SUPÉRIORITÉ DU SECOND TYPE SUR LE PREMIER
Les organisateurs de sociétés secrètes politiques peuvent procéder comme ont fait tour à tour notre faux-monnayeur et la belle-fille du franc-maçon garde des Sceaux, Gustave Humbert, femme et sœur d'autres francs-maçons. Et dès lors, il faut conclure qu'il peut exister, non pas une seule espèce de sociétés secrètes, comme essayent de nous le faire croire les défenseurs de la Franc-Maçonnerie, mais bien deux types au moins de ces sociétés.
Les unes s'efforcent de cacher leur existence, parce qu'elles s'imaginent qu'elles cacheront ainsi plus facilement leur but. Le peu que nous en avons dit doit suffire à faire comprendre que ce sont les plus imparfaites, à moins qu'elles ne se recrutent ainsi que nous l'avons indiqué, dans des milieux spéciaux. Leur secret n'est, au bout d'un certain temps, qu'une simple fiction; et il arrive le plus souvent que, dans de telles sociétés, les membres qui manifestent le plus de zèle sont ceux qu'y envoie la police.
Les autres, créées par des conspirateurs plus habiles, ne se préoccupent nullement de cacher leur existence. Mais elles accumulent toutes les ressources que leur fournit une organisation intentionnellement compliquée, pour dissimuler leur but.
Le public profane étant absolument naïf en ce qui concerne les sociétés secrètes, cette distinction, pourtant essentielle, lui échappe totalement. Il n'y a même jamais réfléchi ; et ce ne sont pas, on le comprend, les ;
francs-maçons qui appelleront son attention sur ce point. Ceux-ci ont actuellement trop d'intérêt à faire croire que la Maçonnerie n'est pas une société secrète.
Y ont-ils d'ailleurs jamais réfléchi eux-mêmes? J'aflirme que non. Car pour les vrais fondateurs de sociétés secrètes, l'art véritable et nécessaire est d'arriver à ce que le but de ces sociétés soit caché à l'immense majorité des adhérents. Il faut qu'il n'apparaisse qu'aux chefs : pas même à tous les chefs, à quelques-uns d'entre eux seulement. Les deux exemples qui précèdent suffisent à faire comprendre cela.
Montrez-nous, dira-t-on peut-être ici, les procédés par lesquels une société qui cache son but à ses adhérents peut néanmoins les faire travailler à la réalisation de ce but.
C'est précisément ce qui sera exposé au cours de l'étude que nous entreprenons.
Pour ne pas nuire à l'ordre de cette étude, je me bornerai pour l'instant à faire remarquer qu'on peut déjà trouver une indication à ce sujet dans les deux cas que je viens de citer. Les amis du faux-monnayeur jouaient le rôle qui leur était dévolu par celui-ci. Ils travaillaient à la réalisation du but; et, pourtant, ils ne le connaissaient pas. C'est même parce qu'ils n'en avaient pas l'idée qu'ils prêtaient leur concours. On peut en dire autant de certains amis de M"^^ Humbert.
J'ajouterai que, de même qu'on met, au besoin, un régiment en marche, en lui faisant connaître seulement le lieu de sa première étape, — laquelle peut
d'ailleurs n'être qu'une feinte, — de même, on peut proposer un certain but aux adhérents d'une Société, sans leur laisser supposer que ce but, lorsqu'il sera atteint, servira de point de départ pour tendre à autre chose. Un bateau à voiles est souvent obligé de ne pas marcher directement à sa destination. Il louvoie, il tire des bordées, selon les nécessités. Le patron sait pourquoi. Mais il n'est nullement nécessaire que les mousses le sachent pour qu'ils prennent leur part utile dans les manœuvres.
C'est de telles constatations que ^'inspirent les vrais conspirateurs, les profonds organisateurs qui veulent créer des sociétés réellement secrètes. Ils partent de ce principe qu'ils doivent conduire leurs adeptes par des chemins tortueux et accidentés qui, comme les routes de montagne, obligent souvent le voyageur à tourner le dos au sommet qu'il doit atteindre. Leur expérience ou leur génie leur a appris que c'est ainsi seulement qu'ils peuvent se garder contre l'inévitable danger des indiscrétions. S'ils ont la prudence de ne pas faire connaître à leurs adhérents le but auquel tend, en définitive, l'association, il est clair que ceux-ci ne pourront jamais le révéler. S'ils leur en indiquent un autre et s'ils parviennent à leur faire croire que c'est à la réalisation de cet autre qu'ils travaillent, ce sera bien mieux encore, puisque, dans ce cas, plus les initiés parleront, et plus ils répandront l'erreur ; plus, par conséquent, ils fortifieront le secret. Une société secrète ainsi constituée S(^ trouve protégée contre les bavardages, les imprudences et les maladresses de ses membres. Elle l'est
contre le désir de lui nuire que pourraient avoir certains d'entre eux, le jour où ils la quittent ; elle Test mfin contre les espions que la police des différents gouvernements peut y introduire, afin d'être informée de ce qui s'y passe.
On comprend la supériorité d'une pareille organisation, et l'on doit déjà se rendre compte que les vraies sociétés secrètes, les seules qui aient chance de garder leur secret, les seules vraiment redoutables par conséquent, ce sont celles qui ont été construites sur le modèle que nous venons d'indiquer.
PREUVE QUE LA FRANC -MAÇONNERIE EST BIEN UNE SOCIÉTÉ SECRÈTE DU SECOND TYPE, c'eST-A-DIRE du plus DANGEREUX. i
Revenons maintenant à la Maçonnerie et examinons son cas particulier.
Appartient-elle à l'une ou à l'autre des deux catégories de sociétés secrètes dont nous venons de donner l'idée, et, en cas d'affirmative, à laquelle des deux? Pour nous faire une opinion raisonnée sur ce point, nous allons pouvoir partir d'an fait certain. En effet, la Franc-Maçonnerie, nous l'avons dit, existe en France, telle que nous la voyons, depuis près de deux siècles. C'est là un minimum de durée au sujet duquel aucun doute n'est possible. En outre, moins de vingtcinq ans après l'apparition des premières loges, il y en avait non seulement dans toute la France, mais dans toute l'Europe. Or, malgré qu'un si long espace de temps se soit écoulé depuis lors, et bien qu'on ren-
contre la Franc-Maçonnerie partout, on ne sait pas encore au juste quel est le but de cette association.
Est-elle philosophique? Ou mutualiste? Ou politique? Ou anticatholique? Ou libérale? Ou récréative? Ou pornographique? Ou satanique? Chacune de ces hypothèses compte des partisans ; et ceux-ci ont tous sur quoi appuyer leur opinion.
La Franc-Maçonnerie a donc caché son but. Si elle Tavait manifesté, tout le monde serait d'accord.
Elle a caché son but, puisque son caractère et ses statuts ont varié ; puisque non seulement ils ont varié, mais qu'encore leurs variations ont toujours été en rapport avec certaines nécessités ambiantes. Ces variations étaient donc voulues, préméditées. La Franc-Maçonnerie s'est montrée, toujours et partout, ce qii*il fallait qu'elle fût pour qu'on la laissât vivre. Donc le caractère qu'elle se donnait, le but qu'elle affirmait dans ses statuts et qu'elle modifiait selon les temps et les circonstances, n'étaient ni son vrai caractère, ni son véritable but. C'est uq point acquis, dont l'évidence ne saurait être discutée.
En voici un autre qui n'est pas moins certain. La Franc-Maçonnerie n'a pas seulement caché son but aux profanes. Elle l'a caché même à ses adhérents. Et la preuve c'est qu'eux non plus ne sont pas d'accord lorsqu'on les interroge sur la Franc-Maçonnerie. Et surtout ils ne seraient pas d'accord si on pouvait mettre face à face, ou les francs-maçons de tous les pays du monde, ou tous les francs-maçons français qui ont existé depuis deux siècles. Un grand nombre de ces derniers furent des catholiques croyants qui
tenaient pour sincères les déclarations de « tolérance», de '( respect de toute foi religieuse », qui ont figuré à certaines époques dans les statuts maçonniques. En regard de ceux-là, un grand nombre se présenteraient au contraire comme d'enragés anticatholiques et affirmeraient que la mission de la Franc-Maçonnerie est d'anéantir le catholicisme. De même, au point de vue politique, presque tous les francs-maçons de l'ancien temps protesteraient que la Franc-Maçonnerie est une association qui enseigne le respect de la monarchie; et ils appuyeraient cette manière devoir sur des documents authentiques.
A côté de ceux-là, il en est qui prétendraient que la Maçonnerie est dévouée à la cause des Bonaparte, qu'elle a en effet servie deux fois, mais pour la trahir deux fois ensuite. D'autres enfin, ceux de 1793 et ceux de maintenant, jureraient que la République est le seul gouvernement dont puisse s'arranger la Franc- Maçonnerie, à ce point que République et Maçonnerie se confondent et que, selon le mot de l'un de ses membres, la Franc-Maçonnerie, c'est la République à couvert, tandis que la République, c'est la Franc- Maçonnerie à découvert.
Ici encore, nous pouvons dire : si la Maçonnerie avait fait connaître son véritable but à ses adhérents, nous n'aurions pas à constater de pareilles contradictions entre eux.
Il ne peut exister aucun doute sur ces doux points :
Premièrement, la Franc-Maçonnerie dissimule son but. Donc elle est une société secrète.
Secondement, elle n'est pas une de ces sociétés se-
crêtes conçues d'une manière enfantine, qui correspondent au premier type que nous avons indiqué. Elle est bâtie sur un tout autre plan. Elle ne cache pas son existence. Elle se borne à dissimuler son but ; mais elle le dissimule à ses adhérents, tout comme aux profanes.
Elle rentre donc dans la seconde catégorie des sociétés secrètes, celles que nous avons reconnues être les sociétés secrètes perfectionnées, les plus perfides, les, plus dangereuses par conséquent.
Peut-être objectera-t-on que la Franc-Maçonnerie pourrait avoir eu plusieurs buts dans un même pays, mais à des époques différentes, ou encore plusieurs buts à une même époque, mais dans différents pays.
Cela n'est pas possible, par la raison très simple que voici :
C'est une loi reconnue scientifiquement que l'organisation d'un être est toujours adaptée à la fin de cet être. Une telle adaptation est la condition même de l'existence des organismes. Dans une société, ce qu'on appelle l'organisation n'est autre chose que l'adaptation des moyens dont dispose cette société au but qu'elle veut réaliser. Si le but changeait, l'organisation devrait par suite changer aussi. Or l'organisme maçonnique ne présente pas de variations. Les fédérations ne se sont pas modifiées avec le temps, si ce n'est dans le sens du perfectionnement. D'autre part, si, au lieu de les considérer dans le temps, on embrasse d'un seul regard toutes celles qui existent à notre époque, on constate qu'elles sont toutes organisées de la même manière. Elles présentent bien quelques
différences dans les rituels et les règlements. Mais l'organisme maçonnique à proprement parler, que nous étudierons bientôt, est partout et toujours le même. Donc le but est unique et invariable. Il n'y a que les déclarations et les attitudes qui changent ; et, comme nous le verrons, elles ne changent que selon ce qu'exige la réalisation ou la sauvegarde de ce but unique.
Les francs-maçons auraient-ils, au contraire, l'audace de soutenir qu'il est naturel que l'organisme maçonnique n'ait pas varié, attendu que leur but non plus n'a jamais varié? Prétendraient-ils que leurs adhésions successives à tel ou tel régime politique n'étaient que de pure forme, et que leur association n'a jamais eu qu'un idéal, celui qu'ils expriment par les mots : progrès, civilisation, lumière, justice, démocratie, liberté, égalité, fraternité?
Alors, la réponse serait simple. Nous leur dirions : — Progrès, civilisation, lumière, justice? Commencez par préciser ce que vous entendez par ces mots nébuleux. Pas de discussions dans le vide! Si vous voulez consentir à cela, vous nous mettrez vite à même de constater que, dans votre pensée, tout se résume en une seule et même chose, celle que vous affirmez maintenant être le but de la Franc-Maçonnerie : la destruction du catholicisme. Or, là-dessus, nous avons vu que vous avez menti pendant plus d'un siècle. Vous avez menti de même au point de vue politique. Aujourd'hui encore, vous mentez en parlant de démocratie. Vous êtes tout-puissants, en effet, et vous n'usez de votre toute-puissance que pour mettre la
nation sous vos pieds. Vous cherchez à créer l'égalité en bas, oui ; mais vous vous mettez à part et au-dessus. Vous établissez l'égalité dans la servitude. Quant à la liberté et à la fraternité, on a vu ce que vous avez fait en 1793 de l'une et de l'autre, et l'on voit ce que vous en faites aujourd'hui. Votre but n'est donc pas celui que vous dites. Ou bien vous nous le cachez, en mentant ; ou bien on vous ment, en vous le cachant. Dans un cas comme dans l'autre, la Franc-Maçonnerie est une société secrète, ainsi que nous l'avons démontré.
Les francs-maçons peuvent donc affirmer tant qu'ils voudront que la Franc-Maçonnerie n'est pas une société secrète. Les faits s'inscrivent en faux contre leurs affirmations. Plus nous avancerons dans cette étude, plus nous nous en rendrons compte.
La Franc-Maçonnerie n'est d'ailleurs pas une société secrète seulement parce qu'on ignore quel est son but ; elle est secrète à bien d'autres points de vue : parce qu'on ignore quels sont ses fondateurs, quelles sont ses méthodes, quel est le caractère de l'œuvre accomplie par elle jusqu'ici, quelle est son organisation. Elle cache tout cela, à ses adhérents comme aux profanes, de même qu'elle leur cache son but.
Ajoutons enfin que, lorsque nous étudierons son organisation, nous constaterons que la Franc-Maçonnerie est plus qu'une société secrète, car elle est une superposition de sociétés dont les unes sont secrètes pour les autres ; de telle sorte que les soi-disant initiés ne sont initiés à rien du tout, si ce n'est au culte, à la passion irraisonnée, à la religion du secret. De
telle sorte encore qu'au milieu de cet enchevêtrement de sociétés de plus en plus cachées, il en existe une qu'il serait impossible de constituer au milieu du monde profane, complètement secrète celle-là, en ce sens que tout le monde, sauf ceux qui en font partie, ignore tout d'elle, jusqu'à son existence.
Voilà comment la Franc-Maçonnerie n'est pas une société secrète.