‹ Le drame maçonnique (volume 2)Chapitre 57 sur 66 · DE 1830 A · texte numérisé non relu

DE 1830 A

Les historiens francs-maçons avouent d'ailleurs la guerre invisible faite par la Maçonnerie au régime devant lequel elle s'inclinait si platement. Ce qu'ils n'avouent pas, ce sont les vraies raisons pour lesquelles elle entreprenait cette guerre tout en ayant recours pour la dissimuler, à des moyens d'une aussi basse hypocrisie.

Après 1830, les francs-maçons flagorneurs continuèrent à donner libre cours à leurs flagorneries; seulement ce fut devant les bustes de Louis-Philippe. A peine installé, ce monarque fut décoré du titre de « Roi citoyen » par la Veuve dans le cœur de laquelle il se vit attribuer instantanément la place de « Louis le Désiré » lequel, ainsi que nous l'avons vu, avait lui-même occupé celle du « Bien-Aimé de l'Eternel ». En son honneur furent données de nombreuses fêtes maçonniques, dont les procès-verbaux, imprimés « A la Gloire du Grand Architecte de l'Univers », étaient portés au Roi par le Grand-Maître adjoint », « comme un hommage de dévouement et de reconnaissance ».

Ces belles déclarations n'empêchaient pas qu'en dessous, la Maçonnerie n'en usât à l'égard du « Roi citoyen » comme elle avait fait vis-à-vis de « Louis

le Désiré » et de son successeur. Dés l'installation du nouveau régime, les équipes de maçons destructeurs furent formées pour travailler dans l'ombre à son renversement.

Louis-Philippe le savait, et il essayait bien de se défendre. C'est à ce sentiment que se rattache la fameuse circulaire du maréchal Soult, dont il a été question au Parlement, il y a quelques années, circulaire par laquelle le ministre de la guerre interdisait à tous les militaires de s'affilier aux loges. C'était le procédé contraire à celui qui fut employé par Napoléon. Mais l'un devait être aussi inutile que l'autre, en raison de l'organisation des sociétés secrètes superposées et du mode d'action de la Maçonnerie que nous étudierons à son heure. Le travail maçonnique n'en minait pas moins le régime qui, en même temps qu'il interdisait aux officiers de demander l'initiation, se laissait pénétrer par les idées maçonniques, au lieu d'en prendre le contrepied, et préparait ainsi sa ruine.

De 1845 à 1848, les Convents politiques se multiplièrent. Bien que la Maçonnerie affirmât, alors comme toujours, qu'elle ne s'occupait pas de politique, c'est elle qui organisa les banquets. Cinq directeurs de loges parisiennes : MM. Vitet, de Morny, Berger, de Malleville et Duvergier de Hauranne préparèrent le mouvement insurrectionnel. Lorsque leur chef, le F.'. Odilon Barrot, fut appelé à la présidence du Conseil, il prêta serment à Louis-Philippe ; mais ce serment ne passait qu'après le serment maçonnique; Odilon Barrot, franc-maçon de la loge des Trino- J

sophes, était évidemment d'accord avec ceux de ses frères qui dirigeaient l'insurrection. Il commanda aux troupes de cesser le combat, et le gouvernement provisoire fut proclamé.

Ici encore, les francs-maçons avouent la guerre faite par eux au gouvernement. Ce qu'ils n'avouent toujours pas, ce sont les vrais motifs de cette guerre.

Ou plutôt, ils disent volontiers que c'était pour donner au peuple le gouvernement de ses rêves : la République. Mais voici par quoi il est prouvé que ce n'est là de leur part qu'un mensonge.

La Maçonnerie commença (tout en prétendant toujours qu'elle ne s'occupait pas de politique) par faire acte d'adhésion au gouvernement provisoire. Quelques jours après l'installation de ce gouvernement, une députation de la Grande Loge de France, composée de maçons revêtus de leurs insignes, s'en alla déposer, entre les mains du gouvernement, une adresse qui se terminait par les lignes suivantes :

« Quarante mille maçons, distribués dans cinq cents loges, et n'ayant entre eux qu'un même cœur et un même esprit, vous promettent leur concours pour achever l'œuvre de la régénération si glorieusement commencée. »

La Maçonnerie criait donc : «Vive la République ! » C'est qu'aussi, sans qu'on le sût, le gouvernement provisoire était composé de francs-maçons. C'était un gouvernement maçonnique, comme notre gouvernement actuel. Sur onze membres, neuf étaient « Enfants de la Veuve ». C'étaient les FF.-. Arago, Louis Blanc, Ledru-Rollin, Crémieux,Garnier-Pagès, Albert, Marie,

Flocon et Armand Marrast. Deux seulement ne l'étaient pas : Lamartine et Dupont de l'Eure. Ces derniers n'avaient pas reçu l'initiation ; mais, entourés comme ils l'étaient, ils recevaient tous les jours la suggestion. C'était tout comme. Aussi, lorsque, le 10 mars 1848, le Suprême Conseil du rite écossais alla féliciter le gouvernement provisoire, Lamartine, parlant au nom de ce gouvernement, répondit aux francsmaçons députés vers lui :

« Je suis convaincu que c'est du fond de vos loges que sont émanés d'abord dans Tombre, puis dans le demi-jour et enfin en pleine lumière, les sentiments qui ont fini par faire la sublime explosion dont nous avons été témoins en 1789, et dont le peuple de Paris vient de donner au monde la seconde et, je l'espère, la dernière représentation, il y a peu de jours. »

Le secrétaire général du gouvernement provisoire, Pagnerre, et le préfet de police, Caussidière, étaient eux aussi francs-maçons. La France avait donc bien, sans qu'elle s'en doutât, un gouvernement maçonnique. Et c'est pourquoi les maçons des loges, s'entendant comme larrons en foire avec les maçons du gouvernement, déclaraient solennellement vouloir aider ceux-ci à poursuivre d'un même esprit et d'un même cœur « l'œuvre de régénération si glorieusement commencée ». Ils se comprenaient entre eux sans que la nation y vit rien, et ils savaient qu' « œuvre de régénération » signifiait ce qu'on ne pouvait pas dire, c'est-à-dire œuvre de maçonnisation.

En réalité, malgré toutes les déclarations républicaines auxquelles elle se livrait, une seule chose inté-

ressait alors la Franc-Maçonnerie : c'était la conquête, l'absorption du pouvoir. Et la preuve en est fournie par les faits qui se déroulèrent ensuite.

On sait comment, malgré la pression exercée par le gouvernement, la France, appelée à élire une Assemblée nationale, envoya des députés qui, réfléchissant l'état d'esprit du pays, refusèrent d'emboîter le pas aux francs-maçons du gouvernement.

Il n'en fallut pas plus pour que ce gouvernement, qui ne représentait que la Maçonnerie, entreprit une lutte acharnée contre l'Assemblée, qui représentait, au contraire, la nation. Dès que les francs-maçons membres du gouvernement eurent la preuve que le pays n'acceptait pas les idées maçonniques, ils n'hésitèrent pas à lui donner la guerre civile et à lui arracher la République. Ils organisèrent les émeutes. Le protestant Eckert, dans son ouvrage : La Franc- Maçonnerie dans sa vraie signification^ nous montre comment s'exerça en cela l'action gouvernementale maçonnique.

Lorsqu'ils se virent vaincus par l'Assemblée, c'est-à-dire par la France, ils adoptèrent une autre tactique et nouèrent avec Louis Napoléon les intrigues qui devaient aboutir à l'Empire. On sait que ce prince passait pour carbonaro. Il y avait donc des chances pour que l'Empire dont il serait titulaire fût un Empire maçonnique, surtout si cet Empire lui était donné par la Franc-Maçonnerie. Celle-ci n'hésita pas. Elle préférait un tel Empire à une République dont elle n'était pas maîtresse. C'est pourquoi l'on vit certains francs-maçons influents lier partie avec le futur

Empereur ; et, pour la seconde fois, un coup d'Etat bonapartiste fut possible, grâce au concours du Pou- \oir occulte. Au lendemain du Deux-Décembre, le Grand Orient prenait pour Grand-Maître le prince Lucien Murât, cousin de Louis Napoléon, — ce qui prouve bien l'entente. Et ce qui la prouve encore bien mieux : quelques semaines avant la proclamation de l'Empire, le 15 octobre 1852, la Maçonnerie envoyait au Président une adresse dans laquelle on pouvait lire les déclarations suivantes :

« La Maçonnerie est une œuvre philanthropique ; elle a pour mission de créer et de propager toute institution qui tend à faire le bien ; elle enseigne les vertus paisibles de la famille, l'amour et la foi en Dieu ; elle interdit à ses adeptes toute discussion politique )>

Toujours! Mais, chose curieuse! Malgré cette interdiction, l'adresse se terminait par ces lignes, — qui avaient pourtant bien une signification politique :

«A peine, par votre énergie et votre héroïque courage, Prince, aviez-vous sauvé la France (il s'agit évidemment du coup d'Etat), que nous nous empressions d'acclamer Grand-Maître de l'Ordre, l'illustre Prince Lucien Murât, si digne de suivre vos destinées.

« La vraie lumière maçonnique vous anime, Grand Prince. Qui pourra jamais oublier les sublimes paroles que vous avez prononcées à Bordeaux ! Pour nous, elles nous inspireront toujours; et nous serons fiers d'être, sous un pareil chef, les soldats de l'humanité.

« La France vous doit son salut. Ne vous arrêtez

pas au milieu d'une si belle carrière. Assurez le bonheur de tous en plaçant la couronne impériale sur votre noble front ; acceptez nos hommages et permettez-nous de vous faire entendre le cri de nos cœurs : « Vive l'Empereur ! »

C'est ainsi que la Franc-Maçonnerie ne fait pas de politique; et c'est ainsi qu'elle a été républicaine en 1852!

Vive l'Empereur, six semaines avant l'Empire ! Le prince Murât élu Grand-Maître, sitôt après le coup d'Etat ! Et les francs-maçons ont osé hurler depuis, à la face du ciel et des peuples, leurs malédictions contre celui qu'ils avaient imposé à la France ! C'est que la roue avait tourné; l'heure d'une nouvelle manœuvre avait sonné pour la Franc-Maçonnerie ; et, pour mieux tromper le public, elle couvrait du plus lâche et du plus cynique mépris celui qu'elle n'appelait plus que « l'homme de Décembre », après qu'elle s'était faite sa complice !

DE 1852 A LA PÉR10l)E ACTUELLE.

En manifestant sa haine rétrospective as^ec l'acharment qu'on sait contre Napoléon III, la Franc- Maçonnerie ne jouait pas la comédie seulement de\anL le monde profane, comme on pourrait le croire. Elle la jouait pour ses initiés. Ou plutôt, elle se prêtait inconsciemment à celle que le Pouvoir occulte lui faisait jouer.

Je puis raconter, à ce sujet, un souvenir personnel nui montre l'inconscience avec laquelle les francs-

maçons servent les vues de la Puissance inconnue qui les fait manœuvrer.

La loge V Avant-Garde maçonnique dont je faisais partie eut plusieurs années pour Vénérable le F.-. Garistie Martel. Celui-ci y amena plus tard le F.-. Leloir, que suivirent quelques autres comédiens plus obscurs, de sorte que nous pouvions presque nous considérer comme une petite succursale de la Comédie Française.

Le F.'. Caristie Martel était un quarante-huitard convaincu, l'un de ces braves hypnotisés qui avaient été bernés par ceux de leurs frères mieux initiés auxquels avait été dû le succès du coup d'Etat, ainsi que le couronnement du « noble front » dont il était question dans le document que nous venons de citer. Aussi le F.-. Martel nourrissait-il, après la chuté de l'Empire, une haine inassouvissable contre « l'homme de décembre ». Il n'était pas besoin d'insister beaucoup près de lui pour qu'il voulût bien figurer à l'ordre du jour de nos tenues comme devant réciter quelque pièce des Châtiments. Je le vois, je l'entends encore déclamant, avec quelle conviction ! les vers dans lesquels Victor Hugo, trompé comme tant d'autres par la Maçonnerie, écrasa sous les foudres de son indignation « l'assassin de la liberté ».

Et tandis que notre Vénérable faisait retentir le temple des imprécations du poète, nous étions tous là, les adhérents de V Avant-Garde, revêtus de nos cordons et de nos tabliers symboliques, ivres de fureur, convaincus que « c'était arrivé ». Nous applaudissions frénétiquement les malédictions d'Hugo

contre le « bandit» du 2 décembre, avec lequel la Maçonnerie avait marché! Et, qu'on le remarque bien, ce n'était pas pour impressionner la galerie, puisque nous étions en loge, c'est-à-dire à l'abri de tout regard profane. Nous maudissions avec la plus entière conviction, suggestionnés en cela par le cynique Pouvoir occulte, à l'instigation duquel avait été fomenté (( l'assassinat de la liberté )> !

Je me représente l'effarement dont nous eussions tous été frappés, si l'un de nous, plus instruit que les autres, avait eu l'idée de demander à notre Vénérable Garistie Martel, de nous expliquer pourquoi la Maçonnerie avait pris Lucien Murât comme Grand- Maître au lendemain du coup d'Etat, et pourquoi elle avait invité le prince Louis Napoléon « à mettre la couronne impériale sur son noble front », six semaines avant l'empire! Je crois qu'au lieu de réfléchir sur la signification non douteuse de pareils actes, nous eussions écharpé le questionneur incongru... Je me demande aussi parfois si, dans l'une ou l'autre de ces tenues où nous hurlions avec le brave Garistie Martel notre réprobation du « crime de décembre », il n'arriva pas que nous fûmes en spectacle à quelque muet représentant du Pouvoir occulte, qui savait, lui, à quoi s'en tenir sur la façon dont la République fut étranglée... Devant le troupeau de dindons irrités qu'il avait devant lui, quel sourire devait errer sur ses lèvres !

G'est là, au fond, la vraie force du Pouvoir occulte: il demeure dans une fixité de pensée immuable, parce qu'il a un but fixe. Au contraire, les générations de

francs-maçons passent. Des besognes différentes, contradictoires même en apparence, leur sont attribuées. Mais il n'en est pas une qui ne tende à la réalisation du but qu'elles servent sans le connaître. Et c'est précisément parce que le personnel maçonnique se renouvelle incessamment qu'il ne s'aperçoit pas des contradictions dans lesquelles on le jette.

De ce qui s'est passé en 1851-1852, nous pouvons conclure que, lorsque la Maçonnerie travaille à l'établissement de la République, ainsi que cela lui est arrivé trois fois, ce n'est pas par amour de la France; ce n'est pas non plus par conviction républicaine : c'est tout simplement par l'intérêt qu'y a le Pouvoir occulte. Cette forme de gouvernement apparaît à celui-ci comme celle grâce à laquelle il lui est le plus facile de marcher vers son but. C'en est assez pour qu'il l'impose à la France. Mais une circonstance se présente-t-elle qui s'oppose momentanément à ce que la République soit maçonnique et lui appartienne? Alors, sans hésiter, il emploie la Maçonnerie à l'étranglement de cette République qu'il remplace par une Dictature ou par un Empire, tout en se réservant d'ailleurs de détruire l'un ou l'autre, si le Dictateur ou si l'Empereur essaye de se soustraire aux engagements qu'il a dû prendre pour arriver au Pouvoir.

Ainsi en advint-il du second Empire, en attendant que, peut-être, il en advienne de même d'un troisième...

Les francs-maçons soutinrent « l'homme de décembre )) tant qu'ils crurent pouvoir compter sur son obéissance. En 1855, la Maçonnerie lui envoyait

encore des adresses enthousiastes à l'occasion de la naissance du prince Impérial. Elle se refroidit peu à peu, à mesure que le neveu dua Bien- Aimé de l'Eternel », se croyant solidement appuyé sur le sentiment national, cherchait à reconquérir son indépendance. En 1861, la scission définitive se produisit. Le souci de l'intérêt dynastique avait naturellement grandi en Napoléon III. Naturellement aussi, puisqu'il régnait, cet intérêt tendait à se confondre avec celui de la France contre la Franc-Maçonnerie; ou, si l'on veut, il était dans la logique des choses que l'Empereur se montrât de moins en moins franc-maçon et de plus en plus français. Un moment vint où il refusa de se faire plus longtemps l'exécuteur du plan maçonnique en ce qui concernait la politique extérieure religieuse de la France. Dès lors, il n'y eut plus de tranquillité pour lui.

Depuis 1848, le Pouvoir occulte n'avait jamais cessé d'attaquer le sentiment religieux dans les hautes classes ; et, par là, il continuait le travail de préparation auquel il ne cesse de se livrer, tant qu'il n'est pas entré dans une période d'exécution. Lorsque la rupture devint définitive entre lui et Napoléon III, après le vote du Sénat relatif au maintien du Pouvoir temporel du Pape, l'effort maçonnique fut peu à peu tourné tout entier contre la puissance militaire impériale. C'était pourtant la puissance militaire de la France! Mais qu'importe au Pouvoir occulte?

M. Charles Goyau nous montre dans son beau livre sur Vidée de Patrie et V Humanitarisme, comment la Franc-Maçonnerie s'opposa à la réorganisation de

l'armée entreprise par le maréchal Niel, comment la Maçonnerie française accueillait avec les marques de l'attendrissement le plus stupide la fondation d'une loge allemande à Paris, comment le F.-. Henri Brisson allait, dans cette loge, la Concordia, serrer sur son cœur ses FF.*, allemands et célébrer avec eux la suppression des frontières et la fraternité universelle. Pendant ce temps-là, l'Allemagne augmentait incessamment la puissance de son organisme de combat. Le Pouvoir occulte faisait prêcher le pacifisme et l'humanitarisme en France par la Franc-Maçonnerie française, tandis qu'il faisait prêcher le patriotisme en Allemagne par la Franc-Maçonnerie allemande. Attaqué dans ses ressources morales et ses ressources matérielles, l'Empire finit par tomber.

Heure psychologique pour le Pouvoir occulte ! Heure désirée par lui ! Mais les petits cailloux qui, logés dans la vessie de Cromwel), suffirent pour l'arrêter dans sa course, se rencontrent aussi sur la route du Pouvoir occulte. Les choses ne vont pas toujours comme il veut.

En 1870, les faits marchèrent trop vite pour plusieurs raisons qu'il ne pouvait prévoir. A l'intérieur, une force d'ironie prodigieuse s'était rencontrée en un homme, force qui, tout en servant les plans du Pouvoir occulte en ce qui concernait la chute de l'Empire, les dérangea par ailleurs. Henri Rochefort a\ait reçu une éducation voltairienne c'est-à-dire maçonnique. Son action devait être destructive par là même. Mais il était foncièrement français et d'une absolue indépendance. La Maçonnerie ne le tenait pas. Elle ne

le tint jamais. Elle put se servir de lui à une certaine heure, sans qu'il s'en doutât. Mais aussi, elle fut obligée de subir les inconvénients de cette collaboration passagère. Rochefort marchait d'un pas trop rapide pour elle. Il avait aussi trop d'action sur les masses. Lui qui ne pouvait pas savoir les secrètes et infâmes raisons de certains opportunismes, il fit tourner trop vite l'aiguille du cadran sur lequel le Pouvoir occulte avait marqué l'heure des événements.

D'autre part, les désastres de 1870 hâtés, eux aussi, par la sûreté de coup d'œil d'un Bismarck, furent tels que personne n'avait pu en mesurer à l'avance l'immensité. Par ces deux raisons, la Maçonnerie fut entraînée malgré elle dans une période d'exécution qui s'ouvrit plus tôt qu'elle n'eût voulu. Elle parvint bien à se saisir du pouvoir en 1870,comme elle s'en était saisie en 1848; mais elle ne put empêcher son avant-garde de se jeter quelques mois plus tard dans l'aventure de la Commune. Son action manqua dès lors de coordination; et la Révolution fut vaincue par les mêmes raisons pour lesquelles nous l'avons vue échouer en 1848.

Le Pouvoir occulte sut du moins profiter des chances que lui offrirent les divisions existant entre les Français de cette époque, divisions d'ailleurs créées par le travail antérieur de la Maçonnerie. Elles furent cause que, si le parti dit conservateur eut le mérite de refaire une armée et des finances à la France après les effroyables désastres de 1870-1871, en revanche il ne sut rien conserver de la situation prépondérante que les élections de 1871 lui avaient assurée. Grâce

aux disputes des royalistes partisans de la branche aînée, des royalistes partisans de la branche cadette et des bonapartistes, la République devint un fait accompli.

C'était précisément ce à quoi tendait le Pouvoir occulte. Il n'avait renoncé à la République de 1848 qu'en raison des circonstances, et parce qu'en outre il pouvait faire occuper provisoirement la place par un Empire maçonnique. Cette carte ayant été jouée par lui, il voulait de nouveau la République, sachant bien que ce régime est incontestablement celui sous lequel il lui est le plus facile de s'emparer du gouvernement par l'intermédiaire de la Franc-Maçonnerie.

La nouvelle constitution une fois votée, il n'eut plus qu'une pensée : pousser les francs-maçons à la conquête des mandats législatifs, afin d'acquérir, avec la libre disposition des ressources de la nation, la possibilité de les employer toutes à la destruction de l'âme nationale. Il y réussit d'autant mieux que les pauvres Français, divisés entre eux, songeaient à tout autre chose qu'à s'opposer à des entreprises qu'ils ne soupçonnaient même pas. Ils se jetèrent donc aveuglément dans la gueule du monstre, et c'est là qu'enfin nous sommes aujourd'hui.

Ainsi donc, la Maçonnerie nous mentait lorsqu'elle nous affirmait qu'elle ne faisait pas de politique; et nous nous tromperions étrangement si nous nous figurions que, depuis cent vingt ans, notre histoire s'est déroulée selon la logique du destin que la race française s'était préparé par ses actes antérieurs et

dans le sens créé par ces actes, de même qu'un fleuve coule dans le lit qu'il s'est creusé.

En réalité, la force étrangère qui a inventé la Franc- Maçonnerie n'a cessé d'intervenir dans notre existence, soit par préparation, soit par action, et elle a en a détourné le cours. C'est cette préparation et cette action toujours niées que l'on aperçoit, lorsqu'on sait regarder, sous les bouleversements moraux et matériels par lesquels la France n'a cessé d'être agitée depuis plus de cent ans.

Voilà le fait, immense dans sa portée, qui a été volontairement ou involontairement écarté par ceux qui ont écrit l'histoire de la France depuis un siècle. Toute cette histoire est donc viciée dans ses sources. Elle a négligé le principal personnage. Elle n'a raconté, en dépit de sa méticuleuse documentation, que les fausses apparences créées par le Pouvoir occulte. Elle n'a pas dit les réalités. Elle est à refaire de fond en comble.

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