‹ Le drame maçonniqueChapitre 16 sur 78 · SOIGNEUSEMENT COUVERTES · texte numérisé non relu

SOIGNEUSEMENT COUVERTES

DISSIMULANT l'aCTION OCCULTE.

A l'époque dont je parle, chez un grand nombre des fanatiques formés par le Pouvoir occulte, le fanatisme prenait, pour les besoins de la cause, un aspect très particulier. 11 ne se manifestait pas contre telle ou telle religion — c'eût été une imprudence alors.

C'est contre l'intolérance qu'il affectait de s'insurger. Tel était le chemin pris par le Pouvoir occulte pour arriver à ses fins. Et il était d'autant plus difficile d'y voir clair.

Grâce à ce subterfuge, les fanatiques n'épouvantaient guère les modérés ; ils les provoquaient plutôt à rire. N'étaient-ils pas, en effet, quelque peu comiques avec leur amour de la tolérance poussé jusqu'au fanatisme?

Le fanatisme de la tolérance ! j'ai entendu plus d'une fois ce singulier assemblage de mots, dans lequel le second faisait accepter le premier. Il ne manquait pas de prédicateurs dûment stylés et suggestionnés pour le colporter. On peut aller loin avec « le fanatisme de la tolérance ». J'en ai su quelque chose par moi-même.

Ceux qui avaient ce fanatisme reprochaient à ceux qui ne l'avaient pas de n'être pas les vrais apôtres de la religion de la Tolérance. Et c'était ainsi les plus sectaires qui se faisaient passer pour les plus tolérants.

D'après ces fanatiques de la tolérance, le vrai rôle de la Franc-Maçonnerie, sa sublime mission, c'était d'établir dans le monde, envers et contre tout, et au besoin par la violence, la religion de la Tolérance. Telle était la suggestion qui leur était donnée et qu'ils recevaient sans se douter que cette soi-disant religion de la Tolérance excluait, dans la pensée du Pouvoir occulte, l'existence de toute religion dans le monde catholique, et, plus tard, dansle mondechrétien.

Pour lors, ils affirmaient leur respect du « catholi-

cisme sincère ». Ils avouaient même leur amitié pour tels ou tels catholiques tolérants qu'ils disaient connaître. Ils présentaient la tolérance comme un complément naturel du véritable sentiment religieux. Ils déclaraient que, s'ils se sentaient quelque inimitié dans l'âme, c'était seulement contre ces catholiques intolérants qui étaient sans s'en douter, les . ennemis de leur religion. Les vrais amis de cette religion, c'était eux !

J'ai entendu ces « fanatiques de tolérance » à l'heure où ils commençaient à devenir furieusement intolérants au nom de leur amour désordonné de la tolérance. J'ai même assisté à des scènes d'un comique irrésistible. L'une d'elles eut pour cause la morue que certains "francs-maçons avouaient avoir mangée le Vendredi-Saint de l'année 1884. Le fait d'observer les prescriptions catholiques était, dès cette époque, considéré comme péché mortel maçonnique par quelques-uns de ces soi-disant apôtres de la tolérance.

Donc, le Vendredi-Saint de 1884, un de ces avancés demanda à sa loge de voter un blâme contre les francs-maçons qui « en mangeant de la morue le vendredi dit saint, contribuaient à entretenir les préjugés d'un autre âge ». Il pensait bien que cette motion serait votée, en raison de l'ascendant qu'il exerçait habituellement par sa violence et son audace. Mais il s'était placé là sur un mauvais terrain. L'atelier en question marchait bien un peu à sa remorque d'habitude ; toutefois il comprenait un certain nombre de maçons peu guerroyeurs qui n'avaient pas envie de troubler la paix de leur ménage pour un plat de pois-

son. Notre énergumène n'entrait pas dans ces sortes de considérations. Il n'avait pas de ménage, lui ; ou plutôt il n'en avait qu'un irrégulier, dans lequel il ne paraissait pas tous les jours. 11 pouvait s'abstenir de s'y présenter le Vendredi-Saint, ce qui lui évitait toute difficulté d'intérieur. Il trouvait que les autres n'avaient qu'à faire comme lui. Furieux de voir sa motion repoussée, il prit à partie, après la fermeture des travaux, quelques-uns de ceux qu'il avait vus hostiles à sa proposition.

— Voyons, vous, F.-, un tel, ne niez pas. Avouez que vous avez fait maigre ce soir. Vous sentez encore la morue.

— Eh bien ! Oui, j'ai fait maigre, répondait le malheureux qui tremblait devant son terrible interlocuteur, mais qui avouait quand même, parce que sachant bien qu'il n'était pas seul dans son cas, il espérait être soutenu. Quel mal y a-t-il à cela? Ma femme va à la messe. Ça ferait une affaire de tous les diables si je lui demandais de la viande. Après tout, j'ai ainsi donné une preuve de tolérance.

— Il a donné une preuve de tolérance ! hurlait l'énergumène en gesticulant furieusement. Il appelle cela donner une preuve de tolérance ! Et ça se croit franc-maçon !

Et l'adversaire de la morue avait un roulement d'épaules qui disait tout son mépris pour ceux qui comprenaient si mal l'esprit maçonnique.

Il s'adressait à un autre.

— Et vous, vous avez bien sûr mangé de la morue aussi. Voyons, ayez au moins le courage de l'avouer.

— Parfaitement, j'en ai mangé, répondiait le nouvel interpellé qui était tout aussi pleutre que le précédent, mais qui espérait se tirer d'affaire en invoquant une raison qui lui semblait péremptoire. J'en ai mangé et même beaucoup ; car je l'aime, moi, la morue. Vous ne pouvez cependant pas m'empêcher d'aimer la morue! Ça ne serait plus de la tolérance cela.

— Vous en avez mangé à midi.

— Oui.

— Et encore au soir?

— Oui ! Puisque je vous dis que je l'aime ! C'est une de mes passions.

— Et vous n'en mangez aucune autre fois dans l'année, je parie, malgré que vous l'aimiez tant?

— Ma femme ne veut pas m'en faire les autres jours

Ce fut alors un déluge de sarcasmes sur ces librespenseurs francs-maçons qui se sentaient une passion folle de morue, à en manger deux fois par jour, mais seulement un jour dans l'année et précisément celui du Vendredi-Saint.

On comprend qu'entre les simples tolérants et les fanatiques de tolérance qui allaient jusqu'à ne pas tolérer qu'on mangeât de la morue le Vendredi-Saint, pour quelque raison que ce fût, le Pouvoir occulte avait son choix fait. Mais nous ne le savions pas.

Le F.-. Combes, récemment interrogé sur ses sentiments à l'égard de l'hervéisme, déclarait qu'il « réprouvait énergiquement » l'antipatriotisme. Mais il ajoutait que, cette réprobation étant exprimée, il ne voyait pas pourquoi on avait si grand peur des

antipatriotes ; que, quant à lui, il était prêt à faire alliance avec eux et à leur donner une part d'influence dans la direction des affaires du pays, comme il avait fait, lorsqu'il était Président du Conseil, vis-à-vis de Jaurès.

Le F.-. Combes nous faisait voir là une des tactiques du Pouvoir occulte : réprouver des lèvres quand on ne peut faire autrement ; mais agir comme si on ne réprouvait pas. Toutefois, pour la pratiquer, cette tactique, le Pouvoir occulte est dans une situation bien plus avantageuse que l'ancien président du Conseil. On peut en effet interroger le F.-. Combes. Il faut alors qu'il réponde, et que, malgré ses arguties, il se découvre. On n'interroge pas le Pouvoir occulte, puisqu'on ne sait pas qu'il existe. Et ainsi, il joue son jeu avec d'autant plus de certitude qu'il voit dans celui des autres sans qu'on puisse voir dans le sien.

Entre ces adeptes qui m'apparaissaient si différents les uns des autres et au milieu desquels je devais forcément finir par prendre parti, le Pouvoir occulte n'intervenait que par l'intermédiaire des « influences individuelles soigneusement couvertes » dont parle la Reçue maçonnique. Il se dissimulait derrière elles. Il écoutait les discussions qui s'établissaient entre ceux de ses adeptes dont les différents états d'esprit marquaient les étapes sur la route de la fameuse Religion de la Tolérance. C'est sournoisement qu'il appuyait ceux-ci plutôt que ceux-là, d'une manière invisible, mais irrésistible, grâce à ses maçonneries superposées et àl'influence que les maçons d'en haut, les élus, les sélectionnés, les éprouvés, et aussi les mieux

formés et les mieux armés, exerçaient forcément sur ceux d'en bas. Le Pouvoir occulte faisait affluer les efforts, il tendait tous les ressorts de la puissante machine que nous avons étudiée, en faveur de ceux qu'il lui plaisait de favoriser, et il écrasait les autres, cependant que tous se croyaient dans des conditions d'indépendance et d'égalité absolues. .Cette indépendance et cette égalité étaient en réalité si illusoires qu'une heure venait où les uns, ceux contre lesquels le Pouvoir occulte avait pris parti, n'étaient plus libres que de quitter la Franc-Maçonnerie, ou de sanctionner par leur présence, s'ils restaient, ce qui les révoltait. Mais ils ne s'en apercevaient qu'après que, sans s'en douter, ils avaient eux-mêmes travaillé à créer l'état de choses qui finissait par les révolter. Leur départ ne gênait plus alors en rien le Pouvoir occulte, puisque la transition pour laquelle il avait eu besoin de leur eoncours était un fait accompli. C'est ma propre histoire que je viens de résumer là, et c'est aussi celle de tant d'autres que j'ai vu partir,... après qu'avait été obtenu d'eux tout le mal qu'ils étaient susceptibles de faire.

Ce à quoi le Pouvoir occulte voulait arriver, c'était à inspirer à ses adeptes une tolérance qui se fit un devoir de ne pas tolérer le catholicisme. Une série de manœuvres l'amenèrent à ce résultat.

Il commença par ameuter les francs-maçons contre certaines individualités : les Jésuites, par exemple, sous prétexte que ceux-ci interprétaient la religion catholique avec intolérance. N'était-ce pas le rôle de l'Eglise de la Tolérance de veiller à cela?... Pour gar-

der les catholiques tolérants contre les entreprises des Jésuites intolérants, on supprima ces derniers. Cela fait au nom de la tolérance, on utilisa la haine qu'on avait excitée contre les Jésuites en faisant observer que leur esprit avait pénétré le catholicisme tout entier. Le rôle de la Maçonnerie était donc bien loin d'être terminé. Un devoir s'imposait à elle : celui de la protection des « bons catholiques « contre les mauvais. En guerre donc ! Les soldats de l'Eglise de la Tolérance, pouvaient-ils faillir à leur sainte mission ! Et voilà les adeptes des loges convaincus qu'ils ont à défendre les « croyants sincères » contre les fanatiques. Mais peu à peu, il arriva que des « croyants sincères » on déclarait n'en voir presque point, écrasés qu'ils étaient par le fanatisme des autres. Les champions de la tolérance devaient en conséquence redoubler d'ardeur. La vérité, c'était que le catholicisme se sentant attaqué, se défendait. Un temps vint où « l'esprit jésuite » fut considéré comme s'étant complètement substitué à « l'esprit catholique ». On se demanda alors à quoi cela tenait. L'état d'excitation auquel étaient arrivés les francs-maçons permettait qu'à la question ainsi posée on fit cette réponse : « C'est l'absolutisme du dogme qui est cause de tout. Les hommes les plus doux sont fatalement condamnés à devenir fanatiques dès lors qu'ils croient à un dogme. Le dogme est intolérant par nature. En effet s'il affirme que ceci est vérité, il déclare par là même que cela est erreur : Voilà le vrai principe de l'intolérance contre lequel la Franc-Maçonnerie a le devoir de défendre les hommes.

Cette fois, c'était l'introduction dans les esprits du sophisme directement offensif contre la doctrine pour laquelle on avait si longtemps affiché un si grand respect. Après avoir attaqué les individus qui, prétendait-on, interprétaient mal cette doctrine, on s'en prenait à celle-ci, sous prétexte de défendre les individus.

Toujours la soi-disant nécessité de défendre quelque chose ou quelqu'un, pour masquer l'attaque incessante !

On comprend qu'après tant de déformations successives, l'idée de tolérance se présente à l'esprit d'un franc-maçon sous un aspect très particulier, et qu'on en soit arrivé dans les loges à cette conviction indestructiblement enracinée : qu'il existe une fausse tolérance et une vraie tolérance ; que la vraie est celle qui demeure toujours armée, qui ne transige sur rien, et qui, n'ayant pas peur d'aller jusqu'au bout de son principe, ne permet pas qu'on tolère une religion susceptible de produire l'intolérance.

C'est ainsi qu'il était réservé aux francs-maçons d'aimer assez la tolérance pour ne pas supporter l'idée que d'autres qu'eux puissent se montrer intolérants.

Cela semble trop comique pour être vrai. Mais, je le répète, j'ai vu se dérouler autour de moi et en moi les scènes de cette comédie dont nous subissons maintenant les conséquences tragiques. Et d'ailleurs, le monde profane, malheureusement trop inattentif, n'a-t-il pas assisté aux mêmes évolutions? Il n'a qu'à se souvenir.

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