittement ou à la condamnation, l’accusé était entendu une dernière fois sur la sellette et la Chambre rendait une sen tence qui était sans appel.
La Chambre ardente siégea au palais de l’Arsenal. Du 10 avril 1079, jour où elle se réunit pour la première fois, au 21 juillet 1682, date où elle ferma ses portes, elle tint deux cent dix séances, après avoir été suspendue, pour les raisons que l’on exposera plus loin, du lor octobre 1680 au 19 mai 1681.
La Chambre ardente délibéra sur le sort de quatre cent quarante-deux accusés et décréta prise de corps contre trois cent soixante-sept. Parmi ces arrestations deux cent dix-huit furent maintenues. Trentesix prisonniers furent condamnés au dernier supplice, à la question ordinaire et extraordinaire, et exécutés; deux d’entre eux moururent en prison de mort naturelle; cinq furent condamnés aux galères; vingt-trois furent bannis; mais les plus coupables se trouvèrent avoir des complices si haut placés que leur procès ne put être instruit. Ajoutons les accusés qui se suicidèrent en prison, comme la Dodée, une sorcière âgée de trente-cinq ans, encore très jolie, qui avait été arrêtée avec la Trianon et se coupa la
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gorge au donjon de Vincennes après son premier interrogatoire : « elle s’est mis sa chemise par-dessus sa plaie, où la plus grande partie de son sang a coulé; on l’a trouvée morte en ouvrant sa chambre, le matin pour lui porter à déjeuner ».
Parmi les nombreuses affaires que la Chambre instruisit quelques-unes serviront de types.
Mme de Dreux était femme d’un maître des requêtes au Parlement. Elle n’avait pas trente ans, et beaucoup de grâce, de beauté, une beauté délicate et mignonne, infiniment de charme et de distinction. Elle aimait tant M. de Richelieu — déclara l’une des sorcières de la Chambre ardente, la Joly — que « d’abord qu’elle savait que M. de Richelieu regardât quelque personne, elle songeait à s’en défaire ». Elle avait « en outre » empoisonné « M. Pajot et M. de Varennes et bien d’autres »; l’un de ses amants notamment, pour s’éviter, dit-elle, les ennuis et embarras d’une rupture. Elle avait encore cherché à empoisonner son mari et à se défaire de Mme de Richelieu par sortilèges. Tous ces détails se répandirent dans Paris, où la société — on a peine à le croire — s’en amusa énormément. Le mari était criblé d’épigrammes que Mme de Sévigné déclare divinement divertissantes. Mme de Dreux était réellement trop gentille — et puis elle était cousine de deux juges de la Chambre, MM. d’Ormesson et de Fortia, — si bien que, le 27 avril 1680, les magistrats se contentèrent pour toute peine de l’admonester.
« M. de Dreux et toute sa famille, écrit Mme de Sévigné, allèrent la prendre à cette. Chambre de l’Arsenal. » Remise en liberté, la jeune femme fut fêlée et choyée par tout le monde élégant. « C’étaient une joie et un triomphe et les embrassements de toute sa famille et de tous ses amis. M. de Richelieu a fait des merveilles dans toute cette affaire. » Ce qui paraîtra inouï, c’est qu’après sa sortie du donjon de Vincennes, Mme de Dreux retourna chez les sorcières, donna rendez-vous à la Joly dans l’église des jésuites, lui demanda, et obtint d’elle, des poudres pour empoisonner une personne que M. de Richelieu « considérait ».
A dire vrai, la Joly fut arrêtée sur ces entrefaites, et, à la suite de ses révélations, un nouvel ordre d'arrestation fut lancé contre Mme de Dreux; mais elle fut avertie et se sauva. Le procès fut instruit par contumace. On vit alors le mari et M. de Richelieu solliciter pour elle de compagnie. Le 23 janvier 1082, Mme de Dreux fut condamnée au bannissement hors du royaume, mais le roi lui permit de demeurer en France, à condition que ce fût à Paris et avec son mari.
La présidente Leféron, qui appartenait également au monde de la magistrature, est d’un aspect plus rude. Fille d’un conseiller au Parlement, elle s’appelait de son nom de jeune fille Marguerite Galart. Son mari, président de la première des enquêtes, est représenté, en 1661, dans le Tableau du Parlemetit, comme « un bon juge, de jugement solide, résolu
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dans ses opinions, qui ne change pas sans grande raison, ne se prévient pas, aime la règle, bon homme et sans intérêt ». Il avait fait preuve d’indépendance de caractère lors du procès Fouquet par sa clémence pour le surintendant. Mme Leféron le trouvait ennuyeux, avare, puis — comment dire? — insuffisant. La belle cependant avait passé la cinquantaine. Mais elle s’était follement éprise d’un M. de Prade, qui, lui, s’était épris de ses écus. Mme Leféron demandait à la Voisin des poisons pour tuer son mari, et de Prade lui demandait des sortilèges pour s’atLacher le cœur de sa maîtresse. La Voisin donnait tout ce qu’on voulait : des fioles à la dame, et au galant une figure de cire vierge représentant Mme Leféron. Cette figure, enfermée dans une boîte de fer-blanc, devait être chauffée de temps à autre, ce qui devait échauffer le cœur de la dame. De Prade fit à la Voisin un billet de 20 000 livres — 100 000 francs d’aujourd’hui.
Les fioles produisirent leur effet et Leféron expira le 8 septembre 1669; la figure de cire produisit son effet également et Mme Leféron épousa M. de Prade. Le 20 février 1680, montant sur le bûcher, la Voisin dit à Sagot, greffier de la chambre : « Il est bien vrai que Mme Leféron la vint voir, toute joyeuse d’être veuve, et comme elle lui demandait si la fiole d’eau avait fait son effet : « Effet ou non, il est crevé! » De Prade ne paraissait pas moins heureux. Il courait la ville dans un carrosse tout neuf, « avec trois ou quatre laquais derrière ». Lajoie fut courte. La
dame vit que son nouveau mari songeait surtout à lui soutirer des « donations » et le mari vit bientôt que sa femme cherchait à l'empoisonner à son tour. Il se réfugia chez les Turcs. Le 7 avril 1680, Mme Leféron fut condamnée sans rigueur au bannissement hors la vicomté de Paris et en 1 500 livres d’amende, bien qu’il y eût, comme Louvois l’écrivait à Louis XIV, treize ou quatorze témoins de son crime.
Mme de Dreux et Mme Leféron furent redevables de celte surprenante indulgence à Mme de Poulaillon. Née Marguerite de Jehan, d’une famille noble de Bordeaux, elle était venue très jeune à Paris, entélée de sciences occultes, pour y fréquenter les alchimistes. Elle y avait épousé le maître des eaux et forêts de Champagne, Alexandre de Poulaillon, beaucoup plus âgé qu’elle, mais très riche. Les contemporains sont unanimes à louer le joli visage, l’intelligence fine et vive, l’exquise distinction de la jeune femme. Pour son malheur elle fit. rencontre d’un certain La Rivière qui avait de grands talents pour soutirer de l’argent aux dames. On sait qu’au xviie siècle cette sorte de talent n’était pas dans le même discrédit qu’aujourd’hui. Le bonhomme de mari, devenu méfiant, noua les cordons de sa bourse et ferma les armoires. Mme de Poulaillon recourut aux expédients. Elle vendait les meubles du logis, chaises, fauteuils, « le grand lit aurore en moire d’Angleterre », l’argenterie du buffet, et jusqu’aux habits de Poulaillon. Celui-ci, furieux — on le serait
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à moins, — ne donnait même plus à sa femme l’argent nécessaire à sa toilette et lui achetait lui-même robes et rubans.
Désespérée, la jeune femme se mit en rapport avec la Vigoureux : il fallait qu’elle eût de l’argent pour son amant et qu’elle fût débarrassée de son mari. Elle projetait pour cela les plus audacieux coups de main. Il suffirait de deux ou trois spadassins : « Pendant que l’on tiendrait Poulaillon à la gorge dans son cabinet, on jetterait les sacs d’argent par la fenêtre, et ce serait elle qui ouvrirait la porte du cabinet ». Une autre fois, il s’agissait d’enlever le maître des eaux et forêts tout vif. Mme de Poulaillon était prête à l’action, mais elle ne trouvait pas d’hommes pour la seconder. Elle vit enfin Marie Bosse, qui, dès l’abord, lui parut de plus de cœur. Néanmoins, Mme de Poulaillon montrait un si furieux empressement à se débarrasser de son « vieux bonhomme », que Marie Bosse, pour aguerrie qu’elle fût, en prit peur. Elle ne voulut pas livrer en une seule fois la poudre nécessaire à l’empoisonnement, de crainte que la dame, en administrant la dose tout entière, d’un coup, ne produisît un éclat. La sorcière crut prudent de commencer par la chemise, une des plus horribles inventions de ces mégères. Les chemises du mari étaient lavées à l’arsenic. Il n’y paraissait rien. Celui qui les revêtait ne tardait pas d’être atteint d’une cruelle inflammation dans la région du bas-ventre et le haut des jambes. Et chacun de consoler la pauvre femme de qui l’époux
était atteint d’un mal honteux, produit de la débauche. On mettait également de l'arsenic dans les lavements dont les contemporains faisaient, comme on sait, grand usage. Le contenu d’une fiole versé dans le vin ou le bouillon hâtait l’opération. Les négociations entre Mme de Poulaillon et la Bosse se firent dans l’église des Carmélites. La jeune femme donna -4000 livres — 20 000 francs de notre monnaie — pour la fiole et la préparation des chemises. Une lettre anonyme prévint Poulaillon; d’ailleurs, sa femme ne trouva pas l’aide nécessaire parmi les domestiques. Alors, dans sa fureur, elle s’adressa à des soldats et leur demanda d’attendre son mari au coin d’une route qu’elle leur indiqua, où il serait très commode, disait-elle, de l’assommer. Les soldats prirent l’argent et coururent conter la chose à Poulaillon, qui perdit patience pour de bon, fit enfermer sa femme dans un couvent et introduisit une plainte au Châtelet. C’est à ce moment que la dame fut « décrétée » par la Chambre ardente.
Dès qu’il vit poindre l’orage, La Rivière, à qui Mme de Poulaillon avait tout sacrifié, se sauva en Bourgogne, où il se cacha derrière les jupes de Mme de Coligny, la fille du fameux Bussy-Rabutin. Veuve du marquis de Coligny, elle s’était éprise do l’amant de Mme de Poulaillon. La Rivière, tenu au courant des incidents du procès, plaisantait agréablement sur les malheurs de son ancienne maîtresse auprès de sa nouvelle amie. Celle-ci, bien que follement amoureuse du galant, en fut choquée : « Si le
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malheur de la femme du monde qui a, dit-on, le plus de mérite et qui vous aime et qui vous a aimé le plus éperdument, ne vous touche plus, sur quoi me flallerai-je de vous garder toujours? » Ce brillant cavalier, qui se faisait appeler « marquis de la Rivière, seigneur de Courcy », était, en réalité, bâtard de l’abbé de la Rivière, évêque de Langres.
Mme de Poulaillon fut interrogée sur la sellette le 5 juin 1679. Le procureur général avait requis contre elle le supplice de la quesLion et la mort en place de Grève; mais le souvenir de la fin si édifiante, il faut dire plus, si émouvante de Mme de Brinvilliers, était encore dans l’âme des magistrats et y avait presque introduit un remords. Mme de Poulaillon montra devant ses juges plus de grâce encore, plus d’abandon en la main de Dieu, plus de résignation douce et sereine. L’émotion chez ces hommes de loi fut si forte qu’ils ne purent se résoudre à faire tomber cette tête adorable. « Cette dame qui avait infiniment d’esprit, note le greffier Sagot, se souciait peu de la mort et, ne croyant pas qu’elle échapperait, fut pendant tout son interrogatoire d’une présence d’esprit extraordinaire qui la fit admirer et plaindre par ses juges. » La Reynie écrit que les magistrats furent touchés « de son esprit et de la grâce avec laquelle, étant sur la sellette, elle avait expliqué son malheur et son crime ». — « Les commissaires, dit Sagot, demeurèrent à opiner quatre heures entières, chacun de MM. les commissaires, particulièrement ceux qui prenaient intérêt
pour ces dames, s’étanl préparé pour ce qui devait servir, sinon à la décharge de la Poulaillon, du moins à l’atténuation des faits qui lui étaient imposés, en ce qui se pourrait, sans blesser visiblement la justice. M. de Fieubet fut celui qui s’y étendit le plus et y employa toute la force de son éloquence qui lui est naturelle, et aussi fut-il celui qui sauva la vie à la dame de Poulaillon, ayant fait revenir à son avis, qui fit l’arrêt, trois des six juges qui avaient, avant lui, opiné à la mort, ce qui fut d’un préjugé heureux pour les dames Dreux et Lcféron et autres prisonniers, et, de fait, c’est par cet endroit que la Chambre a molli. »
« La grande difficulté, ajoute La Reynie, fut, après cela, à consoler Mme de Poulaillon lorsqu’elle se vit seulement condamnée au bannissement au lieu de la mort qu’elle avait elle-même prononcée en présence de ses juges, après leur avoir témoigné la joie qu’elle avait, en expiant ainsi son crime, de se délivrer en même temps de tous ses autres malheurs. » Sur la propre demande de la jeune femme, sa peine fut aggravée, par ordre du roi, c’est-à-dire par lettre de cachet, en une détention aux Pénitentes d’Angers. Cependant La Rivière, après avoir rendu mère Mme de Coligny, l’épousait sans sourciller. Il est vrai que, peu après, Bussy-Rabutin et sa fille, désabusés du personnage, cherchaient à faire rompre l’union ; mais le gaillard résista et Mme de La Rivière fut contrainte de lui verser une forte pension pour le décider à l'abandonner.
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La meilleure société applaudit à l’acquittement de Mme de Poulaillon, tandis que la petite bourgeoisie murmurait avec d’autant plus de raison que, peu après, une dame Rebillé, veuve Brunet, était condamnée avec la plus grande rigueur, sans être plus coupable que Mme de Poulaillon, Mme de Dreux et la présidente Leféron.
Elle était mariée à un gros bourgeois du port Saint-Landry dans la Cité. M. et Mme Brunet recevaient nombreuse compagnie, car on faisait chez eux de bonne musique. Le joueur de flûte à la mode, Philbert Rebillé, dit Philibert, musicien du roi, s’y faisait entendre habituellement. Brunet adorait le flûtiste pour l’agrément de son talent, et Mme Brunet l’adorait pour l’agrément de sa personne. Comme on faisait très bonne chère chez l’excellent bourgeois et que sa femme était charmante, l’artiste répondait avec grand enthousiasme à cette double passion. Bonheur parfait, et qui eût duré longtemps aux sons de la flûte mélodieuse, si Brunet, pour s’attacher définitivement un musicien aussi agréable, ne se fût avisé de lui offrir sa fille avec une belle dot, et si Philibert, charmé de la dot et de la fille, ne les eût acceptées avec empressement. Mme Brunet eut un cri d’horreur. Philibert lui expliqua qu’il avait consulté des notaires apostoliques et que, moyennant finance, on aurait des lettres canoniques qui arrangeraient cette affaire. Et ce furent des fêtes pour les fiançailles. Mme Brunet désespérée se confia à la Voisin : « Quand elle
devrait faire dix ans de pénitence, il fallait que le bon Dieu lui ôtât Brunet, son mari, car elle ne pouvait se résoudre à voir Philibert, qu’elle aimait passionnément, entre les bras de sa fille ». Elle conduisit même son amant chez la devineresse. Philibert déposa au procès qu’elle le mena, sous prétexte de lui faire voir un jardin, chez une femme qui se mêle de regarder dans la main : « ne sait qui elle est, car celte femme était alors tellement ivre qu’elle ne put dire un mot ». La Voisin interrogée raconta les démarches de Mme Brunet, ajoutant : « Il y a d’autres particularités que je ne dirais pour rien au monde, et j’aimerais mieux qu’un poignard me perçât le sein; cela est réservé aux confesseurs, non aux juges ». François Ravaisson, notre grave et savant prédécesseur au classement des archives de la Bastille, a publié celte dramatique déclaration et l’a commentée ainsi : « Ces particularités, la Voisin les rapporta plus tard à M. de La Reynie; elles faisaient honneur au tempérament de Philibert. Les détails que donnèrent les juges mirent ce joueur de flûte à la mode, et les femmes de la cour et de la ville se l’arrachèrent lorsqu’il sortit de prison. »
Cependant ce fut Marie Bosse qui se chargea de l’opération, moyennant 2 000 livres — 10 000 francs d’aujourd’hui.
Brunet fut empoisonné en 1673 et Philibert épousa la veuve.
« Mes amis me conseillèrent, déclara-t-il bonnement devant la Chambre, d’épouser la mère plutôt
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que la fille, ce que je fis, sous le bon plaisir du Roi, qui signa au contrat. »
La femme du joueur de flûte fut condamnée le 15 mai 1679. Elle supplia vainement qu’on lui permît de voir une dernière fois son mari et ses enfants. On lui trancha le poing étant vivante, puis elle fut pendue et son corps jeté au feu. Louis XIV, qui affectionnait son flûtiste, lui conseilla de quitter la France s’il se sentait coupable. Mais Philibert était homme de cœur. Comme un gentilhomme il alla directement se constituer prisonnier à Vincennes. Il fut acquitté le 7 avril 1680.
Cependant la Chambre ardente étendait ses poursuites sur un cercle de plus en plus large et qui s’élevait de plus en plus haut dans les rangs de la société. Et peu à peu s’éveilla une inquiétude singulière — malaise étonnant, — ce n’était plus des empoisonneurs qu’on avait peur, mais des magistrats. On citait une dame du meilleur monde qui répétait partout qu’on devait brûler le procès et les juges. La Reynie demandait une escorte pour le garder quand il se rendait au donjon de Vincennes, où étaient les principaux accusés. Mme de Sévigné écrivait en parlant du grand lieutenanL de police : «Sa vie témoigne qu’il n’y a point d’empoisonneurs ».
i44 LE DRAME DES POISONS.
Le 4 février 1080, Louvois manda au président de la Chambre :
« Sa Majesté ayant été informée des discours qui se sont tenus à Paris, à l’occasion des décrets donnés depuis quelques jours par la Chambre, elle m’a commandé de vous faire savoir qu’elle désire que vous assuriez les juges de sa protection et que vous leur fassiez connaître qu’elle attend qu’ils continueront à rendre la justice avec fermeté. » Louis XIV fit venir à Versailles le président Boucherat, les deux commissaires rapporteurs, La Reynie et Bezons, et le procureur général :
« A l’issue de son dîner, écrit La Reynie, Sa Majesté m’a recommandé la justice et notre devoir, en termes extrêmement forts et précis, et en nous marquant qu’elle désirait de nous pour le bien public que nous pénétrassions le plus avant possible dans le malheureux commerce des poisons, afin d’en couper la racine s’il était possible; elle nous a commandé de faire justice exacte, sans aucune distinction de personnes, de conditions ni de sexe, et Sa Majesté nous l’a dit en termes clairs et vifs. »
Les résolutions si énergiquement exprimées par le roi remplissaient La Reynie de confiance et d’ardeur; elles lui donnaient courage dans l’accomplissement de la lourde tâche qui lui avait été imposée. Et ce courage lui était nécessaire : quelles effroyables révélations il entendait! Est-ce à cause de ces révélations que, brusquement, les dispositions de la cour de Versailles se modifièrent? La Voisin venait
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d’être condamnée à subir la question. La question lui fut donnée, mais seulement pour la forme. « La Voisin n’a point du tout eu la question, écrit La Reynic indigné, ainsi ce moyen à son égard n’éLant pas appliqué n’a produit aucun effet. » On avait craint que la sorcière, dont la discrétion avait été si grande jusque-là, ne parlât trop dans les souffrances de la torture, et, en dehors de LaReynie, les tortionnaires avaient reçu des ordres. Les juges, en dehors de La Reynie, avaient reçu des ordres également, et leur réserve à interroger l’accusée avait été telle que, au moment du supplice, la Voisin, prise de remords, crut devoir déclarer spontanément, avant d’êlre mise entre les mains du confesseur : « Se croit obligée de dire, pour la décharge de sa conscience, qu’un grand nombre de personnes de toutes conditions et qualités se sont adressées à elle pour avoir les moyens de faire mourir beaucoup de personnes, et c’est la débauche qui est le premier mobile de tous ces crimes. »
Mais, après l’exécution de la Voisin, se poursuivirent les interrogatoires de son compère le magicien Lesage, de son complice l’abbé Guibourg, de sa fille Marguerite Monvoisin. Le 2 août 1680, Louis XIV, étant à Lille, écrivit à La Reynie :
Ayant vu la déclaration que Marguerite Monvoisin, prisonnière en mon château de Vinccnnes, a faite le 12 du mois passé, je vous écris cette lettre pour vous dire que mon intention est que vous apportiez tous les soins qui dépendent de vous pour éclaircir /es faits contenus
dans ladite déclaration, — que vous observiez de faire écrire, en des cahiers séparés, les récolements, confrontations et tout ce qui concernera l’instruction qui pourra être faite sur ladite déclaration et que, cependant, sursoyiez de rapporter à ma Chambre royale, séante à l’Arsenal, les interrogatoires de Romani et de Bertrand.
Romani et Bertrand étaient deux accusés de la Chambre ardente dont il sera beaucoup question dans la suite.
Ainsi Louis XIV donnait ordre de détacher, des dossiers soumis au tribunal, les déclarations de la fille Voisin et celles de Romani et de Bertrand. D’autre part, Louvois avait eu l’imprudence de promettre à Lesage vie sauve s’il déclarait tout ce qu’il savait. Lesage racontait des choses effroyables. La consigne fut alors de ne plus l’écouter, c’était un menteur. Mais voici que, les 30 septembre et 1er octobre 1680, ces propos furent confirmés à la question de la manière la plus précise par la sorcière Françoise Filastre. Les déclarations de la Filastre retentirent jusqu’aux oreilles de Louis XIV comme un coup de tonnerre. On lit dans les registres du Conseil du roi :
Le Roi, s’étant fait représenter le procès-verbal de la question de Françoise Filastre, ne voulant pas permettre, pour de bonnes et justes considérations importantes à son service que certains faits soient insérés dans les expéditions qui seront faites pour servir en la Chambre de l’Arsenal, Sa Majesté, étant en son Conseil, a ordonné que les minutes et originaux
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desdils actes seront représentés à M. le chancelier par le greffier de la Commission et que, en sa présence, il sera expédié par le dit greffier une grosse desdits actes dans laquelle ne seront pas insérés lesdils faits. Fait au Conseil du Roi, Sa Majesté y étant, tenu à Versailles, le 14 mai 1681.
Signé : Le Tellier.
Le roi faisait donc pour la seconde fois enlever des rôles et soustraire au tribunal certains documents contenant de nouvelles déclarations. Aussi bien voyait-il à présent que celles-ci correspondaient à la réalité et que si les interrogatoires se poursuivaient il ne serait plus possible d’en empêcher la divulgation. Le jour même, le 1er octobre 1680, les séances de la Chambre furent suspendues.
Les documents que le roi avait ainsi fait séparer des dossiers furent enfermés dans un coffret où l’on mit les scellés et que l’on déposa chez Sagot, greffier de la Chambre, demeurant rue Ouincampoix. Quand Sagot mourut, le 10 octobre 1680, le coffret fut transporté rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, chez son successeur au greffe du Châtelet et de la Chambre ardente, Nicolas Gaudion. Le 13 juillet 1709, le coffret fut apporté dans le cabinet du roi, où, en présence du chancelier Pontchartrain, Louis XIV fit brûleries papiers dans sa cheminée : « Sa Majesté étant en son Conseil, après avoir vu et examiné les minutes et actes qui lui ont été remis par M. lé chancelier et les avoir fait brûler en sa présence, a ordonné que Gaudion en demeurera bien et valablement déchargé »,
Louis XIV venait d’être frappé brutalement, non seulement dans ses affections les plus profondes mais dans sa dignité de souverain, par les déclarations des obscurs et infâmes accusés de la Chambre ardente. Le trône même de France en était sali. Colbert et Louvois eurent un moment de frayeur. Le monarque tout-puissant, avec l’aide de ses deux grands ministres, a cru plonger dans une nuit insondable l’histoire affreuse de sa honte et de sa douleur. Mais une flamme n’avait pas été éteinte. On ne l’avait pas aperçue. Elle a continué de brûler, elle a grandi, elle a répandu sa clarté autour d’elle. C’est dans une pleine lumière que les faits vont paraître sous nos yeux.
MADAME DE MONTESPAN
D'après une peinture contemporaine anonyme, conservée au Musée de Versailles.
MADAME DE MONTESPAN1
La marquise Françoise-Athénaïs de Montespan était née en 1641, au château de Tonnay-Charente, de Gabriel de Rochechouart, duc de Mortemart, seigneur de Vivonne, et de Diane de Granseigne,
1. Sources manuscrites : Bibliothèque de l’Arsenal, Archives de la Bastille, mss 10 338-10 359 (dossiers de la Chambre ardente); — Bibliothèque nationale, ms. français 7 608, notes de La Reynie.
Sources imprimées : François Ravaisson, Archives de la Bastille, t. IV-V1I, Paris, 1870-74; — Correspondance de Mme de Sévigné; — Correspondance de Madame Palatine; — Bussy- Rabutin, Histoire amoureuse des Gaules; — Mémoires de Mme de Caylus, de l’abbé de Choisy, du marquis de la Fare, de Mlle de Montpensier, du duc de Saint-Simon.
Travaux des historiens : P. Clément, Madame de Montespan et Louis XIV, Paris, 1869; — P. Bonassieux, le Château de Clagny et Madame de Montespan, Paris, 1881 ; — J. Lair, Louise de la Valliàre, Paris, 1881; — J. Loiseleur, Trois énigmes historiques, Paris, 1883; — G. Jourdy, la Citadelle de Besançon, prison d'État au XVI" siècle, ou épilogue de l’Affaire des poisons, Gray, 1888; — docteur G. Légué, Médecins et Empoisonneurs au XVII ° siècle, Paris, 1896.
fille de Jean de Marsillac. Elle fut appelée Mlle de Tonnay-Charente jusqu’à son mariage. « Sa mère, dit Mme de Caylus, voulut lui donner des principes de piété solide. » La piété de Mlle de Tonnay-Charente était violente et exaspérée. Nommée, en 1600, fille d’honneur de la reine, « elle lui donna une opinion extraordinaire de sa vertu en communiant tous les jours ». En 1679, alors qu’elle était depuis plusieurs années la maîtresse du roi, elle étonnait beaucoup la princesse d’IIarcourt en lui envoyant, le lor janvier, pour ses étrennes, une haire, une discipline et des heures enrichies de diamants.
Mlle de Tonnay-Charente épousa, le 28 janvier 1663, un gentilhomme de sa province, L.-H. de Pardaillan, marquis de Montespan, qui avait une année de moins qu’elle. En supposant qu’elle l’eût aimé, ce ne fut pas pour longtemps. Dame d’honneur de la reine, elle était fascinée par la magnificence qui entourait Louise de la Vallière, aimée de Louis XIV et devenue, malgré sa réserve, son allure frêle et douce, l’objet de tant de jalousies, de tant de haines, de tant de colères. Mme de Montespan surtout répandait son envie contre elle en traits méchants, d’une insultante ironie. On sait qu’elle ne tarda pas à la remplacer.
Louise de la Vallière s’était tenue dans l’ombre, évitant l’éclat et les honneurs; Mme de Montespan, dans son orgueil, voulait éblouir tous les yeux. « Tonnante et triomphante », écrit Mme de Sévigné en parlant de Mme de Montespan dans la gloire
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desséchées, du sang de chauves-souris et les plus ignobles ingrédients. On en faisait une pâte qui était placée sous le calice durant le sacrifice de la messe et bénite par le prêtre au moment de l’offertoire. Louis XIV avalait cette composition mêlée à ses aliments.
« Ma mère, dit la fille de la Voisin, a porté plusieurs fois à Mme de Montespan, à Saint-Germain, à Versailles, à Clagny, des poudres pour l’amour, pour faire prendre au Roi, qui avaient passé sous le calice, même d’autres qui n’avaient pas passé; ma mère en a envoyé à Mme de Montespan par la demoiselle Desœillets — c’était une des suivantes de la favorite; — moi-même j’en ai donné à Mme de Montespan dans l'église des Petits-Pères, une autre fois sur le chemin de Saint-Cloud. »
Les dépositions de Marguerite Monvoisin sont importantes. Elle n’avait jamais été mêlée aux sorcelleries de sa mère, mais elle en avait eu connaissance. La Reynie observe que, dans ses déclarations, « éclate un certain air d’ingénuité, ou, si les choses sont fausses, tout le monde peut être trompé ». Il ajoute qu’ « elle dit tant de circonstances et tant d’actes différents, qui ne se contredisent point, qu’ij est moralement impossible qu’elles soient inventées, joint qu’elle n’a pas assez de génie pour invenLeret pour suivre ce qu’elle aurait inventé. Plusieurs de ces circonstances sont prouvées et véritables, elle cite des gens vivants. » Le juge instructeur dit encore que les dénégations mêmes des sorcières,
accusées par Marguerite Monvoisin comme complices de Mme de Montespan, leur embarras, leurs contradictions, leur refus de répondre quand elles se sentent pressées, confirment son témoignage.
Lorsque Marguerite Monvoisin fit ses dépositions, sa mère était morte sur le bûcher depuis plusieurs mois. On lit, dans son interrogatoire du 12 juillet 1080 :
« Pourquoi elle n’a pas donné avis plus tôt de ces mauvais desseins contre la personne du Roi?
— Elle ne pouvait donner avis de ce qu’elle avait entendu sans perdre sa mère, n’a cru être obligée de le déclarer, n’a demandé conseil à personne, a déclaré tout ce qu’elle sait sur ce sujet.
— Si elle ne sait pas qu’elle y est obligée et que ce serait un grand crime de dissimuler quoi que ce soit sur ce sujet?
— Elle a fort bien su de quelle conséquence sont les choses qu’elle a déclarées, elle l’a entendu avant de les déclarer, elle l'entend forL bien après les avoir déclarées, et il n’est pas môme permis de parler sur celte matière quand il n’y aurait rien de vrai, ou que l’on ne saurait rien; sait qu’il n’y a rien qui ne soit de conséquence sur ce sujet.
— Si elle ne sait pas que ce serait un crime d’ajouter la moindre circonstance sur les faits sur lesquels elle s’est expliquée?
— Oui, et ceux de qui elle a parlé en peuvent dire beaucoup; croit avoir diminué plutôt que d’augmenter; n’a eu d’autre pensée que de déclarer la
MADAME DE MONTESPAN
vérité, n’ayant plus rien à craindre à l’égard de sa mère; s’il lui vient en mémoire quelque nouvelle circonstance, ou si on l’en fait souvenir, elle reconnaîtra la vérité. »
Plusieurs écrivains ont pensé que les sorcières avaient compromis les plus grands noms de France, devant les juges de la Chambre ardente, dans l’espoir de sauver leur vie en se liant à des personnes si haut p'acées que nul n’oserait porter la main jusqu’à elles. Tout au contraire, nous voyons la Voisin cacher jusqu’au moment du supplice ses relations avec la maîtresse du roi, car sa plus grande crainte était que l’horrible châtiment des régicides ne lui fût appliqué. Dans un moment d’épanchement elle dit aux gardes qu’elle avait auprès d’elle à Vincennes : « Je crains plus que tout ce que l’on me demande certain voyage à la Cour ». Il sera beaucoup question dans la suite de ce voyage que la sorcière avait fait pour le compte de Mme de Montespan. C’est à toute extrémité, après avoir entendu son arrêt de mort, arrêt sans appel, que Françoise Filastre fil ses foudroyantes dépositions des 30 septembre et 1er octobre 1680, dont il a été question précédemment, dépositions à la suite desquelles Louis XIV, épouvanté, fit suspendre les séances de la Chambre ardente.
Les déclarations de Marguerite Monvoisin furent exactement confirmées par celles de l’abbé Guibourg, avec lequel elle n’avait eu, depuis son arrestation, aucun moyen de communiquer. Ainsi, comme le dit
I,a Reynie, la preuve en fut faite « selon les règles de la justice ».
Aujourd’hui l’histoire a d’autres preuves encore. Nous venons d’entendre la fille de la Voisin : « Toutes les fois qu’il arrivait quelque chose de nouveau à Mme de Montespan et qu’elle craignait quelque diminution aux bonnes grâces du roi, elle donnait avis à ma mère ». Or, si nous suivons, dans la correspondance de Mme de Sévigné et les chroniques de la Cour, l’histoire accidentée des rapports de Mme de Montespan avec Louis XIV, de 1607 à 1680, en nous reportant, d’autre part, aux dépositions des accusés devant la Chambre ardente, nous trouvons dans le rapprochement la confirmation précise des affirmations de Marguerite Monvoisin. L’observation en est faite plusieurs fois par La Reynie : « Le temps indiqué par l’accusé est considérable pour Mme de Montespan ».
Comment, par qui, l’orgueilleuse favorite fut-elle conduite aux taudis des sorcières? Les historiens ont émis à ce sujet bien des hypothèses. Ils n’ont pas connu la déclaration de La Chaboissière, valet de Vanens, que nous avons citée : « Que le chevalier de Vanens aurait mérité d’être tiré à quatre chevaux pour les conseils qu’il avait donnés à Mme de Montespan ». A peine La Chaboissière eut-il laissé échapper cet aveu, que, très agité, il voulut se rétracter et supplia que ces paroles ne fussent pas écrites dans son interrogatoire. La Reynie dégage cet aveu du chaos des papiers de procédure, et
MADAME DE MONTESPAN
le souligne nettement comme le point initial du drame.
Les relations de la favorite avec les sorcières commencèrent donc à l’époque même où l’on vit poindre son amour pour le roi. En 1G67, nous la trouvons rue de la Tannerie, en compagnie du magicien Lesage et de l’abbé Mariette, prêtre de Saint-Séverin. Celui-ci appartenait à une bonne famille parisienne; il était grand, bien fait, avec un teint très blanc et des cheveux noirs. Au fond d’une petite chambre s’élevait un autel : Mariette, vêtu des ornements sacerdotaux, prononçait des incantations. Lesage chantait le Veni Creator , puis Mariette lisait un évangile sur la tête de Mme de Montespan, qui s’était agenouillée devant lui et récitait des conjurations contre Louise de la Vallière. Elle ajoutait — les paroles mêmes se retrouvent dans l’un des interrogatoires de Lesage : — « Je demande l’amitié du roi et celle de monseigneur le Dauphin, qu’elle me soit continuée, que la reine soit stérile, que le roi quitte son lit et sa table pour moi, que j’obtienne de lui tout ce que je lui demanderai pour moi, mes parents; que mes serviteurs et domestiques lui soient agréables; chérie et respectée des grands seigneurs, que je puisse être appelée aux conseils du roi et savoir ce qui s’y passe, et que, cette amitié redoublant plus que par le passé, le roi quitte et ne regarde la Vallière, et que, la reine étant répudiée, je puisse épouser le roi. »
Une autre lois, dans l’église Saint-Sévcrin, en
ICO
présence de Mme de Monlespan, l’abbé Mariette fit des conjurations sur deux cœurs de pigeons, qui avaient été bénits aux noms de Louis XIV et de Louise de la Vallière, durant le sacrifice delà messe.
Au commencement de 16G8, Mariette et Lesage eurent l’audace de se rendre jusqu’à Saint-Germain, en pleine cour royale, et, au château môme, dans le logement occupé par Mme de Thianges, sœur de Mme de Montespan, ils recommencèrent leurs sortilèges. Les fumigations aromatiques remplissaient la chambre de vapeurs bleuâtres, auxquelles se mêlait le parfum àcrc de l’encens. Mme de Monlespan formulait la conjuration. « Celle-ci, déposa Lesage, était pour obtenir les bonnes grâces du roi et pour faire mourir Mlle de la Vallière. » Mariette dit : « pour l’éloigner seulement ». Or il arriva que, peu de temps après ces pratiques, l’année même, en 1068, Mme de Montespan réalisa son rêve et fut reçue dans le lit du roi. La faveur de la Vallière pâlit rapi dement. En 1069, Mme de Montespan accoucha du premier des sept enfants qu’elle eut de Louis XIV. Eût-elle mis en doute l’efficacité des pratiques démoniaques, la confiance fût née de ce jour.
Un incident, dont les conséquences auraient pu être terribles, vint troubler ce bonheur tant désiré. Mariette et Lesage étaient redevables à la Voisin de la clientèle si fructueuse de Mme de Montespan. Mais c’étaient des ingrats, et ils en arrivèrent à faire des conjurations pour la marquise, non plus avec la collaboration de la Voisin, mais avec celle d’une
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sorcière concurrente, la Duverger. La Voisin fut indignée « et, écrit La Reynie, en fit du bruit. Cela fit quelque éclat, et le roi, ayant eu avis que ces gens-là faisaient des impiétés et des sacrilèges, les ayant fait arrêter, Mariette et Dubuisson (c’était le nom que Lesage prenait à cette époque) furent arrêtés et mis à la Bastille, au mois de mars 1668. » De la Bastille, ils furent traduits devant le Châtelet sous l’accusation de sorcellerie. Les chroniqueurs de la Cour, sans connaître les motifs, notent qu’à ce moment, brusquement, Mme de Montespan quitta Paris. Mais Lesage et Mariette avaient trop d’intérêt à se taire. « D’ailleurs, écrit le lieutenant de police, le premier juge qui instruisit le procès étant par sa femme cousin germain de Mariette, feu M. le président de Mesmes ', présidant lors la Tournelle, la Voisin étant en pleine liberté avec le crédit des personnes intéressées et avec lesquelles elle était en commerce, ces malheureuses pratiques étant alors inconnues, rien ne fut approfondi. Il fut question de voir seulement comment on traiterait et jugerait celte affaire pour sauver Mariette à cause de sa famille. » Le peu qu’on ne put cacher fit condamner Lesage aux galères et Mariette au bannissement. Le roi aggrava la peine de ce dernier en détention ; mais le prisonnier s’évada de Saint-Lazare, où il avait été enfermé. Quant à Lesage, la Voisin, grâce à ses relations, ne tarda pas
1. La duchesse de Vivonne, belle-sœur de Mme de Montespan, et elle-même cliente passionnée des sorcières et des magiciens, était la fille du président de Mesmes.
à le faire mettre en liberté. Dans un mémoire à Louvois, La Reynie montre les conclusions qui se dégagent du procès de 1G68. Après avoir fait observer, avec beaucoup d’à-propos, que les déclarations des accusés sont d’autant moins suspectes qu’elles datent d’une époque (mars ÎGG8) où il ne pouvait encore être question dans le public des relations à peine naissantes entre Louis XIV et Mme de Montespan, le lieutenant de police dit que Mariette et Lesage n’ont pu connaître ces relations que par Mme de Montespan elle-même, et il ajoute :
« Il paraît, par le procès fait à Lesage et à Mariette, en 1GG8, que Mme de Montespan était, au moins dès 16G7, en commerce avec la Voisin, que, dès ce temps, elle voyait par son moyen Mariette et Lesage; que Mariette disait en présence de Lesage, et dans la chambre de Mariette, des évangiles sur la tête de Mme de Montespan.
« Il y avait donc un dessein dès lors.
« Lorsque j’ai interrogé sur cela les deux complices, qui restent, ils ont dit — séparément — que ce dessein était de parvenir aux bonnes grâces du roi, que, pour cela, la Voisin donnait dès lors et que l’on faisait passer des poudres sous le calice qu’on donnait à Mme de Montespan, et qu’elle récitait une conjuration où étaient le nom du roi et le sien, qu’elle faisait d’autres cérémonies à Saint-Germain, qu’elle faisait dire la messe sur des cœurs à Saint- Séverin, puis dans la chambre de Mariette d’autres impiétés et des sacrilèges, pour cela et pour faire
MADAME DE MONTESPAN
mourir, a ce que l’un dit, et l’autre, pour éloigner seulement, Mme de la Vallière (ces nouvelles sorcelleries pour la mort de Mlle de la Vallière, furent faites sur des ossements humains).
« Lesage et Mariette n’en ont rien dit jusqu’à ce que le premier, excité par des ordres exprès de dire la vérité, et Mariette, forcé de les déclarer par les choses mêmes, l’un et l’autre — séparément — ont établi ces faits. »
La Reynie observe encore que Lesage et Mariette indiquèrent certains détails, reconnus dans la suite exacts, dont seule Mme de Monlespan pouvait leur avoir donné connaissance.
Nous avons dit plus haut les motifs qui inspirent confiance dans les déclarations de Marguerite Monvoisin; les dépositions correspondantes de Lesage méritent une égale attention. Le 8 octobre 1G79, Louvois écrivait à Louis XIV : « M. de La Reynie me témoigna qu’il était persuadé que, si je parlais à Lesage, il achèverait de se déterminer à dire tout ce qu’il sait, ce qu’il croyait d’autant plus important que cet homme qui, jusqu’à présent, n’est convaincu d’avoir fait lui-même aucun empoisonnement, a une parfaite connaissance de tous ceux qui se sont faits à Paris depuis sept ou huit ans. J’y ai été hier matin (au donjon de Vincennes) et lui ai parlé au sens que M. de La Reynie a désiré, lui faisant espérer que Sa Majesté lui ferait grâce, pourvu qu’il fit les déclarations nécessaires pour donner connaissance à la justice de tout ce qui s’est fait à l’égard des
poisons. Il me promit de le faire, et me dit qu’il était bien surpris que je l’excitasse à dire tout ce qu’il savait. » Dans une lettre du 11 octobre 1G79, Louvois renouvela ses instances pour obtenir que Lesage parlât d’une manière complète, en toute franchise. Le magicien hésitait, cherchait à se dérober, répétant à ceux qui le pressaient combien il était étonné qu’on le poussât ainsi à dire tout ce qu’il savait; mais celte résistance animait l’ardeur de La Reynie. Il revenait à la charge; comme Louvois, il faisait entrevoir la grâce du roi. Enfin, Lesage parla. Ses principales déclarations étaient écrites parmi les papiers que Louis XIV fit brûler dans la cheminée de son cabinet, comme il a été dit; nous n’en avons donc plus le texte complet; mais, par les notes qu’a laissées le juge instructeur La Reynie, aussi bien que par les fragments d’interrogatoire conservés et que l’on trouvera reproduits en partie ci-dessous, nous savons que les révélations de Lesage confirmèrent entièrement celles de Marguerite Monvoisin.
Le scandale des amours de Louis XIV fut d autant plus vif que le jeune marquis de Monlespan n’avait rien du mari complaisant, trait singulier à cette époque et dans ce milieu. « C'était un homme extravagant, extraordinaire, dit Mlle de Montpensiei , qui se plaignait à tout le monde de 1 amitié dû îoi
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pour sa femme ». Il fît des scènes à sa femme et la souffleta. Il fit des scènes au roi. « Quand Montespan allait à Saint-Germain et qu’il faisait de ces prônes, Mme de Montespan était au désespoir. Il venait fort souvent chez moi, écrit Mlle de Montpensier, il est mon parent et je le grondais. Il y était venu un soir et m’avait fait une harangue qu’il avait faite au Roi, où il citait mille passages de la Sainte Écriture, David, enfin lui disait force choses pour l’obliger à lui rendre sa femme et craindre le jugement de Dieu. Je lui dis : « Vous êtes fou ! » Je fus à Saint- Germain le lendemain et dis à Mme de Montespan : « J’ai vu votre mari à Paris, qui est plus fou que « jamais; je l’ai fort grondé et lui ai dit que, s’il ne « se taisait, il mériterait qu’on le fit enfermer ». Elle me dit : « Il est ici qui fait des contes dans la Cour; « je suis honteuse de voir que mon perroquet et « lui amusent la canaille ».
Louis XIV ne laissait pas d’être contrarié par l’altitude de ce surprenant mari. On le voit, dans sa toute-puissance, se cacher, se dissimuler, comme un amant vulgaire. Ses craintes redoublèrent quand sa maîtresse devint mère. Louis XIV aima beaucoup ses enfants, particulièrement ceux qu’il eut de Mme de Montespan. Devant la loi ces enfants appartenaient au mari, et Louis XIV tremblait que, par vengeance et ironie, Montespan lui vint prendre son fils et sa fille.
Montespan trouva un appui dans son oncle l’archevêque de Sens. « Quand la passion du roi fut
connue, dit l’abbé Boileau, frère du poète, l’archevêque mit publiquement en pénitence une femme de la ville vivant comme la marquise, sa nièce, en concubinage patent et fit publier dans son diocèse les anciens canons contre la violation de la loi religieuse. » Le diocèse de Sens comprenait Fontainebleau, où la Cour résidait alors. Mme de Montespan dut partir, confuse. Il lui semblait qu’elle était montrée du doigt. Elle n’osa rentrer sur le territoire de l’archevêché de Sens qu’après la morL du prélat, en 1074.
Quand le marquis de Montespan comprit que ses efforts étaient vains et que, du haut du trône, Louis XIV ne lui répondrait que par des lettres de cachet, il se vêtit de deuil, habilla de deuil toute sa maison, et, dans un carrosse drapé de deuil, vint à la Cour, prendre congé, en grande pompe, de ses parents, amis et connaissances. Ce jour le mari, tout de noir habillé, ne fut pas ridicule; les plaisantins se turent et, sur le trône, le Roi fut odieux. Un homme de génie prêta son aide au monarque. Molière écrivit Amphitryon. La pièce fut représentée en cette année 1668 et les rieurs reprirent place dans le camp royal.
Un partage avec Jupiter
N’a rien du tout qui déshonore.
Vicomtes et marquises, sur les banquettes dorées, applaudissaient au brocard et soulignaient d’éclats de rire les railleries cruelles. Le roi n’en fut pas moins atteint, surtout dans l’opinion de la bour-
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geoisie parisienne. Il le sentit et il lui arriva de dire lui-même à sa maîtresse : « Que si elle avait quitté maison, enfants et mari pour le suivre, il avait quitté, lui, le soin de sa réputation qui était extrêmement flétrie pour avoir aimé une femme qu’il avait de si grandes raisons de ne pas regarder comme il avait fait ».
Montespan était parti pour sa province. Quelques hommes de la compagnie qu’il commandait eurent, querelle avec le sous-bayle de Perpignan; le fait était de peu d’importance, mais il vint à la connaissance des ministres et Louvois écrivit aussitôt à l’intendant: « 21 septembre 1669. Je ne saurais bien expliquer combien j’ai été surpris qu’une chose de la nature de celle qu’a faite M. de Montespan se soit passée sans que j’en aie eu connaissance. Je vous adresse une dépêche du Roi pour le Conseil souverain de Roussillon par laquelle Sa Majesté lui ordonne d'informer. De quelque manière que vous en usiez, il ne faut rien oublier, soit dans les informations du sous-bayle de Perpignan, soit dans celle des désordres commis à Illes, d’impliquer le commandant de la compagnie (Montespan) et le plus grand nombre de cavaliers qu’il se pourra, afin qu’ils prennent l’épouvante et que la plupart désertent et particulièrement le commandant; après quoi ce ne serait pas une affaire d’achever de ruiner cette compagnie. Si vous avez les noms des cavaliers qui ont insulté le sous-bayle, il faut les arrêter dès le premier jour afin d’en faire un exemple cl que, par
leurs dépositions, lors de leur exécution, vous ayez davantage de preuves contre le capitaine, pour lâcher, de façon ou d’autre, de l’impliquer dans les informations, de manière que l’on puisse le casser avec apparence de justice. Si vous pouviez faire en sorte qu’il pût être assez chargé pour que le Conseil souverain eût matière de prononcer quelque condamnation contre lui, ce serait une fort bonne chose; vous en devinerez assez les raisons pour peu que vous soyez informé de ce qui se passe dans ce pays-ci. » Le cynisme de Louis XIV et de son ministre dépasse toutes bornes. Monlespan dut, effectivement, se réfugier en Espagne; mais, de ce jour, Louis XIV vit que sa situation vis-à-vis du mari offensé, loin de s’être améliorée, était pire. De l’étranger Monlespan pouvait faire valoir avec plus d’indépendance et de bruit ses droits sur les enfants du Roi, provoquer un scandale aux yeux de toute l’Europe.
Louis XIV avait fait introduire au Châtelet une demande en séparation de corps et de biens formulée par Mme de Montespan. Nonobstant les instances du Roi et des ministres, qui harcelaient les juges, l’affaire demeurait en suspens. Les magistrats ne pouvaient se résoudre à l’iniquité qu’on leur demandait. Enfin, ils cédèrent, en partie sous la pression du Premier Président de Novion, gagné par la promesse des sceaux. La séparation fut déclarée le 7 juillet 1674, par le procureur général Achille de Ilarlay, assisté de six juges. Le jugement invoquait
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la dissipation des biens de la communauté par le marquis de Montespan, le mauvais ménage entre le marquis et la marquise et les sévices dont la marquise se plaignait de la part de son mari. Cet arrêt, prononcé contre Montespan, fut un acte monstrueux. Après avoir déshonoré sa couronne, Louis XIV déshonorait la justice; — mais il est une justice plus haute, à laquelle, comme on le verra, il ne devait pas échapper.
La sentence du 7 juillet 1674 n’assura pas la tranquillité du roi. En 1678, Montespan dut revenir momentanément à Paris pour les soins d’un procès. Aussitôt Louis XIV d’écrire à Colbert (15 juin) : « Il me revient que Montespan se permet des propos indiscrets; c’est un fou que vous me ferez le plaisir de faire suivre de près, et pour que le prétexte de rester à Paris ne lui reste pas, voyez Novion afin qu’on se hôte au Parlement. Je sais que Montespan a menacé de voir sa femme et comme il en est capable et que les suites seraient à craindre — toujours la quesLion des enfants — je me repose encore sur vous pour qu’il ne parle pas. N’oubliez pas les détails de cette affaire et surtout qu’il sorte de Paris au plus tôt. » Telles étaient les besognes où devaient s’abaisser les Colbert et les Louvois; mais tels aussi les tracas et les peines sous lesquels Louis XIV courbait le front, — un front que la honte déjà rougissait et que la douleur devait bientôt rider.
Louis XIV aimait ses maîtresses, non pour elles, mais pour lui-mème. La nouvelle passion dura trois ans. Peut-être dira-t-on que c’est beaucoup. En 1072, la jalousie, qui ne devait cesser de ravager l'Ame hautaine de Mme de Montespan, éclata en des orages dont Mme de Sévigné parle ainsi : « Elle est dans des rages inexprimables; elle n’a vu personne depuis quinze jours; elle écrit du matin au soir, en sc couchant elle déchire tout. Son état me fait pitié. Personne ne la plaint, quoiqu’elle ait fait du bien à bien des gens. » Mme de Montespan retourna chez la Voisin et ce n’est pas sans émotion que nous voyons celte femme merveilleuse, d’une grâce divine et d’un esprit supérieur, après être entrée dans le crime s’y enfoncer de plus en plus. Des mains de l'abbé Mariette, qui lui disait des évangiles sur la tête et faisait des incantations sur des cœurs de pigeons, elle arrive dans celles de l’abbé Guibourg, qui disait la messe noire.
Guibourg se prétendait bAlard de la maison de Montmorency. Il avait soixante-dix ans; son teint était lie de vin. Il tournait tout à fait un œil. Dans ces monstrueux offices il égorgea les propres enfants qu’il avait eus de sa maîtresse, une grosse fille iousse, la Chanfrain.
Pour obtenir de la messe noire le résultat désiré,
MADAME DE MONTESPAN. 171
il fallait qu’elle fût célébrée trois fois de suite. Les trois messes furent dites en 1673, à quinze jours ou trois semaines d’intervalle, la première dans la chapelle du château de Villebousin, au hameau du Mesnil, près de Montlhéry. Mlle Desœillets, la suivante de Mme de Montespan, était intimement liée avec Leroy, gouverneur des pages de la Petite- Écurie, qui possédait une maison au Mesnil. Guibourg avait habité le château comme aumônier des Montgommery. M. J. Lair en a donné la description : « Construction du xiv° siècle, d’ailleurs bien choisie pour de ténébreuses incantations, le châLeau, situé à une demi-lieue de la route de Paris à Orléans, était entouré de douves profondes, remplies d’eau vive ». Leroy se rendit à Saint-Denis, où il vit l’abbé Guibourg. Il promit cinquante pistoles, c’est-à-dire cinq cents francs, et un bénéfice de deux mille livres. Au jour dit, se rencontrèrent à Villebousin, Mme de Montespan, l’abbé Guibourg, Leroy, « une grande personne » qui est certainement Mlle Desœillels, et un personnage au nom inconnu, qui se disait attaché à l’archevêque de Sens. Dans la chapelle du château, le prêtre dit la messe sur le corps nu de la favorite couchée sur l’autel. A la consécration, il récita la conjuration, dont il donna le texte aux commissaires de la Chambre : « AstaroLh, Asmodée, princes de l’Amitié, je vous conjure d’accepter le sacrifice que je vous présente de cet enfant pour les choses que je vous demande, qui sont que l’amitié du Roi, de monseigneur le Dauphin, me soit conti-
nuée, et, honorée des princes el princesses de la .Cour, que rien ne me soit dénié de tout ce que je demanderai au Roi, tant pour mes parents que serviteurs ». — « Guibourg avait acheté un écu (quinze francs d’aujourd’hui) l’enfant qui fut sacrifié à cette messe, écrit La Reynie, et qui lui fut présenté par une grande fille, et, ayant tiré du sang de l’enfant qu’il piqua à la gorge avec un canif, il en versa dans le calice, après quoi l’enfant fut retiré et emporté dans un autre lieu. »
Les détails de la messe du Mesnil furent déclarés par Guibourg, et, d’autre part, confirmés par la déposition de la Chanfrain, sa maîtresse.
La seconde messe sur le corps de Mme de Montespan eut lieu quinze jours ou trois semaines après la première, à Saint-Denis, dans une masure délabrée. La troisième eut lieu dans une maison à Paris, où Guibourg fut conduit les yeux bandés et reconduit de môme jusqu’à l’arcade de l’IIôtel de Ville.
A cette époque, le journal de la santé de Louis XIV, rédigé par d’Aquin, son premier médein, porte que le Roi souffrit des plus violents maux de tôle. Vers la fin de cette année 1673, il fut attaqué d’étourdissements tels que, par moments, la vue se troublait et qu’il croyait défaillir. « Est-il téméraire, observe très justement M. Loiseleur, de voir dans ces migraines et ces étourdissements l’etTet des poudres fournies par la Voisin? » L’hypothèse de M. Loiseleur sera appuyée d’une manière précise par une déclaration du magicien Lesage que l’on trouvera plus bas.
MADAME DE MONTESPAN
Il reste à nous demander comment Mme de Monlespan parvenait à l’aire passer les poudres manipulées par les sorciers dans les aliments de Louis XIV, qu’entouraient les officiers du gobelet? Deux révélations, l’une et l’autre du 8 novembre 1680, faites, la première par Lemaire, qui fut enfermé à Vincennes avec l’abbé Guibourg, la seconde par Lesage, donnent l’indication désirée.
Nous lisons dans les notes que La Reynie prenait pour son usage personnel en manière de Mcmento : « Le 8 de novembre 1680, Lemaire ayant demandé à me parler, il m’a dit qu’étant dans la même chambre avec Guibourg et un autre homme, Guibourg leur a dit de si étranges choses, surtout à l’égard de Mme de Montespan, qu’il ne sait où il en est, et que s’il y avait quelque officier à soupçonner, ce serait Duchesne, officier du gobelet; que Duchesne a été laquais chez M. d’Aubray, qu’il a servi, depuis, M. Bontemps, et enfin Mme de Montespan qui l'affectionne beaucoup, qui l’a fait officier du gobelet, et qu’il ne laisse pas de servir toujours chez Mme de Montespan ». Et plus loin : « Par les derniers interrogatoires de Lesage et par celui du 8 novembre 1680, particulièrement, il paraît que Gilot, aussi officier du gobelet, était dans le commerce des impiétés dès 1668, et qu’il a sollicité Lesage pour les desseins de Mme de Montespan ».
La crise de l’année 1675 fut plus grave. Louis XIV eut subitement de grands accès de dévotion. Les clairvoyants comprirent qu’il se lassait de sa mai-
tresse. Mme de Montespan venait d’éprouver ic jeudi de la semaine sainLe (11 avril) un refus d’absolution de la part d’un prêtre de sa paroisse. Outrée, elle courut chez le curé de Versailles, parla avec emportement , mais le curé approuva son vicaire. Et la grande voix de Bossuet, qui n’avait cessé de s’élever contre le double adultère, retentit avec une force nouvelle. « Comme on était à Versailles, un carême, au temps de Pâques, écrit Mlle de Montpensier, Mme de Montespan s’en alla. On fut fort étonné de cette retraite. J’allai à Paris et fus la voir dans cette maison où étaient ses enfants. Mme de Maintenon était avec elle. Elle ne voyait personne. Comme tout le monde était fort alerte sur son retour, quoique personne ne parût s’en mêler, on sut que M. Bossuet, lors précepteur de monseigneur et à présent évêque de Meaux, y venait tous les jours avec un manteau gris sur le nez. » Nous avons encore d’autres renseignements par le secrétaire particulier de BossueL , l’abbé Le Dieu. Louis XIV ordonna à sa maîtresse de se retirer. Quand Bossuet vint voir l’exilée, celle-ci « l’accabla de reproches; elle lui dit que son orgueil l’avait poussé à la faire chasser, qu’il voulait seul se rendre maître de l’esprit du Roi ». Puis, quand elle comprit que ses emportements se briseraient contre la sereine fermeté du prélat, « elle chercha à le gagner par des llatteries et des promesses; elle fit briller à ses yeux les premières dignités de l’Église et de l’État ».
MADAME DE MONTESPAN
Cet exil dura du 14 avril au 11 mai. D’autre part, le magicien Lesage, dans un interrogatoire du 16 novembre 1680, déclare que « fût-il dans les dernieis tourments, il ne saurait dire autre chose sinon qu’en 1675, au commencement de l’été — voilà bien la date précise, — Mme de Monlespan cherchant à se maintenir, la Voisin et la Desœillets travaillaient ou faisaient semblant de travailler pour elle, mais en réalité, impuissantes à lui conserver l’amour du Roi, elles lui donnaient tout simplement des poudres qui, prises à de certaines doses, auraient pu constituer des poisons ». Ainsi parlait Lesage; les déclarations de la fille Voisin, résumées par La Reynie, sont identiques : « Les poudres que sa mère envoyait à Mme de Montespan étaient des poudres pour l'amour et pour les faire prendre au Roi. Une fois que sa mère porLa des poudres à Clagny elle était accompagnée du grand Auteur (le magicien Latour), de son frère aîné, d’elle fille Voisin, d’une servante appelée Marie, morte depuis, et de Fernand, bon ami de l’Auteur, et de la Vautier, mais qui n’entrèrent pas à Clagny. Ne peut dire si l’Auteur y entra avec sa mère, mais étaient tous revenus ensemble et avaient fait collation « au Heaume », près du bois de Roulogne, avec des violons; il y eut quelque bruit entre eux. Son frère, qui lui fît ce récit, lui dit que sa mère avait rapporté cinquante louis d’or. Sa mère, outre les poudres qu’elle a données à Mme de Montespan, ne lui en a envoyé par personne que par la Desœillets, qui était celle qui faisait les allées et venues pour cela. Quant
aux poudres qui avaient passé sous le calice, elles venaient d’un prêtre appelé le Prieur (l’abbé Guibourg). Quant aux autres qui n’y avaient passé, sa mère les tenait dans le tiroir d’un cabinet dont elle avait la clef. Il y en avait de noires, de blanches et de grises, qu’elle mêlait en présence de Desœillets. Son père voulut rompre une fois le cabinet, où il y avait les poudres, disant qu’il lui arriverait malheur. » Et le résultat de ces pratiques fut, une fois de plus, de nature à donner confiance en la puissance de la sorcellerie : Mme de Montespan revint auprès du roi. Il est vrai que Mme de Richelieu disait : « Je suis toujours en tiers ». Nonobstant ce « tiers », Mme de Montespan eut le comte de Toulouse et Mlle de Blois. Mme de Sévigné écrit à sa fille le 28 juin 1675 : « Vous jugez très bien de Quantova 1 (Mme de Montespan) : si elle peut ne point reprendre ses vieilles brisées, elle poussera son autorité et sa grandeur au delà des nues; mais il faudrait qu’elle se mît en état d’être aimée toute l’année sans scrupule. En attendant sa maison est pleine de toute la Cour, la considération est sans borne. » Le 31 juillet, Mme de Sévigné écrivait encore : « L'attachement pour Quantova est toujours extrême ; on en fait assez pour fâcher le curé et tout le monde ».
En 1675, Mme de Montespan avait été éloignée par des scrupules religieux; elle devait être écartée en 1676 par des motifs qui lui fournirent un tout