‹ Le drame maçonnique (volume 2)Chapitre 13 sur 66 · SECOND TYPE DE SOCIETE SECRETE · texte numérisé non relu

SECOND TYPE DE SOCIETE SECRETE

Les vrais conspirateurs ont senti le défaut d'une pareille conception de la société secrète.

Ils se sont dit :

« Ce qu'il faut, c'est cacher le but de l'association que nous voulons créer. Cela seul est essentiel. Pouvons-nous espérer le cacher bien longtemps alors que nous sommes obligés, pour opérer notre recrutement, de nous ouvrir à ceux dont nous désirons faire des adhérents? Evidemment non. Il faut donc trouver autre chose. « Et ils ont abouti, sans doute après bien des tâtonnements, à cette conclusion : que le plus sûr était de ne prendre aucune précaution pour cacher l'existence de la société secrète ; mais qu'il fallait organiser celle-ci de telle façon qu'elle apparût au public et même aux adhérents comme ayant un but tout autre que celui qu'elle est destinée à réaliser.

Procédé par trop extraordinaire, est-on peut-être tenté d'objecter, et qui n'a pu venir à la pensée de personne.

Pas si extraordinaire qu'on pense ; et, la preuve, c'est qu'il est bel et bien employé, même dans le monde profane au milieu duquel nous vivons.

En voici deux exemples :

L'opinion publique s'est occupée, il y a une trentaine d'années, d'un faux monnayeur qui s'était ins-

tallé dans une commune des environs de Paris pour s'y livrer à la confection d'imitations de billets de cent francs et dont la femme, chargée du placement des dites imitations, finit par se faire prendre aux Grands Magasins du Louvre. Voici dans quelles conditions il avait organisé son entreprise. J'ai connu les détails que je vais raconter par un de mes amis, voisin du faux-monnayeur en question, qui fut de son intimité et qui n'en eut pas peu de honte lorsque, la vérité ayant été découverte, il s'aperçut qu'il avait, sans le vouloir, contribué à protéger et à couvrir le crime.

Notre filou avait fait comme la Franc-Maçonnerie. Il n'avait pas caché le siège de son industrie. Au contraire, il avait ouvert sa maison à un certain nombre de personnes de choix, des rentiers, des fonctionnaires, le percepteur, le juge de paix, un jeune vicaire, etc., qu'il avait su attirer chez lui par ses bonnes manières et par les largesses d'une aimable hospitalité. Seulement, il s'était, comme on peut penser, donné pour tout autre chose que ce qu'il était. Il se disait peintre. Un peintre a un atelier. Il était donc tout naturel qu'il eût le sien, où il travaillait à graver ses faux billets, et cela avec un rare talent, au dire des experts qui déposèrent, lors du procès qui termina l'aventure.

Mais s'il est naturel qu'un peintre ait son atelier, il ne l'est pas que cet atelier demeure aussi obstinément fermé aux amis de son propriétaire que l'est la « Chambre du Milieu )> aux francs-maçons qui ne sont pas encore parvenus au grade de maître. Et pourtant, il

était de première nécessité que notre faux peintre ne fût pas surpris dans son travail par les personnes honorables dont il recherchait Tamitié.

Pour répondre à cette double nécessité, il avait imaginé une curieuse manière de les tromper.

Il se manifestait à elles comme un de ces imbéciles vaniteux et comiques qui, dans leur nullité, se considèrent comme des hommes de génie et veulent surtout passer pour tels. Il leur parlait de son talent avec une outrecuidance dont la bêtise apparente était si intelligemment jouée qu'il était impossible de ne pas s'y laisser prendre et de ne pas s'en amuser. Il fallait l'entendre se désoler de ce qu'il appelait sa pudeur artistique; pudeur d'une impressionnabilité telle, affîrmait-il, qu'il se sentait incapable de travailler à l'achèvement d'une œuvre sur laquelle quelqu'un aurait jeté les yeux avant qu'elle fût arrivée à ce qu'il jugeait la complète perfection. Gela lui donnait l'occasion de parler d'une toile qu'il prétendait avoir sur le chevalet et qui devait, d'après lui, causer une véritable révolution dans la peinture, mais qu'il s'excusait de ne pouvoir montrer, tant qu'elle ne serait pas devenue le chef-d'œuvre d'exécution qu'il avait rêvé. Et c'est pourquoi, ajoutait-il, ses amis devaient comprendre qu'il s'enfermât dans son atelier. Il dépensait des trésors d'ingéniosité dans la combinaison d'une foule de petites manœuvres destinées à entretenir la légende de vanité qu'il voulait créer autour de lui. Ses amis se faisaient les propagateurs de cette légende qui leur procurait le plaisir de décocher au soi-disant homme de génie des railleries dont il était le

premier à rire, tout en s'efforçant de donner l'impression qu'il ne les comprenait pas. C'est ainsi qu'à la fm des bons dîners auxquels ils étaient invités, ils ne manquaient jamais de boire à Balaam (c'était le prétendu sujet du fameux tableau) et surtout à son âne. Cela, avec des clignements d'yeux dont notre homme faisait semblant de ne pas comprendre la signification, ce qui doublait leur plaisir.

L'âne de Balaam 1 C'était tout aussi ridicule comme sujet de tableau, surtout à cause de la figure que savait prendre l'inventeur du truc, que le sont les épreuves physiques à l'entrée de la Franc-Maçonnerie. Et c'était tout aussi utile.

Pour compléter la mise en scène, notre faux monnayeur avait toujours soin de placer, dans son atelier, juste en face la porte, quelque horrible croûte confectionnée tout exprès par lui. Il comptait bien que ses amis seraient démangés du désir de regarder par le trou de la serrure pour avoir la preuve de sa nullité dans ce qu'il appelait pompeusement « son art ». Il s'assurait par cette précaution le bénéfice de leur indiscrétion. Ceux qui tombaient dans le piège, en effet, ne manquaient pas de raconter aux autres leurs plaisantes découvertes. C'était alors à qui courrait coller son œil au trou de la serrure, à qui raconterait à son tour ce qu'il y avait vu. Ils enracinaient ainsi l'erreur en eux. Mais ils l'enracinaient aussi autour d'eux et, sans s'en douter, ils se faisaient par là même les complices de la supercherie, puisqu'ils contribuaient à cacher le but du travail criminel auquel se livrait leur amphitryon. En effet, protégé par cet habile en-

semble de manœuvres, celui-ci, en butte à de constantes railleries, mais d'autant moins soupçonné, travaillait tranquillement à la confection de ses faux billets.

« Il croûtonne », se disaient gaiment entre eux ses amis, lorsqu'ils le savaient enfermé dans son atelier. « Balaam et son âne sont en face l'un de l'autre. « Et sa femme, qui savait de quoi il retournait, le raillait avec eux ; mais elle y mettait une bienveillance affectueuse qui semblait implorer grâce : « Voyons ! Vous pouvez bien lui passer cela, soupirait-elle. Ça ne cause préjudice à personne ; et ça lui fait tant de plaisir ! » Elle ajoutait ainsi aux suggestions utiles...

En fait, les naïves personnes qui se moquaient si volontiers de leur amphitryon, lequel se moquait encore bien mieux d'elles, constituaient avec lui et sa femme une véritable société secrète qui avait pour but le faux-monnayage. Dans cette société, il n'y avait que deux initiés : l'auteur du truc de Balaam et sa moitié. Seuls, ils savaient le véritable but de l'inconsciente collaboration que leur prêtaient leurs amis. Seuls même, ils savaient l'existence de cette collaboration. Quant aux dits amis, bien qu'ils fussent à cent lieues de se douter de la réalité, bien qu'il leur semblât n'avoir là que de simples relations comme celles qu'on a partout et tous les jours, ils étaient bel et bien associés à une entreprise criminelle puisque, inconsciemment, ils la couvraient de leur honorabilité. Ils étaient même des associés intéressés. Car ils tiraient de cette entreprise un bénéfice : celui des

bons dîners et des joyeuses soirées dont les frais étaient payés avec les faux billets fabriqués.

Faux-monnayeurs sans le savoir ; mais, dans un certain sens, faux-monnayeurs tout de même, par inconsciente complicité, de même nature que celle des membres de toute société secrète qui, ayant un but illicite, cache ce but à ses soi-disant initiés.

Ceci se passait, je Tai dit, il y a quelque trente ans.

Plus près de nous, M"^^ Thérèse Humbert nous a donné le modèle d'une société secrète du même type, bien qu'un peu plus compliqué.

Dans ce nouveau cas, au lieu de la fabrication et de l'écoulement de faux billets de banque, c'est de l'exploitation d'un coffre-fort vide qu'il s'agissait. Là aussi, le but était soigneusement dissimulé. Quant au procédé, il était celui de toute société secrète habilement constituée : l'enrôlement des inconscients qui, par leur situation ou par une raison quelconque, peuvent servir à l'obtention du but. Plus ils étaient haut placés, plus leur assiduité était utile. Société secrète moins savamment organi'sée que la Franc-Maçonnerie, sans aucun doute, mais plus compliquée que celle formée par notre faux-monnayeur et ses amis, en ce qu'il devait y avoir près de M"^® Humbert, des quarts d'initiés, des demi initiés, des trois-quarts d'initiés. Il est bien difficile d'admettre, en effet, que, parmi tous ces hauts magistrats et fonctionnaires dont la grande Thérèse s'était fait une vertueuse ceinture, tous aient été dupes au même degré, et pendant vingt ans ! Le supposer, ce serait méconnaître les lois de la nature et celles de la logique.

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