DIRECTRICE
Eh ! bien, non î C'est au contraire le moment de nous obstiner plus que jamais. Tout cela, précisément, est trop extraordinaire pour qu'il ne s'y cache pas quelque chose. Une telle accumulation d'illogismes doit avoir sa raison logique.
Et justement, dans l'impossibilité où nous sommes de comprendre, nous venons de dire : Qui maintient tout cela? Dans quel but? D'où cela vient-il? Yoiïk les questions que nous ne nous posons jamais. Et c'est au contraire celles qui devraient nous obséder. C'est de ce côté-là que nous devrions diriger nos recherches. Car la Maçonnerie ne s'est évidemment pas faite toute seule. Elle a des créateurs.
Elle est un groupe. Or, le plus humble des groupements, une simple société de tir dans un village, n'a jamais pu naître sans qu'une volonté créatrice s'y soit appliquée dans un certain but, et il ne peut durer sans qu'une intelligence directrice persiste à s'en occuper. A plus forte raison lorsqu'il s'agit d'une société qui s'étend au-delà des limites d'une commune. On peut poser tn princpc que plus le groupe est important, plus est impérieuse la nécessité de la volonté créatrice et de l'intelligence directrice agissant dans un but précis. L'expérience est là pour le prouver.
Or, la Franc-Maçonnerie n'est pas seulement un groupement communal. Elle n'est pas seulement départementale, régionale, nationale même. La Franc- Maçonnerie est universelle. Elle s'étend sur le monde entier.
Si la nécessité d'une intelligence initiatrice et d'une volonté directrice s'impose au plus petit groupement ; si, d'autre part, plus un groupe est considérable et plus s'accroît pour lui une telle nécessité, quelle ne doit pas être celle-ci lorsqu'il s'agit d'une association universelle, dont les divisions et subdi\isions s'étendent sur tous les points de la planète !
Dans la Maçonnerie telle qu'on nous la montre, telle que nous venons de la voir, où sont la volonté créatrice et l'intelligence directrice persistante? Ce n'est évidemment pa;^- dans Geyer, le maçon voleur, ou dans^ses pareils. Ce n'est pas dans l'ex-Homme- Canon des Folies-Bergère, le F.-. Wuillod ; ni dans la collaboration de Brisson et de Cocula, ni dans aucun des chefs ou soi-disant chefs français qu'on nous présente comme tels.
D'autre part, la Franc-Maçonnerie n'est pas une association passagère ; elle est séculaire, ainsi que nous l'avons vu.
Séculaire et universelle ! Quelle puissante volonté créatrice, quelle étonnante et persistante autorité directrice ces deux caractères ne supposent-ils pas !
Et pourtant, on ne les aperçoit pas. Mais allonsnous pour cela conclure qu'elles n'existent pas? Nous serions insensés. Des effets existent. Donc, ils ont leurs causes. Nous ne pouvons sortir de là. C'est encore un
point sur lequel nous devons nous sentir une certitude absolue.
Voilà une société qui couvre les continents de ses groupements. On la rencontre sous toutes les latitudes, sur tous les degrés du méridien. Elle s'implante partout, quelles que soient les circonstances créées par les différences de mœurs, de religion, de législation...
Cette universalité qu'elle possède au point de vue géographique, elle l'a aussi au point de vue historique depuis deux cents ans bientôt. Les générations passent ; elle demeure. Elle persiste dans le temps, comme elle s'étend dans l'espace, bien que, pour cela, elle ait dû traverser les régimes politiques les plus divers.
En France, nous l'avons vue s'arranger successivement de la monarchie de Louis XV, de celle de Louis XVI, de la Révolution dont elle se déclare l'auteur, tout en prétendant par ailleurs qu'elle ne s'occupe pas de politique ; du Napoléonisme, qu'elle a adulé ; de la Restauration, qu'elle a bénie ; du roi Charles X, sur la tête duquel elle appela la protection « du Grand Architecte de l'Uni \^ers » ; de Louis- Philippe, qu'elle nomma le « roi citoyen )) ; de la RépubHque de 1848, qu'elle servit d'abord, pour la trahir ensuite; du second Empire, dont elle couronna le titulaire avant qu'il se fût couronné lui-même et qu'elle vendit ensuite comme elle avait vendu la République de 1848 ; et enfin de notre troisième République, dont elle a fait sa proie...
Et nous admettrions que cette universalité, que cette pérennité, que cette constance obstinée et jamais déconcertée dans la lutte pour la vie, nous ad-
mettrions que tout cela peut exister et se maintenir, en l'absence d'un but précis et d'une volonté directrice poussant constamment l'immense machine à la réalisation de ce but ? Pour qu'il en fût ainsi, il faudrait que la Franc-Maçonnerie échappât à toutes les lois naturelles. Or c'est impossible. Ces lois existent pour elle comme pour tous les autres êtres. Un homme, un loup, un mouton ont besoin d'un cerceau qui fonctionne pour conserver l'ensemble de leur organisme durant quelques années sur un point du globe. Et la Franc-Maçonnerie n'aurait pas eu besoin d'une tête pensante pour se conserver durant deux siècles et sur toute la surface de la terre?
Une simple taupinière ne peut se montrer qu'à condition qu'une taupe l'ait soulevée. Une chaumière ne peut être debout sans qu'un maçon l'ait construite ; elle ne durera que s'il veille à la réparer en temps utile. Un palais ne s'édifie et ne se maintient que si tout un monde d'ouvriers et d'artistes consent à se discipliner sous la direction d'un architecte. Il est impossible qu'il en soit autrement pour la Franc- Maçonnerie. Elle ne saurait nous présenter l'unique, l'inadmissible phénomène d'une sorte de génération spontanée qui ne tendrait à rien, ni celui d'une conservation qui, durant deux siècles et malgré l'éparpillement des loges et des fédérations sur toute la terre, ne serait due qu'au hasard.
Si encore cette association ne se montrait si incroyablement grotesque ! Si cette apparente incohérence que nous avons constatée ne s'étalait à travers le temps comme à travers l'espace ! Si d'autre part,
ce mensonge dans la déclaration du but, semblable à celui du faux-monnayeur dont nous avons conté l'histoire, si ce mensonge ne durait, lui aussi, depuis deux siècles ! Mais comment admettre que le mensonge existe et qu'il n'y ait pas de menteur? Quelque immense et éternel piège est évidemment caché sous l'immense et éternel amas de ridicule, comme sous l'immense et éternel mensonge.