LA SOCIETE SECRETE
Qu'est-ce que la Franc-Maçonnerie?
A cette question, on répond généralement : c'est une société secrète.
En disant cela, on n'a rien dit. Car qu'est-ce qu'une société secrète? On l'ignore généralement.
On touche pourtant là un des points sensibles de la question maçonnique. Et la preuve, c'est que les défenseurs attitrés de la Franc-Maçonnerie nient énergiquement que cette association soit une société secrète.
L'un des francs-maçons qui parlent et écrivent le plus volontiers sur la Franc-Maçonnerie, le F.*. Limousin, directeur-fondateur de la revue maçonnique
l'Acacia^ m'affirmait, au cours d'une polémique, en 1903, que je commettais la plus grossière des erreurs en prétendant que la Franc-Maçonnerie était une société secrète. «Société discrète», spécifiait-il ; discrète, non secrète.
Le F.'. Limousin est revenu sur cette même question dans un discours prononcé à la Société de Statistique de Paris et inséré dans le numéro de juillet 1907 du journal de cette société. Notons que celle-ci est reconnue d'utilité publique ; ce qui ne l'empêche pas, ainsi qu'on va le voir, de publier les assertions les plus contraires à la vérité en ce qui concerne la Franc- Maçonnerie.
Voici ce que disait et écrivait le F.'. Limousin : « Avant d'aller plus loin, il est une opinion très répandue que je dois détruire. La Franc-Maçonnerie, dit-on, est une société secrète. Sur la valeur de cette expression, il faut s'entendre. On ne saurait appeler secrète une association dont personne n'ignore l'existence, dont on connaît les lieux de réunions et un grand nombre de membres, qui compte parmi ses membres des ministres, des sénateurs, des députés, des magistrats, des commissaires de police, sans parler de beaucoup d'hommes connus dans les sciences, les arts et les lettres. En France, sous le second Empire, le Grand-Maître du Grand Orient de France était proposé par l'empereur, et le poste fut successivement occupé par le prince Murât, membre de la famille impériale, le maréchal Magnan et le général Mellinet. En Danemark et en Suède, le Grand-Maître est le roi ; dans ce dernier pays, les grades supérieurs
de la Franc-Maçonnerie constituent même un ordre de chevalerie officiel.
« En Angleterre, le roi Edouard VII est Grand Protecteur des Grandes Loges d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande, après en avoir été Grand-Maître pendant qu'il était prince de Galles. Le Grand-Maître actuel de la Grande Loge d'Angleterre est le duc de Connaught, frère du roi ; dans les trois grandes Loges figurent des membres de la plus haute noblesse. Si nous traversons l'Atlantique, nous trouvons que les présidents de la République des Etats-Unis et du Mexique, MM. Théodore Roosevelt et Porfirio Diaz, sont francs-maçons. Ce dernier même est membre honoraire du Grand Orient de France. En parcourant l'Amérique hispano-portugaise, il est probable (jue nous trouverions plus d'un autre président de République, plus d'un ministre Frère Trois-Points, comme disent les ennemis de la Maçonnerie.
(( Dans ces conditions, ce serait aller contre tout bon sens que de soutenir que la Franc-Maçonnerie est une société secrète ; une expression, employée dans un rapport présenté au Conseil d'Etat sous le second Empire, est plus exacte : « Une société ayant des secrets. » La règle de ne pas admettre à ses séances des étrangers, si elle est plus rigoureuse dans la Maçonnerie qu'ailleurs, ne lui est pas propre ; elle lui est commune avec presque toutes les autres associations, même la nôtre. »
Le F.'. Limousin a évolué, ainsi qu'on le voit. En 1907, il dit à la Société de Statistique ;« Société qui a des secrets. « Et même, il semble incertain, prêt à
évoluer encore : Cette expression serait plus exacte^ se contente-t-il de dire. Il n'est pas sûr. Et néanmoins il affirme que ce serait « aller contre tout bon sens » que de soutenir que la Franc-Maçonnerie est une société secrète.
Alors qu'est-ce donc qu'une société secrète? C'est ce que le F.*. Limousin aurait dû commencer par nous dire ; mais c'est ce qu'il s'est bien gardé de faire.
Pour éblouir ses auditeurs les « statisticiens )), pour les détourner du point principal : la définition de la société secrète, le chevalier de l'Acacia comptait manifestement sur la brillante énumération qu'il leur fit des hautes personnalités politiques qui appartiennent à l'association maçonnique. Il aurait pu y faire figurer les membres les plus qualifiés de notre aristocratie française du xviii^ siècle, avec, à leur tête, le duc d'Orléans et les frères du roi Louis XVI. Mais quelle signification devons-nous attacher à la présence de tant de grands personnages dans les loges? Un autre maçon va nous le dire, qui est plus qualifié que l'orateur de la Société de Statistique ; nous voulons parler du juif désigné dans la secte sous le nom de Piccolo-Tigre.
Ce Piccolo-Tigre était membre de la Haute-Vente, c'est-à-dire du groupe maçonnique supérieur auquel fut confié, pendant la Restauration, la direction en Italie de la lutte contre la Papauté.
Piccolo-Tigre avait fondé une Vente de carbonari à Turin. Il écrivait aux membres de cette Vente, le 18 janvier 1822, une lettre contenant des instructions sur les moyens à prendre pour racoler des francs-ma-
çons. Cette lettre fait partie de la collection des documents mis par le Vatican à la disposition de Crétineau-Joly, pour écrire son livre : L'Eglise romaine en face de la Révolution. L'authenticité de ce document, contestée comme on peut s'y attendre par les francs-maçons, — puisqu'ils nient tout, — est établie par la déclaration du secrétaire des Lettres latines et par le Bref de Pie IX, imprimé en tête- de l'ouvrage de Crétineau-Joly.
Dans cette lettre, Piccolo-Tigre écrivait : « La Haute-Vente désire que, sous un prétexte ou sous un autre, on introduise dans les Loges maçonniques le plus de princes et de riches que l'on pourra. Les princes de maisons souveraines, et qui n'ont pas l'espérance légitime d'être rois par la grâce de Dieu., veulent tous l'être par la grâce d'une révolution... Il n'en manque pas, en Italie et ailleurs, qui aspirent aux honneurs assez modestes du tablier et de la truelle symboliques. D'autres sont déshérités ou proscrits. Flattez tous ces ambitieux de popularité ; accaparezles pour la Franc-Maçonnerie : la Haute- Vente verra après ce qu'elle pourra en faire d'utile à la cause du progrès. Un prince qui n'a pas de royaume à attendre est une bonne fortune pour nous. Il y en a beaucoup dans ce cas-là. Faites-en des francs-maçons. La loge les conduira au carbonarisme. Un jour viendra où la Haute-Vente, peut-être, daignera se les afTilier. En attendant, ils serviront de glu aux imbéciles, aux intrigants, aux citadins et aux besogneux. Ces pauvres princes feront notre affaire en croyant ne travailler qu'à la leur. C'est une magnifique enseigne, et il y a
toujours des sots disposés à se compromettre au service d'une conspiration dont un prince quelconque semble être l'arc-boutant. »
On comprend que si les princes sans héritage sont une si bonne enseigne pour la Franc-Maçonnerie, à plus forte raison en est-il ainsi des princes régnants, lorsqu'ils sont assez naïfs pour s'imaginer que la Franc-Maçonnerie fait leurs affaires, tandis qu'au contraire, ainsi que vient de nous le faire comprendre Piccolo-Tigre, ils font surtout les affaires de la Franc- Maçonnerie.
Après cet aperçu qui nous est donné par le célèbre membre de la Haute- Vente, nous sommes fixés sur la signification de l'énumération du F.-. Limousin.
Il y a quelques années, un autre franc-maçon s'est essayé sur le même sujet. Alors que le directeur de l'Acacia^ vieux routier, a toujours soin, en 1907 comme en 1903, d'éviter la définition qu'il devrait donner de la société secrète, ce nouveau champion, plus présomptueux, a tenu à aborder carrément la difficulté. Il a défini.
« Une société secrète, a-t-il dit, est une réunion d'hommes travaillant dans des endroits cachés, inconnus, se réunissant secrètement, en un mot, se dissimulant avec le plus grand soin dans les ténèbres. Sommes-nous cela? Non. Et la preuve, c'est que tout le monde connaît l'existence de la Franc-Maçonnerie. On ne peut donc que sourire en songeant aux histoires ridicules répandues encore maintenant sur nos façons soi-disant mystérieuses d'exécuter nos travaux. »
C'est très simple, comme on voit. Il n'y a qu'un malheur, c'est que la définition donnée est fausse.
En effet, on doit considérer que toute société (c qui a des secrets », pour parler comme le F.-. Limousin, est une société secrète. Elle est secrète, précisément quant à ce sur quoi elle garde le secret.
C'est là un principe qu'on peut admettre, disonsnous. Mais ce qui est absolument indiscutable, ce qui ne souffre pas contradiction, c'est qu'on doit surtout regarder comme société secrète celle qui cache son but.
Lorsque des hommes se réunissent, c'est toujours en vue d'un but qui leur est proposé. Ils ne se réuniraient pas sans cela. Ceux qui veulent fonder une société quelconque sont donc bien obligés de faire connaître le but de celle-ci. S'ils croient que ce but ne peut porter ombrage à personne, ils le déclarent tout franchement. La société qu'ils constituent est, en ce cas, une société comme toutes les autres. Elle a un objet connu de tout le monde, des non intéressés aussi bien que des intéressés. Et c'est pour cela qu'elle n'est pas qualifiée secrète.
Mais un autre cas peut se présenter : celui où des hommes, ayant le désir de constituer une société en vue d'un certain but, sentent que ce but risque de froisser des intérêts, ou de heurter des opinions, ou de blesser des convictions ; bref, de se trouver en opposition avec un état d'esprit ou un état de choses régnant.
Alors quel parti peuvent-ils prendre? Ils ont à choisir entre deux : ou bien déclarer hautement l'ob-
jet de leur société, quoi qu'il puisse s'ensuivre ; ou bien user de moyens quelconques pour que le public soit induit en erreur, pour qu'il ignore le but de la société, pour qu'il s'en figure un autre que celui qu'elle a réellement. L'association ainsi constituée sera une société essentiellement secrète, parce que son but sera secret.
La société secrète est donc surtout celle dont les fondateurs ont pris des précautions pour que le but en demeure inconnu. Comment y arriveront-ils? Peu importe. Les moyens peuvent varier. Mais la société dont les fondateurs ou leurs successeurs emploient des procédés quelconques pour que le véritable objet en soit ou caché ou dissimulé, cette société-là n'est plus une société ordinaire. C'est une société dont on est obligé de dire qu'on ne sait pas ce en vue de quoi elle travaille ; c'est donc une société secrète. Ou bien les mots n'ont pas de sens.
Lorsqu'ils nous parlent « d'hommes travaillant dans des endroits cachés, inconnus, se réunissant secrètement, etc. )), les francs-maçons essayent tout bonnement de nous donner le change. Ils émimèrent quelques-uns des moyens qui peuvent être emploijés pour que le but d'une société demeure inconnu^ et ils tirent de cette énumération incomplète une conclusion frauduleuse, en nous disant :
« Puisque la Franc-Maçonnerie n'emploie pas ces moyens-là, ou ne les emploie que partiellement, elle n'est pas une société secrète. »
Nous leur répondons :
« A côté des moyens que vous énumérez, il y en a
d'autres que vous passez sous silence et qui précisément sont ceux employés par la Franc-Maçonnerie pour que son but véritable demeure ignoré. »