LA FRANC-MAÇONNERIE ET LES CAHIERS DE
Maintenant que dans bien des mondes l'attention est tournée sur la question maçonnique, on commence à chercher et à trouver certains documents qui ont échappé à la destruction et qui ont trait aux agissements de la Franc-Maçonnerie pendant la tourmente révolutionnaire.
Deux écrivains, MM. Augustin Cochin et Charles Charpentier, ont publié en novembre 1904, dans la revue V Action Française, une étude des plus instructives sous ce titre : La campagne électorale de 1789 en Bourgogne.
Ce n'est pas sur des documents maçonniques que s'appuient MM. Augustin Cochin et Charles Charpentier ; c'est sur des documents d'archives profanes. Bien loin de procéder comme nous, il semble qu'ils apprécient peu notre méthode. Et cependant leurs conclusions confirment les nôtres. En publiant leur étude, l'Action française écrivait : « Au lieu de considérer la Maçonnerie d'abord en elle-même, comme un monstrueux complot, puis de s'efYorcer d'introduire
cette colossale machine dans la trame de l'histoire ordinaire, entreprise évidemment impossible, il faut choisir la marche inverse et partir de l'histoire ellemême, étudiée de très près ; au lieu de débuter par les projets régicides de Weishaupt et les crimes des kadosch, s'appliquer à suivre les menées de tel groupe « patriote ))*dans un-e ville de province ; au lieu de s'attacher aux documents maçonniques proprement dits, toujours rares et équivoques, partir des documents d'archives ordinaires. En les étudiant de très près, en relevant les noms et les dates, on arrive à « filer » ses gens, à trouver leurs traces dans une série de démarches qui, prises à part, n'ont rien de frappant, mais qui, vues d'ensemble, révèlent un système ingénieux et une entente mystérieuse ; et cette impression devient saisissante, quand on compare les résultats du même travail dans deux provinces différentes et éloignées. »
Et r Action Française ajoutait cette conclusion : (( En ce qui concerne Ja Révolution, on trouve à ses événements une explication naturelle dès qu'on fait passer la Franc-Maçonnerie du roman-feuilleton dans l'histoire et qu'on l'étudié froidement. »
MM. Cochin et Charpentier condamnent donc notre méthode, un peu précipitamment, croyons-nous, et sans réfléchir qu'on ne saurait intéresser une nation à une création aussi étrangement contradictoire qu'est la Franc-Maçonnerie, si on ne parvient pas à donner une forme ou une figure à ce protée, à cet être ondoyant, fuyant, menteur et hypocrite, et si, en même temps, on ne fournit pas une expli-
cation logique de ses variations et de ses mensonges.
Quoi qu'il en soit, au lieu d'adopter notre manière, ils ont recours à d'autres procédés. Il n'en est que plus suggestif de les voir aboutir à des conclusions qui viennent corroborer les nôtres.
Ces deux écrivains ont compulsé les documents des archives municipales et nationales de 1788 et 1789. Ils y ont trouvé les traces innombrables de l'action maçonnique. Par exemple, ils se sont appliqués d'une manière toute spéciale à l'étude de la campagne électorale de 1789 dans la province de Bourgogne ; et voici quel a été le résultat de leur étude. Ils ont constaté que les principales demandes contenues dans les cahiers de cette province avaient été rédigées non par les Etats, non par les corporations de la province, mais par une infime minorité, par un petit groupe composé d'une douzaine de membres médecins, chirurgiens, procureurs et avocats. Non seulement ce groupe rédigeait les propositions, mais il manœuvrait pour les faire accepter successivement par chacune des corporations ; il usait de ruses, de subterfuges pour arriver à ses fins. N'y réussissait-il pas? il allait jusqu'à falsifier, au besoin, les vœux adoptés.
MM. Cochin et Charpentier nous font toucher cela du doigt dans leur étude.
Ce n'est pas tout ; ils constatent encore que, dans les documents émanant de ce groupe qui fonctionnait o\\ Bourgogne, il est usé d'un jargon que nous connaissons bien maintenant, le jargon maçonnique. Et enfin. ]Mmr que rien ne manque à leur démonstration,
nos deux auteurs, étendant leurs recherches, retrouvent les mêmes procédés employés dans d'autres provinces, les mêmes infimes minorités, partout composées d'éléments semblables, agissant partout à la même heure, de la même manière, obéissant par conséquent au même mot d'ordre et parlant ce même jargon si spécial et si reconnaissable, prouvant ainsi que ce mot d'ordre était transmis par la Franc-Maçonnerie. « De telle sorte, écrivent MM. Gochin et Charpentier, qu'il n'y a pas un seul mouvement dit populaire, de 1787 à 1795, celui de la Vendée excepté, qui l'ait été réellement ; que tous ont été décidés, organisés, déterminés dans tous leurs détails par les chefs d'une organisation secrète, agissant partout en même temps et de la même manière, faisant exécuter partout le même mot d'ordre. »
Entre eux et nous se produit donc la curieuse rencontre suivante :
Tandis que nous disons : « En 1793, c'était la Maçonnerie qui était au pouvoir; nous en avons pour preuve que les francs-maçons peuplaient les bancs de la Convention ; qu'ils étaient au Comité de vSalut public ; qu'ils avaient organisé le club des jacobins et les sections ; que c'étaient leurs méthodes et leurs doctrines qui régnaient avec eux ; bref, que les choses étaient exactement ce que nous les voyons aujourd'hui»;— MM. Cochin et Charpentier disent : « Nous ne voulons pas connaître la colossale machine maçonnique. Nous l'ignorons. Mais en examinant les archives municipales et nationales, nous rencontrons à chaque pas, et partout, et nous pouvons « filer »
une immense organisation qui parle le langage connu pour être le langage maçonnique, qui donne partout ses mots d'ordre, qui prépare, organise et au besoin falsifie tout, suivant la méthode maçonnique. »
Qui ne voit la force dont nos conclusions respectives se trouvent revêtues par le fait d'une pareille rencontre?
Il n'en est pas moins vrai que, grâce aux précautions prises par la Maçonnerie avant, pendant et après la Révolution, c'est-à-dire grâce à la destruction ou à la subtilisation des documents qui auraient pu établir le vrai caractère et surtout la véritable origine de cette Révolution, nous avons vécu historiquement d'erreur et de mensonge depuis cent ans.
Pour que l'invraisemblable vérité commençât à nous apparaître, il a fallu que, grâce à un concours de circonstances favorables, l'action politique de la Maçonnerie ait pu être démasquée au moment même où s'exerçait pour la seconde fois la dictature de cette association secrète. Après cela, la Franc-Maçonnerie a beau nier, elle est prise à ses propres pièges. Avertie par ceux qui, les premiers, ont été mis en éveil, la nation n'a qu'à ouvrir les yeux, à regarder ce qui se passe et à constater à quel point l'explication de la Révolution par l'action maçonnique s'adapte exactement aux circonstances.
La preuve par les faits et par les chiffres peut être administrée en ce qui concerne l'action maçonnique actuelle : comme conséquence, les Français sont bien obligés d'admettre une réalité qui leur crève enfin les yeux, quels que soient les prodiges de
perversité qu'accumule la Maçonnerie pour échapper encore une fois à toutes les responsabilités.
Comme conséquence également, il arrive tout naturellement qu'étant ainsi éclairés sur ce qui se passe aujourd'hui, nous devenons plus aptes à comprendre, — en attendant les preuves complémentaires qui viendront plus tard, — ce qui s'est passé il y a cent vingt ans. ■
Nous commençons à avoir la claire notion que notre histoire a été falsifiée, elle aussi, par la puissance ténébreuse qui met la tache noire de son éternel mensonge sur tout ce qu'elle touche ; et bientôt, il n'y aura plus que les retardataires ou les fanatiques pour croire à l'histoire de notre Révolution, telle que l'ont écrite Michelet et ceux qui ont marché sur ses traces.
Nous n'avons pu donner, pour la clarté de notre démonstration, qu'une analyse rapide de l'étude de MM. Cochin et Charpentier; nous souhaitons qu'un grand nombre de lecteurs veuillent se mieux rendre compte du rôle joué par la Franc-Maçonnerie pendant la Révolution. A défaut des Mémoires pour servir à VHistoire du Jacobinisme, de Barruel, de la Franc- Maçonnerie dans sa véritable signification par le protestant allemand Eckert, de VHistoire des sociétés secrètes par Deschamps et Claudio Janet, ouvrages rares maintenant, nous leur conseillerons la lecture du Problème de V Heure présente, ouvrage dans lequel Henri Delassus a résumé ceux écrits par ses devanciers en y ajoutant certains documents. Nous signalerons aussi La Franc- Maçonnerie et la Révolution, de Claudio Janet ; Comment on fabrique Vopinion, de Maurice
Talmeyr ; La Franc- Maçonnerie et la Révolution française^ du même ; La Franc- Maçonnerie et la Terreur^ de Louis Dasté. Nous recommandons enfin aux lecteurs désireux de se rendre compte des découvertes qui sont faites tous les jours sur ce sujet les articles. si documentés et si suggestifs publiés chaque semaine dans le journal La Bastille^ par M. Louis Dasté, sous ce titre : La Franc- Maçonnerie avant et pendant la Révolution.
Pour conclure sur ce point, nous nous bornerons à dire :
Il apparaît à tout le monde qu'il serait ridicule de soutenir que ce n'est pas la Franc-Maçonnerie qui est actuellement responsable de tout ce qui se passe, alors que les idées maçonniques, le programme maçonnique, les méthodes maçonniques et les francsmaçons eux-mêmes sont au pouvoir. Puisqu'en 1793, les idées maçonniques, le programme maçonnique, les méthodes maçonniques et les francs-maçons étaient aussi au pouvoir, il serait tout aussi ridicule de prétendre que la Franc-Maçonnerie n'est pas responsable de ce qui s'est fait alors.