‹ Le drame maçonnique (volume 2)Chapitre 52 sur 66 · DEUX TÉMOIGNAGES · texte numérisé non relu

DEUX TÉMOIGNAGES

Une foule de documents officiels prouvent que les francs-maçons de la Restauration, qui obéissaient évidemment, en cela comme en tout, aux suggestions reçues par les voies ordinaires, commencèrent par renier la Révolution. Puis ils cessèrent d'en parler, ou ils ne le firent qu'avec une extrême prudence et de façon plus ou moins indirecte. En 1848, la Franc- Maçonnerie fit un pas en avant. Elle créa une légende autour de ce qu'on appela « les immortels principes de 89 ». On chercha à les isoler des massacres de 1792, 1793 et 1794, simples accidents, disait-on, dus aux hasards, aux heurts naturels des choses et des événements. On oublia ensuite les tueries, systématiquement et de parti pris, pour ne jamais parler que des « immortels principes ». On parvint ainsi à déshabiller la Révolution, à lui ôter le vêtement qu'elle avait ensanglanté et à le remplacer par une robe toute

blanche, idéale et vaporeuse, d'une admirable pureté. On montra Marianne sublime et le front dans la nue.

Lorsque, grâce à ce maquillage, ils lui eurent ramené les sympathies populaires, les francs-maçons osèrent se réclamer de la Révolution, tout en ayant soin de ne jamais parler que de celle de 89. Entraînés par les nécessités accidentelles de leur politique, quelques-uns se sont risqués récemment à proclamer la théorie dite du Bloc, celle qui interdit, au contraire, qu'on distraie une part quelconque de la Révolution, et qui affirme, en s'appuyant sur le travail de falsification de certains historiens, que tout y est admirable et digne à jamais de l'adoration de l'humanité, les assassinats comme le reste. C'est une sorte de religion.

On s'explique sans peine les évolutions qui eurent lieu au temps de la Restauration. Mais depuis longtemps le culte de l'idée révolutionnaire a été créé. La Franc-Maçonnerie et le Pouvoir occulte auraient eu tout intérêt, semble-t-il, à ne pas reculer si longtemps devant l'aveu d'une paternité qu'ils devraient considérer comme si glorieuse pour eux. Quelle est donc l'explication de leurs manœuvres?

Le fait est compréhensible pour le Pouvoir occulte qui ne veut, qui ne peut paraître nulle part jusqu'à ce que l'œuvre dont il poursuit la réalisation soit accomplie.

Quant à la Franc-Maçonnerie, elle a deux raisons pour dissimuler son action.

La première est que, précisément parce que cette Révolution n'est qu'un commencement, dans la pensée du Pouvoir occulte, il importe que Faction ma-

çonnique soit, elle aussi, dissimulée autant que possible, jusqu'à ce que, comme il est dit dans le jargon symbolique des loges, « le grand œuvre » soit achevé. Si la Révolution put se faire, c'est, en effet, parce que la nation n'a pas connu les projets de ceux qui la menaient. Il importe qu'elle demeure dans la même ignorance pour que l'œuvre commencée soit parachevée.

Elle ne connaissait ni leurs projets, ni eux-mêmes, en tant que constituant une organisation politique. Nous avons à cet égard un témoignage curieux de Mirabeau, rapporté par Marmontel.

« Avons-nous à craindre, disait le F.-. Mirabeau, d'après les mémoires de Marmontel, propagateur, lui aussi, des idées maçonniques, avons-nous à craindre l'opposition de la grande partie de la nation, qui ne connaît pas nos projets et qui ne serait pas disposée à nous prêter son concours? Sans doute, dans ses foyers, à ses comptoirs, à ses bureaux, à ses ateliers d'industrie, la plupart de ces citadins casaniers trouveront peut-être hardis des projets qui pourraient troubler leur repos et leurs jouissances. Mais, s'ils les désapprouvent, ce ne sera que timidement et sans bruit. Du reste, la nation sait-elle ce qu'elle veut? On lui fera vouloir et on lui fera dire ce qu'elle n'a jamais pensé. Si elle en doute, on lui répondra comme Crispin au légataire : C'est votre léthargie. La nation est un grand troupeau qui ne songe qu'à paître^ et qu'avec de bons chiens les bergers mènent à leur gré. »

Voilà un langage qui, s'il était plus connu, pourrait donner quelque méfiance au peuple sur les véritables intentions de ceux qui firent la Révolution.

Lorsqu'il parlait ainsi, Mirabeau ne savait d'ailleurs pas qu'avec toute son intelligence, il n'était qu'un suggestionné, qu'un des chiens dressés par certains bergers invisibles à pousser le troupeau. Il croyait former des plans. Il ne faisait que ressasser ceux qui lui étaient suggérés. Il s'imaginait qu'il conduirait les événements, qu'il mènerait, là où il le jugeait bon, la nation, « ce grand troupeau qui ne songe qu'à paître )). Il sut plus tard, trop tard, que les événements étaient dirigés par d'autres que lui. Lorsqu'il vit la Révolution aller au-delà de ce dont il lui avait été parlé par ceux qui « lui donnèrent momentanément autorité sur le monde profane », il voulut se cramponner et retenir les autres chiens qui avaient été lancés avec lui. Mais ce fut impossible, parce que sa volonté, d'accord jusque-là avec la volonté du vrai maître, lui devenait opposée. Elle devait donc être brisée, à une certaine heure, comme fut brisée celle de tous les serviteurs inconscients du Pouvoir occulte.

La seconde raison pour laquelle le Pouvoir occulte a grand intérêt à ce que l'attention du public ne soit pas trop éveillée sur le rôle joué par la Franc-^Iaçonnerie dans l'enfantement de la Révolution, c'est que ce rôle n'est pas si glorieux qu'il semble. Le Pouvoir occulte le sait, et il tremble toujours que certains dessous, soigneusement cachés jusqu'ici, n'apparaissent un jour. Il n'ignore pas que cette Révolution, que l'on nous a toujours dit avoir été faite pour la nation, a été faite en réalité contre elle. On nous a persuadés jusqu'ici qu'il s'agissait de liberté et de fraternité. La vérité est. nous le répétons, qu'il ne s'agissait que

d'un immense mensonge, derrière lequel était caché quelque chose qu'on ne pouvait pas et qu'on ne peut pas encore nous dire.

Pour vaincre les résistances de la nation française qu'on essayait d'entraîner derrière les meneurs, il fallut préméditer, préparer et exécuter d'horribles crimes. La preuve de ces préméditations pourrait être découverte. Si jamais cela arrivait, dans quelle situation se trouverait la Maçonnerie une fois qu'elle se serait fait reconnaître comme le véritable auteur de la Révolution?

Le mouvement de 1789, par exemple, ne fut pas* si pur qu'on nous l'a dit pendant longtemps. Il est bien vrai qu'il n'y eut pas deux Révolutions. Il n'y en eut qu'une, et c'est le même esprit destructeur qui présida aux phases qui se succédèrent.

Avant de le montrer en considérant les faits dans leur essence, il n'est pas sans intérêt de citer ici deux témoignages qui ont déjà été rapportés par d'autres, mais qui sont encore trop peu connus, et qui jettent une certaine clarté sur la question qui nous occupe. L'un est tiré de l'Histoire de la Révolution^ de Bertrand de Molleville, le ministre de Louis XVI, et il tend à établir non pas l'enthousiasme spontané de la nation en 1789, mais l'action souterraine de la Franc- Maçonnerie et la préméditation par elle des crimes qui furent commis dès les premières manifestations révolutionnaires.

Voici ce que raconte Bertrand de Molleville :

« Mirabeau, qui, même avant l'ouverture des Etats Généraux, avait marqué sa place à la tête des fac-

tions les plus violentes, était aussi initié dans le secret des factions secondaires qui, avec des plans moins vastes et une marche plus timide, n'en concouraient pas moins à affermir et accélérer celle de la Révolution. »

« Tous ces mystères dont la connaissance donnait la clef de plusieurs événements importants, qu'on avait jusqu'alors attribués au hasard, furent dévoilés non seulement à M. de Montmorin, mais au Roi et à la Reine dansplusieurs entretiens secrets que Leurs Majestés eurent avec Mirabeau ; il leur apprit, e*ntre autres choses, que le système de la Terreur, qui a réellement opéré la Révolution et qui n'a pas été abandonné depuis, avait pris naissance dans la faction philanthropique. Ces Comités se tenaient tantôt chez le duc de Larochefoucauld, tantôt dans la petite maison du duc d'Aumont, près de Versailles.

« Adrien Duport, qui était peut-être celui des membres de l'Assemblée qui avait le plus étudié l'histoire et la tactique de toutes les révolutions anciennes et modernes, était admis dans les conciliabules les plus secrets de cette faction philosophique et s'était chargé de la rédaction des plans. Il y lut, dans cette circonstance, un mémoire dans lequel il dépeignit le caractère et discuta les intérêts de tous les Souverains de l'Europe, de manière à en conclure qu'aucun d'eux ne prendrait la moindre part à la Révolution qui allait s'opérer en France et dont il était aussi nécessaire que pressant de régler la marche et de déterminer le but par un plan sagement combiné ; il proposa alors celui qui, depuis longtemps, dit-il, était l'objet de ses

méditations. Les principales bases étaient les mêmes que celles qui furent adoptées dans la Constitution de 1791. Après de longues discussions sur ce mémoire, Lafayette, qui se trouvait aussi à ce Comité, s'il faut en croire Mirabeau, prit la parole et dit à Adrien Duport : — Voilà sans doute un très grand plan; mais quels sont les moyens d'exécution? En connaissezvous qui soient capables de vaincre toutes les résistances auxquelles il faut s'attendre? Vous n'en indiquez aucun. — Il est vrai que je n'en ai point encore parlé, répondit Adrien Duport en poussant un profond soupir ; j'y ai beaucoup réfléchi ; j'en connais

de sûrs ; mais ils sont d'une nature telle que je frémis moi-même d'y penser, et que je ne pourrais me déterminer à vous les faire connaître, qu'autant que vous approuverez tout mon plan, que vous serez bien convaincus qu'il est indispensable de l'adopter, et qu'il n'y en a pas d'autre à suivre pour assurer, non seulement le succès de la Révolution, mais aussi le salut de l'Etat Après avoir ainsi excité la curiosité de ses auditeurs, il ajouta : — Ce n'est que par les moyens de terreur qu'on parvient à se mettre à la tête d'une révolution et à la gouverner. Il n'y en a pas une seule, dans quelque pays que ce soit, que je ne puisse citer à l'appui de cette vérité. Il faut donc, quelque répugnance que nous y ayons tous, se résigner au sacrifice de quelques personnes marquantes. Il fit ^ pressentir que Foulon devait naturellement être la première victime, parce que, depuis quelque temps, disait-il, on parlait de lui pour le ministère des finances et que tout le monde était convaincu que sa pre-

mière opération serait la banqueroute. Il désigna ensuite l'intendant de Paris. Il n'y a qu'un cri, dit-il, contre les intendants ; ils pourraient mettre de grandes entraves à la Révolution dans les provinces. M. Berthier est généralement détesté ; on ne peut pas empêcher qu'il ne soit massacré; son sort intimidera ses confrères : ils seront souples comme des gants

« Le duc de Larochefoucauld fut très frappé des réflexions d'Adrien Duport et fmit, comme tous les autres membres du Comité, par adopter le plan et les moyens d'exécution qu'il proposait. Des instructions conformes à ce plan furent données aux principaux agents du Comité des insurrections, qui était déjà organisé et auquel Adrien Duport n'était rien moins qu'étranger ; l'exécution suivit de près : le massacre de MM. de Launay, de Flesselles, Foulon et Berthier, et leurs têtes promenées au bout d'une pique furent les premiers effets de cette conspiration philanthropique. Les succès rallièrent bientôt, et pour longtemps, les différents partis révolutionnaires qui commençaient à se défier les uns des autres, mais qui, voyant tous les obstacles aplanis par cette mesure, se réunirent pour en recueillir le fruit. »

Et voilà comment ce furent les mouvements spontanés de l'enthousiasme populaire qui firent la Révolution !

Naturellement, les francs-maçons et autres esclaves inconscients du Pouvoir occulte contesteront la portée de ce témoignage, puisqu'ils contestent tout, puisqu'ils nient tout, puisqu'ils ont reçu la suggestion de mentir sur tout pour dissimuler le véritable sens de

l'action maçonnique. Une sage critique ne doit attribuer aucune valeur à de telles dénégations.

A l'appui du témoignage de Bertrand de Molleville, nous avons, d'ailleurs, ce passage des mémoires de Marmontel où se trouve le propos de Mirabeau que nous avons précédemment rapporté.

« L'argent surtout, écrit Marmontel initié par Chamfort qui l'avait été lui-même par Mirabeau, l'argent surtout et l'espoir du pillage sont tout puissants parmi ce peuple. Nous venons d'en faire l'essai au faubourg Saint- Antoine, et l'on ne saurait croire combien peu il en a coûté au duc d'Orléans pour faire saccager la manufacture de cet honnête Réveillon qui, dans ce même peuple, fait subsister cent familles. Mirabeau soutient plaisamment qu'avec un millier de louis on peut faire une jolie sédition.

« Avons-nous à craindre l'opposition de la grande partie de la nation, qui ne connaît pas nos projets et qui ne serait pas disposée à nous prêter son concours? Sans doute, dans ses foyers, à ses comptoirs, à ses bureaux, à ses ateliers d'industrie, la plupart de ces citadins casaniers trouveront peut-être hardis des projets qui pourraient troubler leur repos et leurs jouissances. Mais s'ils les désapprouvent, ce ne sera que timidement et sans bruit. Du reste, la nation saitelle ce qu'elle veut? On lui fera couloir et on lui fera dire ce qu'elle n'a jamais pensé. Si elle en doute, on lui répondra comme Crispin au légataire : C'est votre léthargie. La nation est un grand troupeau qui ne songe qu'à paître et qu'avec de bons chiens les bergers mènent à leur gré. Après tout, c'est son bien que

l'on veut à son insu. Ni son vieux régime, ni son culte, ni ses mœurs, ni toutes ses antiquailles de préjugés ne méritent qu'on les ménage. Tout cela fait honte et pitié à un siècle comme le nôtre; et pour tracer un nouveau plan il faut faire place nette.

« On aura, s'il est nécessaire, pour imposer à la bourgeoisie, cette classe déterminée" qui ne voit rien pour elle à perdre au changement et croit avoir tout à gagner. Pour l'ameuter, on a les plus puissants mobiles : la disette^ la faim, Vargent, les bruits d'alarme et d'épouvante et le délire de terreur et de rage dont on frappera les esprits. La bourgeoisie ne produit que d'élégants parleurs ; tous ces orateurs de tribune ne sont rien en comparaison de ces Démosthènes à un écu par tête qui, dans les cabarets, dans les places publiques, dans les jardins et sur les quais, annoncent des ravages, des incendies, des villages saccagés, inondés de sang, des complots d'assiéger et d'affamer Paris. Ainsi le veut le mouvement social. Que ferait-on de tout ce peuple en le muselant aux principes de l'honnête et du juste? Les gens de bien sont faibles et timides ; il n'y a que les vauriens qui soient déterminés. L'avantage du peuple dans les révolutions est de n'avoir point de morale. Comment tenir contre des hommes à qui tous les moyens sont bons? Il n'y a pas une seule de nos vieilles vertus qui puisse nous servir ; il n'en faut point au peuple, ou il lui en faut d'une autre trempe. Tout ce qui est nécessaire à la Révolution, tout ce qui lui est utile est juste : c'est là le grand principe. »

Après ces citations, que nous prenons dans la Franc-

Maçonnerie et la Révolution^ par Louis d'Estampes et Claudio Janet, ces auteurs ajoutent :

« Louis Blanc attribue aussi à Duport l'organisation des massacres de Paris et des paniques répandues dans les provinces ; le Journal des Voyages en France^ d'Arthur Young, confirme bien l'épouvantable révélation de Bertrand de Molleville ; et de Bezenval dit qu'on « voyait des gens exciter le tumulte et même distribuer de l'argent (1) ».

Dans une étude parue en 1880, le F.-. Schaïïer publia, dans le Bulletin maçonnique de la Loge Symbolique Ecossaise^ une série d'études dans lesquelles il attribue une action prépondérante aux loges maçonniques dans la préparation du mouvement de 1789, dans les élections aux Etats Généraux, et finalement dans la direction imprimée à la Révolution. Le fait de cette direction qui, aux yeux des non initiés, semble contredit par celui de la disparition des loges, ne gêne en rien l'auteur franc-maçon, par cette raison qu'il passe en revue les principales loges de Paris qui, en disparaissant, se transformèrent en clubs. Il s'étend longuement, en particulier, sur la fondation du cercle social des « Amis de la Vérité », ouvert le 15 octobre 1790, au cirque du Palais- Royal, devant

(1) M. Louis Dasté a donné sur Va/faire du Collier, et sur la Grande Peur, les articles les plus documentés dans le journal antimaçonnique la Bastille. Ces articles montrent que ces incidents ne furent que la mise en pratique des moyens de terreur révélés par Bertrand de Molleville, Marmontel, — et beaucoup d'autres, — comme ayant été employés par la Franc- Maçonnerie, instrument du Pouvoir occulte, pour lancer la Révolution.

une assemblée de huit à neuf mille personnes, et qui était une ancienne loge ; ce cercle fut fondé par Goupil de Préfeln, Mailly de Chateau-Regnault, Condorcet, le futur conventionnel, et Bonneville et Fauchet, les rédacteurs de la Bouche de fer. Ils avaient donné au journal du club le nom de la loge célèbre dont ils étaient sortis.

Tous ces témoignages qui se corroborent entre eux et dont l'ensemble corrobore à son tour les données fournies par le raisonnement, ainsi que celles résultant des recherches faites dans les archives profanes, suivant la méthode de MM. Gochin et Charpentier, ne nous laissent donc aucun doute : la direction dans laquelle marcha la Révolution fut imprimée par la Franc-Maçonnerie, c'est-à-dire par le Pouvoir occulte. Cette direction tendait, dès le début, aux massacres et à la Terreur. Il n'y a donc pas à distinguer, à ce point de vue, entre 1789 et 1793. Les deux époques ne représentent pas deux Révolutions différentes. Elles procèdent du même esprit. Dans la pensée des auteurs secrets, elles tendent au même but. Nous n'avons donc qu'à étudier la marche de la Révolution pour nous rendre compte de celle du Pouvoir occulte, et des chemins par lesquels il est obligé de passer pour avancer vers son but.

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