MES PREMIERES ERREURS
Je commençai par rester un certain nombre d'années dans Terreur commune qui consiste à envisager la Franc-Maçonnerie comme une société dont le but est réellement philosophique, humanitaire et progressiste. J'avais pourtant bien vu qu'en fait il en allait tout autrement. Mais, ainsi que je l'ai dit, je me figurais alors que les contradictions entre les actes et les
principes devaient être attribuées à la mauvaise influence exercéeparlespoliticiens. C'étaient eux, pensaisje, qui après avoir envahi la Maçonnerie l'avaient fait dévier de sa vraie route, afin d'assurer un tremplin à leur ambition par l'exploitation des passions mauvaises. Les recherches auxquelles je m'étais livré dans les bibliothèques maçonniques n'avaient fait qu'enfoncer davantage cette erreur dans mon esprit. Elles m'avaient donné l'occasion de lire les discours prononcés par les francs-maçons de l'ancien temps. Or, je les voyais animés d'un souffle si chrétien ! Ils semblaient remplis d'un amour si vrai de l'Humanité ! Ne proposaient-ils pas Jésus-Christ comme le modèle sur les traces duquel tout vrai franc-maçon devait marcher ! Il ne me venait pas alors à la pensée que les idéalistes d'autrefois et les misérables politiciens que je voyais autour de moi pouvaient bien avoir été attirés, dans un but inconnu des uns comme des autres, par quelque volonté supérieure à la Maçonnerie et dissimulée derrière elle.
Aussi est-ce contre les francs-maçons de mon temps, bien plus que contre la Maçonnerie elle-même, que je commençai ma campagne. C'est plus tard seulement que je me demandai ce que pouvait bien être cette Franc-Maçonnerie universelle et séculaire que je regardais comme distincte d'eux et qui, en effet, depuis deux siècles, avait vu passer dans ses temples tant de Francs-Maçonneries différentes auxquelles elle avait survécu.
poiisTS d'interrogation révélateurs.
Quel était le secret de sa naissance et celui de sa durée? Comment avait-elle pu traverser tant de régimes politiques et s'adapter à tant de milieux différents? Comment était-elle universelle? Pourquoi avait-elle été constituée? Si c'était dans un but, — et il n'en pouvait être autrement, sans cela elle ne fût pas née, — qui lui avait donné ce but? Si elle y tendait toujours, — et il n'en pouvait encore être autrement, sans cela elle fût morte, — qui la maintenait attachée à ce but? D'autre part, comment pouvaient s'allier les diversités de caractère que présentaient à mes yeux les Francs-Maçonneries instituées dans les différents pays, avec l'existence d'une Maçonnerie se disant universelle et paraissant en effet telle à certains signes? Comment se conciliait l'ampleur d'une aussi gigantesque création avec la nullité de la plupart des adhérents français et avec la médiocrité de ceux qui m'apparaissaient comme leurs chefs?...
A partir du jour où ces questions assiégèrent mon esprit, je me suis dit bien des fois : Il faut que, derrière ce qui nous apparaît, il y ait autre chose qui n'apparaît pas et qu'au-dessus des chefs visibles, il y en ait d'invisibles...
Mais, bien des fois aussi, je repoussai cette pensée, trompé que j'étais par des apparences savamment combinées.
Par exemple, j'avais constaté qu'on nommait à l'élection les officiers des loges, les délégués au Couvent et les membres du Conseil de l'Ordre. J'en dé-
(luisais tout naturellement que, dans Tassociation maçonnique, l'autorité et, par suite, Tinspiration venaient d'en bas. Je me persuadais qu'un pareil système était justement le contraire de celui qui eût permis la transmission d'une volonté occulte directrice et permanente, et j'en concluais, comme ont fait et comme continuent de faire tant d'autres, que cette volonté directrice et permanente ne pouvait exister, puisqu'elle était dans l'impossibilité de transmettre ses ordres.
C'était encore là une erreur dont je ne fus tiré que le jour où je réfléchis que, si l'organisation administrative mettait, par l'élection, la source de l'autorité en bas, il existait dans la Franc-Maçonnerie une autre organisation, qui reposait sur un principe exactement contraire. Or, pourquoi cette dualité Pet à quoi correspond-elle?...
Pourquoi l'organisation des grades est-elle dissimulée aussi complètement que possible, non seulement aux profanes, mais aux francs-maçons euxmêmes, tandis qu'au contraire l'organisation administrative est étalée tout au long dans les statuts?
L'organisation qu'on montre, c'est celle qui est de nature à faire croire que l'autorité vient d'en bas. L'organisation qu'on cache, c'est celle qui pourrait permettre à une autorité invisible de s'exercer. Cela ne doit-il pas nous faire réfléchir?
Cette particularité est déjà bien étrange par ellemême ; mais il est bien plus étrange encore qu'on la trouve dans les Maçonneries de toutes les époques et de tous les pays. Est-ce qu'elle se serait ainsi main-
tenue à l'état universel, si elle ne correspondait à un plan arrêté et obstinément suivi? Est-ce qu'elle ne trahit pas un invincible entêtement dans la résolution de tromper? Est-ce qu'enfin elle ne nous révèle pas l'importance de cette organisation des grades dont le mécanisme et la signification nous sont si soigneusement dérobés?
Une fois aux prises avec ces réflexions, je compris que ce n'était pas par le rassemblement de quelques centaines de documents recueillis au hasard des rencontres parmi les millions qui existent ou ont existé, que ce n'était pas par la lecture de quelques rituels et la connaissance de quelques emblèmes, que ce n'était pas par la simple fréquentation des francsmaçons ou par l'assistance quotidienne aux travaux des loges qu'on avait chance d'aller au fond de la question maçonnique et de découvrir ce qu'elle nous a dissimulé jusqu'ici. En une pareille matière, les observations ne sont rien, si le jugement ne les coordonne et ne cherche la loi des choses, ainsi que les relations entre les effets et leurs causes.
Est-ce à dire que je regarde comme inutiles et sans valeur les travaux des autres antimaçons, et en particulier ceux des auteurs qui ont écrit sur la question dans les époques antérieures à celle-ci?
J'en suis bien loin. J'ai toujours considéré au contraire qu'il serait d'une extrême utilité que les thèses exposées par Barruel, Eckert, Deschamps et Claudio Janet fussent connues d'un public nombreux. Mais les ouvrages de ces écrivains, que je considère comme les fondateurs de la science antimaçonnique, exigent
une étude patiente et diffîcultueuse. Ils sont d'ailleurs devenus assez rares. Un travail de condensation s'imposait donc à leur sujet, pour assurer une plus grande circulation aux idées qu'ils contiennent.
Ce travail a été accompli par Henri Delassus, dans les deux volumes qu'il a publiés sous ce titre : Le Problème de l'heure présente.
Cet auteur a résumé et coordonné les belles études de Barruel, d'Eckert, de Deschamps et Claudio Janet, ainsi que celles de Crétineau-Joly, qui écrivit son Eglise Romaine en face de la Réi^olution^ sur des documents recueillis au Vatican. Il a, en outre, montré comment les événements de ces vingt-cinq dernières années s'adaptaient à la théorie fondée par ces maîtres. Ceux-là seuls qui ont entrepris l'exposition de l'obscur problème maçonnique peuvent se rendre compte de la difficulté de l'œuvre de Delassus. J'estime que la lecture de son ouvrage est indispensable à quiconque veut se faire une opinion générale exacte de la question maçonnique.
Il ne suffît pourtant pas à tout expliquer.
La Franc-Maçonnerie, en effet, est composée d'éléments absolument inférieurs au rôle qu'on leur fait jouer. C'est la parfaite coordination d'une multitude d'efforts infimes et épars qui produit les immenses destructions sous lesquelles la France est menacée de se voir ensevelie. Comment les metteurs en scène du drame prodigieux qui se joue peuvent-ils arriver à leurs fins? C'est une question dont s'est préoccupé un solide champion de la cause antimaçonnique, Maurice Talmeyr, dans une étude des plus curieuses qui
porte ce titre suggestif et révélateur : Comment on fabrique l'opinion. Mais Maurice Talmeyr s'était imposé de n'explorer qu'un côté de l'immense question. Il a donc laissé à faire.
D'autre part, ces metteurs en scène dont je viens de parler, les ordonnateurs du grand œuvre maçonnique, les créateurs de l'association, qui sont-ils?
Un autre auteur, nouveau venu sur le champ de bataille antimaçonnique, comme Maurice Talmeyr, mais bien armé, lui aussi, a voulu, pour son coup d'essai, répondre à cette question, la plus difficile de toutes à résoudre, et sur laquelle, à mon sens, il est impossible d'avoir une certitude absolue tant que ne seront pas élucidées beaucoup d'autres qui l'entourent et qui la protègent de leur propre obscurité. Je veux parler de M. Max Doumic dont l'ouvrage : Le Secret de la Franc- Maçonnerie, d'abord publié sans nom d'auteur, s'est imposé, comme il le méritait, à l'attention.
Il est impossible de n'être pas impressionné par la conception de M. Max Doumic et par la façon dont il a su la présenter. Il faut donc lire aussi son ouvrage. Mais, si remarquablement établie que soit sa thèse, elle laisse beaucoup d'esprits insatisfaits.
Après tant de travaux si recommandables, — et je n'ai pas rappelé tous ceux qui devraient l'être, — il reste donc quelque chose à faire pour que l'investissement de la question maçonnique soit complet. C'est ce quelque chose que j'ai voulu tenter.
Je me suis efforcé de pénétrer les cinq secrets maçonniques suivants :
Qui a inventé la Franc-Maçonnerie?
Pourquoi Ta-t-on inventée?
Quel est le mécanisme invisible qui rend possibles ces deux choses impossibles : Texistence d'un Pouvoir occulte et Tasservissement d'un pays , comme la France à un groupe de trente mille imbéciles?
Quelles sont les méthodes grâce auxquelles ce mécanisme est mis en action?
Enfin quel est le caractère de l'œuvre accomplie jusqu'ici par la Franc-Maçonnerie ; ou, en d'autres termes, quel est le sens de la marche du Pouvoir occulte et comment empêcher celui-ci d'arriver à son but?
Le lecteur trouvera dans les chapitres qui suivent le résultat de mes recherches sur ces questions.