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PREMIÈRES ÉVOLUTIONS

Les choses étant ainsi organisées, il peut sembler que quelques années auraient dû suffire au Pouvoir occulte pour que ses loges, recrutées au début dans les conditions que nous avons exposées, ne fussent

plus composées que de ces esprits subversifs par l'action desquels devait être atteint le but auquel il tendait.

Mais il y avait beaucoup de choses à mener de front. La prudence ordonnait d'aller lentement. Il fallait avant tout tenir compte de l'opinion publique profane, qu'il s'agissait de ne pas heurter, qu'on devait seulement modifier peu à peu.

Lorsqu'il eut sous la main les sujets convenables, le Pouvoir occulte commença à agir dans ce sens.

Il fit choix de ceux qui étaient doués de l'esprit de prosélytisme. Cela se rencontre, même chez des ambitieux, des mécontents ou des indisciplinés. Si ces ambitieux, ces mécontents et ces indisciplinés étaient restés isolés les uns des autres comme ils l'étaient dans le monde profane, que pouvaient-ils? Rien. Il suffisait au contraire qu'ils fussent réunis pour que leur force se fit sentir. Cette force devenait redoutable si elle était dirigée et si leurs efforts étaient coordonnés. Elle était centuplée, si un éducateur perfide transformait à leurs yeux en un noble « esprit philosophique et progressif » le bas esprit d'ambition, de mécontentement et d'indiscipline qui les animait.

Etait-ce difficile? Nullement. Simple affaire de suggestion que devait singulièrement faciliter la vanité des intéressés. Grâce à quoi on débarrassait leurs plus méprisables égoïsmes du frein de la honte ; on les auréolait même ; on revêtait d'enthousiasme l'ardeur cachée de leurs désirs inassouvis. Plus ils étaient vicieux et plus ils devaient avoir plaisir à se dire et à se croire épris de progrès.

C'était une force colossale qui allait se trouver par là déchaînée contre ce catholicisme qu'il était facile de présenter au contraire comme ennemi de tout progrès, par cela seul qu'il restait fidèle à cette haute vertu : la discipline... Or, tel était précisément le rôle que le Pouvoir occulte entendait faire jouer à la Maçonnerie, et c'était dans cette vue qu'il avait introduit dans la déclaration des principes maçonniques, l'esprit « philosophique et progressif » à côté du « respect de toute foi religieuse ». Le premier n'était là que pour servir de masque à toutes les passions humaines, et pour leur permettre de se ruer, en se glorifiant, contre le second. ^

« Etre franc-maçon, c'est être apôtre ! » devaient dès lors commencer à dire utilement les F.-. F.-. Lafferre de l'époque, pour stimuler la propagande perverse.

Par ces « apôtres » dont il coordonnait l'action, et qui agissaient au dehors individuellement et sans découvrir la Franc-Maçonnerie, le Pouvoir occulte pouvait cultiver avec succès et incognito dans le monde profane le même esprit d'inquiétude, de mécontentement, d'indiscipline et 'd'ambition qui les agitait eux-mêmes. Grâce à cette culture, tous les êtres vicieux allaient être persuadés qu'ils étaient philosophes, champions du progrès et par conséquent supérieurs à ceux qui pratiquaient les vieilles vertus routinières... L'effet ne devait pas tarder à se faire sentir.

A mesure qu'une modification se produisait dans l'état d'esprit des milieux profanes influents, le Pouvoir occulte pouvait accentuer ''^oportionnellcment

l'interprétation des principes dangereux de la déclaration, dans le sens oiïensif contre ce qu'il avait résolu de détruire. Il avançait ainsi pas à pas, lentement mais sûrement, sans heurter l'opinion régnante, en mesurant toujours les accentuations de son enseignement à l'intérieur des loges, selon les résultats qu'il constatait à l'extérieur.

Lorsque cette tactique patiente eut produit ses effets, une heure vint où le Pouvoir occulte put débarrasser la Franc-Maçonnerie d'un des masques qu'il lui avait mis sur la figure, et où il fut permis à celleci de se donner sans risque comme le lieu de rassemblement de tous les novateurs.

On peut considérer que la période d'incubation de l'état d'esprit qui permit ce changement de figure de la Franc-Maçonnerie française dura depuis l'apparition de cette association jusque vers 1770.

C'est dans cette période de travaux préliminaires que les écrivains comme le F.-, de la Tierce, préoccupés de répondre aux accusations très précises déjà contenues dans les encycliques des Papes, célébraient les vertus des Francs-Maçons. « Représentez-vous un homme craignant Dieu, fidèle à son prince, voilà le maçon. Voilà ses mystères; voilà son secret... Celui qui s'écarte des devoirs de la religion n'est point maçon. Il en usurpe le nom ; il n'a jamais mérité de le porter. »

Il y avait bien, en effet, dans la Maçonnerie des francs-maçons dont le portrait correspondait à celui que traçait le F.-, de la Tierce. Mais il y en avait aussi d'autres que le Pouvoir occulte avait soin d'y intro-

duire. Au nom de la tolérance, il contraignait les premiers à faire bon ménage avec les seconds et il se réservait de remplacer peu à peu ceux-là par ceux-ci, à mesure que le travail de suggestion porterait ses fruits.

Rapprochez d'ailleurs les déclarations du F.-, de la Tierce de celles qui sont faites par les francs-maçons de nos jours :

« La Franc-Maçonnerie est la contre-Eglise... » « Entre la Maçonnerie et l'Eglise, c'est une guerre à mort et sans merci »... « Il faut écraser l'infâme, et l'infâme, c'est Dieu !... » Vous aurez ainsi le point de départ et le point d'arrivée, et vous vous rendrez compte de la prodigieuse perfidie dont il faut que soit doué le Pouvoir occulte, surtout si vous considérez que sa Franc-Maçonnerie fut une première fois, en 1793, ce qu'elle est aujourd'hui ; qu'il la fit militariste sous le premier empire ; qu'il la plia aux manœuvres les plus hypocrites sous la Restauration ; qu'il la présenta de nouveau alors sous les traits d'une association d'hommes « craignant Dieu et fidèles à leur prince » ; qu'il l'employa cependant à la préparation de la Révolution de 1830 d'abord et de la République de 1848 ensuite ; qu'il l'obligea d'étrangler cette République et de faire le second empire ; qu'il l'amena à tuer celui-ci comme elle avait tué la République; et que, pour comble, il lui fit accomplir toutes ces évolutions et ces révolutions en entretenant toujours les populations dans la persuasion que la dite Franc-Maçonnerie ne s'occupait pas de politique.

C'est aussi dans cette première partie de l'incu-

bation du nouvel état d'esprit que fut organisé le succès de la littérature philosophique, dont tout l'effort fut tourné contre les deux traditions nationales : le catholicisme et la monarchie.

Ce succès fut universel, et on a considéré cette universalité comme un fait spontané, ainsi qu'on a fait pour tant d'autres choses qu'on a cru spontanées, elles aussi, et qu'on sait maintenant avoir été préparées par l'action maçonnique. On a voulu l'attribuer au seul talent des écrivains et à la supériorité des idées qu'ils développaient. Mais bien d'autres écrivains français ont eu plus de talent que les écrivains philosophes, y compris Voltaire. Quant à la prétendue supériorité de leurs idées, on sait aujourd'hui à quoi s'en tenir là dessus. La preuve est faite qu'elles sont mortelles pour tout groupement humain qui a l'imprudence de les accepter.

La vérité est tout autre.

Pour la trouver, il faut commencer par se dire qu'un fait comme celui-là ne peut pas être spontané, qu'il ne peut non plus avoir pour cause unique — même s'il était vrai que cette cause existât — le talent des écrivains ou la supériorité des idées qu'ils propagent, qu'il doit être préparé et organisé. Il en est ainsi de nos jours. A plus forte raison pendant le xviii^ siècle. Il convient aussi de remarquer que pour organiser une diffusion universelle d'ouvrages quelconques, il faut en avoir les moyens ; que ces moyens, le Pouvoir occulte les possédait, puisqu'il avait pu créer une Franc-Maçonnerie universelle et puisque, par cette Franc-Maçonnerie, il avait singu-

lièrement augmenté sa puissance d'action internationale ; qu'en dehors de l'Eglise, il était seul à pouvoir agir internationalement ; qu'il avait un immense intérêt au succès de la littérature philosophique, lui qui aspirait, dès avant l'apparition de cette philosophie, à la création d'un état d'esprit anticatholique; que d'ailleurs les écrivains philosophes étaient francs-maçons ; qu'ils bénéficiaient par conséquent de l'esprit de solidarité que le Pouvoir occulte a soin de développer au sein de la Maçonnerie ; qu'enfin leur campagne fut conduite maçonniquement, ainsi qu'on peut s'en rendre compte en lisant la correspondance de Voltaire, initié dès sa jeunesse en Angleterre, grand chef de la lutte contre le catholicisme par la propagande écrite,, et qui correspondait maçonniquement avec ses complices. Si l'on ajoute à tant d'éléments d'appréciation ce fait capital que des entreprises de colportage furent fondées, par lesquelles les œuvres des écrivains philosophes furent répandues gratuitement dans toute la France et à l'étranger, on se persuadera que la spontanéité du succès universel de la littérature philosophique du xviii^ siècle est une pure légende, et l'on attribuera au Pouvoir occulte la part de cette» spontanéité» qui lui revient en toute propriété comme en toute justice. L'époque dont nous parlons fut également celle où le Pouvoir occulte recrutait sa Maçonnerie dans l'élite sociale et politique. Il avait besoin des hommes appartenant à cette élite. Puisque c'est elle dont il de- -vait tout d'abord déformer l'entendement. La corruption des mœurs devait d'ailleurs aider singulière-

ment à cela. Le Pouvoir occulte avait aussi besoin des hommes appartenant à la classe sociale qui venait immédiatement au-dessous de celle des privilégiés. Lorsque sonnerait l'heure de l'action, c'est ceux-là qui devaient mener le mouvement dont ils recueilleraient tous les profits que le Pouvoir occulte jugerait bon de leur laisser. Il fallait donc qu'ils fussent formés. C'est pourquoi il y avait alors dans les loges des bourgeois et des hommes de loi, à côté des princes, des nobles et des abbés.

Lorsque, sous couleur de philosophie et de progrès, les suggestions devinrent plus agressives contre le catholicisme, et lorsque, par suite, les résistances de certains adhérents se produisirent, le Pouvoir occulte n'eut point à s'émouvoir. Le plus qu'il risquait, s'il avait soin de ne pas trop précipiter la marche de son enseignement, c'était de perdre ses adeptes les plus réfractaires. Mais cela était prévu et même désiré par lui. Ne savait-il pas que, grâce au travail déjàaccompli, il pouvait se séparer d'eux sans danger? N'avait-il pas par qui les remplacer? Et le recrutement maçonnique n'allait-il pas se trouver modifié, par suite de ce remplacement, comme il était utile pour la marche de ses affaires et la future réalisation de ses secrets desseins? Les rétrogrades pouvaient donc partir si bon leur semblait. Quant à ceux d'entre eux qui, après avoir commencé par protester, continueraient à fréquenter les loges, leur affaire était sûre ; ils étaient destinés à subir l'influence du milieu et, tout en se faiaant plus ou moins traîner, à emboîter le pas aux avancés. Leur modération continuerait d'ailleurs de servir de

couverture à la Maçonnerie. Bien loin de nuire, leurs résistances seraient encore utiles. Elles renseigneraient le Pouvoir occulte sur ce qui pouvait ou ne pouvait être tenté sans danger. En même temps, elles lui serviraient de frein pour modérer les ardeurs intempestives des plus hardis qui, n'étant pas mis par lui au courant de ses vues secrètes, se laissaient aller aux impatiences ou aux convoitises que les suggestions excitaient en eux.

Le recrutement maçonnique se modifiait ainsi d'une façon méthodique, les sélections et les suggestions s'opérant avec une parfaite coordination.

Nous avons fait remarquer tout à l'heure que, le courant d'idées variant dans la Maçonnerie selon l'impulsion donnée par le Pouvoir occulte, il en résultait que celui-ci était maître de chasser de la Maçonnerie ceux qu'il lui plaisait d'en voir sortir, et cela, sans avoir besoin de paraître. Nous montrions aussi que, par là même, le Pouvoir occulte était également maître du recrutement. Nous attirerons encore l'attention sur un exemple frappant que nous fournit, à ce sujet, l'époque actuelle.

C'est sur l'armée et sur l'enseignement que, depuis quelques années, le Pouvoir occulte a besoin de porter tout son effort. Sur l'armée, parce que, pour assurer sa domination, maintenant qu'il est au pouvoir, il a besoin que cette armée devienne maçonnique par ses chefs. Sur l'enseignement, parce que, pour que la génération de demain ne se révolte pas contre lui, il sent la nécessité de lui comprimer le cerveau d'une manière spéciale. Or, nous voyons les membres des

Maçonneries inférieures, correspondre docilement à ce double besoin en allant chercher, parmi les instituteurs, les professeurs et les officiers, les nouvelles recrues sur lesquelles- le Pouvoir occulte sent la nécessité d'opérer ses sélections et d'établir ses suggestions. Qu'a-t-il fallu pour cela? Tout simplement quelques prédications faites en loge, par lesquelles on a hanté les esprits bornés de la Maçonnerie bleue de l'idée que le cléricalisme infestait l'armée et l'enseignement, qu'il en résultait un immense danger pour la « Répubhque » et qu'il fallait à tout prix réagir en attirant dans les ateliers des professeurs, des instituteurs et même des officiers, en dépit de tout ce qui avait été dit et écrit par la Franc-Maçonnerie contre ces derniers.

En même temps que le recrutement maçonnique se modifiait peu à peu, selon les vues du Pouvoir occulte, une sélection supérieure s'effectua bientôt par suite du peuplement des hauts grades. Nous avons montré dans le chapitre traitant de l'organisation de ces hauts grades, comment ceux qui y arrivent sont préalablement surveillésà leur insu (1). Nous n'avons donc pas à y revenir ici, si ce n'est pour constater que le Pouvoir occulte pouvait, dès le début, grâce à l'organisme que nous avons fait connaître, former des cadres composés d'hommes dont il était sûr. Ceux qu'il attirait dans les degrés supérieurs étaient ceux qu'il sentait lui appartenir le plus complètement. Il mettait de cette façon chacun à la place qui lui convenait, et il créait un

(1) Voir la II* partie du Pouvoir occulte contre la France.

état-major auquel il pourrait s'-en remettre en toute tranquillité pour la bonne marche des choses, sans que dans l'avenir il eût à intervenir pour le détail.

Ainsi, la solide armée maçonnique se constituait, sans que personne y prit garde. Armée d'apôtres qui, à mesure qu'ils s'imprégnaient davantage des suggestions, travaillaient de plus en plus, chacun dans sa sphère, à répandre l'état d'esprit voulu par la puissance mystérieuse dont ils recevaient les inspirations sans la connaître.

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