COMMENT ON LES TROMPE
Si ce système n'a pas été miaintenu au-delà du grade de maître, c'est que les conditions à partir de ce grade ne sont plus les mêmes.
Ne perdons pas de vue que les fondateurs de la Franc-Maçonnerie ont eu particulièrement en vue de rendre possible le fonctionnement d'un Pouvoir occulte et que, par suite, la première nécessité par laquelle ils étaient dominés, c'était de rendre invisibles, et la transmission des volontés, et le mécanisme assurant cette transmission.
Il est relativement facile de tromper là-dessus de pauvres néophytes qui, ainsi que nous l'avons fait remarquer, ne sont en défiance sur rien parce qu'il ne peut pas leur venir à l'idée qu'ils. sont entrés dans une associaton basée tout entière sur le mensonge et qui ne songe qu'à illusionner, qu'à duper ses adhérents.
L'état d'esprit des maçons arrivés au grade de maître n'est plus du tout le même. Ceux-là ont déjà subi une sérieuse préparation. Ils ont été imprégnés de l'esprit démocratique égalitaire, dont la propagation est nécessaire pour que le Pouvoir occulte arrive à ses fms. Ils sont devenus les serviteurs fanatiques de cette idée. Il ne ferait pas bon les heurter sur ce point. Il faut user d'autant plus de précautions avec eux qu'ils sont en situation de se rendre compte de l'influence qu'ils exercent sur les compagnons et les apprentis. Ils ont pu constater que les deux premiers grades ne sont qu'une sorte de noviciat destiné à préparer les profanes au troisième. Gomme un stage minimum de trois ans leur est imposé au troisième degré, — stage nécessaire pour qu'on puisse s'assurer si les maîtres ont atteint le degré de déformation voulu, — il serait à craindre, si ces derniers avaient à travailler chez les hauts gradés pendant un si long espace de temps avant de recevoir la troisième augmentation de salaire, que l'idée ne leur vint qu'ils pourraient bien n'être encore que des novices préparés en vue de quelque chose qu'ils ignorent. D'où résulterait une irritation du fanatisme égalitaire qui leur a été inspiré et qui désormais les do'
mine assez pour qu'ils ne veuillent plus voir personne au-dessus d'eux. Ils devraient bien s'apercevoir, dira-t-on, que le principe d'égalité se trouve violé par la situation qui leur est faite vis-à-vis des compagnons et des apprentis. Mais c'est à leur profit que cette violation a lieu. On s'illusionne très facilement en pareil cas. Il n'en serait pas de même s'ils constataient qu'il leur est fait ce qu'ils font aux apprentis et aux compagnons. Leur méfiance serait vite éveillée contre les hauts gradés ; et la transmission des volontés invisibles se trouverait compromise. Or nous comprenons maintenant que c'est là le danger que le Pouvoir occulte doit éviter avant tout. Il est bien plus avantatageux pour lui d'inspirer aux maîtres le dédain des occupations auxquelles on leur dit que se livrent les hauts gradés lorsqu'ils sont entre eux.
Il y a encore lieu de faire une autre observation.
Le Pouvoir occulte ne recherche pas le grand nombre des adhérents. Il n'en veut que ce dont il croit avoir besoin. Il nous donne même à cet égard une leçon dont nous devrions commencer à profiter. Comment n'être pas frappé des maigres résultats donnés depuis quelques années par les grandes ligues d'opposition, en dépit des immenses ressources dont elles ont disposé ! Une des principales raisons de leur, peu de puissance, c'est que si les fondateurs de ces ligues ont su trouver des adhérents, et en bien plus grand nombre que la Franc-Maçonnerie, ils ne se sont pas préoccupés d'une certaine chose à laquelle ils semblent n'attacher aucune importance, qu'ils paraissent
même ne pas soupçonner, et qui s'appelle la sélection. Le nombre, ils ne connaissent que cela.
Ils ont proposé à leurs adhérents un programme très vague afin d'attirer à eux le plus de monde possible. Gela fait, ils n'ont plus eu qu'une pensée : retenir ceux qu'ils avaient groupés.
Le Pouvoir occulte a procédé tout autrement. Ce n'est nullement pour les retenir tous qu'il s'est proposé de grouper des adhérents,^ mais pour choisir parmi eux ceux qu'il juge les plus aptes à servir ses secrets desseins. Quant aux autres, il n'en a cure. Il les laisse quitter la Franc-Maçonnerie comme ils y sont entrés ; on peut même dire qu'il fait moins pour les y retenir qu'il n'a fait pour les y attirer. Et en cela il agit logiquement. On ne peut choisir entre des hommes ou des objets quelconques, qu'à la condition de pouvoir considérer, observer, comparer les uns et les autres. Pour cela, il faut les avoir sous la main. D'où la nécessité de les rassembler. Mais une fois le choix fait, il y a au contraire utilité à se désencombrer des objets de rebut.
C'est ainsi que procède le Pouvoir occulte. Une fois qu'il a rassemblé des adhérents dans les loges, il n'a plus qu'une pensée : opérer parmi eux des sélections. Or, qui dit sélection dit en même temps élimination. Et, en fait, tandis que tous les apprentis deviennent compagnons et maîtres, à moins qu'ils ne quittent la Franc-Maçonnerie, au contraire, la plupart des maîtres français sont destinés à ne jamais monter au degré supérieur, le Pouvoir occulte n'ayant pas à les V utiliser.
Par ces raisons, le Pouvoir occulte a été amené à conclure que, non seulement il serait dangereux de faire participer les maîtres aux travaux des hauts gradés, mais qu'il était nécessaire de les en exclure rigoureusement et même de leur inspirer le sentiment de l'inutilité des hauts grades. Il a fait des trois premiers degrés une sorte de Franc -Maçonnerie inférieure qu'il a appelée la Franc-Maçonnerie bleue. Il s'est ingénié à persuader aux membres de cette Maçonnerie qu'elle est, sinon toute la Maçonnerie, du moins la seule qui compte. Au lieu de leur montrer les hauts grades comme constituant une Maçonnerie supérieure, il les leur dépeint comme étant, en quelque sorte, les combles de l'édifice maçonnique, dans lesquels on relègue les vieilleries dont, pour une raison ou pour une autre, on tient à ne pas se débarrasser.
C'est ainsi qu'à côté des âneries contenues dans le catéchisme de maître, il y a quelques demandes et réponses qui ont pour but de donner au maçon arrivé à ce grade l'idée qu'il est « maçon parfait )), (c'est l'expression rituélique) et que ce qu'il peut y avoir au-dessus de lui en Franc-Maçonnerie ne compte pas. Les maçons du troisième degré se laissent aller d'autant plus volontiers à cette opinion qu'elle les flatte, et que, d'autre part, certains faits semblent venir à son appui. Pure apparence toutefois; car ces faits ne sont que d'ordre administratif. Mais les maîtres ne songent pas à faire la distinction qui conviendrait à cet égard. Ils ne se rendent pas compte. Ils constatent que, pour être officier d'une loge, il suffit d'être maître. Le Vénérable lui-même, qui est appelé
par le rituel « le Maître de la Loge », n'est le plus souvent qu'un maçon du troisième degré; et ce maçon du troisième degré exerce autorité sur les maçons hauts gradés membres de la loge, comme sur ceux qui viennent en visiteurs. Mais, entendons-nous : cette autorité n'existe qu'au sein de la loge, et seulement pour ce qui concerne l'administration de celle-ci et la discipline de ses réunions. De même, il suffit de posséder le grade de maître pour être éligible comme membre du Conseil de l'Ordre. Un membre de ce Conseil qui n'est que maître y exerce les mêmes droits qu'un autre qui est trente-troisième. Il serait même supérieur à ce dernier si, par hasard, il était nommé par ses collègues président, vice-président, secrétaire, etc. Il se peut donc qu'un simple maître soit à la tête de toute la fédération du Grand Orient ; mais ce serait seulement au point de vue administratif. En dehors et au-dessus de son administration se passeraient quantité de choses auxquelles il n'aurait rien à voir et que d'ailleurs il ignorerait complètement.
Les maçons arrivés au grade de maître jugent les choses sur les apparences, et ils ont ainsi mille raisons pour une de croire qu'au dessus d'eux il n'y a rien, ou que ce qu'il y a est purement honorifique et par conséquent parfaitement' puéril.
Pour qu'ils en soient mieux convaincus, on a pris une dernière précaution qui indique à quel point il importe, aux yeux des chefs occultes, que les maîtres se croient en possession de tous les droits maçonniques.
Nous avons dit que les loges sont les bas ateliers
dans lesquels travaillent ensemble les apprentis, les compagnons et les maîtres, et qu'au-dessus de ces loges, il y a d'autres ateliers superposés dans lesquels se réunissent les diverses catégories de hauts gradés. Nous avons vu d'autre part qu'il existe une grande assemblée législative de la fédération, le Couvent, qui se réunit chaque année. Or, les loges seules sont représentées à ce Couvent. Les hauts ateliers ne sont pas admis à y envoyer de délégués. Comment, après cela, les maîtres ne seraient-ils pas persuadés de la parfaite inutilité de ces ateliers supérieurs, qui n'ont pas même de représentation au Couvent? Ils ne réfléchissent pas, ces pauvres maîtres, que les hauts gradés sont astreints, par les règlements, à faire partie des loges en même temps que des ateliers supérieurs, et que, par suite de certaines circonstances toutes naturelles, il arrive que le délégué au Couvent, dans un nombre relativement considérable de loges, est un haut gradé ; de sorte que, sans qu'il y paraisse, les hauts ateliers sont représentés au Couvent tout aussi bien que s'ils nommaient des délégués, et même beaucoup mieux, attendu que le nombre des hauts ateliers est très restreint, tandis que celui des hauts gradés, nommés délégués par les loges est bien plus élevé. C'est par un subterfuge analogue que la Maçonnerie est arrivée à s'emparer d'un si grand nombre de mandats législatifs dans notre République, sans que les Français aient pu s'en apercevoir. Elle a fait élire des francs-maçons en ayant bien soin de ne pas prévenir le public qu'il choisissait des députés et des sénateurs invisiblement garrottés par elle, et le tour a
été joué. Les bas gradés sont trompés à peu près de la même manière par leurs frères aînés. Pourquoi aurait-on plus d'égards pour eux qu'on ne leur apprend à en avoir pour les électeurs profanes dont ils sollicitent les suffrages, et de l'argent desquels ils vivent? Ceux-ci sont condamnés à ignorer quelle cuisine électorale se confectionne dans la casserole maçonnique. Les francs-maçons bleus ignorent à leur tour ce qu'Hiram, l'Hiram dont ils se croient les fils et dont ils ne sont que les bas domestiques, met dans sa propre casserole. C'est une juste conséquence du principe immoral qui sert de base à toute la machination maçonnique.
On peut croire que le Pouvoir occulte n'a pas réalisé du premier coup la conception que nous venons d'exposer. Nous en avons la preuve dans l'existence de cette multitude de grades qu'il y avait autrefois, dont on n'a gardé que quelques-uns, en conservant seulement les noms et les numéros des autres, probablement pour permettre le retour total ou partiel à l'ancien système, en cas de besoin. Dans cet ancien système, on opérait la sélection en lanternant les initiés par les innombrables puérilités des multiples augmentations de salaire. On usait ainsi la patience de ceux qu'on ne voulait pas faire parvenir aux grades supérieurs.
On a fmi par aboutir à la diminution du nombre des grades, en multipliant les roueries pour arriver à ce que, dans chacun d'eux, les initiés se fassent une idée de plus en plus fausse des degrés supérieurs.