TROIS FRANCS-MAÇONNERIES
Donc, le recrutement et le fonctionnement d'une Franc-Maçonnerie essentiellement internationale et invisible sont choses possibles au Pouvoir occulte. D'autre part, une telle Maçonnerie lui est de la plus grande utilité, si elle ne lui est indispensable. De plus, nous avons vu le Pouvoir occulte créer ou supprimer des groupes de sociétés secrètes dans l'enchaînement qui les relie toutes, et ne se laisser guider pour cela que par l'opportunité des suppressions ou des créations. Enfin, ce même Pouvoir occulte ayant manifesté une si perfide habileté dans la disposition de toutes les parties et de tous les détails de l'organisation maçonnique, il serait illogique de supposer qu'il n'a su voir quel était son avantage en ce qui concerne la partie supérieure de l'édifice créé par lui.
Par ces raisons, et après la longue et consciencieuse étude que j'ai faite de la question maçonnique, en dehors de tout préjugé, de tout esprit de parti, voici' les déductions auxquelles je suis conduit.
Je considère qu'au-dessous du Pouvoir occulte, il existe trois Francs-Maçonneries superposées.
En bas, la Franc-Maçonnerie bleue, nettement visible, dont l'existence est connue des profanes depuis longtemps déjà, mais dont le but et la véritable organisation sont demeurés insoupçonnés jusqu'ici, même de ceux qui en font partie. Dans cette Maçonnerie-là pénètrent beaucoup de profanes qui, pour une raison ou pour une autre, n'y restent pas. C'est pourquoi il est nécessaire qu'elle ne se doute en rien ni de ce qu'elle est, ni du but auquel on la fait travailler, ni de ce dont elle n'est que l'aveugle instrument.
Cette Maçonnerie inférieure n'a pour ainsi dire pas accès dans le Temple d'Hiram. Elle est maintenue dans les parvis qu'on lui donne comme étant le Temple. Le Pouvoir occulte s'en sert pour opérer un triage parmi les éléments qui composent le monde profane, triage qui a pour objet de mettre à part ceux que nous pouvons appeler les sujets hypnotisables.
Parmi ces sujets hypnotisables, le Pouvoir occulte choisit ensuite ceux qu'il suppose pouvoir être utilisés par lui. Il les éprouve à leur insu et il opère parmi eux un nouveau triage. Il se sert pour cela de la Maçonnerie des hauts grades qui lui procure en même temps l'avantage d'apparaître comme le sommet de la Franc-Maçonnerie et de créer ainsi l'illusion dont il a besoin pour se dissimuler.
Les membres de cette Maçonnerie des hauts grades sont les premiers trompés sur ce point. Ils s'imaginent que la Maçonnerie est conduite par eux et sont gon-
fiés à en crever de l'importance du rôle qu'ils s'attribuent. Ils croient aussi connaître le but de cette Maçonnerie. Ils se trompent également en cela. Ils ne savent qu'un des buts partiels dont la réalisation préalable est indispensable au but général que le Pouvoir occulte seul connaît. Ajoutons que ces buts partiels ne sont pas les mêmes dans tous les pays, parce que le Pouvoir occulte n'y dispose pas des mêmes moyens, ou parce qu'il n'a pas à y renverser les mêmes obstacles.
Au-dessus de ces deux Maçonneries dont l'existence est certaine, il n'est pas possible que n'en existe pas une troisième, qui est complètement cachée aux deux autres, de même qu'au monde profane. Celle-là, au moins dans certaines de ses parties, est internationale.
Si nous admettons que la Maçonnerie des hauts grades est logée dans le Temple, nous dirons de celle-ci qu'elle a accès dans les cryptes. Ses membres ne savent pas encore le véritable but dont le Pouvoir occulte poursuit la réalisation. Ils ignorent même quel est celui-ci, et sans doute aussi son existence. Mais il leur est révélé beaucoup de choses qui sont tenues cachées aux membres de la Maçonnerie bleue et à ceux de la Maçonnerie des hauts grades. En particulier, ils sont à même de se rendre compte de la puissance de l'organisme universel maçonnique.
Tandis que les francs-maçons inférieurs obéissent uniquement au fanatisme qu'on leur a inoculé, les membres de la Maçonnerie supérieure internationale et invisible obéissent à la fois à ce fanatisme et à un
autre sentiment : l'orgueil de la domination qu'ils tendent à exercer et qu'ils exercent effectivement de plus en plus sur le monde. Cette domination, ils croient la posséder pour leur propre compte et au nom de la soi-disant libre-pensée. C'est en cela qu'ils sont, eux aussi, trompés, et dans une erreur analogue à celle où ils mettent les ouvriers lorsqu'ils les poussent à travailler à la socialisation de toute propriété et de toute production. « Il faut que l'Etat possède toutes les richesses et tous les moyens de production», disent les ouvriers. Ils parlent ainsi parce qu'ils s'imaginent que cet Etat qui possédera tout, ce sera eux. On le leur fait croire. Ils ne savent pas, ils ne voient pas que l'Etat c'est, de plus en plus, ce Pouvoir occulte qui les trompe comme il trompe ceux qui les mènent. Lorsqu'ils seront parvenus à déposséder les possesseurs actuels, lorsqu'ils auront opéré la socialisation universelle qu'ils rêvent et remis l'univers à ce qu'on leur dit être l'Etat, ils auront, en réalité, brisé toutes les forces qui s'opposent encore actuellement à l'absorption du monde par le Pouvoir occulte ; ils l'auront livré sans défense, avec eux-mêmes, à ceux qui sont les maîtres secrets de la Maçonnerie. Les membres de la Franc-Maçonnerie supérieure, internationale et invisible s'imaginent que, ces maîtres secrets, ce sont eux. Tout est disposé pour le leur faire croire. Mais la libre-pensée n'est que l'outil dont on les a armés, ces aveugles, pour détruire toutes les forces morales qui, elles aussi, s'opposent à l'absorption du monde, comme s'y opposent les organisations et les forces matérielles dont la destruction incombe aux
ouvriers. Les vrais maîtres, ce sont ceux qui se cachent derrière la Franc-Maçonnerie invisible, comme la Franc-Maçonnerie bleue se cache derrière les groupes profanes qu'elle a créés, la Franc-Maçonnerie des hauts grades derrière la Franc-Maçonnerie bleue, et la Franc-Maçonnerie indsible derrière la Franc-Maconnerie des hauts grades. Ces vrais maîtres, il n'y a pas en douter, sont reliés entre eux par un double et indestructible sentiment. Ils sont les fils d'une même race et les adeptes d'une même religion, ainsi que nous le constaterons lorsque nous étudierons la nature du Pouvoir occulte. Et c'est précisément ce qui leur assurerait la victoire définitive, lorsque, toutes les forces morales et matérielles qui font les nations ayant été détruites comme ils l'espèrent, ils seraient seuls constitués à l'état de bloc national et religieux, au milieu de l'univers réduit à l'état de poussière humaine.
Tandis que, dans les Maçonneries inférieures, les adeptes sont obligés de passer par tous les degrés de la hiérarchie établie, la Maçonnerie supérieure et invisible se recrute certainement, non parmi les seuls trente-troisièmes, mais dans tous les groupes de la Maçonnerie des hauts grades, et peut-être même en dehors d'eux, dans certains cas exceptionnels. Il y a à cela plusieurs raisons, dont la principale est celle-ci : Dès lors que les vrais chefs de la INIaçonnerie ne veulent pas être connus, il est nécessaire qu'ils dérobent les degrés qui conduisent jusqu'à eux. Ceux qu'ils nous laissent entrevoir, — tout en ayant l'air de nous les cacher, par excès d'habileté, — ne nous sont mon-
très que pour nous tromper, pour nous faire suivre de fausses pistes. Il est donc rationnel d'admettre que la route qui conduit jusqu'au Grand Collège des Rites aboutisse à un cul-de-sac. Je parlerai tout à l'heure d'un fait de ma vie maçonnique qui est de nature à corroborer cette vue.
Combien peut-il y avoir do superpositions dans cette Maçonnerie invisible? Combien d'enchevêtrements de groupes? Je réponds à cela : peu importe. Quelques étages de plus ou de moins ne changeraient rien à l'architecture générale de l'ensemble. D'ailleurs, ce nombre varie certainement avec les circonstances, ainsi qu'il arrive, nous l'avons vu, dans les étages inférieurs.
Nulle difficulté pour concevoir que les inspirations puissent descendre de cette Maçonnerie invisible dans les Maçonneries visibles. Le pj^océdé est celui-là même que nous avons vu fonctionner dans la Maçonnerie inférieure. Les membres des groupements vraiment secrets font en même temps partie des deux Maçonneries inférieures. Aux francs-maçons de ces Maçonneries ils disent avec onction : Mon frère ! En réalité, ils les trompent, comme ceux-ci se trompent entre eux et trompent les profanes. C'est toujours le même mouvement qui est transmis, ce sont les mêmes procédés qui sont employés. La fraude, le mensonge et la ruse régnent partout. Il faut seulement admettre qu'ils doivent être d'autant plus quintescenciés qu'on approche davantage du sommet.
Supposons maintenant que je me trompe, et que la Maçonnerie invisible n'existe pas. Cela réduirait
simplement le nombre des degrés entre la Maçonnerie bleue et le Pouvoir occulte. Or, je le répète, le nombre de ces degrés doit peu nous importer, puisque nous avons vu qu'un grand nombre d'entre eux sont ou ne sont pas pratiqués, selon les circonstances.
Si la Maçonnerie invisible n'existait pas au-dessus de celle qui est visible, cela prouverait tout simplement un manque de savoir-faire et de prudence chez le Pouvoir occulte. C'est précisément parce que le reste de la construction maçonnique témoigne chez lui d'un esprit de prévision, de rouerie et de dissimulation extraordinaire, que la nécessité de la création d'une Maçonnerie invisible établie sur l'autre n'a pas pu lui échapper. L'existence de cette Maçonnerie est dans la logique du système général. Sa non-existence ne serait pas dans cette logique. Voilà tout. Ce qui est l'important, ce que nous devons retenir, c'est le principe général de construction que nous avons étudié, c'est l'engrenage qui en résulte, — principes et engrenage tels : qu'ils assurent la possibilité de transmission à des influences qui se superposent, tout en demeurant invisibles ; qu'ils établissent, en remontant de degrés en degrés, le fonctionnement d'une puissance elle-même invisible ; qu'ils n'ont de signification que si on les envisage à ce point de vue ; qu'en conséquence, ils ont évidemment été constitués pour cela ; et que, par là-même, en raison de la règle qui veut que l'organe ne soit créé que pour l'exécution d'une fonction, ils sont la preuve la plus éclatante de l'existence du Pouvoir occulte.
CE QUI m'a Été révélé de plus mystérieux.
Je parlais tout à l'heure d'un fait de ma vie maçonnique de nature à corroborer ma conjecture en ce qui concerne la Maçonnerie invisible et son recrutement opéré non pas seulement parmi les trente-troisièmes, mais parmi tous ceux qu'on a fait parvenir dans la Maçonnerie des hauts grades, et peut-être même ailleurs. Ce fait est tout au moins très suggestif. Il mérite d'être relaté ici.
Lorsque je fus entré dans le chapitre la Clémente Amitié^ on m'en bombarda tout de suite secrétaire. Quel est le titre dont est gratifié le secrétaire d'un chapitre? Je ne me le rappelle pas exactement. L'Orateur y est dénommé Grand Chevalier d'éloquence. J'étais peut-être Grand Chevalier de la plume d'oie. Cela n'a d'ailleurs pas d'importance. Si je note la distinction dont je fus ainsi l'objet, c'est parce qu'il faut voir là un indice que des volontés mystérieuses concouraient à me pousser en toutes circonstances.
Et, en effet, plusieurs frères influents me témoignaient une très grande sympathie. Parmi ceux-là, deux me marquaient leur sentiment d'une façonr si particulière que j'avais comme le sentiment qu'ils marchaient sur les brisées l'un de l'autre.
Au bout d'une vingtaine de mois, j'eus avec l'un et avec l'autre de ces deux-là, séparément, mais presque à la même heure, deux entretiens dont je commençai par ne pas comprendre la signification vraie, tant mon esprit était loin de se représenter l'étonnante hiérarchie que je viens d'exposer.
J'avais d'ailleurs deux raisons pour être rétif d'entendement.
La première était que, malgré ce que m'avait dit le F.-. Amiable, les secrets du grade de. rose-croix m'apparaissaient comme tout aussi ridicules que ceux de la Maçonnerie bleue. Je m'en impatientai tout d'abord.
— Attendez ! me répondit le F.-. Amiable. Le grade de rose-croix représente « la période religieuse de l'humanité ». La signification de ce symbolisme vous sera bientôt révélée.
« Vous sera bientôt révélée ! » Toujours le même procédé. Demain, on rase gratis.
La seconde raison pour laquelle je n'attachais plus autant d'importance à ce que me disaient mes supérieurs dans la hiérarchie des grades, c'est que ma bonne foi avait, depuis longtemps déjà, commencé de secouer ma raison endormie par les philtres maçonniques. Je m'inquiétais de plus en plus des contradictions que je voyais entre les prescriptions des règlements et l'interprétation qui leur était donnée. Je résistais chaque jour davantage aux suggestions qui m'avaient d'abord dominé. Je distinguais toutefois, ainsi que je l'ai dit, entre les politiciens francs-maçons et la Maçonnerie. Je n'accusais encore que les premiers de ce que je considérais comme une déviation apportée par eux aux vrais principes maçonniques. Je ne comprenais pas alors qu'ils n'étaient que des instruments auxquels commandaient d'invisibles chefs de chœurs. Il arriva que je me mis en tête de contrebalancer l'influence de ces politiciens par des
prédications en loge qui tendaient à ramener mes frères et à me ramener moi-même à ce que je croyais être la vraie doctrine maçonnique : la tolérance, la fraternité, le respect de toute conviction religieuse, l'abandon des discussions politiques, etc. Pour donner plus de force à mes appels, j'allais fouiller dans les bibliothèques maçonniques J'y trouvais des discojjrs que prononçaient en loge, trente, quarante, cinquante ans plus tôt, les maçons les plus qualifiés, et j'en prenais texte pour entraîner mes frères dans le courant d'idées où je m'avançais de plus en plus. C'était donc au nom de la Maçonnerie que je combattais les francs-maçons politiciens. Je donnais ainsi aux observateurs mystérieux dont l'attention était tournée vers moi l'impression que j'étais toujours un maçon aussi zélé, travailleur, désireux de marcher dans les vraies voies maçonniques, s'instruisant pour y parvenir, alors que la plupart des autres ne se souciaient en rien du passé de la Maçonnerie. Ils en concluaient que si je m'opposais à la marche et aux évolutions dont j'ignorais la vraie raison, c'était par fidélité à ce qu'on m'avait dit être le principe de notre institution. Je ne passais évidemment pas à l'ennemi ; car rien dans ma manière d'envisager les questions de doctrine n'indiquait un retour au catholicisme. Je me méprenais simplement, pensaient-ils, sur le but de la Maçonnerie. Mais le caractère nébuleux du religiosisme pratiqué dans les ateliers de rose-croix devait, selon eux, être pour quelque chose dans ma fausse appréciation. Il fallait donc me tirer de mon erreur et m'en révéler davantage. Si on ne le faisait pas, ma fidélité à ce que je
croyais être l'esprit vrai de la, Maçonnerie pouvait finir par créer une gêne.
C'est alors que des ouvertures me furent faites en vue d'une future augmentation de salaire, c'est-à-dire en vue de l'initiation au grade de kadosch.
En même temps, les deux francs-maçons qui semblaient s'occuper de moi d'une façon si particulière m'entr'ouvrirent aussi certaines portes mystérieuses que j'ai regretté plus d'une fois depuis de n'avoir pas franchies, pour en savoir davantage. Malheureusement, — qui sait? peut-être faudrait-il dire heureusement, — ils me parlèrent trop tard. Je m'étais persuadé que je ne pouvais rien contre le courant existant dès cette époque dans la Franc-Maçonnerie, déjà maîtresse du gouvernement et ivre de puissance. La France semblait se lancer tout entière dans le mouvement de révolte inconsciente que fut le boulangisme contre un despotisme qu'on sentait déjà être celui de l'infamie. Mes sentiments s'en trouvaient exaltés. Mon parti était pris et j'étais résolu à combattre la Maçonnerie bien que je n'en eusse encore absolument rien dit à personne, lorsque mes deux « surveillants » se livrèrent sur moi à la dernière tentative d'embrigadement dont je devais être l'objet.
J'ai déjà raconté la conversation que j'eus alors avec le second. Voici celle que j'eus avec le premier.
Il m'avait convié à un rendez-vous « pour communication extrêmement grave », disait-il. G'était'à peu près la formule dont s'était déjà servi le F.-. Amiable, deux ans plus tôt.
Lorsque nous nous trouvâmes en présence, il commença par me demander le secret sur l'entretien qu'il désirait avoir avec moi. Je le lui promis, ne réfléchissant pas plus que je ne l'avais fait en entrant dans la Maçonnerie au danger qu'il peut y avoir à promettre le secret, avant de savoir sur quoi porte tcB secret. C'était évidemment une faute que je commettais. Mais j'étais habitué à ce qu'on considérât comme secrètes tant de choses qui n'en valent pas la peine ! Bien qu'ayant cette excuse, j'ai pourtant conservé longtemps comme un remords le souvenir de cette faute, parce qu'elle fut répétée et aggravée lorsque, quelques heures plus tard à peine, eut lieu le second entretien sur le même sujet. Je me reprochai durant bien des années de n'avoir pas arrêté mon second interlocuteur dès le début de l'entretien, alors que j'étais averti, par ce qui venait de m'arriver, que sa communication pouvait avoir une gravité exceptionnelle. C'est à un pur sentiment de curiosité, je l'avoue, que j'obéis en cette seconde circonstance. Mon interlocuteur commença ainsi :
« — Vous vous rendez compte de la puissance dont dispose la Franc-Maçonnerie. Nous pouvons dire que nous tenons la France. Ce n'est pas parce que nous sommes le nombre, puisqu'il n'y a que vingt-cinq mille francs-maçons en ce pays (c'était en 1889). Ce n'est pas non plus parce que nous sommes l'intelligence, car vous êtes à même de mesurer la médiocrité intellectuelle de la plupart de ces vingt-cinq mille francs-maçons. Nous tenons la France parce que nous sommes organisés et les seuls organisés. Mais,
surtout, nous tenons la France parce que nous avons un but ; qu'on ignore quel est ce but ; que, comme on l'ignore, on ne saurait y faire obstacle ; et qu'enfm, comme on n'y fait pas obstacle, le chemin est large ouvert devant nous. C'est logique, n'est-ce pas?
— Absolument.
— Bien. Mais que diriez-vous d'une association qui, au lieu de se composer de vingt-cinq mille nullités comme la Franc-Maçonnerie, se composerait, si vous voulez, de mille individus seulement ; mais de mille individus qui seraient recrutés de la façon que je vais vous dire. Jamais on n'en accepterait un seul sans l'avoir étudié, observé, éprouvé, non pas seulement pendant des semaines, non pas seulement pendant des mois, mais pendant des années, et à son insu ; sans lui avoir suscité des obstacles et créé des difficultés de toute nature, d'ordre moral, d'ordre intellectuel et même d'ordre matériel et financier, en faisant en sorte qu'il ne puisse se douter d'où lui viennent ces obstacles et ces difficultés. Ceux qui seraient ainsi éprouvés, ne sachant pas qu'ils le sont, développeraient librement et naturellement toutes les qualités d'habileté, de ténacité, d'intelligence et d'énergie dont ils sont susceptibles. On pourrait donc apprécier leur valeur en toute certitude ; et le jour où on déciderait que, parmi tous ceux qui sont ainsi maintenus en état d'observation, il s'en trouve un digne d'être reçu parmi les mille, on serait bien sûr qu'il n'aurait, pour ainsi dire, avec ces mille, qu'un bras, qu'une tête et qu'un cœur. Vous faites- vous une idée de la puissance dont disposerait une pareille association?... »
Au ton dont avait parlé mon interlocuteur, aux vues qu'il m'ouvrait, j'avais changé de visage. Il attendait ma réponse en me regardant fixement, avec un air de supériorité qui lui venait de ce qu'il savait et de tout ce que j'ignorais, sous lequel je"me sentis un moment comme écrasé.
« — Une association qui serait ainsi sélectionnée, murmurai-je en me parlant à moi-même plutôt qu'en lui répondant, mais elle ferait tout ce qu'elle voudrait. Elle posséderait le monde si cela lui faisait plaisir. »
Celui qui me parlait me demanda de nouveau le secret sur la grave communication que, disait-il, il lui restait à me faire.
Par un dernier reste d'habitude résultant de l'éducation maçonnique, je promis encore.
« — Eh bien ! me répondit-il, en échange de cette promesse, F.-. Gopin, je suis autorisé à vous faire connaître que l'association dont je viens de vous parler existe, et, de plus, je suis également autorisé à vous y faire pénétrer...
— Arrêtez, m'écriai-je... »
Puis, je me tus, réfléchissant. Je viens de le dire, j'étais résolu à livrer bataille à la Franc-Maçonne rie. Je ne pouvais combattre utilement qu'en manquant à ma promesse de garder le secret des faits et gestes maçonniques. Je savais quelle lutte j'avais à subir pour échapper à l'obsession, savamment mise en moi, de « la loi du silence ». Et, pourtant, il n'était jusqu'alors question que des misérables secrets d'une soi-disant association de bienfaisance et
de fraternité. Maintenant, il s'agissait évidemment de tout autre chose. Je ne savais quoi. Mais lorsque je le saurais, aurais-je la force de trahir les nouveaux secrets qui me seraient confiés? M'en laisserait-on même les moyens? Dans quel engrenage allais-je mettre le pied, moi qui étais précisément en train de mesurer la force de broiement de l'organisme maçonnique, si misérable, si ridicule, si grotesque en apparence, moi qui savais par quels scrupules j'étais bouleversé au moment d'engager la lutte que ma conscience m'imposait comme un devoir ?
« — Oui, arrêtez, continuai-je après un instant. Vous m'avez toujours témoigné de l'amitié; c'est cette amitié qui vous trompe évidemment. Je regrette d'autant plus votre erreur. Je vous aurais prévenu plus tôt si j'avais pu prévoir la gravité de votre communication. On en fait tant en Maçonnerie pour lesquelles on exige le secret absolu et qui ne signifient absolument rien ! Je ne pouvais donc prévoir où vous alhez en venir. Et puis j'étais si loin de songer à vous révéler ainsi, face à face, ce que vous m'obligez à vous dire. Vous me croyez un parfait franc-maçon. Eh bien ! sachez que je m'apprête à quitter la Franc- Maçonnerie et à lui faire la guerre. Vous m'avez demandé le secret ! Je ne sais si je le garderai, ce secret, même après vous l'avoir promis. Je ne le révélerai pasàlalégère, voilà tout. Mais ce n'est pas avec une conscience maçonnique que je jugerai de l'opportunité de la révélation ; ce sera avec une conscience française. Ce que cette conscience-là m'ordonnera, je le ferai. Maintenant, continuez, si vous voulez. »
Ce fut son tour d'être atterré. Puis un regard qui me parut chargé de haine prit instantanément la place du regard ami qu'il avait toujourxeu pour moi. Il fit effort pour contenir je ne sais quelle explosion de sentiments ou de menaces. Il se borna à me dire en se levant :
« — Malgré vos dernières paroles, je crois devoir vous rappeler que vous m'avez promis le secret : Vous êtes lié ! Vous êtes lié ! »
Il n'usait pas de menace, et c'était sans doute parce qu'il me connaissait assez pour savoir qu'il n'eût fait que surexciter par là mon esprit de résistance. Mais il me répétait : « Vous êtes lié ! Vous êtes lié ! » C'était encore sur la suggestion, sur la religion du secret qu'il comptait. Le secret ! C'est là ce qui le préoccupait avant tout à cette heure grave. Le secret ! c'est-àdire, nous le savons maintenant, le mensonge, la fausse apparence destinée à masquer les redoutables réalités !
Je n'ai jamais revu celui qui m'avait ainsi parlé; et il est mort depuis. Continua-t-il à m'observer? J'ai su qu'il avait eu des déboires dans la Franc-Maçonnerie. Est-ce à cause de sa méprise en ce qui me concerne? En informa-t-il ses frères? Dans quelle mesure le fit-il? Autant de choses que j'ignore.
Quoi qu'il en soit, nous devons retenir de ce fait les enseignements qu'il comporte.
Tout d'abord, je n'étais que rose-croix lorsque me fut faite l'ouverture que je viens de raconter. S'agissait-il de l'augmentation de salaire ordinaire, c'est-àdire de mon entrée dans la société des chevaliers ka-
dosch? Evidemment non, puisque d'autres propositions m'étaient faites à la même époque ayant trait à mon admission à ce grade. Or, le langage qui m'était tenu en cette circonstance ne ressemblait nullement à celui que je viens de rapporter. Et puis, le grade de kadosch est connu de tous les francs-maçons qui ne sont plus des apprentis. S'il ne s'était agi que de cela, mon interlocuteur n'aurait pas été si bouleversé lorsque je lui fis brusquement ma confession. Il ne m'eût pas répété, comme il le faisait : « Vous êtes lié ! Vous êtes lié ! »
C'est ce qui me donne lieu de penser qu'en cette dernière circonstance, il ne pouvait être question que de mon entrée dans l'une ou l'autre des sociétés souchées sur la Maçonnerie que nous connaissons, je veux dire dans la Maçonnerie invisible, secrète, cellelà, non seulement quant au but, mais aussi quant à ses membres et à son existence même ; qui contient les organes essentiels de ce dont les ateliers maçonniques connus ne sont que les bras et les jambes ; qui ne pourrait d'ailleurs exister si ces maçonneries inférieures n'existaient pas, si elle ne pouvait y faire ses choix, après des années de stages et d'observations, après des épreuves multipliées, insoupçonnées de ceux qui en sont l'objet.
Les deux personnages dont je viens de parler circulaient constamment dans la Maçonnerie visible. On les rencontrait partout. On ne se doutait pas qu'ils y coudoyaient d'autres membres des mêmes groupes inconnus, qu'il y avait entente secrète entre eux en vue d'un but ignoré. Tous ensemble, ils portaient
dans les ateliers des hauts et bas grades les inspirations qu'ils recevaient d'ailleurs. Ils surveillaient les francs-maçons qu'ils y rencontraient. Ils se communiquaient les observations qu'ils faisaient sur ceux-ci. Ils se partageaient une triple besogne : celle d'espions, d'officiers recruteurs, et de transmetteurs des volontés de la puissance mystérieuse dont nous venons de voir l'action se manifester à tous les degrés de la Maçonnerie. Et, comme personne ne se doutait de cela, aucune entrave n'était mise à leur action.
Le groupe dans lequel ils voulaient me faire pénétrer était peut-être encore très loin du sommet. Pourquoi m'y entrainaient-ils? — Parce qu'ils avaient eu le loisir de s'assurer à mon insu que je possédais les aptitudes spéciales que nécessitait le service du Pouvoir occulte dans ce compartiment. Jusqu'où ceux-là ou d'autres m'auraient-ils fait monter? — Jusqu'au point qu'on aurait jugé imprudent de me faire dépasser. Quels sont ceux qu'on aurait fait monter plus haut? — Ceux-là qu'on eût jugés plus aptes que moi.
Il est facile de comprendre qu'avec un pareil système, une société composée de nullités en bas puisse néanmoins disposer d'une force considérable, parce que chacun y est mis à sa vraie place. Chez les adversaires de la Maçonnerie, ce sont souvent les moins dignes qui occupent les premières places. Dans l'organisation du Pouvoir occulte, ceux-là seuls sont tirés en haut, qui présentent avec une valeur éprouvée les aptitudes nécessaires pour remplir le rôle qui leur est dévolu.
On m'objectera peut-être que j'ai pu me tromper
sur la signification de l'incident que je viens de rapporter, qu'en réalité il ne s'agissait que de mon entrée dans un atelier de kadosch, que, parmi ceux qui étaient chargés de s'assurer de mes aptitudes, les uns m'auscultaient d'une façon, les autres de l'autre.
Je répondrai que, moi, qui fus acteur, qui ai vu et entendu, j'ai vingt raisons pour une d'être persuadé du contraire. Mais encore, soit! Je veux bien admettre que je me sois trompé.
Aussi bien, n'est-ce pas ce fait qui m'a servi à établir ma thèse. Je le considère simplement comme corroborant les déductions auxquelles m'a entraîné l'examen de l'organisation générale maçonnique. Tel qu'il m'est apparu et qu'il serait apparu à tout autre qu'à moi, il est dans la logique générale du système que nous avons étudié.
J'en dirai autant, à propos d'une autre circonstance qui m'a permis, il y a quelques années, de toucher du doigt la preuve que certaines sociétés maçonniques existent, qui sont sataniques, non pas en ce sens que le diable vient en présider les réunions, comme le prétendait ce fumiste de Léo Taxil, mais en ce que leurs initiés professent le culte de Lucifer. Ils adorent celui-ci comme étant le vrai Dieu, et ils sont animés d'une haine implacable contre le Dieu chrétien qu'ils déclarent être un imposteur. Ils ont une formule qui résume leur état d'esprit ; ce n'est plus A la Gloire du Grand Architecte de V Univers^ comme dans les deux Maçonneries inférieures; c'est: G.-. E.-. A.-. A.-. L.*. H.-. H.-. H.-. A.-. D.-. M.-. M.-. M.-, ce qui veut dire :
Gloire et amour à Lucifer ! Haine ! Kaine ! haine! au Dieu maudit ! maudit ! maudit !
Il est professé dans ces sociétés que tout ce que le Dieu chrétien ordonne est désagréable à Lucifer ; que tout ce qu'il défend est au contraire agréable à Lucifer ; qu'en conséquence il faut faire tout ce que le Dieu chrétien défend, et qu'il faut se garder comme du feu de tout ce qu'il ordonne. Je répète que de tout cela, j'ai eu la preuve entre les mains. J'ai lu et étudié des centaines de documents relatifs à l'une de ces sociétés, documents qu'il ne m'est pas permis de publier et qui émanent des membres, hommes et femmes, du groupement en question. J'ai pu constater que cette association est une véritable école de luxure qui dépasse tout ce qu'on peut rêver (cela fait, parait-il, plaisir à Lucifer), que l'assassinat y est aussi pratiqué, toujours parce qu'il est désagréable au Dieu chrétien et par conséquent agréable à Lucifer^.. Tout le reste à l'avenant.
En compulsant les documents où je trouvai la preuve de ce que je viens de dire, je me rappelais une certaine légende que j'ai rencontrée dans l'un des rituels maçonniques.
D'après cette légende, les Francs-Maçons descendraient tous d'Hiram, constructeur du Temple de Salomon, et de Balkis, la reine de Saba. Ceux-ci, à leur tour, seraient tous deux descendants de Gain, lequel, au lieu d'être le fds d'Adam et d'Eve, comme on nous l'avait fait croire jusqu'ici, serait le fils d'Eve et d'Eblis, l'ange de la lumière, — Eblis, l'ange de la lumière, c'est-à-dire Lucifer, père de tous les francs-
maçons ! J'avais trouvé cette mythologie simplement idiote, aussi incompréhensible que tout le reste du symbolisme.
Et voici que l'association qui m'était révélée me fournissait une sorte d'adaptation pratique de cette légende ! Et cette adaptation tendait à la déformation morale des individus, de même que les exercices de puérilité tendent à leur déformation intellectuelle ! Gomme membres de cette association, — ils étaient très peu nombreux, — j'ai vu une forte proportion de juifs, et... l'un de nos tyranneaux politiques. Je le répète : j'ai eu entre les mains les preuves de tout cela. Mais ce n'est encore là qu'un fait. Aussi, je ne lui attribue d'autre valeur que celle-ci : il donne un sens pratique à une légende maçonnique qui m'avait paru sans rime ni raison ; il transporte cette légende dans le domaine des faits ; et, en même temps, il corrobore les déductions auxquelles nous conduit la logique du système que nous venons d'étudier. Ce n'est que cela si l'on veut ; mais c'est cela.
Nous pouvons donc ne pas tenir compte des deux faits dont il vient d'être question ; nous pouvons même écarter la conjecture relative à la Maçonnerie invisible : les déductions dont nous parlons n'en demeureront pas moins appuyées sur des données positives et sur des ensembles d'observations absolument précises, certaines et coordonnées.