‹ Le drame maçonniqueChapitre 12 sur 78 · CREATION D UNE ATMOSPHERE SPECIALE DANS LES LOGES. PRÉCAUTIONS PRISES · texte numérisé non relu

CREATION D UNE ATMOSPHERE SPECIALE DANS LES LOGES. PRÉCAUTIONS PRISES

Le Pouvoir occulte prit d'ailleurs certaines dispositions pour créer dans les loges une sorte d'atmosphère favorable au succès de son. enseignement. Il suffit d'attirer l'attention sur quelques-unes., pour montrer que là aussi le Pouvoir occulte a fourni la preuve de l'expérience qu'il avait de la société secrète lorsqu'il créa la Franc-Maçonnerie.

J'ai déjà signalé le soin qu'il a de ne pas laisser les apprentis travailler seuls, mais de les obliger au contraire au contact constant avec les compagnons, les maîtres et les hauts gradés.

Je rappellerai ici un détail d'organisation générale qui n'a peut-être pas frappé le lecteur, mais qui a son importance au point de vue qui nous occupe en ce moment. C'est celui de la division des fédérations en ces groupes si peu nombreux qu'on appelle les ateliers. Dès lors que la Franc-Maçonnerie est une société d'en-

seignement et n'est que cela, il convient de ne faire travailler ensemble qu'un nombre d'adeptes relativement restreint. N'est-ce pas ainsi qu'on procède toujours dans les pensions et lycées? C'est pour cela qu'on voit toujours les fédérations, si nombreuses qu'elles soient, partagées en ateliers ; c'est pour cela aussi que ces ateliers ; comptent toujours très peu de membres, même dans les grandes Ailles où les autorités maçonniques préfèrent voir les francs-maçons fonder plusieurs loges plutôt que se réunir en une seule.

J'ai montré aussi comment les cérémonies bizarres qui s'appellent « l'ouverture » et la « fermeture des travaux selon les rites et mystères accoutumés » contribuent à mettre les initiés dans les dispositions voulues pour que les enseignements et les suggestions pénètrent en eux. Ces cérémonies, disais-je, constituent comme un mur entre les instants de la tenue et ceux qui la précèdent ou la suivent. Avant ou après, les francs-maçons plaisantent, fument, parlent de leurs plaisirs ou de leurs affaires comme de simples profanes. Mais il n'en est plus de même dès que le Vénérable revêtu de son cordon et frappant un coup de maillet les invite à procéder à « l'ouverture des travaux selon les rites et mystères accoutumés ». Ces rites et ces mystères transforment tout à coup les profanes de tout à l'heure en initiés, pénétrés de la sublimité de leur mission et recueillis comme il convient. Il n'est plus un seul d'entre eux qui, une fois « l'ouverture » commencée, ne soit convaincu qu'il exerce un sacerdoce ; pas un qui n'écoute le Vénéra-

ble, les surveillants ou l'orateur comme il écoutait le prêtre à l'église lorsqu'il était petit. Il faut qu'ait été prononcée la dernière parole de la « fermeture des travaux selon les rites et les mystères accoutumés », pour que tous ces illuminés retrouvent leur sens ordinaire. Même les plus sceptiques, ceux qui, les premiers temps, ont envie de rire, finissent par prendre le pli. Ils s'accoutument à ne plus railler. Ils en arrivent ensuite à considérer le franc-maçon qui se livre à toutes les simagrées rituéliques comme remplissant une fonction supérieure. On peut avoir quelque peine à admettre cela lorsqu'on n'a pas expérimenté la chose. Il est si facile de juger et surtout de mal juger de loin ! On peut se dire : « Ça me produirait l'effet contraire ! » En réalité, rien n'est moins certain. Il existe d'ailleurs bien un certain nombre de francs-maçons sur lesquels cela produit l'effet contraire. Mais alors qu'arrive-t-il? Grâce à ce mécanisme d'élimination qui fonctionne automatiquement et dont nous ne devons pas oublier le rôle essentiel, ceux-là s'en vont. Ils partent précisément à cause de l'effet que cela leur produit. Et ainsi, il ne reste que ceux qui sont aptes à être impressionnés ; et ils le sont d'autant plus que la présence des sceptiques ne les gêne pas. En cela apparaît encore l'importance de l'organisme d'élimination. J'ai vu comment les choses se passent, et j'ai commencé par ne rien y comprendre. Mais j'ai pu me rendre compte plus tard que c'est là, sans qu'il y paraisse, dans ces éliminations s'opérant par la volonté même de ceux qui sont inaptes à prendre les bons plis, que se trouve un des prin-

cipaux moyens de la sélection pratiquée par le Pouvoir occulte.

Les exercices de puérilité dont il a été question dans les chapitres précédents ont, eux aussi, une grande utilité au point de vue de la prédisposition à l'acceptation des suggestions. Ces hommes que l'on accoutume à se dire âgés de trois, de cinq et de sept ans, que l'on oblige à des gestes et à des propos qui sont bien ceux qui conviennent à des enfants en si bas âge, comment alors qu'ils ne réagissent pas contre ces pratiques absurdes et journalières, réagiraient-ils contre un enseignement dont ils sont d'ailleurs, pour la plupart, absolument incapables de voir la fausseté? Or, ils ne réagissent pas contre les exercices de puérilité puisqu'ils restent, puisqu'ils ne s'éliminent pas. On peut donc tout se permettre avec eux au point de vue intellectuel. Ils subiront tout. Ils avaleront tout. Ils digéreront tout. Par les exercices de puérilité, le Pouvoir occulte les a éprouvés ; il est sûr d'eux.

Le mystère et le secret ont également leur utilité au point de vue qui nous occupe. En raison du serment qu'ils font de ne jamais rien révéler de ce qu'ils pourront voir ou entendre dans les réunions de la Maçonnerie, les initiés sont en effet comme cloîtrés moralement.

Lorsqu'on y réfléchit, on se demande comment des hommes honnêtes peuvent se plier si facilement à cette obligation et s'engager au secret vis-à-vis d'une société qui devrait leur être suspecte par cela seul qu'elle se cache. Mais en cela comme en tant d'autres

choses, le Pouvoir occulte a si bien pris ses mesures. Lorsqu'il demande au récipiendaire le « serment du silence », celui-ci a encore sur les yeux le bandeau dont on a eu soin de l'aveugler avant de lui faire franchir la porte du temple. Il est plus ou moins désorienté par les épreuves grotesques qu'il vient de subir. 11 se sent ridicule et n'a, par suite, aucune envie que personne sache jamais rien de la stupide comédie dont il vient d'être le héros. La plupart sont d'ailleurs plus ou moins impressionnés par les discours qui leur sont adressés dès leur entrée dans ce lieu qu'ils ne voient pas et qu'on s'efforce de leur donner comme auguste. Ces discours ne sont pas laissés à l'inspiration du Vénérable. Ils sont composés tout exprès, calculés en vue de l'effet à produire et consignés dans les rituels où le président de l'atelier doit les lire. Comme le récipiendaire a les yeux bandés, il ne voit pas le rituel que le Vénérable tient à la main. Il s'imagine que celui-ci improvise toutes les grandiloquences qu'il lui jette aux oreilles et il est porté à prendre en considération une association dont les membres, pour pédants qu'ils doivent lui paraître s'il est quelque peu instruit, lui tiennent un langage si au-dessus des propos vulgaires.

11 y a encore une autre raison pour laquelle il est très disposé à croire à leur supériorité. Dans la nuit où le met le bandeau qu'il a sur les yeux, il se demande qui peuvent bien être ces hommes qui prennent tant de précautions avant d'introduire un nouveau venu parmi eux ; qui lui font subir des épreuves étranges, il est vrai, mais dont l'explication lui est promise

pour plus tard ; qui lui posent une foule de questions dans lesquelles apparaît à tout instant la préoccupation de savoir s'il est digne de la faveur de leur compagnie. Si cette faveur lui est présentée comme si haute, c'est donc que ceux qui la donnent sont bien supérieurs... Si le pauvre profane avait l'usage de ses yeux, il constaterait qu'il a tout simplement affaire à X, Y ou Z, qu'il rencontre tous les jours et qui n'ont absolument rien du héros ni au moral, ni au physique. Mais il a les yeux bandés...

Enfin, si malgré tout des susceptibilités étaient éveillées en lui par cette manière de s'emparer par surprise de sa volonté, on lui affirmerait mielleusement qu'il doit se rassurer ; on lui déclarerait de la façon la plus formelle que le serment qu'on lui demande ne comporte rien que puisse réprouver sa conscience. Et cela suffirait pour qu'il ne résiste pas. Car plus le profane est honnête, plus il incline à croire ce qu'on lui dit, sans réfléchir que le seul fait de s'engager au secret avant de savoir sur quoi portera ce secret est précisément ce que devrait réprouver toute conscience prudente.

— Je jure de ne rien dire ni écrire de ce que j'aurai pu voir ou entendre dans les assemblée maçonniques...

Et si, pourtant, malgré la parole du Vénérable qui n'est qu'un intermédiaire qu'on peut tromper, ce que le profane verra dans les assemblées maçonniques ressemble à un complot tramé contre la France?...

Il devrait donc résister, ne pas prêter ce serment avant d'en savoir plus long. Il devrait, dès cet instant, être mis en éveil. Car pourquoi lui faire jurer de ne

rien dire de ce qu'il verra ou entendra, sous peine de mériter l'exécration de tous ses frères, pourquoi lui dire qu'il préférerait avoir la gorge coupée et être enterré sous les sables de la mer plutôt que de manquer à son serment, si ce qu'il pourra voir ou entendre n'était, sinon condamnable, au moins dangereux par quelque côté ?

Mais il ne réfléchit pas. Il n'en a pas le temps. Il est surpris. Il prête le serment presque fatalement. Il tombe dans le piège qui lui est tendu, en raison du moment, des circonstances, du respect humain qui l'empêche de reculer, ou encore de la vague conviction qui peut naître en lui que ce secret doit être quelque chose d'aussi ridicule que les fameuses épreuves par lesquelles on vient de le faire passer.

— C'en est une de plus, se dit-il, aussi grotesque que les autres. Puisque nous y sommes, allons-y.

Advient-il par hasard qu'il résiste, fait-il une restriction expresse? Le Pouvoir occulte ne s'en inquiète pas. Et il n'a pas à s'en inquiéter en effet. Ne se réserve-t-il pas précisément de former d'une certaine manière la conscience des naïfs profanes qui franchissent la porte des temples maçonniques? N'est-ce pas justement pour cela qu'il les attire? N'est-ce pas dans ce but qu'il a fondé la Maçonnerie? Ne sait-il pas que d'habiles suggestions auront pour effet de les assouplir et qu'un des résultats auxquels tendra l'enseignement qu'ils recevront sera de leur inculquer la religion du secret maçonnique? Le Pouvoir occulte sait tout cela. Et il sait aussi que dans le cas où le profane admis à l'initiation se montrerait incapable d'assou-

plissement, il serait infailliblement amené, au besoin par des circonstances qu'on provoquerait, à quitter la maçonnerie avant d'avoir vu ce que cache le secret, et même avec la conviction que ce secret dont lui a parlé n'est qu'une pure plaisanterie. Le Pouvoir occulte peut donc ne pas tenir compte des restrictions apportées par certains récipiendaires au serment du silence. Et même, il est fondé à penser dans la plupart des cas, que ceux-là sont des honnêtes, et qu'en conséquence, grâce à l'accumulation de tant de supercheries dont ils seront à peu près fatalement victimes, il y a chance qu'ils deviennent les plus fidèles observateurs de la loi du silence. Une fois hypnotisés, ils compteront parmi les meilleurs francs-maçons. Là encore, simple affaire de suggestion pour l'opérateur masqué. Lorsque, le jour de mon initiation, nous fîmes, mon camarade de promotion et moi, la réserve des droits de notre conscience, tous les jeunes membres de l'atelier se laissèrent aller à nous applaudir. Leurs applaudissements ne pouvaient que mieux nous tromper sur l'honnêteté de l'association. Ils étaient d'ailleurs certainement sincères. En cette occasion comme en bien d'autres, la perfidie était le fait du Pouvoir occulte seul, du créateur de l'organisme dans les rouages duquel se trouvaient pris ceux qui nous témoignaientleur approbation, et danslesquels,àpartir de cette heure-là, nous allions être saisis nousmêmes.

Enfin, pour isoler ses initiés du monde profane, le Pouvoir occulte ne se contente pas du serment. Il leur persuade encore que le monde maçonnique est

un monde supérieur. Rien n'est plus faux. Mais en cela aussi, le Pouvoir occulte montre la connaissance qu'il a des hommes et son aptitude très particulière à les gouverner par leurs vanités ; connaissance et aptitude qui ne s'acquièrent nulle part mieux que dans les sociétés secrètes. Se croyant ainsi placés audessus des profanes, avec charge de les diriger, les initiés sont, en fait, séparés de ceux-ci comme les séminaristes sont séparés du monde extérieur, c'est-àdire moins par les murs de leur séminaire que par celui que dresse autour d'eux leur conscience accoutumée à se tenir toujours en garde.

Le monde maçonnique, si inférieur qu'il soit, est ainsi isolé dans le sentiment de sa prétendue supériorité, et en même temps les adeptes sont d'autant plus disposés à accepter les suggestions qu'elles leur viennent de ceux-là même qui les déclarent supérieurs. N'est-il pas naturel que nous trouvions très fort celui qui nous trouve très fort nous-même. Le jugement favorable qu'il porte sur nous ne doit-il pas nous apparaître comme une preuve de clairvoyance dont notre vanité est portée à lui accorder le bénéfice?

En raison de toutes ces précautions, les profanes admis à l'initiation et qui ne quittent pas la Franc- Maçonnerie dès les premiers mois, se trouvent placés dans de si excellentes conditions pour subir Tentrainement méthodique et progressif auquel ils sont soumis, que l'influence de celui-ci s'exerce bientôt d'une manière irrésistible sur la plupart d'entre eux.

Comme on peut le constater, les fils de l'araignée sont admirablement tendus. Il n'est pas étonnant que,

depuis deux cents ans, tant d'honnêtes mouches profanes s'y soient laissé prendre.

Mais aussi et comme conséquence, de plus en plus nous devons nous persuader que ceux qui ont imaginé un pareil organisme n'étaient pas des novices dans l'art de constituer et de diriger des sociétés secrètes.

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