MON INITIATION AU GRADE DE ROSE-CROIX
Les circonstances qui accompagnèrent mon initiation au grade de rose-croix sont telles qu'elles auraient dû m'ouvrir les yeux, s'ils n'avaient été si hermétiquement clos par le travail qui avait été opéré sur moi dans la Maçonnerie inférieure. Elles sont de nature à montrer, en pleine action, l'organisme de transmission des volontés supérieures, dans un des passages les plus difficiles, celui de la Maçonnerie des hauts grades à la Maçonnerie bleue.
Un jour, lorsque j'étais encore simple maître, un maçon haut gradé, membre du Conseil de l'Ordre et du Grand Collège des Rites, le F.*. Amiable, me pria à un rendez-vous. Il venait de temps à autre aux réunions de la loge V Avant-Garde Maçonnique^ à laquelle j'appartenais, et il me témoignait de la sympathie, sans que j'eusse rien fait pour cela. Je me rendis à son appel, et voici quelle conversation s'engagea entre nous :
« — Vous ne songez pas à entrer dans les hauts grades? me dit le F.-. Amiable.
— Je vous avoue que je n'ai jamais pensé à cela.
— Pourquoi?
— Est-ce que c'est utile? J'ai toujours entendu dire le contraire.
— Oui, je sais. Ily a la légende qui prétend que les maçons hauts gradés ne sont que des vaniteux.
— Eh bien ! oui. Précisément.
— Alors, cher frère Gopin, vous supposez que j'en suis là?... Car, enfin, vous parlez à un haut gradé. Vous me faites l'honneur de penser que le noble amour du galon m'a amené à recevoir les initiations supérieures? »
Je me mordis les lèvres et je m'excusai le plus poliment que je pus.
« — Cette légende, reprit le F.-. Amiable, il ne faut pas vous étonner qu'elle soit répandue. Il y a en effet un grand nombre de francs-maçons d'esprit tout à fait inférieur, qui n'admettraient pas facilement la pensée qu'il peut se trouver dans la Maçonnerie quelque chose au-dessus d'eux. C'est dans leur esprit, sans qu'ils s'en rendent compte, qu'existe la vanité qu'ils nous supposent, et même une vanité pire, la vanité démocratique. D'autre part, il est utile également que tant d'autres francs-maçons, qui ne font que passer par les loges et qui quittent la Maçonnerie après quelques mois ou quelques années, emportent la conviction que notre association est égalitaire. Il faut que cette conviction soit répandue dans le'monde profane qui est pourri, lui aussi, de vanité démocratique, et qui suspecterait une association comme la notre, s'il la savait hiérarchisée. Nous n'avons donc
aucune raison pour empêcher la légende de courir, au contraire. Mais il nous appartient de dire la vérité à ceux que nous estimons en valoir la peine. Eh bien ! F.-. Copin, vous êtes un de ceux-là, et je vous dis la vérité. Les hauts grades ne sont pas ce que croient les simples maîtres, et vous devez y entrer. »
Je fus flatté de la bonne opinion que voulait bien exprimer le F.-. Amiable à mon endroit. Mais la légende avait produit son efïet sur moi, et je n'étais pas convaincu. Mon interlocuteur s'en rendit compte et il reprit :
« — Voyons! Vous n'êtes pourtant pas un enfant! Réfléchissez un peu. Ne vous êtes-vous jamais étonné des recommandations qui vous sont constamment faites en loge à propos du secret maçonnique? Est-ce que, dans tout ce qui vous a été appris jusqu'ici, vous voyez quelque chose qui justifie ou même qui explique tant de précautions, tant de serments répétés?
— Ah ! non, par exemple. On m'objurgue sans discontinuer pour que je garde le secret. On m'affirme que je dois me faire couper la gorge, me laisser « enterrer sous les sables de la mer, afin que le flux et le reflux m'emportent dans un éternel oubli )>, plutôt que de manquer à l'obligation du secret ; or, il n'y a pas de secret, ou du moins, s'il y en a un, il porte sur ^ des choses absolument grotesques. C'est une mauvaise plaisanterie.
— Eh bien ! Vous allez comprendre. On commence par vous accoutumer à l'idée du secret, par vous en donner la religion, avant de vous donner le secret luimême. Pourquoi? Afin que, lorsque vous aurez les
vrais secrets maçonniques à garder,vous en soyiez capable,—ce qui ne peut avoir lieu si vous n'avez pas reçu la formation nécessaire. N'est-ce pas là une méthode plus logique que celle qui consisterait à vous confier des secrets d'abord, et à vous apprendre à les garder ensuite?... »
Je commençai à regarder le F.-. Amiable avec une considération toute particulière. Il continua, me sentant ébranlé :
« — Entrez dans les hauts grades ; et vous comprendrez pourquoi,depuis des années,on vous inculque la religion du secret. Vous êtes d'ailleurs dans les conditions requises. Vous avez trois ans de maîtrise...»
Je l'interrompis pour lui dire :
« — Je vous avoue que je ne suis pas sûr d'avoir les trois ans de stage. Je ne me rappelle pas exactement la date à laquelle je fus admis au grade de maître.
— Moi, je le sais, me répondit-il avec un sourire. Il y a trois ans, moins quinze jours, que vous êtes maître. »
Il se mit alors à passer en revue ma vie maçonnique, puis ma vie profane. Il savait tout ce que j'avais fait. Il me le racontait comme s'il avait vécu mon existence. II avait ma fiche complète.
« — Donc, conclut-il, si vous le voulez, je serai votre parrain pour vous présenter au chapitre La Clémente Amitié dont je suis le Très-Sage, je veux dire le Président. Un autre de mes amis est prêt à se joindre à moi. Vous n'aurez qu'à faire connaître à votre loge le désir que vous avez de recevoir une « augmen-
tation de salaire )> et d'obtenir le grade de rosecroix, au chapitre La Clémente Amitié. Vous demanderez que, conformément aux règlements, une lettre signée des « cinq lumières » de votre atelier nous soit adressée pour exposer votre demande. C'est le règlement. On s'y conformera sans le comprendre. On en a l'habitude. On croira que vous êtes, vous aussi, possédé de l'amour du galon. On n'ira pas chercher autre chose. J'imagine que vous êtes de taille à laisser penser de vous ce qu'on voudra?... On ne peut acquérir de vraie force que lorsqu'on en est là. Cette demande faite par la loge a pour avantage de laisser croire à vos amis qu'aucune ouverture ne vous a été faite. Il est inutile de provoquer les jalousies. Votre atelier ne peut manquer devons donner satisfaction; et, conformément aux règlements, il nous adressera une lettre dans laquelle il témoignera de votre zèle et de votre assiduité, que d'ailleurs nous connaissons. Je me charge du reste. C'est convenu?
— C'est convenu, répondis-je de plus en plus flatté de la faveur qui m'était octroyée et dont je sentais maintenant le prix. »
C'est ainsi que j'entrai au chapitre la Clémente Amitié.
Je ne songeai guère alors à tirer de cet incident les conclusions qu'il comportait. En réalité, la preuve m'était fournie qu'au-dessus du grade de maître, d'autres sphères maçonniques existaient, qu'on m'avait dépeintes jusqu'alors sous de fausses couleurs. J'avais été surveillé par certains représentants de ces hautes sphères, choisi par eux ; et, désormais,
grâce à l'influence que j'avais acquise dans ma loge, j'allais servir à transporter moi-même dans cette loge, sans que mes frères pussent s'en douter, les suggestions qui me seraient données, toujours sous le sceau du secret, dans ce nouveau milieu pour lequel ils nourrissaient un si grand dédain.
Je ne me fis aucune des réflexions que je viens de formuler, parce que je ne concevais nullement la Franc-Maçonnerie telle qu'elle est en réalité. J'étais littéralement aveuglé. J'avais sur les yeux un bandeau bien plus épais que le bandeau symbolique qu'on y avait appliqué, avant de me faire entrer dans ma loge pour la première fois.
Je ne réfléchissais pas que ce qui m'arrivait n'était pas un fait isolé, que c'était au contraire une des nombreuses applications d'un principe essentiel dans la manœuvre générale de l'organisme maçonnique, et que, partout, en conséquence de l'application du même principe, il y avait des hauts gradés qui circulaient dans les loges avec une mission telle qu'elle établissait et assurait dans ces loges la domination d'une inspiration invisible. «
Tous les hauts gradés sont-ils employés de la même manière? C'est peu probable. Quels sont ceux qu'on utilise comme transmetteurs des influences occultes? — Ceux dont le zèle et les tendances ont été observées; ceux qui sont reconnus les plus aptes à transporter les inspirations directrices ; ceux qui sont les mieux armés pour cela par leurs aptitudes d'abord, par le Pouvoir occulte ensuite, ou par ses intermédiaires. Rien ne les désigne aux yeux des bas gradés. Ils portent
dans les loges le simple cordon des maîtres, quelque fois même le tablier d'apprenti. Ils exécutent le pas en entrant dans le Temple. Ils jouent leur rôle humblement, dans toutes les cérémonies auxquelles participent les maçons du premier degré : épreuves d'initiation, ouvertures et fermetures des travaux, batteries d'allégresse, batteries de deuil, etc., etc. S'ils se font remarquer, ce n'est que par leur zèle, leur expérience des questions maçonniques, leur assiduité, toutes choses qui sont de nature à augmenter leur influence.
Lorsque le F.-. Amiable venait à la loge VAçant- Garde, par exemple, je ne me doutais pas, et personne ne se doutait de ce qu'il y venait faire. Nous nous imaginions qu'il y était attiré par la discussion portée à l'ordre du jour et dont il avait pu lire le sujet dans le Bulletin hebdomadaire des Travaux de la Maçonnerie. Ce n'était là pour lui, et pour d'autres comme lui, qu'un. simple prétexte, une occasion. Il y venait parce qu'il avait à y accomplir une besogne qui lui incombait, en raison de sa situation dans les sphères supérieures. Tantôt, il était amené à prendre part, dans tel ou tel sens, à une discussion, soit seul, soit en collaboration et après entente avec certains autres hauts gradés qui se trouvaient là, eux aussi, comme par hasard. Tantôt il décidait qu'un des maîtres de notre atelier devait être attiré au grade supérieur ; et cela, après des observations répétées et d'autant plus sûres que celui qui en était l'objet ne s'en doutait pas. Il créait ainsi au sein de cet atelier, ou bien il y fortifiait une influence dont il avait pu mesurer à l'avance
la direction et la portée. Il écartait au contraire, il combattait ou faisait combattre telle autre influence qui ne se manifestait pas dans le sens voulu par les volontés supérieures occultes.
Si l'on tient compte qu'un maçon arrivé au grade de maître est obligé d'y faire ce stage de trois ans dont nous avons déjà parlé, qu'en raison des stages antérieurs exigés par les règlements, il subit en tout une période d'examen d'environ cinq années au minimum, sans d'ailleurs qu'il se doute qu'il est examiné ; si l'on ajoute à cela que la majorité des maîtres ne montent jamais plus haut dans la hiérarchie et que, toute leur vie, ils subissent dans leur loge le contact des hauts gradés sans se rendre compte de ce que ce contact entraîne avec lui, on comprend que ces hauts gradés exercent en fait sur les maîtres une influence analogue à celle qu'exercent ceux-ci sur les compagnons et les apprentis, analogue aussi à celle qui est exercée par la Maçonnerie sur le monde profane.
C'est donc toujours, on ne saurait assez le répéter, le même phénomène qui se reproduit à tous les étages et qui, partout, établit l'influence de volontés qui n'apparaissent pas. Et c'est ainsi que la Maçonnerie bleue, tout en raillant les hauts grades, reçoit par les hauts gradés, et sans s'en apercevoir, les inspirations directrices qui descendent d'un sommet qui lui est inconnu, de même que les jobards intellectuels du monde profane, tout en raillant la Franc-Maçonnerie, subissent, sans s'en douter, sa direction.