‹ Le drame maçonnique (volume 2)Chapitre 12 sur 66 · DEUX TYPES DE SOCIETES SECRETES. — PREMIER TYPE · texte numérisé non relu

DEUX TYPES DE SOCIETES SECRETES. — PREMIER TYPE

Sans doute, il y a eu, il y a même peut-être encore des sociétés secrètes qui se sont constituées sur cette idée : que le seul procédé à employer pour cacher leur but, c'était de cacher tout ce qui pouvait révéler leur existence elle-même, et les noms de tous les adhérents, et les lieux de réunions, etc.

Mais, lorsqu'on regarde les choses d'un peu près, on s'aperçoit que ces sociétés secrètes-là, au lieu d'être les plus parfaites, comme on est porté à se l'imaginer, sont au contraire les plus naïves. Ce sont celles dont le secret est le plus facile à pénétrer, et cela, en raison des nécessités de leur recrutement, à moins que ce recrutement ne s'opère exclusivement dans des milieux spéciaux, où règne une grande passion commune, religieuse ou patriotique, par exemple ; ou encore dans des milieux déjà travaillés par une propagande préalablement organisée.

Un exemple va le faire toucher du doigt.

Il y a quatre ans, un inconnu m'écrivit pour me demander quelques instants de conversation. Il avait, me disait-il, une communication très grave à me faire au nom d'un groupe de personnes dont il se prétendait le délégué. Je lui donnai rendez-vous. Lorsque nous nous trouvâmes en présence, il commença par me demander le secret sur ce qu'il avait à me dire. Je

répondis à cette demande en faisant observer à mon interlocuteur que j'avais autrefois promis le secret à la Franc-Maçonnerie et que ma conscience m'avait ensuite imposé l'obligation de manquer à ma promesse ; que cette première expérience m'avait éclairé sur le danger qu'il y avait pour un homme à s'engager au secret avant de savoir sur quoi pourrait porter ce secret ; que, dans ces conditions, je ne lui promettais rien du tout, sinon que je m'empresserais de divulguer notre conversation si l'intérêt de mon pays me paraissait pouvoir être servi en quelque chose par une pareille divulgation.

Mon visiteur fut quelque peu interloqué. Mais il se remit et me dit que, même en l'absence d'engagement de ma part, il pouvait parler, qu'il en avait le droit, parce que la campagne que je menais depuis cinq ans lui donnait toute garantie ; que d'ailleurs il avait reçu de ceux au nom desquels il venait à moi, pouvoir d'agir selon les circonstances et comme il le jugerait utile.

Il m'exposa alors l'objet de sa visite.

« — Combattre la Franc-Maçonnerie comme vous le faites, me dit-il, montrer ce qu'elle est, la secouer sans relâche, comme un dogue secoue la jambe d'un voleur, c'est très bien. Mais c'est insuffisant. On ne peut lutter utilement contre un adversaire qu'à condition de lutter à armes égales. La Maçonnerie est une société secrète ; donc il faut lui opposer une société secrète. Vous n'avez pas compris cela; mais un certain nombre de Français, eux, l'ont compris ; et c'est en leur nom que je vous parle en ce moment. Ils se

réunissent sans que personne le sache, dans un endroit ignoré et ils agissent à Tinsu de tout le monde. En procédant ainsi, ils ont déjà obtenu des résultats considérables. Ils pensent que votre présence parmi eux pourrait être utile. Je suis muni de leurs pleins pouvoirs, ainsi que vous le prouvera la lecture des pièces que voici, pour vous faire connaître le but et Texistence de l'association qu'ils ont constituée et pour solliciter votre adhésion. ))

Ce disant, mon visiteur tira de dessous son manteau et me présenta un parchemin revêtu des sceaux de la société dont il se disait le représentant.

Je lus cette pièce très attentivement. Puis, ne sachant encore si j'avais affaire à un naïf ou à un émissaire de la Maçonnerie, je la remis à mon visiteur sans dire un mot, désirant le laisser s'avancer, afin de pouvoir l'étudier.

Il continua, mais avec une gêne qui augmentait visiblement. Il n'avait évidemment pas prévu qu'il serait obligé de parler si longuement sans être interrompu.

Lorsqu'il fut au bout de son rouleau, il me dit :

« — Voilà, Monsieur, tout ce que j'ai à vous exposer. Je vous prie de vouloir bien répondre à la demande que j'ai été chargé de vous adresser. »

Je sortis du silence que j'avais gardé jusqu'alors, pour lui poser la question suivante :

« — Vous êtes absolument sûr. Monsieur, que l'association au nom de laquelle vous avez bien voulu venir ici est une association secrète?

— Absolument sûr.

— Excusez-moi, mais je suis, de mon côté, absolument sûr du contraire.

— Veuillez vous expliquer, Monsieur.

— Mon explication est très simple. Vous m'avez dit que votre association n'avait d'autre objet que de lutter contre la Franc-Maçonnerie. C'est bien cela, n'est-ce pas?

— Tel est son but en effet.

— D'autre part, vous m'avez appris son existence. Dès lors que je sais et son existence et son but, moi qui n'en fais pas partie, ne sentez-vous pas qu'elle a cessé, par cela seul, d'être secrète?

— Oh ! Monsieur, nous sommes sûrs de vous.

— Vous avez tort. Je vous ai expliqué pourquoi, dès le début de notre entretien. A l'heure actuelle, je me regarde comme libre de faire connaître le nom de votre société, le vôtre, ainsi que le but que vous poursuivez. J'aurais d'autant moins scrupule à le faire que vous êtes voué à un insuccès certain. Votre société soi-disant secrète est une société secrète pour enfants. Vous ne pouvez en effet vous recruter qu'en procédant comme vous venez de faire vis-à-vis de moi. Or, chaque fois que vous agirez ainsi, vous livrerez le secret de votre association.

— Mais, monsieur, comment voulez-vous donc que nous fassions?

— Il existe d'autres systèmes de sociétés secrètes et d'autres procédés pour les recruter.

— Lesquels, Monsieur? Ce serait un service signalé que vous nous rendriez en me le disant.

— Cela c'est mon secret. Vous avez bien voulu me dire le vôtre. Excusez-moi si je suis obligé de ne pas vous confier le mien. »

Mieux qu'aucun raisonnement, ce récit doit faire comprendre qu'il est impossible à une société secrète de garder son secret bien longtemps, si elle se borne à se cacher du public profane et si elle fait connaître à ses membres le but en vue duquel elle les a groupés. Chaque fois qu'elle voudra attirer un nouvel adhérent, une telle société sera obligée d'agir comme il fut fait vis-à-vis de moi dans la circonstance que je viens de narrer, et, par cela seul, chaque fois, son secret se trouvera livré, ou tout au moins compromis. Ainsi, je n'avais qu'à accepter l'offre qui m'était faite et à pénétrer dans l'association dont la porte m'était ouverte, et je me trouvais en possession de la méthode de la dite société, de ses moyens d'action, du nom de tous ses adhérents, etc.

D'autre part, chaque fois qu'un membre quittera une telle association, soit par mauvaise humeur, soit par dépit, par contrariété, ou par toute autre raison, le secret de celle-ci se trouvera également compromis.

Il se peut pourtant, ainsi que je l'ai dit, qu'il existe des sociétés qui se croient secrètes et qui correspondent au type dont nous venons de parler. Toutes celles qui sont fondées par des débutants sont sûrement construites sur ce modèle. Mais elles sont" les moins redoutables des associations secrètes et elles ne peuvent jamais durer bien longtemps, si ce n'est dans certaines conditions absolument spéciales qui ne

sont nullement celles que présente une association mondiale comme la Franc-Maçonnerie, telle qu'elle nous apparaît.

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