Le Temps, 3 nov
Il n’y a qu’un malheur pour la théorie de Loiseleur, mais ce malheur est grand : la péritonite primitive, c’est-à-dire se produisant comme maladie première, et, en particulier, la péritonite par refroidissement, que Loiseleur veut substituer à la maladie de Cruveilhier, diagnostiquée par Littré, n’est plus admise par la science moderne. « Les derniers cas que l’on a cru pouvoir en citer, dit M. le Dr Paul Le Gendre, étaient des perforations de l’appendice. »
Venons enfin à l’ouvrage de M. le Dr Légué, Médecins et Empoisonneurs , où la partie la plus importante est occupée par une étude minutieuse des circonstances qui entourèrent la mort de Madame. M. Légué conclut à l’empoisonnement par le sublimé, qui aurait été versé dans la fameuse eau de chicorée. Son étude est intéressante, comme le livre tout entier, mais les conclusions croulent sous les constatations suivantes :
1° « Si l’eau de chicorée, nous fait l’honneur de nous écrire M. le professeur Brouardel, avait contenu une dose môme minime de sublimé, Madame aurait repoussé le verre après la première gorgée. Le sublimé a un goût révolLanl. A dose médicamenteuse (1 gramme pour un litre), le goût est atroce. »
Madame, depuis plusieurs jours, prenait de l’eau de chicorée tous les soirs, et ce soir elle la but comme de coutume.
2° « Pour tuer une personne, poursuit M. le professeur Brouardel, il faut au moins 10 ou 15 centigrammes. Cette dose correspond à une quantité de
solution représentant environ 200 grammes de liquide. Il semble impossible de l’ingérer sans être arrêté par une vive répugnance. »
Madame ne but certainement pas 200 grammes de son eau de chicorée, elle en prit a peine quelques gorgées.
3° « L’empoisonnement par le sublimé, écrit M. Brouardel, produit des lésions de la muqueuse stomacale qui n’auraient pu échapper aux médecins qui ont fait l’autopsie. »
Nous avons cinq procès-verbaux d’autopsie qui sont unanimes à constater que l’estomac — à l’exception du petit trou dont nous avons parlé — était en bon état.
Enfin, 4°, les faits sur lesquels M. le Dr Légué s’appuie 1 pour diagnostiquer l’empoisonnement par le sublimé et qu’il emprunte au rapport de l’abbé Bourdelot, se sont produits, non pas après l’absorption de la tasse d’eau de chicorée, qui, d’après M. Légué, aurait empoisonné Madame, mais avant. En transcrivant dans son livre le rapport en question, M. Légué a omis par distraction le passage : « 11 y a apparence qu’il y avait longtemps que cette bile se couvait... », où l’on voit clairement que dans les lignes qui suivent, l’auteur parle d’un état bien antérieur à la crise fatale.
L’argumentation de M. Légué ne se soutient donc d’aucune façon.