AVEU DE LOUIS BLANC
« Auparavant, il importe d'introduire le lecteur dans la mine que creusaient alors sous les trônes, sous les autels, des révolutionnaires bien autrement profonds et agissants que les encyclopédistes.
« Une association composée d'hommes de tous pays, de toutes religions, de tout rang, liés entre eux par des conventions symboliques, engagés sous la foi du serment à garder d'une manière inviolable le secret de leur existence intérieure, soumis à des épreuves lugubres, s'occupant de fantastiques cérémonies, mais pratiquant d'ailleurs la bienfaisance et se tenant pour égaux, bien que répartis en trois classes : apprentis^ compagnons et maîtres^ c'est en cela que cansiste la Franc-Maçonnerie, mystique institution que les uns rattachent aux anciennes initiations d'Egypte, et que les autres font descendre d'une confrérie d'architectes déjà formée au iii^ siècle.
(( Or, à la veille de la Révolution française, la Franc-Maçonnerie se trouvait avoir pris un développement immense. Répandue dans l'Europe entière, elle secondait le génie méditatif de l'Allemagne, agitait sourdement la France, et présentait partout l'image d'une société fondée sur des principes contraires à ceux de la société civile.
« Dans les loges maçonniques, en effet, les prétentions de l'orgueil héréditaire étaient proscrites et les privilèges de la naissance écartés. Quand le profane qui voulait être initié entrait dans la chambre appelée Cabinet de réflexions^ il lisait sur les murs, tendus de noir et couverts d'emblèmes funéraires, cette inscription caractéristique : « Si tu tiens aux distinctions humaines, sors : on n'en connaît pas ici. » Par le discours de l'Orateur, le récipiendaire apprenait que le but de la Franc-Maçonnerie était d'effacer les distinctions de couleur, de rang, de patrie ; d'à-
néantir le fanatisme ; d'extirper les haines nationales ; et c'était là ce qu'on exprimait sous l'allégorie d'un temple immatériel élevé au Grand Architecte de rUnivers par les sages de divers climats, temple auguste dont les colonnes, symboles de force et de sagesse, étaient couronnées des grenades de Vamitié. Croire en Dieu était runiqne devoir religieux exigé du récipiendaire. Aussi y avait-il, au-dessus du trône du président de chaque loge ou Vénérable, un delta rayonnant, au centre duquel était écrit en caractères hébraïques le nom de Jéhovah.
« Ainsi, par le seul fait des bases constitutives de son existence, la Franc-Maçonnerie tendait à décrier les institutions et les idées du monde extérieur qui l'enveloppait. Il est vrai que les institutions maçonniques portaient soumission aux lois, observation des formes et des usages admis par la société du dehors, respect aux Souverains. Il est vrai encore que, réunis à table, les maçons buvaient au roi dans les Etats monarchiques et au magistrat suprême dans les Républiques. Mais de semblables réserves, commandées à la prudence d'une association que menaçaient tant de gouvernements ombrageux, ne suffisaient pas pour annuler les influences naturellement révolutionnaires, quoiqu'on général pacifiques, de la Franc-Maçonnerie. Ceux qui en faisaient partie continuaient bien à être, dans la société profane, riches ou pauvres, nobles ou plébéiens ; mais au sein des Loges, temples ouverts à la pratique d'une vie supérieure, riches, pauvres, nobles, plébéiens devaient se reconnaître égaux et s'appelaient frères. C'était une dénonciation indi-
recte, réelle pourtant et continue, des iniquités, des misères de l'ordre social, c'était une propagande en action, une prédication vivante.
« D'un autre côté, l'ombre, le mystère, un serment terrible à prononcer, un secret à apprendre pour prix de mainte sinistre épreuve courageusement subie, un secret à garder sous peine d'être voué à l'exécration et à la mort, des signes particuliers auxquels les Frères se reconnaissaient aux deux bouts de la terre, des cérémonies qui se rapportaient à une histoire de meurtre et semblaient couvrir des idées de vengeance, quoi de plus propre à former des conspirateurs?
« Le cadre de l'institution s'élargissant, la
démocratie courut y prendre place ; et, à côté de beaucoup de frères, dont la vie maçonnique ne servait qu'à charmer l'orgueil, à occuper les loisirs ou à mettre en action la bienfaisance, il y eut ceux qui se nourrissaient de pensées actives, ceux que l'esprit des révolutions agitait.
« Bientôt se produisirent des innovations d'un
caractère redoutable. Gomme les trois grades de la Maçonnerie ordinaire comprenaient un grand nombre d'hommes opposés par état et par principes à tout projet de subversion sociale, les novateurs multiplièrent les degrés de l'échelle mystique à gravir ; ils créèrent des arrière-loges réservées aux âmes ardentes; ils instituèrent les hauts grades d'élu, de chevalier du soleil, de la stricte observance, de kadosch ou homme régénéré, sanctuaires ténébreux, dont les portes ne s'ouvraient à l'adepte qu'après une longue série d'épreuves, calculées de manière à constater les progrès
de son éducation révolutionnaire, à éprouver la constance de sa foi, à essayer la trempe de son cœur. Là, au milieu d'une foule de pratiques tantôt puériles, tantôt sinistres, rien qui ne se rapportât à des idées d'affranchissement et d'égalité.
« Il ne faut donc pas s'étonner si les francsmaçons inspirèrent une vague terreur aux gouvernements les plus soupçonneux ; s'ils furent anathémisés à Rome par Clément XII, poursuivis en Espagne par l'Inquisition, persécutés à Naples ; si, en France, la Sorbonne les déclara dignes des peines éternelles. Et, toutefois, grâce au mécanisme habile de l'institution, la Franc-Maçonnerie trouva dans les princes et les nobles moins d'ennemis que de protecteurs. Il plut à des Souverains, au grand Frédéric, de prendre la truelle et de ceindre le tablier. Pourquoi non? L'existence des hauts grades leur étant soigneusement dérobée^ ils savaient seulement^ de la Franc- Maçonnerie^ ce qu'ion en pouvait montrer sans péril ; et ils n'avaient point à s'en inquiéter, retenus qu'ils étaient dans les grades inférieurs, où le fond des doctrines ne perçait que confusément à travers l'allégorie, et où beaucoup ne voyaient qu'une occasion de divertissement, que des banquets joyeux, que des principes laissés et repris au seuil des loges, que des formules sans application à la vie ordinaire, et, en un mot, qu'une comédie de l'égalité. Mais, en ces matières, la comédie touche au drame ; et il arriva, par une juste et remarquable dispensation de la Providence, que les plus orgueilleux contempteurs du peuple furent amenés à couvrir de leur nom, à servir
aveuglément de leur influence les entreprises latentes dirigées contre eux-mêmes.
« Cependant, parmi les princes dont nous parlons, il y en eut un envers qui la discrétion ne fut point nécessaire. C'était le duc de Chartres, le futur ami de Danton, ce Philippe-Egalité, si célèbre dans les fastes de la Révolution, à laquelle il devint suspect et qui le tua. Quoique jeune encore et livré aux étourdissements du plaisir, il sentait déjà s'agiter en lui cet esprit d'opposition qui est quelquefois la vertu des branches cadettes, souvent leur crime, toujours leur mobile et leur tourment. La Franc-Maçonnerie l'attira. Elle lui donnait un pouvoir à exercer sans effort ; elle promettait de le conduire, le long de chemins abrités, jusqu'à la domination du forum ; elle lui préparait un trône moins en vue, mais aussi moins vulgaire et moins exposé que celui de Louis XVI ; enfin, à côté du royaume connu, où la fortune avait rejeté sa maison sur le second plan, elle lui formait un empire peuplé de sujets volontaires et gardé par des soldats pensifs. Il accepta donc la grande maîtrise aussitôt qu'elle lui fut offerte ; et l'année suivante (1772) la Franc-Maçonnerie de France, depuis longtemps en proie à d'anarchiques rivalités, se resserra sous une direction centrale et régulière qui s'empressa de détruire l'inamovibilité des Vénérables, constitua l'ordre sur des bases entièrement démocratiques et prit le nom de Grand Orient. Là fut le point central de la correspondance générale des Loges ; là se réunirent et résidèrent les députés des villes que le mouvement occulte embrassait ; de là partirent des ins-
tructions dont un chiffre spécial ou un langage énigmatique ne permettaient pas aux regards ennemis de pénétrer le sens.
« Dès ce moment, la Maçonnerie s'ouvrit, jour par jour, à la plupart des hommes que nous retrouverons au milieu de la mêlée révolutionnaire. »
Voilà ce qu'écrivait un écrivain révolutionnaire et franc-maçon. Ses dernières phrases ne contiennentelles pas un aveu qui eût dû faire réfléchir? Aveu incomplet, pourtant. Car comment cette association de révolutionnaires « mystiques » avait-elle pu transformer son mysticisme en action? Par quel procédé? Voilà ce que n'expliquait pas Louis Blanc, et ce qui restait d'autant plus difficile à comprendre après lui que l'école où avaient été formés les révolutionnaires dont il parlait n'était pas restée ouverte pendant la tourmente.
En effet, dès le début de la Révolution, les loges avaient été fermées. Ce fait ne constituait-il pas un argument sans réplique pour ceux qui cherchaient à dissimuler la part prise par la Franc-Maçonnerie à l'organisation et à l'accomplissement des orgies révolutionnaires? Si la Franc-Maçonnerie avait fermé ses loges pendant la Révolution, n'est-ce pas la preuve, pouvaient-ils dire, non seulement qu'elle n'a été pour rien dans les crimes commis par cette Révolution, mais qu'au contraire elle en a été effrayée, puisqu'elle s'est cachée dès qu'elle a vu l'esprit qui soufflait? Les apparences leur donnaient en effet raison. Et c'est ainsi' que, jusqu'en ces dernières années, Louis Blanc semblait avoir rêvé au moment où il écrivait son
chapitre des révolutionnaires mystiques. C'est pour cela également que Barruel, Eckert, Deschamps, Claudio Janet et tant d'autres, avec leur manie d'accumuler les documents pour prouver que la Franc-Maçonnerie était bien l'auteur de la Révolution et de la Terreur, passaient pour des fanatiques ou des fous.
Pour qu'on se rendit compte que le fait de la fermeture des loges ne signifie absolument rien, il eût fallu que fût faite plus tôt l'étude à laquelle nous nous sommes livrés dans les chapitres précédents sur l'organisation des différents compartiments secrets de la Franc-Maçonnerie.
Les loges étaient fermées ; soit. Mais lorsque les loges sont fermées, d'autres ateliers plus mystérieux, plus inconnus peuvent continuer à fonctionner. Cela, nous le savons. Nous l'avons touché du doigt. Louis Blanc lui-même le donne à entendre lorsqu'il écrit ces lignes : a Comme les trois grades de la Maçonnerie ordinaire comprenaient un grand nombre d'hommes opposés par état et par principes à tout projet de subversion sociale, les novateurs multiplièrent les degrés de l'échelle mystique à gravir ; ils créèrent des arrière-loges réservées aux âmes ardentes..., et dont les portes ne s'ouvraient à l'adepte qu'après une longue série d'épreuves, calculées de manière à constater les progrès de son éducation révolutionnaire, à éprouver la constance de sa foi, à essayer la trempe de son cœur ))
On créait donc des compartiments secrets selon les besoins. Nous avons même vu qu'on les supprime après les avoir créés, lorsqu'on n'a plus à en faire
usage. Ex. : les vingt-cinq grades disparus du Grand Orient, certaines ventes de carbonari, la Haute Vente... Les loges fermées, cela signifie simplement qu'on supprime momentanément une maille de l'immense chaîne qu'on juge dangereux de garder, — dont la suppression pourra d'ailleurs causer des conséquences imprévues qui se sont justement produites et que nous signalerons lorsque l'heure en sera venue. Une telle suppression n'empêche en rien l'intervention constante de la haute Maçonnerie, ou celle de la Maçonnerie invisible et du Pouvoir occulte, dans tous les faits de la Révolution.
Nous verrons, d'ailleurs, plus tard, que la Franc- Maçonnerie est une école de préparation ; qu'elle jette, par fraude et par mensonge, dans les cerveaux de ses adeptes, les hallucinations nécessaires pour que, mis en présence de certaines situations, ils commettent fatalement les actes qu'elle attend d'eux. Nous comprendrons alors encore bien mieux que, même si tous les ateliers maçonniques avaient été fermés, au lieu des loges seulement, la Franc-Maçonnerie et le Pouvoir occulte n'en demeureraient pas moins responsables des fureurs sanglantes de la Révolution. Celui qui placerait un fou furieux sur une locomotive chauffée à toute vapeur dont il aurait préalablement brisé les freins, ne serait-il pas responsable, lui aussi, des accidents qui surviendraient infailHblement?
Ajoutons enfin que les loges fermées avaient été remplacées par les clubs ; que ceux-ci avaient été ouverts dans toute la France par les francs-maçons échappés de leurs ateliers, et qu'ainsi la Franc-Ma-
çonnerie et le Pouvoir occulte auquel elle obéit pouvaient imprimer partout leur direction sans laisser voir leur main. Nous constellerons au cours de notre étude que la même manœuvre est renoua? elée à notre époque et qu'une multitude de ( groupes d'action » ont été ainsi créés par les francs-maçons d'aujourd'hui, d'après le mot d'ordre q li leur a été officiellement donné de vc ne pas laisser voir en ces créations la main de la Franc-Maçonnerie ».
Il fallait qu'il en fût ainsi dès il y a cent \ingt ans, afin qu'on ne pût jamais rendre le Pouvoir occulte, ni même la Maçonnerie, responsables des assassinats révolutionnaires. Grâce à ces précautions, il a été admis pendant tout un siècle et conformément aux suggestions du Pouvoir occulte que la Révolution, pourtant si effroyablement cruelle et sanglante, fut la conséquence d'un sublime élan d'enthousiasme des foules vers les idées de progrès, de justice et de fraternité.