PREMIÈRE SUGGESTION
LA FRANC-MAÇONNERIE « SAINTE ET SACREE ». LA NUIT DES TEMPS. LE MONSTRE.
Le lecteur a déjà deviné l'utilité du premier thème.
Il est toujours favorable au succès d'un enseignement que ceux qui le reçoivent aient une haute idée de celui qui le donne. Mais cela était absolument indispensable dans le cas de la Franc-Maçonnerie. La suggestion antitraditionaliste qu'elle était chargée de verser dans les nations catholiques se trouvait en contradiction directe avec l'ordre des choses existant et avec les idées dont ces nations étaient pénétrées- C'est pourquoi le Pouvoir occulte n'avait chance de s'emparer des esprits de ceux qu'il attirait dans la Franc-Maçonnerie qu'à condition de commencer par leur inspirer un véritable culte pour cette association.
Mais comment faire au début? De quoi pouvait bien se recommander aux yeux de ses premiers adeptes une Franc-Maçonnerie qui, étant naissante, n'avait encore acquis, cela va de soi, aucun mérite? Il y avait là une sérieuse difficulté.
Le Pouvoir occulte s'en tira, comme à son habitude, par une rouerie.
Il composa des « rituels » dans lesquels il raconta aux néophytes que l'origine de la Franc-Maçonnerie se perdait dans « la nuit des temps ».
Pourquoi des rituels dans une association qui se dit philosophique et progressive et qui se recommande constamment de la Raison? Parce qu'on peut faire dire à des rituels tout ce qu'on veut sans se compromettre. D'où vient un rituel? On l'ignore. Qui l'a écrit ? Quand l'a-t-on écrit? Mystère ! Est-il même bien sûr que quelqu'un l'ait écrit? Ne s'est-il pas écrit tout seul? Ou bien ne serait-il pas dû à quelque intervention d'esprits habitant on ne sait quel autre monde et qui se seraient dérangés tout exprès?...
A ce \i\Te mystérieux tombé on ne sait d'où, il appartient bien de parler de « la nuit des temps ». Venant de lui, cela ne choque pas. Au contraire, il existe une certaine harmonie entre la nuit des temps et le caractère nuageux qui convient plus ou moins à un rituel. Et alors, rien de plus facile que de profiter de cette nuit pour porter à l'actif de la Franc-Maçonnerie « toutes les découvertes utiles à l'humanité ». Lesquelles? Ah ! ne demandez pas que le rituel précise. Un rituel maçonnique ne précise pas. Il raconte des légendes qu'il se borne à donner comme vénérables, sans d'ailleurs expliquer pourquoi elles le sont.
Des Français n'eussent certainement pas trouvé cela.
Le Pouvoir occulte use des légendes rituéliques pour endormir la raison des francs-maçons, comme une nourrice fait des chansons pour endormir son nourrisson.
Rien de plus facile ; car jamais il n'arrivera à personne de demander que les affirmations contenues
dans une légende soient contrôlables. On s'étonnerait bien plutôt qu'elles le soient. C'est pour cela que ce que le Pouvoir occulte ne peut prouver, il l'introduit sous forme d'affirmation dans les légendes de ses rituels. Il sait que ces affirmations, lorsqu'elles sont quotidiennement ronronnées aux oreilles des petits enfants de la Veuve, produisent effet sur leur imagination. Ne cherchez pas ailleurs : c'est pour cela que le Pouvoir occulte inventa les rituels maçonniques. On le voit bien à la gêne qu'il éprouve lorsque la Maçonnerie est obligée de parler de son passé autrement que dans des légendes. Il lui inspire alors une réserve des plus prudentes.
Voici de cela un exemple particulièrement curieux parmi beaucoup d'autres.
On sait que la Franc-Maçonnerie a travaillé de toutes ses forces à créer le culte de la Révolution. C'est grâce à elle que, sur ce sujet, les meilleurs esprits sont dominés par une sorte de fétichisme. Malgré que leur raison ait tout sujet de s'étonner et leur conscience de se révolter à propos des crimes sans nombre de cette période de notre histoire, presque tous les Français en sont arrivés à considérer la Révolution comme une chose sainte, à laquelle on ne doit pas toucher. Ils détournent les yeux des atrocités commises par les soi-disant géants de quatre-vingt-treize comme les fils de Noé détournaient les leurs de la nudité paternelle.
Si vraiment la Révolution est si belle et si grande, il semble que la Franc-Maçonnerie ne devrait pas craindre d'avouer hautement toute la part qu'elle y
a prise. Or elle s'en garde bien. Elle ne s'aventure qu'avec une foule de précautions sur ce terrain. Elle le considère comme dangereux pour elle. C'est évidemment par le Pouvoir occulte qu'elle est entretenue dans cette appréhension. Lui qui a été l'inspirateur et l'organisateur de l'immense tuerie, il n'ignore rien de la prodigieuse accumulation des forfaits monstrueusement ignobles qui ont été commis par les fameux géants. Il sait que ces forfaits ont été froidement prémédités et préparés. Il sait par qui et pourquoi, et il se dit que, malgré tous ses efforts et ceux de la Maçonnerie, le culte d'aujourd'hui pourrait devenir la haine de demain...
Et, en effet, il suffirait pour cela que notre nation, au lieu de se payer de mots, regardât les choses d'un peu près ; que son attention fût ramenée sur tant d'actes infâmes dont on lui a trop peu parlé jusqu'ici. Le Pouvoir occulte est dominé par la peur que cela n'arrive. La Franc-Maçonnerie aussi. Elle reçoit de lui cette suggestion. Elle prêche sans se lasser le culte de la hideuse Révolution, qu'elle déclare sainte et sacrée, comme elle-même. Mais elle n'ose tout de même pas crier : « Cette Révolution sainte et sacrée, c'est moi qui l'ai faite ; moi seule. Je revendique la responsabilité de tout. » Non ; elle se borne à insinuer qu'elle a été pour quelque chose dans le développement des « idées » qui ont amené « le grand mouvement de 1789 ». Ne pouvant étendre l'obscurité de « la nuit des temps » jusqu'à la fin du dixhuitième siècle, elle cherche tout au moins à y établir celle des confusions. Tantôt on l'entend dire qu'il
y a dans la Révolution un bloc qu'il faut accepter tout entier. Tantôt elle explique au contraire .qu'il convient de distinguer entre les principes et certaines applications qui en furent faites ; ou entre telle et telle période, par exemple entre 1789 et 1973. Elle risque l'une ou l'autre version selon la circonstance, ou selon la façon dont la question est posée par l'adversaire.
C'est toutefois encore là un jeu dangereux. Le Pouvoir occulte le sait bien. Celui de la « nuit des temps » l'est infiniment moins. Lorsque, par exemple, les rituels, dans une de leurs légendes, donnent pour père à la Franc-Maçonnerie un certain Hiram, architecte supposé du temple de Salomon, ils ne courent aucun risque à raconter aux naïfs enfants de la Veuve que cet Hiram était un architecte de génie, et d'en tirer gloire pour la Maçonnerie ! Sur quoi pourraient bien s'appuyer ceux qui seraient tentés de constester le génie d'Hiram?... Lorsque, dans une autre légende plus audacieuse encore, le Pouvoir occulte fait remonter l'institution maçonnique jusqu'à Caïn par le dit Hiram, il affirme en même temps avec le plus grand sérieux, que ce pauvre Caïn a été odieusement calomnié ; qu'il n'était nullement l'être jaloux qu'on nous a dit ; qu'il avait pour père Eblis, l'ange de la lumière, par qui Eve s'était laissée séduire; qu'il devait à cette céleste origine un génie sublirçie qu'Abel lui enviait ; et que c'est de lui que descendent avec les francs-maçons de tous les temps, les inventeurs, les précurseurs, bref tous les grands hommes auxquels l'humanité doit quelque progrès.
Ne voulez-vous pas le croire ? Alors, allez-y voir.
Les francs-maçons, eux, le croient. Ou du moins ils sont impressionnés. La preuve qu'ils sont impressionnés, c'est qu'ils se soumettent en cela comme en tout le reste aux vues du Pouvoir occulte, et que voici deux cents ans qu'ils se racontent les uns aux autres ces légendes idiotes. Elles les influencent favorablement à l'égard de leur mère, la Franc-Maçonnerie. Le Pouvoir occulte s'en rend compte et c'est pour cela qu'il exige que se perpétuent les légendes et les pratiques rituéliques. Il connaît l'homme pour un animal hypnotisable. Il a si bien su profiter de cette faiblesse de notre nature, qu'il existe actuellement peu de francs-maçons, même parmi les plus sceptiques, pour n'être pas persuadés que la Maçonnerie soit vraiment l'initiatrice de tous les progrès humains. On ne leur a pourtant donné de cela aucune preuve ; et pour cause ! On s'est borné à le leur dire et à le leur répéter dans les légendes des rituels. Leur oreille s'est accoutumée au bruit de ces affirmations. Elle en a été bercée. Leur raison s'est assoupie à les entendre. Ils les ont répétées, comme en rêve d'abord ; puis ils ont fini par être convaincus de ce qu'ils disaient, sans savoir comment, ni pourquoi.
Je parle là de ce que j'ai vu autour de moi, de ce que j'ai éprouvé moi-même. Nous acceptions comme un fait certain, moi comme les autres et les autres comme moi, le rôle joué par la Maçonnerie dans le développement humain. Pourquoi? Nous n'en savions rien et nous ne le demandions pas. Nous avions reçu
la suggestion. La Veuve nous tenait sous son fluide ; elle nous avait littéralement hypnotisés.
Si le Pouvoir occulte a tant pris soin d'enfoncer cette première suggestion dans le cerveau des initiés, c'était uniquement afin de se donner plus d'autorité pour y faire pénétrer la seconde. Celle-là n'était que pour aboutir à celle-ci.
Sa réussite a été complète. Il a si bien suggestionné les francs-maçons, par l'intermédiaire de cette sainte et sublime Maçonnerie, toujours occupée, c'est elle qui le dit, du bonheur de l'humanité, il les a si complètement aveuglés, hallucinés, hypnotisés, fanatisés, il leur a injecté si profondément le virus de la haine anticatholique, que l'immense majorité d'entre eux est devenue la proie d'une rage qui ne leur laisse plus de repos. Ce que fait l'alcool dans le cerveau d'un ivrogne, la suggestion anticatholique le fait dans le leur. Ils ne raisonnent plus ; ils déraisonnent. Ils ne pensent plus ; ils mâchent et remâchent la suggestion, comme les ruminants le foin qu'on leur a donné à manger. Sous les excitations répétées du Pouvoir occulte, ils réagissent d'une façon tout automatique. Parlez-leur de la Franc-Maçonnerie, dites-leur que cette association est la mère de la civilisation, du progrès, de la lumière, ils vont trépigner. Ce que c'est que la civilisation, le progrès, la lumière, ne croyez pas qu'ils le sachent, non plus d'ailleurs que ce qu'est la Franc-Maçonnerie dont ils font pourtant partie. Le Pouvoir occulte s'est bien gardé de les renseigner sur tout cela. Il s'est habilement borné à leur insinuer que la civilisation c'est le progrès ; que le progrès,
c'est la lumière ; et que la lumière, c'est la Maçonnerie. Ils n'en ont pas demandé davantage et chaque fois qu'il leur est donné d'entendre les mêmes affirmations, ils applaudissent avec le plus délirant enthousiasme.
Prononcez, au contraire, devant eux les mots, rien que les mots, de catholicisme, cléricalisme, obscurantisme. Cela suffira pour les faire écumer. Ils seront secoués comme par un choc électrique au seul bruit que rendront ces vocables en passant sur vos lèvres. Une fureur de destruction s'élèvera en eux. Ce n'est pas qu'ils sachent non plus ce qu'est le catholicisme, ni le cléricalisme, ni l'obscurantisme. Nullement. Leur sainte et sublime mère, la Franc-Maçonnerie, leur a menti là-dessus. Mais ils croient d'une foi profonde tout ce qu'elle leur dit, parce qu'ils sont persuadés, à priori, de sa sublimité. Ils sont donc convaincus, parce qu'elle l'affirme, que catholicisme, cléricalisme et obscurantisme, cela aussi ne fait qu'un ; et qu'en conséquence, le catholicisme est chose aussi monstrueuse et détestable que la Maçonnerie est chose mainte et sacrée. Ces deux convictions sont dans leur cerveau à l'état d'incrustations. Elles y forment comme des durillons, comme des cailloux. Inutile de raisonner avec eux là-dessus. On ne raisonne pas des cailloux.
La majorité des francs-maçons français d'aujourd'hui répond à ce portrait. Il est d'ailleurs facile de s'en assurer, car les faits maçonniques ont leur répercussion dans le monde profane où on peut voir des journaux, comme la Lanterne, suggestionner et fana-
tiser chaque matin la tourbe grossière de leurs lecteurs, rien qu'en faisant passer sans cesse sous les yeux de ceux-ci les mots : calotte ! frocards ! ratichons ! épiscopes ! Essayez donc d'argumenter avec un Lanternier. Il vous répondra : calotte ! frocards 1 ratichons ! épiscopes 1 Et aucun de vos arguments ne pourra rien contre l'espèce de monstre gigantesque que créent en son esprit malade ces expressions : calotte ! frocards ! ratichons ! épiscopes ! Les Aliborons en sont à cet égard exactement au même point que ces pauvres hères de Lanterniers. Plus vous essayerez de faire la lumière dans ces cervelles auxquelles le travail maçonnique a adapté des yeux de chauves-souris, plus elles seront aveuglées.
Quelques personnes seront peut-être tentées de croire qu'une si pauvre méthode ne peut durer qu'un temps très court. Erreur ! Malheureusement rien n'est si fragile que l'intelligence des foules. Rien n'est plus facilement trompé. Et c'est pourquoi le Pouvoir occulte a pu réussir, par deux fois, grâce à l'organisme maçonnique, à créer en France l'état d'esprit fanatiquement antitraditionaliste qui a eu pour conséquence une politique de folie, de fureur et de haine, au nom d'une soi-disant doctrine de progrès et de fraternité. La première tentative a abouti aux monstrueuses saturnales de 1793. La seconde nous a amenés où nous sommes. Et l'on peut dire que cette fois, le mal s'est étendu non seulement en profondeur, mais en surface, puisqu'il a atteint tous les pays catholiques. *