‹ Le drame maçonnique (volume 2)Chapitre 44 sur 66 · DANS LE MONDE DES HAUTS GRADES · texte numérisé non relu

DANS LE MONDE DES HAUTS GRADES

— Mais, va-t-on me dire, après cette expérience, et une fois rose-croix, vous avez bien dû avoir l'intelligence en éveil?

Je l'eus un moment, au lendemain de la conversation avec le F.-. Amiable; mais cela ne dura pas. Et ce fut par suite de particularités qui sont certainement voulues, elles aussi, pour produire des résultats comme celui-là.

Je m'attendais à ce que l'initiation et les travaux du grade de rose-croix m'apprissent enfin quelque chose. Il n'en fut rien. Là, comme aux grades inférieurs, ce sont des cérémonies ridicules, des signes et des contre-signes, des palabres dont la signification m'échappait. Je fus surtout bien étonné d'entendre, le jour de mon initiation, le récit de la mort du Christ avec diverses interprétations des lettres I, N. R, I, parmi lesquelles l'interprétation chrétienne.

Par dérision, va-t-on supposer? Rien ne donne cette impression. Dans ce récit sont seulement introduites quelques considérations incidentes tendant à n'attribuer à la personnalité du Christ qu'une valeur mythologique et symbolique. Ce n'est pas tout. De même que les maîtres jouent dans la Chambre du Milieu le drame du meurtre et de l'exhumation d'Hiram, les rose-croix se donnent les uns aux autres, après certaines réunions du chapitre, une représentation qui semble vouloir être celle de la Cène. Mais cela se passe le plus sérieusement du monde, sans railleries, sans blasphèmes, de telle sorte qu'après les diatribes enra-

gées qu'on entend dans les loges, on pourrait croire à une sorte de retour à une religiosité imprécise de nature à dérouter complètement les nouveaux chevaliers rose-croix.

Voici l'essentiel de la cérémonie dont nous parlons :

Le Président, qui porte le titre de Très-Sage, prend une grosse brioche, en rompt une bouchée et la mange ; puis, se tournant vers son voisin, il le salue, lui fait le signe et le contre-signe, qui lui sont rendus, lui donne sept coups sur l'épaule, qui lui sont également rendus, l'embrasse et lui dit en lui tendant la brioche : {( Prenez et mangez, et donnez à manger à ceux qui ont faim. » Celui-ci mange, comme il lui est prescrit, un morceau de la brioche ; puis il fait à son tour à son voisin tout ce que le Très-Sage lui a fait à lui-même, signe, contre-signe, etc. Gela dure jusqu'à ce que tous les rose-croix y aient passé.

Et ce n'est pas fini.

Le Très-Sage prend un énorme calice. Il le remplit de vin. Il boit une gorgée. Il essuie avec une serviette la trace laissée par ses lèvres. Il se tourne de nouveau vers son voisin, le salue, lui fait le signe et le contresigne, qui lui sont rendus, lui donne sept coups sur l'épaule, qui lui sont également rendus, l'embrasse et lui dit en lui passant le calice et la serviette: « Prenez et buvez, et donnez à boire à ceux qui ont soif.» Celui-ci boit une gorgée, essuie les bords du calice et fait à son voisin ce que le Très-Sage lui a fait à luimême. Et de nouveau tous les rose-croix y passent l'un après l'autre, très sérieusement, je dirai même très pieusement. Quand c'est fini, chacun a le droit

de manger à sa faim et de boire à sa soif, en se servant à loisir sur les tables chargées de brioches, de vin et de bière, autour desquelles tous les assistants s'étaient jusqu'alors tenus immobiles, les mains croisées sur la poitrine, et dans le plus grand recueillement.

Voilà comment se terminent presque toutes les tenues solennelles des rose-croix.

Ces réunions sont d'ailleurs très peu fréquentes. Elles n'ont lieu que tous les trois mois. On peut dire, que les rose-croix passent les quelques heures annuelles de leurs réunions en cérémonies d'un caractère plus ou moins vaguement religioso-philosophico-naturaliste. Il leur est d'ailleurs expliqué que leur grade représente « la période religieuse de l'humanité))... Comprenne qui pourra.

Je suis assez porté à croire maintenant qu'une des raisons pour lesquelles le premier des hauts grades est si insignifiant, c'est parce qu'il est nécessaire à la fois de dérouter le nouveau rose-croix, d'éprouver son esprit de soumission, de dépister la curiosité de certains maîtres et de fortifier dans la Maçonnerie bleue la croyance à la parfaite inutilité des hauts grades. Il est impossible, on le comprend, qu'en dépit de la mauvaise opinion qu'on a de ceux-ci dans les loges, quelques maçons inférieurs ne soient pas piqués du désir de constater par eux-mêmes si les choses sont bien comme on les leur a représentées. D'autre part, les recruteurs peuvent se tromper dans leurs choix. Il est donc utile que les maîtres élevés au grade de rose-croix soient éprouvés et trompés comme le sont les profanes admis à celui d'apprenti.

'' J'eus, pour ma part, l'impression que le F.-. Amiable m'en avait conté. J'étais toutefois incertain. Parfois je me disais que le grade de rose-croix était peut-être encore un noviciat destiné à préparer les hauts gradés. Mais les préparer à quoi? Je le cherchais en vain. Je ne voyais rien. J'étais déconcerté, désorienté. J'aspirais à autre chose sans savoir à quoi. Il m'arrivait aussi de me demander si la Maçonnerie ne servait pas simplement à masquer les agissements des politiciens que je voyais partout autour de moi. Je ne me doutais pas que, pendant que je m'interro* geais ainsi silencieusement, je continuais d'être observé. Je trompais d'ailleurs mes « surveillants », précisément parce que, dans le désarroi où je me trouvais, je ne faisais part à personne de mes impressions. Avant de parler, j'aurais voulu être fixé. Mais, en raison du machiavélisme des inventeurs de l'organisme maçonnique, plus j'allais et plus j'étais loin de me douter de la réalité, c'est-à-dire de la transmission des inspirations occultes. Il suffisait, pour que je fusse trompé sur ce point essentiel, de ce qu'il y avait d'incompréhensible et d'inexplicable dans l'enseignement que je recevais au grade de rose-croix.

Deux questions se posent peut-être actuellement devant l'esprit du lecteur.

— Puisque les vrais secrets ne sont révélés ni aux maîtres, ni même, — c'est bien certain, — à la presque totalité des hauts gradés, qu'est-ce que les uns et les autres peuvent bien transmettre, en fait d'inspirations occultes, à ceux qui sont au-dessous d'eux?

Nous verrons plus tard qu'ils se bornent à leur

transmettre ce qu'ils reçoivent eux-mêmes, c'est-àdire Vétat d'esprit qu'on leur inocule et qui est indispensable pour que le Pouvoir occulte puisse réaliser les plans dont il garde le secret pour lui.

Lorsqu'un agriculteur veut faire produire à une terre ce qu'elle ne rendrait pas d'elle-même, en raison de sa nature, il commence par l'amender, c'est-à-dire par y introduire les éléments que nécessite la culture à laquelle il veut se livrer. C'est seulement après cette opération préalable qu'il répand les semences dont il attend les moissons futures. Le Pouvoir occulte agit ainsi. Lorsqu'il a jeté son dévolu sur une nation qu'il veut conduire à sa guise, il commence par y créer ces « champs d'expérience « que représentent les milieux maçonniques. Il jette dans ceux-ci certains principes, — ceux qui,répandus plus tard dans le milieu national par les francs-maçons fanatisés, auront pour effet de le modifier, de l'altérer, de le corrompre de telle sorte que le peuple devienne apte à travailler lui-même à la destruction de ce qui faisait sa force. C'est seulement après les périodes plus ou moins longues nécessitées par une telle préparation que le Pouvoir occulte peut enfm agir, avec la certitude que la majorité aveuglée ne fera plus obstacle à ses entreprises et que même elle les servira.

Nous n'insistons pas davantage là-dessus actuellement. L'examen de ce côté de la question est d'une trop grande importance, il doit occuper une trop grande place dans notre démonstration, pour que nous puissions le traiter ici.

Le lecteur doit aussi être pressé de savoir combien

il peut y avoir de sociétés superposées entre la Maçonnerie bleue et le sommet de la pyramide à laquelle cette Maçonnerie sert de base.

A cette question, les rituels font réponse. Mais les renseignements qu'ils nous fournissent sont, comme tous les autres renseignements de source maçonnique, fort sujets à caution. Ce qu'ils nous donnent comme étant la vérité dans tel pays ou à telle époque est le contraire de cette même vérité dans tel autre pays ou à telle autre époque. C'est ainsi que le nombre et le nom des grades varie avec les rites. Dans celui-ci, on en pratique huit ; dans celui-là, quatre-vingt-dix. Quelle valeur ont ces nombres par rapport à la réalité? Imprudents seraient ceux qui se prononceraient là-dessus.

Le nombre des grades varie également dans un même rite, selon les époques. Donc rien de fixe et, par conséquent, rien de réel : de simples adaptations à l'heure, au lieu, aux circonstances.

Au rite français, il y eut autrefois trente-trois grades. Précédemment, il y en avait eu infiniment moins. Il n'y en a plus maintenant que huit qui soient pratiqués.

D'autre part, bien que vingt-cinq aient été abandonnés, leur désignation subsiste, et les cérémonies qui sont particulières à chacun d'eux figurent dans les rituels. Ceux qui sont actuellement pratiqués ne se comptent pas de un à huit. Ils conservent les numéros qu'ils avaient dans l'ancienne classification. C'est ainsi que le grade de rose-croix, qui est le quatrième de ceux d'aujourd'hui, est toujours désigné

comme dix-huitième, ainsi qu'il l'était autrefois. On saute d'une seule enjambée du troisième degré au dixhuitième, pour arriver ensuite, et d'un seul bond, au grade de Kadosch, qui est le trentième de l'ancienne nomenclature et qui a gardé ce numéro d'ordre.

Pourquoi ces changements, et pourquoi, en regard, ce maintien d'une classification qui n'est plus conforme aux faits existants? On pense bien qu'il y a une raison à cela. Voici celle qui est la plus plausible :

L'œuvre que le Pouvoir occulte se propose de réaliser est si immense qu'il est obligé de la diviser et d'attribuer à la Franc-Maçonnerie de chaque époque et de chaque pays des parts de besogne différentes. Tout d'abord, ce dont il dut se préoccuper, ce fut de faire tolérer la Franc-Maçonnerie. Pour cela, il fut obligé de lui donner une organisation se rapprochant de celle des anciens maçons constructeurs dont il la présentait comme une simple continuation. Une fois qu'elle fut acceptée, il dut songer à prendre des mesures en vue de l'œuvre de destruction qu'il s'agissait d'opérer. Mais, en raison de l'état de conscience du monde chrétien en général et du monde catholique en particulier, il fallait marcher prudemment dans la voie des suggestions antireligieuses. D'où la nécessité d'initiations progressives très nombreuses, de manière à ne faire faire chaque fois à l'initié qu'un imperceptible pas en avant. Maintenant que la conscience du monde chrétien est si fortement ébranlée, il est devenu inutile de prendre tant de précautions. Trente-trois initiations seraient plutôt gênantes. Elles éloigneraient les adeptes qui, déjà, se plaignent de

l'abondance des simagrées dont ils ne comprennent pas la raison. C'est pourquoi les chefs secrets ont considéré comme nécessaire la suppression de vingtcinq grades. Mais il faut tout prévoir, même un échec pour la Maçonnerie, ou une circonstance quelconque qui l'obligerait à reprendre les masques d'autrefois. C'est pourquoi on n'a pas fait disparaître des rituels^ les vingt-cinq grades abandonnés. Ils demeurent comme des chambres vides de l'édifice maçonnique, chambres qu'on pourrait réhabiter en cas de besoin. Ils présentent peut-être encore une autre utilité, en attirant l'attention de certains adversaires de la Maçonnerie. Ceux-ci se fatigueront à les étudier et le Pouvoir occulte aura ainsi chance de les voir dépenser inutilement leurs forces et leur temps, dans la persuasion où ils seront que c'est dans l'inventaire et dans la connaissance de ce vieux matériel d'exploitation que consiste la vraie science antimaçonnique, celle qu'exige le combat mortel dans lequel est engagé notre pays.

C'est avec un grand luxe de détails que les rituels décrivent les cérémonies particulières à chacun de ces grades, même les disparus. On y trouve aussi les catéchismes, les formulaires, les signes « vocaux, gutturaux, pectoraux, manuels et pédestres », les homélies explicatives qui ont pour but et pour effet de rendre tout incompréhensible, les considérations sur le soleil et la lune, les légendes relatives aux associations de maçons constructeurs, aux Templiers, à Salomon, à Balkis, la reine de Saba, à Caïn, à Eve, à Eblis, l'ange de la lumière. Et tout cela est

entremêlé de poignards, d'échelles, de tiares, de serpents, de têtes de mort, etc., etc. Il y en a tant, qu'il faut être robuste pour tout absorber sans en être écœuré.

Tout cela aussi a sa raison d'être. Le lecteur doit comprendre maintenant que, dans une organisation comme celle que nous étudions, c'est toujours en vue d'un but que telles ou telles dispositions ont été prises par les chefs secrets.

Les légendes ont une signification symbolique, explique-t-on aux initiés. Peut-être serait-il plus exact de dire qu'elles ont une utilité pratique.

D'abord, elles déroutent les adversaires qui espèrent y trouver le secret de la Franc-Maçonnerie. Ceuxci s'acharnent à découvrir le sens profond qu'ils leur supposent et qu'ils cherchent le plus souvent là où il n'est pas, lorsqu'il existe. Ils veulent absolument y voir l'essentiel de la question maçonnique ; et, comme ils n'y trouvent rien ou peu de chose, ils finissent le plus souvent par prendre le dégoût de cette question. C'est précisément ce que veut le Pouvoir occulte.

Les légendes et simagrées rituéliques ont surtout cette utilité qu'elles assurent au Pouvoir occulte le moyen de jeter sans danger des coups de sonde dans l'esprit de ses initiés. Tout en leur racontant certaines fables, sous prétexte qu'elles se rattachent au fameux héritage des traditions, les invisibles délégués du Pouvoir occulte accoutument les initiés à certaines pensées et peuvent s'assurer des effets qu'elles produisent en eux.

Par exemple, la légende d'Hiram éveille l'idée de haine et de vengeance, sans donner toutefois de but précis à cette idée. Elle tend à maintenir l'esprit du franc-maçon sur une défensive perpétuelle pour la garde de son secret ; elle le met sur le pied de guerre contre ceux qui ne possèdent pas ce secret et surtout contre ceux qu'il en peut supposer ennemis. Quels résultats donne une telle suggestion dans l'esprit de celui-ci ou de celui-là? C'est ce dont se rendent compte certains des hauts gradés qui circulent incessamment dans les loges. Plus tard, les commentaires qui précèdent la cérémonie de la Cène, au grade de rosecroix, sont propres à inspirer un certain naturalisme qui ne saurait aller avec le catholicisme, mais qui pourtant ne lui est pas haineusement opposé. Dans les temps où la Franc-Maçonnerie était obligée de prendre certaines précautions, le Pouvoir occulte se ménageait par là un moyen d'acheminer doucement ses initiés vers l'état d'esprit fanatiquement anticatholique dont il avait besoin. Dans les grades suivants, les légendes et les cérémonies donnent une accentuation et une direction précise au vague enseignement précédemment répandu. On montre à l'initié la Franc-Maçonnerie persécutée, assassinée même, comme le fut Hiram. Les meurtriers de celui-ci sont remplacés par l'autorité religieuse et l'autorité politique qui, étant attaquées sourdement, sont bien obligées de se défendre et ne peuvent le faire qu'en ayant l'air de provoquer, parce que l'offensive à laquelle elles répondent est cachée. C'est contre elles qu'est peu à peu tourné l'effort de haine et de vengeance.

L'initié est ainsi amené, pour ainsi dire naturellement, à l'état violent que le Pouvoir occulte a besoin de créer dans les esprits pour assurer la réalisation de son but.

Les légendes ont donc, ainsi qu'on le voit, une utilité pratique bien plus encore qu'une signification symbolique, comme on nous le répète si volontiers. C'est ainsi qu'en règle générale, il faut toujours commencer par croire autre chose que ce que dit la Franc- Maçonnerie.

Et c'est pourquoi nous devons être en défiance lorsque les rituels nous donnent à entendre qu'il n'y aurait au rite français que huit sociétés secrètes superposées : les premier, deuxième, troisième, dix-huitième, trentième, trente et unième, trente-deuxième et trentetroisième degré, et que le Grand Collège des Rites, composé de maçons arrivés à ce trente-troisième et dernier degré et affublés du titre de Souverains Inspecteurs Généraux, constitueraient le sommet de la hiérarchie maçonnique.

Il suffit de regarder les maçons qui composent actuellement le Grand Collège des Rites pour sentir l'inanité d'une pareille version.

Quels hommes que ceux qui composent le Grand Collège des Rites et qui se trouveraient être ainsi les chefs suprêmes de la Maçonnerie française !

C'est le F.-. Blatin qui est le président du Grand Collège des Rites. Sa grande gloire est d'avoir inventé un « biberon spécial ». Serait-ce par hasard un biberon spécial pour francs-maçons âgés de trois ans? Et le -président du Grand Collège serait-il, de

ce chef, le père nourricier de tous les marmots de la Veuve? Quant à ses collègues, la majorité d'entre eux sont tout au plus dignes de tenir sous le nez des petits maçons apprentis les biberons fabriqués par leur président !

On nous reprochera peut-être une pareille plaisanterie. C'est qu'aussi la prétention de nous présenter le Grand Collège des Rites comme le groupe maçonnique suprême français porte vraiment à rire.

Sans doute le Collège des Rites a son rôle ; mais ce ne saurait être celui qu'on nous dit. Il y a longtemps que l'insuffisance d'une telle clef de voûte eût amené la dislocation de l'édifice. Si on nous montre le Grand Collège comme étant le groupement chef, c'est pour que, tandis que nous le contemplerons, nous ne songions pas à regarder ailleurs. Envisagé comme tête, le Grand Collège des Rites ne peut jouer qu'un rôle : celui de fausse tête. Il ne saurait y avoir pour nous aucun doute là-dessus.

Nous devons même le considérer comme étant la fausse tête d'une fausse hiérarchie. Car, lorsqu'on y regarde de près, on se rend compte que la Maçonnerie des hauts grades est surtout une apparence. La Maçonnerie bleue vit. La Maçonnerie des hauts grades semble une Maçonnerie morte, ou tout au moins une Maçonnerie au repos. Qu'on songe au petit nombre des réunions des hauts gradés ! La Maçonnerie des hauts grades est comme un lieu d'attente, comme un réservoir dans lequel certains courants viennent déboucher et mêler leurs flots. Les francs-maçons inférieurs s'imaginent que cette sorte de réservoir de la

Maçonnerie bleue n'est qu'un étang marécageux, et ils ne désirent pas y tomber-. Le Pouvoir occulte, en leur donnant cette opinion, n'assure pas seulement une plus ample liberté d'action à ceux de ses adeptes qu'il emploie comme agents recruteurs ;.il utilise la Maçonnerie des hauts grades comme une sorte d'appareil de filtrage que peuvent seuls traverser certains des éléments qui y sont introduits.

Que les bas gradés et les hauts gradés croient ce qu'ils veulent de la Maçonnerie des hauts grades. Nous pouvons être sûrs qu'ils sont trompés là-dessus comme sur tant d'autres choses. Plus que jamais, nous devons nous i appeler que la Franc-Maçonnerie, ainsi que nous avons commencé par le démontrer, est une société basée sur le mensonge, dont les fondateurs ont eu poar constant objectif de cacher leur but et de se cacher eux-mêmes. Les rituels renseignent inexactement les initiés en ce qui concerne le nombre des sociétés secrètes superposées. Ils leur cachent sûrement les plus élevées. Alors que la Maçonnerie ment sur tout le reste, elle ne peut pas ne pas mentir sur un point si important.

Nous sommes fondés en bonne logique à parler ainsi, rien qu'en conséquence du principe de mensonge que nous avons prouvé être la base de la Franc- Maçonnerie. Mais nous le sommes encore bien mieux, après ce que nous venons de découvrir sur l'étrange organisation de cette société.

Il y a en effet une chose dont nous possédons maintenant la certitude : c'est que les créateurs de cette organisation ont été dominés par la constante préoc-

cupation de rendre possible la transmission d'une inspiration directrice qui doit toujours rester invisible. S'ils ont tout subordonné à cela, ce n'est évidemment pas pour laisser apparaître le principal groupe chef de la Maçonnerie française. Si, par impossible, un tel groupe n'était pas mieux caché que ne l'est le Grand Collège des Rites, ceux dont nous parlons auraient combiné et disposé les procédés les plus ingénieux et les plus perfides pour aboutir à une pure imbécillité. Nous ne devons pas le supposer. Leur œuvre d'ailleurs, étant imbécile, n'eût pas vécu. Or, nous savons trop qu'elle vit.

Si l'on a pris tant de précautions dans la Maçonnerie inférieure pour cacher l'organisation hiérarchique des grades, il est logique de penser qu'on en a pris bien plus encore dans les régions moyennes pour dissimuler les chemins qui conduisent aux vrais sommets de cette hiérarchie.

Le rôle de la Maçonnerie des hauts grades varie avec lesépoques, ainsi que nous le disions tout àl'heure. Par la série interminable de ses degrés, elle a d'abord servi, dans les époques où le sentiment religieux était encore universel et profond, à ménager avec la lenteur indispensable, les étapes nécessaires pour créer la progressive déformation de ce sentiment religieux.

Aujourd'hui, son utilité est quadruple.

D'abord, elle est le canal de transmission des volontés supérieures.

Ensuite, elle sert à opérer un triage dans la multitude variée des éléments qu'on est obligé de laisser entrer dans les loges.

• L'utilité de ce triage est bien mise en lumière dans une lettre émanant d'un membre de la Haute Vente italienne dont nous avons déjà parlé.

Rappelons que cette Haute Vente était un groupe secret supérieur auquel avait été confiée, sous la Restauration, la lutte contre la Papauté. Les membres de la Haute Vente portaient tous des noms d'emprunt. L'auteur de la lettre dont nous avons déjà cité une partie était juif. Il avait pris le pseudonyme de Piccolo-Tigre. C'est le 18 janvier 1822 qu'il écrivait ce qui suit aux membres de la Vente de carbonari qu'il avait fondée à Turin (1) :

« ... Dans l'impossibilité où nos frères et amis se « trouvent de dire encore leur dernier mot, il a été jugé (( bon et utile de propager partout la lumière et de « donner le branle à tout ce qui aspire à remuer. C'est « dans ce but-là que nous ne cessons de vous recom- (( mander d'affilier à toutes sortes de congrégations « telles quelles, pourvu que le mystère y domine^ toute (( espèce de gens. L'Italie est couverte de confréries (( religieuses et de pénitents de diverses couleurs. Ne u craignez pas de glisser quelques-uns des nôtres au (( milieu de ces troupeaux guidés par une dévotion

(l) Cette lettre fait partie de la liste des documents qui lurent tirés de la bibliothèque du Vatican et remis à Crétineau-Joly, par le Pape Grégoire XVI, pour l'aider à écrire la défense de TEglise contre les attaques des sectes qui, combattant masquées, arrivaient ainsi à donner le change à l'opinion, en faisant croire que les Souverains Pontifes provoquaient la libre-pensée, tandis qu'ils se bornaient à défendre le catholicisme sans cesse attaqué. Un bref de Pie IX et une lettre du Cardinal Secrétaire d'Etat, publiés en tête de l'ouvrage de Crétineau-Joly, garantissent l'authenticité des documents utilisés par celui-ci.

« stupide ; qu'ils étudient avec soin le personnel de « ces Confréries, et ils verront que peu à peu il n'y « manque pas de récoltes à faire. Sous le prétexte le '( plus futile, mais jamais politique ou religieux, créez « par vous-mêmes, ou, mieux encore, faites créer par « d'autres des associations ayant le commerce, l'in- « dustrie, la musique, les beaux-arts pour objet. Réu- « nissez dans un lieu ou dans un autre, dans les sa- « cristies même ou dans les chapelles, vos tribus « encore ignorantes ; mettez-les sous la Jioulette d'un « prêtre i^ertueux, bien noté^ mais crédule et facile à « tromper ; infiltrez le venin dans les cœurs choisis, « infiltrez-le à petites doses et comme par hasard : « puis, à la réflexion, vous serez étonnés vous-mêmes « de votre succès.

« L'essentiel est d'isoler l'homme de sa famille, de (( lui en faire perdre les mœurs. Il est disposé, par la « pente de son caractère, à fuir les soins du ménage, à « courir après de faciles plaisirs et des joies défendues. « Il aime les grandes causeries du café, l'oisiveté des « spectacles. Entraînez-le, soutirez-le, donnez-lui une « importance quelconque ; apprenez-lui discrètement « à s'ennuyer de ses travaux journaliers, et, par ce « manège, après l'avoir séparé de sa femme et de ses « enfants, et lui avoir montré combien sont pénibles « tous les devoirs, vous lui incalquerez le désir d'une « autre existence. L'homme est né rebelle ; attisez ce « désir de rébellion jusqu'à l'incendie, mais que Vin- « cendie n'éclate pas. C'est une préparation à la grande (( œuvre que vous devez conunencer. Quand vous aurez « insinué dans quelques âmes le dégoût de la famille

« et de la religion (l'un va presque toujours à la suite « de l'autre), laissez tomber certains mots qui provo- (( queront le désir d'être affilié à la loge la plus voisine. « Cette vanité du citadin ou du bourgeois de s'inféo- « der à la Franc-Maçonnerie a quelque chose de si « banal et de si universel, que je suis toujours en ad- « miration devant la stupidité humaine. Je m'étonne « de ne pas voir le monde entier frapper à la porte « de tous les Vénérables, et demander à ces messieurs « l'honneur d'être l'un des ouvriers choisis pour la « reconstruction du Temple de Salomon. Le prestige « de l'inconnu exerce sur les hommes une telle puisce sance, que l'on se prépare avec tremblement aux « fantasmagoriques épreuves de l'initiation et du « banquet fraternel.

« Se trouver membre d'une loge, se sentir, en dece hors de sa femme et de ses enfants, appelé à garce der un secret qu'on ne vous confie jamais est pour ce certaines natures une volupté et une ambition. ce Les loges peuvent bien aujourd'hui procréer des ce gourmands ; elles n'enfanteront jamais des cice toyens. On dîne trop chez les T.-. G.-, et T.-. R.-. F.-. ce de tous les Orients ; mais c'est un lieu de dépôt, une ce espèce de haras ^ un centre par lequel il faut passer ce avant d'arriver à nous. Les loges ne font qu'un mal ce relatif, un mal tempéré par une fausse philanthroce pie et par des chansons encore plus fausses, comme ce en France. Gela est trop pastoral et trop gastronocc mique; mais cela a un but qu'il faut encourager sans ce cesse. En lui apprenant à porter arme avec son verre ce on s'empare ainsi de la volonté, de l'intelligence et

« de l'esprit de l'homme. On en dispose, on le tourne, « on l'étudié. On devine ses penchants, ses affections (( et ses tendances ; quand il est mûr pour nous^ on le « dirige vers la société secrète^ dont la Franc-Maçonne- .(( rie ne peut plus être que Vantichamhre assez mal (( éclairée. »

Tel est le langage tenu par un de ceux qui faisaient partie d'un groupe secret supérieur, mais non pas du groupe suprême, puisqu'il n'agissait encore que sur un point du globe. Il nous montre la méthode générale et nous fait connaître le mode de fonctionnement de l'organisme universel. La Franc-Maçonnerie ne peut être que l'antichambre assez mal éclairée de la véritable société secrète. Voilà la vérité. Elle fut autre chose à'd'autres époques. Elle était peut-être la véritable société secrète chrétienne et non pas l'antichambre de cette société, lorsque celle-ci, en raison des circonstances, ne pouvait avoir pour but que d'amener peu à peu les esprits chrétiens à l'antichristianisme. Ce but préalable étant aujourd'hui atteint, il faut que les secrets inspirateurs, les chefs suprêmea envisagent la réalisation d'une autre partie du but. Il faut par conséquent aussi qu'ils modifient l'organisation maçonnique, puisque la règle du bon rendement d'un organisme, c'est qu'il soit adapté à son but. Tout en se continuant à l'intérieur des nations, l'œuvre du Pouvoir occulte se poursuit désormais internationalement; cela est visible. Le Pouvoir occulte a donc dû fortifier la partie internationale de l'organisme maçonnique, en même temps qu'il diminuait le nombre des grades dans les Francs-Maçonneries de certaines na-

tions. Mais, comme le sentiment national existe encore au sein de ces nations, il faut que cette partie internationale n'apparaisse pas. Le secret de l'Illuminisme fut autrefois surpris par la Cour de Bavière. Il en a été de même pour le groupe de la Haute Vente, dont les documents secrets ont été remis au Vatican. Ces accidents ont arrêté le Pouvoir occulte dans sa marche. Il faut donc qu'il redouble de précautions pour que le monde profane et les maçons encore patriotes ne se doutent pas de l'existence des sphères supérieures de la Maçonnerie, non plus que du but antipatriotique qu'elles veulent réaliser comme seconde étape, après avoir réalisé le but antireligieux.

C'est pour cela que la Maçonnerie dite des hauts grades ne peut être, en dépit de son titre, qu'une Maçonnerie subalterne. En même temps qu'elle sert à la fois de canal de transmission des volontés supérieures et d'organisme de triage agissant sur les éléments rassemblés dans les loges, elle est encore un lieu de dépôt dans lequel s'opère le filtrage des éléments qu'elle s'est assimilés, — « une espèce de haras », pour parler comme Piccolo-Tigre, un centre par lequel il faut passer « avant d'arriver à un autre monde secret » dont elle n'est que « l'antichambre assez mal éclairée w.

Elle est enfin la fausse apparence derrière laquelle se dérobe cet autre monde secret, de la même manière que toute l'organisation des grades se dissimule derrière le ridicule dont elle est recouverte dans les loges.

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