DE 1793 A
Après 1793, la Franc-Maçonnerie fut arrêtée par ses propres excès. Elle se trouva comme anéantie par les saignées que lui infligèrent ses fils lorsqu'ils tournèrent leur rage sanguinaire contre eux-mêmes. Elle acheva de s'épuiser en se vautrant dans les orgies du Directoire. Si bien qu'un jour vint où un soldat victorieux put arracher de ses bras la France qu'elle souillait après l'avoir presque égorgée.
Une fois qu'elle fut chassée du pouvoir, il lui fallait, si elle voulait le reconquérir, procéder comme elle l'avait fait avant la Révolution. Constituée comme elle l'était, elle ne pouvait, en effet, changer de méthode. Elle devait, en conséquence, réapprendre à se faire doucereuse, à se prosterner dans des agenouillements hypocrites, à affirmer avec serment « son respect de toute foi religieuse » et son détachement de toute œuvre politique. C'était pour le Pouvoir occulte la rentrée forcée dans la période de contrainte, de préparation, d'adaptation aux circonstances, avant d'arriver à rétablissement d'une nouvelle dictature..., à moins toutefois qu'il ne renonçât à son entreprise comme il y avait renoncé, en Bavière, lorsque Weishaupt, le fondateur de l'Illuminisme, fut surpris et arrêté dans son travail.
Nous sommes sûrs, par ce qui se passe maintenant, que cette seconde hypothèse doit être écartée. Quel a donc été le rôle politique joué par le Pouvoir occulte et par la Maçonnerie pendant ce xix^ siècle qui fut si rempli d'incompréhensibles bouleversements?
Au moment où Bonaparte revint d'Egypte, la France était en proie à une violente crise de dégoût. Elle manifestait, par des signes non équivoques, son désir de rentrer dans les voies naturelles de ses destinées, en retournant à son traditionalisme politique. Le Pouvoir occulte devait préférer tout à cela. Si en effet la monarchie était réimplantée en France après un si court interrègne, comme elle le fut en Angleterre après Cromwell, si la chaîne de la tradition était renouée, si l'avenir se trouvait rattaché au passé, et cela au moment où Barruel faisait connaître dans ses Mémoires pour sentir à VHistoire du Jacobinisme^ le rôle joué par la Maçonnerie pendant la Terreur, le Pouvoir occulte était en danger de se voir démasqué, ou tout au moins désarmé par suite des mesures d'interdiction qui pouvaient être prises contre cette association, comme elles l'avaient été en Russie. C'était peut-être alors la France qui lui échappait pour toujours. Pour éviter cette extrémité, il se résolut à épouser la fortune du soldat vainqueur.
Napoléon a prononcé un jour cette parole : «Je suis la Révolution, moi! » Il était la Révolution, en effet, puisqu'il n'avait pas pour lui la tradition. Aussi, le voyons-nous aidé, au 18 brumaire, par les plus influents des révolutionnaires survivants, c'est-à-dire, soyons-en sûrs, par le Pouvoir occulte qui avait cer-
tainement su se ménager des moyens pour continuer à les inspirer, malgré la fermeture des loges. Ce fut donc par procuration du Pouvoir occulte que Napoléon occupa le pouvoir, et c'est pourquoi il avait raison de dire qu'il était la Révolution.
Mais ce gérant par procuration avait une volonté. Une fois qu'il fut maître, il le fit bien voir. Sous sa main victorieuse, tout devait plier ou s'effacer. Le Pouvoir occulte lui-même s'effaça. Le port d'armes était, pour ainsi dire, devenu l'attitude nationale obligatoire. Le Pouvoir occulte accepta la nécessité ; il permit qu'on enseignât aux adeptes de ses loges reconstituées le salut militaire en même temps que le pas d'apprenti. Si bien que les chapitres de l'histoire de la Maçonnerie qui sont relatifs à cette époque portent tous ce titre : La Franc- Maçonnerie militaire.
I* Est-ce à dire que l'Empereur ait jamais eu la Maçonnerie dans la main? Nullement. Le Pouvoir occulte laissa créer les loges militaires. Il contribua même certainement à leur fondation pour mieux tromper l'Empereur. Mais n'oublions pas que la Franc-Maçonnerie est un enchevêtrement de sociétés, de compartiments qui sont secrets les uns pour les autres. C'était donc chose extrêmement facile pour le Pouvoir occulte que d'avoir sa Maçonnerie à lui, la vraie, à côté de celle qu'il livrait comme un jouet à Napoléon, et d'y préparer, d'y former des adeptes qui, introduits peu à peu dans les loges militaires, devaient les métamorphoser par la suite sans que l'Empereur ni ses Grands-Maîtres s'en doutassent. Il faut croire
que ce travail fut accompli, puisqu'à la fin de l'Empire, la plupart des loges, quoique militaires, étaient devenues antinapoléoniennes, si bien que, pendant l'invasion, certaines allaient jusqu'à s'ouvrir aux officiers francs-maçons des armées alliées. On cite certaines interdictions de travaux maçonniques qui furent prononcées pour ce fait par le Préfet de la police impériale.
. Et pourtant, peu de temps auparavant, la Franc- Maçonnerie française se tenait encore à genoux devant l'Empereur. En 1812, à la fête de l'ordre, le Grand Orateur du Grand Orient prononçait cette emphatique adjuration :
« Et nous, mes FF.-., placés sur cet Orient, comme autrefois l'un des chefs hébreux sur la montagne, pendant que les guerriers d'Israël combattaient, élevons nos mains vers l'Eternel qui a attaché la victoire aux aigles de son hien-aimé et jouissons avec reconnaissance de la paix intérieure que sa puissance nous assure. »
Comme il avait fallu la collaboration de toute l'Europe pour renverser « Je bien-aimé de l'Eternel ;>, comme, d'autre part, la France surmenée manifestait de nouveau un immense et instinctif désir de retourner à ses traditions politiques, à la logique interrom* pue de sa destinée, le Pouvoir occulte dut céder aux circonstances. Il fut contraint de subir la Restaura^ tion de la Monarchie qu'il avait cru briser pour toujours.
Ce pouvait être pour lui un désastre irréparable. En eiïet, la Maçonnerie avait assassiné la famille capé^
tienne : et cette famille remontait sur le trône ! N'allaitelle pas prendre sa rev^anche? C'était la France sauvée ! Malheureusement, ni la Monarchie, ni la France ne se doutaient alors de ce que cachait la question maçonnique. Le Pouvoir occulte sut d'ailleurs manœuvrer pour se tirer du mauvais pas qu'il avait à traverser. Cela lui fut même très facile. Si la Maçonnerie avait été dénoncée par Barruel, n'était-il pas, lui, toujours insoupçonné? Il pouvait donc prendre ses mesures en toute sécurité. Et puis, ceux qui avaient lu Barruel é;.aiont rares ; tandis que bien nombreux étaient au contraire ceux qui avaient vu la Franc-Maçonnerie sous les traits de l'innocente association que Marie-Antoinette prenait la peine de défendre dans une lettre qu'elle écrivait à sa sœur, en 1787, et qui avait fermé ses loges pendant la tourmente révolutionnaire. D'autres avaient ensuite connu la Maçonnerie militaire humble servante du (( Bien-Aimé de l'Eternel ». Il n'y avait donc pour le Pouvoir occulte qu'à fortifier l'erreur des uns et des autres, en suggérant à la Maçonnerie de se montrer plus hypocrite que jamais. C'est ce qu'il fit ; et on peut dire qu'il n'y eut jamais d'aussi beaux jours pour la tartuferie maçonnique que ceux qui s'écoulèrent de 1814 à 1848.
Lorsque Louis XVIII revint d'exil, le général Beurnonville mit la Maçonnerie aux pieds du monarque, en déclarant qu'il en répondait^ lui Grand-Maître adjoint (le Grand-Maître était Joseph Bonaparte, le frère aîné de l'Empereur), comme de lui-même.
La Maçonnerie était dans cette posture agenouillée
devant le trône, lorsque Napoléon s'y réinstalla si soudainement, à son retour de l'île d'Elbe. Elle ne prit pas la peine de changer de situation, et elle adressa incontinent un discours de bienvenue au « Bien- Aimé de l'Eternel )). Elle s'était empressée, au retour des Bourbons, de rayer Joseph comme Grand-Maître ; elle s'empressa encore plus de le rétablir, avec toutes les marques de l'enthousiasme le plus sincère. Après Waterloo, elle le replongea dans le sommeil d'où elle l'avait momentanément tiré. Le pauvre Joseph fut rayé une seconde fois. Louis XVIII, en rentrant et en retrouvant les francs-maçons toujours à genoux devant le trône, put croire qu'ils l'avaient attendu dans cette position. Il reçut d'eux l'hommage qu'ils eussent réservé au « Bien- Aimé de l'Eternel » si celui-ci avait été victorieux; et il les vit se rouler à ses pieds avec d'autant plus de conviction qu'ils avaient à se faire pardonner leurs « Cent Jours » de distraction.
Il faut citer ici quelques documents à l'appui de notre assertion. Aussi bien, les « pièces d'architecture » et les « cantiques» abondent, dans lesquels sont pleures les malheurs du « Roi Martyr » et célébrées les vertus de « son frère adoré, Louis le Désiré ».
Voici un type des invocations maçonniques du temps :
« Grand Architecte de l'Univers, reçois l'hommage de notre reconnaissance ; daigne accomplir nos souhaits en accordant ta bonté tutélaire au roi que tu as rendu, dans ta bonté, à la France ; répands sur sa majesté et sur son auguste famille l'éclat de ta lumière vivifiante. »
Qui ne se fût laissé prendre à de si pieuses invocations !
Le Grand Orateur d'honneur protestait à la même époque de la fidélité de la Maçonnerie « à la noble famille des Bourbons conservés par la bonté du ciel )) ; il s'écriait :
« Puissent aussi la douce joie et l'affection qui nous unissent être assez agréables au Grand Architecte pour qu'il exauce les vœux ardents que nous formons, afin qu'il conserve et prolonge, au-delà du terme que les lois de la nature font espérer^ les jours d'un roi dont les vertus attirent si puissamment les cœurs... Vive le Roi ! Vive le Roi ! Vive le Roi ! »
Un discours prononcé le 27 décembre 1815 par l'Orateur de la loge La Franche Amitié de Verdun nous donne une idée exacte de l'incommensurable platitude dont fit alors preuve la Maçonnerie française. Voici quelques extraits de ce discours qu'on peut lire en entier dans l'ouvrage de M. Jean Bide- -j gain : Masques et figures maçonniques. '
La loge La Franche Amitié inaugurait un buste de Louis XVII L Et le F.-. Orateur, debout devant ce buste, commença son discours par ce cri : Vive le Roi! Vive le Roi!
« Voilà le Roi ! continua-t-il en montrant le buste. Voilà donc celui que la Providence, après vingt-cinq années d'épreuves, nous réservait pour mettre un terme à nos malheurs, pour consoler notre belle patrie i des maux de l'anarchie et du despotisme... j
« Voilà le Roi, mes frères ! De quels touchants souvenirs cette image adorée n'est-ellc pas suivie?....
Voilà sa noble tête ! Songez aux douleurs dont son âme est navrée ! Le plus grand trône de l'Europe renversé, et, sous ses débris, un roi, une reine, leur admirable sœur horriblement massacrés ! Un royal enfant expirant de misère et de besoin au fond des cachots... La France couverte de prisons et d'échafauds ; le sang le plus pur répandu à grands flots ; les autels détruits ; la divinité méconnue... Malgré l'effroi que ce tableau fidèle nous inspire, admirez avec moi comment il a pu se faire que le cœur de Louis ait été plus fort, plus grand, plus généreux que n'ont été cruelles les amertumes dont il fut si longtemps abreuvé ! Voilà pourtant le roi !
« Mais enfin l'Europe s'indigne, et tous ses bataillons sont armés, la France se réveille et s'alarme, son territoire est envahi ; il frémit de se voir fouler par des vainqueurs si nouveaux pour lui ; la valeur enfante inutilement des prodiges; la gloire creuse encore le tombeau de nos braves ; mais, seule contre tous, il
faut céder Heureuse défaite! Louis en est le
prix.
(( Il arrive ; et les larmes et le sang cessent de couler ; il arrive et, des bords de la Manche aux rives de la Seine, la France entière se précipite, se presse, et fait retentir les airs de cris de joie et d'amour : Voilà le Roi, se disait-on ; voilà notre père, notre sauveur, l'envoyé de Dieu, le pacificateur du monde ! L'étranger lui-même^ un instant surpris de cette universelle affection, partage notre allégresse et s'unit à nous pour répéter : Voilà le Roi !
« Une charte libérale est le premier bienfait du
Roi! Voilà le Roi ! La bonté est sa sagesse; la clémence est sa justice.
«...Cependant de nouvelles épreuves attendaient ce prince si excellent.... Sa confiance est trahie, la foi des serments est parjurée, la France encore est la proie de l'homme qui l'asservit pendant dix ans ! Louis s'immole pour sauver son peuple....; ce touchant sacrifice est superflu ; le crime s'enhardit et le sang français ruisselle par torrents
« Après tant de souffrances et d'injures, quelle
inaltérable douceur, quelle inconcevable générosité 1 Mais, ô mes Frères, voilà le Roi ! Contemplons son auguste image et reconnaissons dans chacun de ses traits l'empreinte des vertus qui lui sont si naturelles...
« Vive le Roi ! Vive Louis le Désiré ! Vœu de tous les cœurs, chant de tous les Français, vous retentirez surtout dans nos temples : les Enfants de la Veuve ont assez longtemps pleuré leur père ; et, quand le ciel le rend à leur amour, peuvent-ils répéter trop souvent : Vive le Roi ! »
« Les Enfants de la Veuve ont assez longtemps pleuré leur père ! » L'orateur maçonnique négligeait de dire qu'avant de le tant pleurer, ils avaient commencé par l'assassiner et qu'ils avaient même falsifié le vote relatif à sa condamnation lorsqu'ils eurent constaté qu'il n'y avait pas majorité pour la peine de mort.
Telle est la Franc-Maçonnerie !
Après avoir inauguré les bustes de Louis XVIII, elle inaugura ceux de Charles X : et ce fut avec tout autant de ferveur.
En 1824, le Grand Orient de France « pour satisfaire aux vœux de tous les maçons français », procéda comme il suit « à l'inauguration du buste de S. M. Charles X, roi de France et de Navarre ».
Le buste fut placé sur un trophée d'étendards maçonniques disposés au milieu du Temple.
(( L'illustre président, dit un compte rendu, descendit de l'autel, se plaça en face du buste et prononça l'allocution suivante :
« Charles X, les maçons du Grand Orient de France réunis autour de ton buste, en donnant une larme à Louis XVIII, viennent te payer le tribut que tout vrai Français doit à son souverain; permets que son président te couronne, au nom de ses frères, et qu'ils t'offrent leurs serments d'une fidélité inviolable.»
Le buste ayant probablement accordé la permission sollicitée, « l'illustre président » le décora d'une couronne formée d'acacias et de fleurs.
Aussitôt une triple batterie fut tirée et le cri de : Vive le Roi ! fut répété trois fois.
Mais cette ferveur d'amour et de fidélité n'était qu'apparente. Car, en même temps que le Pouvoir occulte faisait ainsi parler ses équipes de maçons flagorneurs, il en faisait manœuvrer d'autres, qui travaillaient silencieusement au renversement du monarque dont les premiers adoraient le buste. Les lecteurs qui désirent s'en rendre compte et entrer dans les détails à ce sujet n'ont qu'à consulter les auteurs dont nous avons déjà parlé plusieurs fois. Nous rappellerons seulement ici les paroles que prononçait Dupin aîné, haut franc-maçon de la loge des Tri-
nosophes, en parlant de la Révolution de 1830. Elles sont assez significatives :
« Ne croyez point que trois jours aient tout fait. Si la Révolution a été si prompte et si subite, c'est
qu'elle n'a pris personne au dépourvu ; nous
l'avons faite en quelques jours, parce que nous avions une clé à mettre à la voûte et que nous avons pu substituer immédiatement un nouvel ordre de choses complet à celui qui venait d'être détruit. Lorsque le carbonarisme s'établit en France, suivant les formes que des hommes, à cette heure pairs de France et fonctionnaires publics, allèrent chercher en Italie et en Allemagne, il eut pour but le renversement de tout pouvoir irresponsable et héréditaire. On ne put y être affilié sans prêter serment de haine aux Bourbons et à la royauté. En quelques lieux même, ce serment était prononcé sur un crucifix et sur un poignard. Il y a des députés et des pairs qui s'en souviennent. »
Tel est le témoignage de Dupin. Il nous montre, toujours employée, la même méthode de préparation silencieuse et invisible, avant l'exécution. Et l'on reconnaîtra que cette exécution était aussi maçonnique que la préparation, si on rapproche de l'aveu de Dupin le rôle singulier du général Maison à Rambouillet. On sait comment ce général, chargé de la défense du Roi, tourna le dos à l'émeute avant même qu'il la vît en face de lui. Mais ce qu'on sait moins, c'est qu'il était Grand- Officier du Grand Orient. Cette particularité contient toute une explication, surtout lorsqu'on se souvient qu'en 1789
OJ
la Franc-Maçonnerie avait pour tactique de fomenter l'esprit de trahison parmi les défenseurs de la Monarchie, en même temps qu'elle lançait ses bandes soudoyées contre celle-ci.